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CHAPITRE XXXIV

| Entouré de fourrures, de soie et de diamants, on le voyait revètu du vert costume de Lin-

coln ; il occupait le centre du cercle brillant, et le chevalier de Snowdon est le monarque Écossais. Sin Wazran Scorr. La Dame du Lac.

Les Américains passèrent le commencement de l’année suivante à faire de grands préparatifs, conjointement avec leurs alliés, pour terminer la guerre. Dans le sud Greene et Rawdon firent une campagne sanglante qui fut très-honorable pour les troupes de ce dernier ; mais, comme elle se termina entièrement à l’avantage du premier , elle prouva que ce général américain était encore le plus habile des deux.

New-York était le point que menaçaient les troupes alliées, et Washington, en donnant aux Anglais des craintes continuelles pour la sûreté de cette ville, les empécha d’envoyer à Cornwallis des renforts qui l’auraient mis à même d’accroître ses succès.

Enfin , vers l’automne , tout annonça que Ÿ moment décisif était arrivé.

Les troupes françaises s’approchèrent des lignes des royalistes, en traversant le territoire neutre, et menacèrent Kiogs-Bridge, tandis que de forts partis américains, agissant de concert

avec elles, inquiétaient les postes an-:

glais, et, s’approchant du côté de Jersey , semblaient menacer également l'armée royale. Ces préparatifs annonçaient un blocus ou le projet d’un assaut.

Mais sir Henri Clinton, étant parvenu à intercepter des lettres de Washington, se renferma tranquillement dans ses lignes, et eut la prudence de ne pas avoir égard aux sollicitations que lui F sait Cornwallis pour obtenir des secours. |

A la fin d’une journée orageuse de

L'ESPION

septembre, un grand nombre d'officiers

étaient assemblés devant la porte d’un :

bâtiment .situé au centre des troupes américaines qui occupaient les Jerseys.

L’habillement, l’âge et la dignité du maintien de la plupart de ces guerriers annonçaient qu’ils étaient du plus haut rang. Mais l’un d’eux particulièrement recevait des marques de respect et d’obéissance qui indiquaient sa supériorité sur tous les autres. Son costume était simple, mais orné des marques distinctives du commandement. Il montait un beau cheval bai, et il était entouré d’un groupe de jeunes gens vêtus plus élégamment, et qui semblaient attendre ses ordres. Chaque fois qu’un officier lui adressait la parole, il ne le faisait que chapeau bas, et quand lui-même parlait, ‘il régnait une attention profonde, indiquant plus que le respect de la simple étiquette militaire. Enfin le général Ôôta son chapeau, et salua gravement tous ceux qui l’entouraient; on lui rendit son salut , et le groupe se dispersa , laissant l’officier sans autre escorte que les gens à son service personnel et un aide de camp.

Il descendit de cheval, et, reculant de quelques pas , examina pendant un instant en vrai connaisseur l’état du noble animal; puis il jeta un coup d’œil expressif sur son aide de camp, et entra dans sa maison où le jeune officier le suivit.

En arrivant dans l'appartement qui paraissait avoir été préparé pour sa réception, il prit un siége, et resta quelque temps dans l'attitude pensive d’un homme habitué à réfléchir. Pendant ce silence , l’aide de camp attendait respectueusement ses ordres. Enfin, le général leva les yeux , et, s’adressant à lui du ton de douceur qui paraissait lui être habituel, il dit :

« L'homme que j'ai desiré voir est-il arrivé, monsieur ?

— Il attend le bon plaisir de Votre Excellence.

— Je le recevrai ici, et seul, s’il vous plaît. »

L'aide de camp salua, et se retira.

Au bout de quelques minutes, la porte se rouvrit, et quelqu'un entra dans l’appartement. Il se tint avec modestie à quelque distance du général sans dire un seul mot... L’officier ne l'avait pas entendu entrer ; profondément absorbé dans ses réflexions, ses yeux étaient fixés sur le feu auprès duquel il était assis. Il s'écoula plusieurs minutes.

il se dit à demi-voix :

« Demain nous lèverons le voile qui couvre nos projets. Fasse le ciel qu’ils prospèrent! »

En l’entendant parler, l'étranger fit un léger mouvement, le chef se re-

tourna, et vit qu’il n’était pas seul ; il

lui fit signe en silence de s’approcher du feu. L’étranger s’approcha, quoique la quantité de ses vêtements qui paraissaient plutôt devoir le déguiser que le vétir, lui rendissent la chaleur du feu inutile. Un second geste, fait d’un air de bonté, lui indiqua un siége vacant. L’étranger le refusa, en remerciant, d’un air modeste ; il y eut une autre pause, elle dura quelques instants; alors le général se leva , et ouvrant un pupitre qui était sur la table près de lui, il en tira un petit sac, mais qui paraissait lourd. °

« Harvey Birch, » dit-il, en se re-

tournant vers l'étranger , « le temps est venu où toute relation entre nous doit cesser. Dès à présent et pour toujours nous devons être étrangers l’un pour l’autre. » AE . Le colporteur laissa retomber les plis de la grande redingote qui lui cachait le visage, et regarda avec un air de surprise celui qui lui parlait ; puis, baissant la tête sur sa poitrine, il répondit humblement :

« Si tel est le bon plaisir de Votre Excellence.

— C'est la nécessité qui m’y oblige, Depuis que je remplis le poste qua j’occupe maintenant , il a été de mon devoir de connaître beaucoup d’hommes, qui, de même que vous, m'ont servi d’instruments pour obtenir les renseigne-

[280 anetits dorit j'avais besoin. Vous avez gagné iha confiance plus que tout autre, car j'ai vite reconnu en vous uñ amour pour la vétité et pour la vertu, qui, je suis bien aise de le dire, ne m’a jamais détu. Vous seul connaissez mes agents secrets dans Î ville, et non-seulement leur fortune mais leur vie dépendent de

El s'arréta conime pour réfléchir au

moyen de rendre pleine et entière jastice au colporteur ; puis il continua ainsi :

‘ « Je crois que parmi ceux que j'ai employés vous êtes du bien petit nombre de eeux qui ont servi fidèlement notre cause; et tort en passant pour espion de Perinemi , vous ne lui avez jamais dit que ce que je vous ai permis de divulguer ; et vous m’avez paru avoir le plus vif attachement pour la liberté américaine, quoïqu'ik n’y ait que moi au monde qui le sache. »

Pendant ee discours, Harvey avait soulevé lentement sa tête de dessus sa poitrine, jusqu’à ce qu’elle arrivât par degrés à som plus haut point d’élévation.

Un kger coloris s’était répandu sur ses joues ; larsque le général termina, toute sa physiondmie était empreinte d’une vive rougeur ; € il eédait avec une sorte d’orgueil à son émotion, quoique ses yeux restassent humblement fixés vers la terre.

« À présent il est de mon devoir de vous récorapenser de vos services. Jusqu'iei vous avez toujours refusé de rien accepter , et la dette est devenue bien gansidérable. Je me veux pas mettre à trap bas prix les dangers que vous avez eourus. Prenez ces eent doublons; vous vous souviendrez que le pays est pauvre, et vous exeuserez la modicité de la récompense. »

Le colperteur leva les yeux sur le général avec surprise, et tandis que celui-ci lui présentait l'argent, il recula come pour le refuser.

« J'avoue que ce n’est pas beaucoup pour vos services et vos dangers, dit le général ; mais c'est tout ce que je puis yous offrir : à la Gn de la campagne, il

FENIMOHE COOPER.

$erd peut-être en mon pouvoir dé fairé davantage.

= Jamais , » dit Birch, éh recotriräné la parole : « Votre Excellence ctoit-elk que j'ai exposé ma ÿie et flétri ma fé:

putation pour de Pargenti

— Si ce n’est pour de l’argeñt, quel a donc pu être votre motif ?

— Qu’est-ce qui a conduit Votre fxcellénce sur le champ de bataille ? quel motif vous fait exposer fous les jours votre précieuse vie dans les combats et dans les dangers ? Qu’ai-je à regretter, moi, quand des hommes tels que Votre Excellence risquent tout pour notre pays ? Non , non, je ne touchërai pas à un des doltars de votre or ; la pauvre Amérique a besoin de toût. »

Le sac d’ot échiappa des midins de général , roula aux pieds du colportenr, et il y resta oubkié pendant tout le reste de leur entrevne. Le général rogatda attentivement Harvey, et cohtinud :

« Je puis avoir bien des motifs qui vous sont inconnus. Nos sitaations re sont pas les mêmes. Je suis connu comme commandant em chef des #7rmées , tandis qu’il vous faudra descendre dans la tombe , emportant le reproche d’avoir été l'ennemi de. votre payz natal. Souvenez-vous que le voile qui couvre votre véritablecaractère ne peurræ se soulever que dans bien des anmées, peut-être jamais. »

Birch baissa la tête, mais son âme ne parut pas ébrarilée.

« La vieillesse vous surprendra bien- .

tôt; vous avez déjà passé la fleur de .

l’âge. Quels sont vos moyéns de suhsistance?

— Les voici ! » dit le celjorteur, ok étendant ses mains hrumies par le travail.

« Muis ces moyens peutent vou manquer. Prenez seulement de quoÿ vous assurer un soutien dans lavieilésse; Rappelez-vous vos fatigues et vos dangers. Je vous ai dit que l'honneur et la vie d'hommes estimés dans la société dépendent de votre discrétion; quel gage leur donnerai-je de votre fidélité ?

— Déclarez-leur, » dit Birch ça

L'ESPION

s’avançant et en plaçant, à $on insu, un bled sur le sac; « déclarez-leuï que j'ai refusé votre or. »

Un sourire bienveillant anima les traits calmes du général, et il serra affectueusement la main du colporteur.

« À présent je vous connais réelle-

ment , reprit le général , et quoique les ‘mêmes raisons qui m’ont forcé à exposer votre vie précieuse existent encore, ét m’empéchent de proclamer ouvertement la justice que vous méritez, je serai toujours votre ami particulier. Ne manquez donc pas de vous adresser à moi si jamais vous vous trouvez dans le besoin ou dans le malheur ; tout ce que Dieu m’a accordé ou m’accordera , je le partagerai de tout mon cœur avec un homme qui pense si noblement et qui agit avec tant d'honneur. Si la maladie ou la pauvreté venaient vous assaillir, et que la paix daignât encore une fois sourire à nos efforts, frappez à la porte de celui qui a eu tant de relations avec vous sous le nom de Harper.

Il ne rougira point de vous reconnaître sous son véritable nom.

.‘— Je n’ai besoin que de peu de chose dans cette vie, » dit Harvey dont le visage était rayonnant de joie ; « tant que Dieu m’accordera la santé et une honnête industrie, je ne manquerai de rien en cette heureuse contrée. Mais apprendre que Votre Excellence m’accorde son amitié, e’est un bienfait auquel j'attache plus de prix qu’à tous ies trésors d'Angleterre. »

Le général s'arrêta , et parut réfléchir profondément ; puis il tira le pupitre qui était devant lui, et traça quelques lignes sur un papier qu’il Jui remit , en Jui disant :

” « Je dois étre convaincu que la Proyidence réserve à notre pays de grands et glorigux destins, quand je vois un tel patriotisme embraser le cœur de ses moindres citoyens. Il doit être affreux pour une âme comme la vôtre d’être exposée à descendre au tombeau flétrie dû nom d’ennemi de la liberté ; mais vous connaissez ceux dont la vie serait

sacrifiée si l’on savait quel a été votre caractère véritable... 11 est impossible de vous rendre justice à présent ; mais je ne crains pas de vous confler ce cèrtificat ; si nous ne devons jamais nous revoir, il pourra être utile à vos enfants,

— À mes enfants! s’écria Harvey,

puis-je jamais transmettre à une A mille l’opprobre de mon nom »

Le général remarqua avec surprise la violente émotion du colporteur ; et fit un léger mouvement pour ramasser le sac d’or, mais il s'arrêta en voyant l'expression qui se peignit aussitôt sur le visage de son compagnon. Harvey avait remarqué ce mouvement. Îl secoua la tête, et ajouta d’un ton plus calme et plus doux :

« C’est réellement un trésor que Votre Excellevce m’accorde, et il est en sûreté. Il existe encore des hommes qui pourraient affirmer que ma vie n’était rien pour moi en comparaison dé vos secrets. Le papier, que je vous ai dit avoir perdu, je l'ai avalé la dernière fois que je fus pris par les Virginiens ; c'était la première fois que je trompais Votre Excellence, et ce sera la dernière. Oui, ce papier est réellement un trésor pour moi; peut-être, » ajouta-t-il avec un sourire mélancolique; « il fera connaître, après ma mort, quel fut mon ami ; dans le cas contraire, il n’y aura personne pour s’affliger sur moi.

— Souvenez-vous, » dit le général vivement ému, « que vous trouverez toujours en moi un ami secret, mais que je ne puis vous recontiaître en public.

— Je le sais, je le sais, répondit Harvey ; je le savais déjà quand je me suis engagé dans ce service. Voici probablement la dernière fois que je verrai Votre Excellence ; Dieu veuille répandre sur votre tête ses plus saintes benédictions ! »

Il s'arrêta, et s’avança vers la porte.

Le général le suivit avec des yeux qui exprimaient le plus vif intérêt. Le colporteur se retourna une dernière foià avec un air respectueux pour contem« pler les traits imposants mais doux dg

général ; puis, saluant profondément, il se retira.

Les armées française et américaine marchèrent sous le commandement de leur chef commun, contre l’ennemi que dirigeait lord Cornwallis, et elles terminèrent avec gloire une campagne qui avait commencé sous les auspices les plus défavorables. La Grande-Bretagne, peu après, se lassa de la guerre, et

l'indépendance des États-Unis fut re-

connue. |

A mesure que les années s’écoulèrent, les différents acteurs de la guerre, ainsi que leurs descendants , racontaient avec orgueil la part qu’ils avaient prise à la cause qui avait assuré le bonheur de leur pays. Mais le nom de Harvey: Birch s’'éteignit dans l’obscurité avec ceux des nombreux agents que l’on regardait comme ayant travaillé secrètement contre. les intérêts de leurs compatriotes.

Son image néanmoins était souvent présente à l'esprit du vaillant chef, qui seul connaissait son véritable caractère; et plusieurs fois il s’informa secrètement de ce qu’il était devenu. Une seule fois il apprit qu'un colporteur qui portait un autre nom, mais dont le signalement répondait au sien, existait dans une des nouvelles colonies qui se formaient de tous côtés, et qu’il luttait contre la vieillesse et la pauvreté. La mort empécha le général de poursuivre ses recherches , et il s’écoula une longue période avant qu’on entendit parler du + colporteur.

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