CHAPITRE XXXI
Loin d’ici timide ruse; viens à mon sceours, naïve et sainte innocence ; je vous épouse s c’est votre désir. Saausrzane. La Tempéte.
EN rejoignant miss Peyton, Frances apprit que Dunwoodie n’était pas encore de retour; mais que, pour délivrer Henri des importunités du prétendu fanatique, il avait prié un respectable ministre de leur église de venir offrir ses services. Cet ecclésiastique était déjà arrivé depuis une demi-heure, et avait passé ce temps à s’entretenir poliment et sensément avec la bonne tante de choses qui n’avaient nullement rapport aux affaires domestiques. |
Miss Peyton interrogea avec empressement sa nièce sur son excursion romanesque ; mais elle ne put que lui répondre qu’elle avait promis le silence, et que de plus, elle avait à lui recommander la même circonspection. Un sourire errait sur les lèvres de Frances, pendant qu’elle faisait cette recommandation ; il chassa l’air de sombre inquiétude qui obscurcissait ses traits, et prouva à sa tante que tout allait bien.
Elle engageait sa nièce à prendre quelques rafraîchissements après sa course fatigante , lorsque le bruit d’un cheval qui s’arrétait à la porte, annonça le retour du major. Le courrier envoyé par Mason l'avait trouvé au bac, attendant avec impatience l’arrivée de Harper; agité de mille pensées diverses il s'était rendu en toute hâte au lieu où son ami avait été détenu. Le cœur de Frances battit avec violence quand elle entendit le bruit de ses pas près de la porte ; il s’en fallait d’une heure que le temps le plus court fixé par le colporteur pour assurer leur fuite ne fût écoulé.
Harper lui-même, tout puissant qu’il était, et quoiqu'il avouât sa bonne volonté , avait insisté sur l'importance de retarder les Virginiens pendant une heure. La jeune fille n’avait pas eu le temps de recueillir ses pensées, que Dunwoodie entrait par une porte, tandis que miss Peyton , avec tout le tact qui distingue son sexe, sortait par une autre.
(230 | | La physionomie du major était ani-
mée, et tout en lui annonçait la con-
trariété et le désappointement. -
«a Quelle imprudence , Frances! c’était faire injure à mou amitié, » s’écria-t-il, en se jetant sur une chaise, « que de
fuir au moment où je venais de l’assurer qu’il n’avait rien à craindre.
« Je croirais presque que vous vous faites un plaisir de créer des points de différence entre nos sentiments et nos devoirs.
— Il peut bien y avoir de la différence entre nos devoirs , » | répondit- -elle, ens “approchant du lieu où il était assis, et en s'appuyant contre le mur ; « mais il n’y en a pas dans nos sentiments, Peyton.. Certes, vous devez vous ré-
jouir de l'évasion d'Henri.
— Il n'avait rien à redouter; il avait la promesse de Harper , et c’est une parole dont on ne doit jamais douter. Oh! Frances ! Frances! si vous aviez connu cet homme, vous n’auriez pas douté de lui, et vous ne m’auriez pas réduit à cette cruelle alternative.
— Quelle alternative ? » demanda Frances, qui plaignait vivement son émotion, mais qui cherchait à prolonger cette eutrevue.
« Quelle alternative ! ne suis-je pas contraint de passer cette nuit à poursuivre votre frère, tandis que j’espérais me reposer dans l'idée consolante d’avoir été assez beureux pour contribuer à le sauver? Vous me faites paraître votre ennemi, moi qui donnerais volontiers jusqu’à la dernière goutte de mon sang pour vous servir. Je vous le répète, Frances, c’est une témérité, une désobligeance ; c’est une triste, une cruelle erreur. »
Frances se pencha vers lui, et prit timidement une de ses mains, tandis que de l’autre, elle rejetait de ‘côté les boucles noires qui ombrageaient le front brûlant de son amant. |
« Mais, lui dit-elle, pourquoi le poursuivre, cher Peyton? vous avez fait assez pour notre pays ; il ne peut exiger de vous un pareil sacrifice.
FENIMORE COOPER. '
— Frances, miss Whartan , « s'égria Je jeune homme en se levanÿ préoipttamment , et en marchant à grands pas, tandis que ses joues hâlées étaient cour vertes de rougeur , et que ses yeux étin- Celaient du sentiment de l'intégrité; « æ “n’est pas mon pays, c'est mon honneur qui veut ce sacrifice. N’a-t-il pas fui, pendant qu’une garde de- mon corps veillait sur lui? Sans cela on m'aurait épargné ce coup... Mais, si les yeux des Virginiens sont a veuglés par la ruse et l’artifice , leurs chevaux sont légers, et leurs sabres bien tranchants ; avant le soleil du matin nous verrons qui osera dire que la beauté de la sœur a servi à sauver le frère. Oui, oui, je voudrais à l’instant même » continua-t -il avec un rire amer, « connaître le misérable qui oserait m’accuser d’une semblable trahison !
— Peyton, cher Peyton, » dit Frances, en reculant avec terreur devant son regard furieux ; « tout mon sang se glace, voudriez-vous faire périr mon frère ?
— Ne donnerais-je pas ma vie pour lui ? » s'écria Dunwoodie d’un ton plus doux, et en la regardant avec tendresse.
« Vous savez que je ne balancerais pas ; maïs ma raison s’égare quand je pense au cruel soupçon auquel m’expose cette démarche de Henri. Que pensera de moi Washington, s’il apprend jamais que je sois devenu votre époux. P
— Si c’est là la seule raison qui vous force à agir si cruellement envers mon frère , » reprit Frances d’une voix légèrement tremblante, « que ce mariage n'ait jamais lieu, il ne l’apprendra pas.
— Et voilà les consolations que vous m'offrez , Frances, s’écria son amant !
quel soulagement dans mes souffances !
. — Mon cher Dunwoodie, je n'avais pas l'intention de vous rien dire de pénible ni de désagréable ; mais ne nous donnez-vous pas à tous deux plus d’importance auprès de Washington que nous n’en avons réellement ?
— Je me flatte que mon nom n'est pas tout à fait inconnu du commandant
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en ebef, » dit le major avec orgueil; set vous n'êtes pas aussi obscure que votre modestie vous porte à le penser.
Je vous crois, Frances, quand vous me dites que vous me plaignez, et il est de mon devoir de continuer à mériter de tels sentiments. Mais je perds un tempg précieux , il faut que nous traversions gstte nuit les montagnes, afin d’être reposés par le service de demain. Mason n'aftend que mes ordres pour partir.
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désirée,
« Avant de partir pour vous acquitter de votre impérieux devoir, lisez ce billet que Henri m’a laissé pour vous, et que sans doute il a cru écrire à l'ami de sa jeunesse. |
— Frances, je pardonne à vos sentiments, mais le temps viendra où vous me rendrez justice. | | |
— Ce temps est déjà arrivé, » répondit-elle , en fui tendant la main, et ne pouvant feindre plus longtemps un mééontentement qu’elle n’éprouvait pas,
« Où avez-vous reçu ce billet ? » s’é-
cria le jeune homme, en le parcourant d’un air empressé; « pauvre Henri, vous êtes réellement mon ami, et si quelqu’un désire mon bonheur, c'est vous.
" —Tl le désire, il le désire, » s’écria Frances avec vivacité; « il vous souhaite tout le bonheur possible. Croyez ce qu’il vous dit , tout en est vrai. |
— Assurérent, je le crois, charmante fille, et il me renvoie à vous
our le confirmer. Plût au ciel que je pusse être aussi sûr de votre affection !
: — Vous pouvez en être sûr, Peyton , »
dit Frances, en regardant son amant avec une innocente confiance.
qu
« Lisez donc vous-même, et assurez l'effet de vos paroles, » s’écria Dunwoodie, en jui présentant le billet, tandis que ses yeux brillaient d’un tout autre sentiment que celui de Ja colère,
Frances prit le billet avec étonnement, et lut ce qui suit :
« La vie est trop précieuse pour la confier à des espérances incertainesf je vous quitte, Peyton, à l'insu de tont le monde, excepté de César que je rec commande à votre merci; mais Il me reste une inquiétude : regardez monpere âgé, infirme; on lui reprochera le crime supposé de son fils; songez à ces sœurs innocentes que j’abandonne sans un pros tecteur. Prouvez-moi que you$ no aimez tous ; que le ministre que vous amènerez avec vous vous unisse cettg nuit à Frances, et devenez tout à la fois, frère , fils et époux. »
Le papier tomba des mains de Fran:
ces , et elle essaya de lever les yeux sur Dunwoodie; mais ils se baissèrent en rencontrant son regard passionné.
« Que dites-vous ? » lui demanda le major avec tendresse; « suis-je digne de cette confiance ?.. Voulez-vous envoyer cette nuit un frère à la rencontre de son frère, ou sera-ce l'officier du con.
grès qui va poursuivre l’officier anglais ?
— Et feriez-vous moins votre devoir parce que je serais votre épouse, major Dunwoodie? comment cela pourrait-il améliorer la situation de Henri?
— Henri, je le répète, n’a rien à craindre; la parole de Harper est sà garantie; mais je ferai voir au mondg étonné un époux, » continua-t-il, s’abus sant sans doute un peu lui-même, sig époux capable de s’acquitter dé son’ devoir en arrétant le frère dé son épouse,
— Et le monde le comprendra-t-1?
demanda. Frances d'un air de réverie qui éveilla mille espérances dans le cœu de son amant. Au fait la tentation était violente; il ne semblait pas y avoir d’autre moyen pour retenir Dunwoodie jusqu'à ce que l'heure fatale fût écoulée.
Frances avait présentes à la mémoire les paroles de Harper, qui lui avaif
avoué si récemment qu’il ne pouvait faire ouvertement que peu de chose pour Henri, et que tout dépendait du temps. Peut-être aussi une pensée vintelle s’y mêler, celle d’une séparation éternelle si son amant parvenait à saisir son frère. Il est difficile d’analyser toutes les émotions du cœur de l’homme, et encore plus celles du cœur de la femme, chez laquelle ces émotions passent avec Ja rapidité de l'éclair.
« Pourquoi tarder, chère Frances, »
dit Dunwoodie qui examinait avec transport les divers changements de sa physionomie , «quelques minutes me donneraient les droits d’un époux pour vous protéger. »
La tête de Frances était bouleversée; elle jeta un regard inquiet sur la pendule ; l’aiguille semblait languir sur le cadran comme pour ajouter à son angoisse.
« Parlez, chère Frances, murmura Dunwoodie, dois-je appeler ma bonne parente? décidez-vous, le temps presse.»
Frances voulut répondre ; elle ne put articuler que quelques mots inintelligibles, mais que son amant , selon le privilége d’une coutume immémoriale, interpréta comme un consentement. Il volà vers la porte et allait sortir, lorsque la jeune fille recouvra la parole.
« Arrêtez, Peyton, lui dit-elle, je ne puis contracter un engagement aussi solennel sans décharger ma conscience.
J'ai vu Henri depuis son départ, et il
est important qu'il gagne du temps. :
Voici ma main; je vous la donne volontiers, si, connaissant les conséquences du retard, vous ne la dédaignez pas.
>— La dédaigner ! » s’écria le jeune homme hors de lui; «je la reçois comme Je don le plus précieux du ciel. Il nous reste assez de temps; en deux heures nous traverserons les montagnes, et demain avant midi j'apporterai le pardon de Henri, signé par Washington ; Henri viendra par sa présence égayer notre union.
— Je vous rejoins dans dix minutes , »
dit Frances, soulagée depuis qu’elle
avait ouvert son cœur, et satisfaite d’avoir assuré la fuite de Henry ; «je reviendrai alors prête à prononcer des vœux qui m’uniront à vous pour la vie. »
Dunwoodie la pressa encore une fois contre son cœur, et courut faire part de ses désirs au prêtre qui devait bénir leur hymenée.
Miss Peyton reçut l’aveu de sa nièce avec beaucoup de surprise et un peu de déplaisir. C’était manquer au décorum d’un mariage que de le célébrer si promptement et avec si peu de cérémonie; mais Frances, s’armant d’une modeste fermeté, déclara que sa résolution était prise; qu’elle avait depuis longtemps le consentement de sa famille; que depuis plusieurs mois la cérémonie n’avait été différée que par sa propre volonté; qu’elle venait de donner sa parole à Dunwoodie, et qu’elle voulait la tenir. Elle n'osa pas en dire davantage dans la crainte de se compromettre par des explications qui auraient pu nuire à Harper et à Harvey. Peu habituée à résister et d’ailleurs très-attachée à son parent Dunwoodie, miss Peyton, qui m'avait que de faibles objections à faire valoir, céda aux fermes désirs de sa nièce. M. Wharton professait depuis trop longtemps la doctrine de l’obéissance passive pour résister aux sollicitations d’un officier aussi distingué que Dunwoodie; et la jeune future revint à l'appartement à l'heure qu’elle avait fixée, suivie de son père et de sa tante. Dunwoodie et le prêtre y étaient déjà; Frances lui remit en silence et sans affectation l’anneau de sa mère, et après un instant , pendant lequel s’apprétaient M. Wharton et miss Peyton, la cérémonie commença.
La pendule était précisément en face de Frances, et ses yeux égarés se fixèrent bien des fois sur le cadran; mais bientôt le langage solennel du prêtre attira son attention, et son esprit ne fut plus occupé que des vœux qu’elle al- Jait prononcer. La cérémonie fut promptement terminée, et comme le prêtre achevait la bénédiction, la pendule sonna
— —— —— este Re
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neuf heures. C'était l’heure que Harper avait jugé si important d’atteindre, et Frances sentit son cœur déchargé d’un poids énorme. :
Dunwoodie la serra dans ses bras, embrassa plusieurs fois la bonne tante Peyton, et serra tour à tour la main à M. Wharton et à l’ecclésiastique. Il était au milieu de ces transports de joie, lorsqu'on entendit frapper un coup à la porte. On ouvrit, et Mason entra.
« Nous sommes à cheval, dit le lieutenant , et avec votre permission nous prendrons l’avance; vous êtes si bien monté que vous nous rattraperez quand il vous plaira.
— Oui, oui, mon bon ami; partez ,»
s’écria Dunwoodie, bien aise de trouver une excuse pour demeurer un instant de plus ; « je vous atteindrai à la première halte. »
Le lieutenant se retira pour exécuter ces ordres, et fut suivi de M. Wharton et du ministre.
« Maintenant, Peyton, dit Frances, rappelez-vous que c’est réellement un frère que vous allez poursuivre ; je n’ai plus besoin de vous parler en sa faveur, si vous avez le malheur de l’atteindre.
— Dites le bonheur, s’écria le jeune homme ; car je suis décidé à le faire danser à ma noce. Si je pouvais le gagner à notre cause ! c’est celle de son pays, et je combattrai avec plus de plaisir, Frances, ayant votre frère à mes côtés.
— Oh! ne parlez pas ainsi; vous éveillez en moi de terribles réflexions.
— Eh bien! je n’en parlerai plus, reprit son époux ; maïs il faut que je vous quitte. Tom Mason s’est éloigné grand train, et le drôle n’a pas d’ordre ; mais plus tôt je partirai, plus tôt je reviendrai. »
Le bruit d’un cheval au galop se fit entendre; Dunwoodie n’avait pas encore achevé ses adieux à sa femme et à sa tante, lorsqu'un officier fut introduit par son domestique. Le cavalier portait l’uniforme d’aide de camp, et le major
le raconnut aussitôt pour appartenir à l'escorte de Washington.
«Major Dunwoodie,» dit-il après avoir salué les dames avec politesse, « le commandant en chef m’a recommandé de vous transmettre cet orgire. » Il exécuta sa mission et s’excusant sur son service, il se retira sur-le-champ.
« En vérité, s’écria le major, voici une modification inattendue dans la tournure de nos affaires, mais je comprends; Harper a reçu ma lettre, et déjà nous sentons les effets de son influence. |
— Avez-vous des nouvelles relatives à Henri? » s’écria Frances en s’élançant à son côté.
« Ecoutez, et vous en jugerez :