‹ Œuvres (volume 2)Chapitre 12 sur 108 · CHAPITRE VIL · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIL

Voyez courir sur la liquide plaine,

Ce beau vaisseau, d’écume blancbissant, :

Comme un limier, libre enfin de sa chaîne,

Qui sur le daim s’élance en bondissant.

Wazren Scarr, Lord des Îles.

Quoique le sujet sur lequel on venait de délibérer restât un secret entre ceux dont l’opinion avait été consultée. il en transpira cependant assez, parmi les subalternes, pour exciter dans l'équipage une vive fermentaiicn. Cette rumeur se propagea sur toute la longueur du pont avec la rapidité de l'alarme. On sut bientôt qu’une expédition se préparait pour descendre à terre dans un but secret et prescrit par le congrès lui-mêsne.

Chacun alors de faire ses conjectures sur les forces à employer et sur leur destination. Jugez en effet combien leur curiosité devait être préoccupée, puisqué la vie et la liberté de ces hommes euxmêmes allaient se trouver mises en jeu.

Toutefois un sentiment prévalait chez nos braves marins, qui auraient reçu avec des acclamations de joie l’ordre d'ouvrir un passage pour la frégate à travers les forces réunies de la flotte britannique. C’est qu’il y avait, dans

cette hardie conception, de quoi flatter leur esprit amoureux d'entreprise et de nouveauté. Seulement quelques-uns des plus vieux et des plus prudents ne partageaient pas l’enthousiasme étourdi de leurs camarades. Deux ou trois surtout, entre autres ‘Tom Coffin, le contre-mattre de schooner, se hasardaient à dire, avec un hochement de tête, qu'il n'y avait jamais rien de bon à attendre pour les matelots d’un service de terre.

Le capitaine Manuel passa la revue de ses hommes sur le tillac. On pense bien qu'il ne manqua point de leur adresser une courte harangue dans l'întention d’enflammer leur ardeur patriotique et guerrière. Puis il les informa qu’il avait besoin de vingt volontaires (c'était, à dire vrai, la moitié de leur nombre) pour une dangereuse tentative. Une pause suivit, mais brève. Enfin, la troupe entière s’avança, et s’écria d’une voix unanime , qu’elle était prête à le suivre au bout du monde. Le capitaine triomphait de ce beau mouvement. Aussi détourna-t-il la tête pour apercevoir l'effet qu'il avait pu produire sur Barnstable; mais celui-ci était à l'arrière occupé à lire quelques papiers. Force fut donc à Manuel de procéder à son choix parmi ces nombreux candidats à la gloire. Quelque impartial qu’on puisse le supposer, on ne s’étonnera point qu’il prît grand soin d’écrémer sa compagnie de manière à laisser le rebut sur la frégate, tandis que l'élite était appelée à le suivre.

Durant cet intervalle, Griffith monta sur le pont. Son visage brillait d’un enthousiasme inusité, et dans ses veux brillait une joyeuse ardeur depuis longtemps étrangère à sa physionomie. Il donnait quelques ordres nécessaires aux hommes choisis pour l'accompagner, lorsque Barnstable lui fit signe de nouveau de le suivre dans la chambre.

« Laissons le vent souffler jusqu’à ce qu’il soit épuisé,» dit le commandant de l’Ariel, quand ils furent assis. « Il r’y aura pas moyen d'aborder sur ia côte orientale d'Angleterre avant que la mer baisse. Mais, voyez, quelle femme cetta

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Catherine sera pour un marin! elle a avec les seules ressources de son esprit composé tout un recueil de signaux.

— L'événement, je l'espère bien, prouvera que vous ne vous trompez pas sur son compte, répliqua Griffith; et sans doute vous serez vous-même FPheureux marin qui la nommera son épouse.

En effet, cette jeune fille s’est distinguée d’une manière surprenante dans ce travail ! Où donc se sera-t-elle si bien mise au courant de la méthode et du système à employer ?

— Comment où ? Là où elle a appris des choses plus importantes encore; par exemple, à bien apprécier le cœur d’un marin qui se donne tout entier. Croyezvous que ma langue fût clouée au fond de ma bouche, durant ces entrevues où nous étions assis côte à côte sur les bords de la rivière, en Caroline? Croyezvous que nous ae trouvions rien à dire ni Jun ni l’autre ?

— Ah! vous procuriez done à votre maîtresse le divertissement d’un traité sur l’art de la navigation et .a science des signaux ? dit Griffith en souriant.

— Je répondais à ses questions, monsieur Griffith, comme doit faire tout homme bien élevé avec la femme qu’il aime. Cette jeune fille est aussi curieuse que les femmes de mon pays, lorsqu'elles ont doublé le cap Quarante avant d’avoir trouvé un mari; et sa langue tourne comme une girouette par un temps calme, allant de ci et de là sans s’arréter. Mais voici son dictionnaire ; avouez maintenant, Griffith, en dépit de votre seience et de vos sentiments de collége, qu’une femme d'esprit et d'adresse est une excellente compagne de voyage.

— Jamais je n’ai mis en doute les mé-

rites de miss Catherine Plowden, » répli-.

qua lautre avec cette gravité plaisante qui souvent se mélait à des sentiments plus profonds; car chez lui les habitudes acquises du marin étaient tempérées par la nature primitive de son caractère ; «mais ceci surpasse mon attente à cet égard. Comment donc! elle a fait un choix de phrases excessivement Judicieuses. —

N° 168, ineffacable. — N° 169, ne finira qu'avec la vie.—N° 170... je tremble que vous ne me trompiez... N° 171...

: —Bah!» interrompit Barnstable en dérobant le livre aux sourires dè son ami ; «quelle folie de perdre son temps à de pareilles bagatelles. Dites-moi ce que vous pensez de l'expédition projetée.

— Qu'elle peut nous servir à délivrer nos belles, quoiqu’elle puisse bien ne pas nous procurer les prisonniers que nous cherchons.

— Mais ce pilote! oubliez-vous qu’il nous tient tous par le cou, et qu’il peut le suspendre sans plus de façon à la grande vergue d’un vaisseau anglais, si seulement il lui plaît d'ouvrir l’oreille à leurs menaces ou à leurs offres ?

— Il a eu l’occasion de jeter le navire sur la côte quand il était empêché dans les rochers. En ce moment pourtant nous n’avons guère pensé à le soupçonner de trahison. Je le suis en toute confiance, et mon avis est que nous sommes plus en sûreté avec lui que sans lui.

— Qu'il nous guide donc vers la maison d’un de ces hommes d’état qui chassent le renard, » cria Barnstable en resserrantlelivrede signaux contreson sein.

« En attendant, voici une carte qui nous indiquera le chemin à prendre pour arriver au port que nous cherchons. Laissezmoi mettre encore une fois le pied sur la terre ferme, puis écrivez lâche audessous de mon nom, si cette malicieuse sorcière file encore son nœud devant moi, et s'échappe avec le vent, ainsi qu’un poisson volant auquel un dauphin donne la chasse. Monsieur Griffith, il faut emmener le chapelain avec nous.

— L'amour vous inspire autant de balivernes que la tactique à Manuel. Ah ca, croyez-vous que notre troupe légère ait le temps de prêter l'oreille à des sermons ?

— Sans doute, il ne faudra mettre en panne qu’en cas d’absolue nécessité.

Mais on ne saït pas ce qui peut arriver; et pendant qu’il en est temps, je ne suis pas fâché que ce monsieur nous unisse.

Il sait parfaitement se servir de son livre

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de prières, et fera l’affaire aussi bien qu’un évêque. Voyez-vous ! je ne serais pas fâché de pouvoir dire que ces deux vilains noms, réunis au bas de cette lettre, ont fait voile pour la dernière fois de conserve.

—Celanesepeut,»dit son ami,secouant ” la tête et s’efforçant de sourire: «cela ne se peut, Richard. Devant les devoirs que nous impose le service de la patrie doivent se taire nos inclinations personnelles; d’ailleurs, ce pilote n’est pas homme à se laisser détourner de son but.

— Alors qu’il y marche tout seul, je ne connais aucun pouvoir humain , celui de mon officier supérieur excepté, qui puisse m'empêcher de faire usage de ces jolis petits signaux, et d’avoir un moment d’intime conversation avec ma brune Catherine. Foin de ce misérable pilote! qu'il lofe ou qu’il arrive comme bon lui semble, peu m'’importe. Moi, je veux gouverner avec

Pexactitude d’une boussole sur cette

vieille ruine d’où mes yeux pourront l4cher leurs bordées sur la tour romantique aux trois girouettes enfumées. Mais ne craignez pas que je néglige pour cela mes devoirs. Oui, je vous aiderai à prendre les Anglais ; mais, quand nous les aurons pris, hurrah ! pour Catherine Plowden‘’et mon amour. Ce sera le mot d'ordre.

— Silence, étourdi ! la cabane voisine a de longues oreilles , et nos cloisons deviennent minces avec le temps. Il faut que, vous et moi, nous nous en tenions à nos devoirs. Ce n’est pas un jeu d’enfants que nous avons à jouer ; car les eommissaires de Paris ont jugé nécessaire d’y mettre une frégate à l’œuvre. »

La gaieté de Barnstable se refroidit sous l'influence des graves manières de son compagnon; mais un moment de réflexion lui suffit. Alors il se leva, et fit un mouvement pour sortir.

a Où allez-vous ? » demanda Griffith, en le retenant avec douceur.

— Auprès du bonhomme Tranquille.

J'ai une proposition à lui faire qui lèvera toutes les difficultés.

TT. 36° livraison.

— Parlez-m’en d’abord. Je connais ses projets en détail, et puis vous évitez la mortification et l’ennui d’un refus.

— Combien de ces écuyers anglais veut-il pour garnir sa cabane?

— Le pilote en a nommé six au moins, tous jouissant chez l’ennemi d’une haute considération et d’un beau rang. Deux sont des pairs du royaume, deux autres appartiennent à la seconde chambre du parlement ; il y a un général, et le sixième est, comme nous, un marin, mais décoré du titre de capitaine. Ils doivent se réunir pour une partie de chasse à peu de distance de la côte. Croyez-moi, le projet n’est certainement pas sans chance de réussite.

— Eh bien ! ily en a deux pour chacun de nous. Faites cause commune avec le pilote, si vous le voulez ainsi, Mais laissez-moi croiser dans les eaux du colonel Howard. Je ne demande que on contre-maître et l'équipage de sa barque.

À nous de prendre la maison par surprise, de délivrer les dames. Puis, dans notre retraite, nous trouverons bien moyen de mettre la main sur les deux. :

premiers lords que nous rencontrerons.

Qu’importent les noms ? pour notre affaire, l’un vaut l’autre, ce me semble. »

Griffith ne put réprimer un sourire en répondant :

« Quoiqu’on les nomme pairs, c’està-dire égaux ,. il y a, si je suis bien informé , quelque différence dans la qualité de ces lords. Ce serait même rendre service à Angleterre que de la débarrasser de quelques-uns d’entre eux.

D'ailleurs on ne les trouve pas, comme.

des mendiants, derrière toutes les haies.

Non, non, il nous faut des hommes qui aient autre chose que leur noblesse pour se recommander à notre choix et à l’intérêt de leurs compatriotes. Mais examinons avec plus de soin la carte et le plan de miss Plowden. Qui sait? des événements peuvent très-bien nous rapprocher de la résidence, et notre croi- :

sière peut subsidiairement opérer quelques prises imprévues du congrès. »

Ce ne fut pas sans peine que Barn-

stable abandonna ses projets désordonnés pour se soumettre au jugement plus sain du premier lieutenant. Ils passèrent une heure à défibérer sur la possibilité et les moyens de faire concorder leurs devoirs publics avec leurs désirs personnels.

Durant toute la matinée, le vent et la mer se maintinrent dans leur situation violente; mais vers midi on put reconnaître les indices d’un changement favorable dans le temps. Il y eut quelques heures d’inactivité sur la frégate.

On voyait seulement les soldats désignés pour le service de terre se donner un mouvement affairé, comme si la campagne dent leur chef avait d'abord tracé le plan se présentait en effet à eux avec ses dangers et sa gloire. Quant aux marins, réservés en petit nombre pour la même expédition , ils arpentaient le pont tranquillement les mains passées dans leurs vestes ‘bleues et propres. De temps en temps ils les en tiraient pour montrer à leurs camarades, moins expérimentés, les signes qui, ‘ dans les nuages répandus au ciel, annoncaient l’affaiblissement prochain de la bourrasque.

Le dernier traîneur de la troupe de Manuel venait d'arriver. son sac sur le dos , sur le tillac où ses camarades se tenaient déja avec armes et bagages, lorsque le capitaine Munson monta suivi du pilote et du premier lieutenant. Un mot de eelui-ei fit courir lestement le midshipman le plus voisin à l’autre extrémité du vaisseau; et, presque au même instant, le sifflet du contre-maître se fit entendre, précédant le cri rauque:

« Allons, les tigres , allons. »

Un roulement de tambour ordonna aux soldats de se mettre en ligne, tandis que les six matelots, qui appartenaient au cutter décoré d’un nom si redoutable, se préparaient à lancer en mer leur petit bâtiment. Chaque chose se fit dans un ordre précis, avec ce sangfroid et cette adresse qui luttent avantageusement contre les éléments les plus rebelles; le cutter transporta les

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soldats de marine de la frégate au schooner sans qu’il rencontrât le moindre accident, quoiqu'il parût, durant son trajet de l’une à l’autre, s’abîmer à diverses reprises dans les profondeurs de l'Océan, ou nager en quelque sorte à travers les nuages lorsqu'il remontait au

grand air.

Enfin il fut annoncé que le cutter était prêt à recevoir les officiers faisant partie de l’expédition; le pilote se retira quelques instants à l'écart pour causer avec le commandant, qui écouta ses paroles avec une attention singulièrement marquée. Quand leur conférence fut terminée , le vétéran découvrit ses cheveux gris, et offrit sa main à l'étranger, d’un air qui tenait à la fois de la franchise du marin et du respect de Finférieur. Il y eut une sorte de nonchalance dans le salut que rendit à son tour l’homme désigné sous le nom de M. Gray. Il tourna rapidement sur ses talons, et n’eut plus d’autre affaire que de rejoindre ceux qui partaient avec lui,

« Allons, messieurs, il est temps, » dit Griffith, sortant de sa réverie et faisant des gestes d’adieu précipités à ses camarades. Quand ses supérieurs furent sut le point de prendre place sur l’embarcation, ie jeune garçon auquel on donnait par courtoisie le nom de M. Merry, et qui avait reçu l’ordre de se tenir prêt, sauta par-dessus le bord de la frégate et glissa dans le cutter avec l’agilité d’un écureuil. Manuel, au contraire, s'arrêta pour regarder d’un air significatif la pilote qui, d'après leurs rangs respectifs, devait le précéder. Mais celui-ci examinait l’état de l’atmosphère et paraissait inattentif au délai du militaire qui, irnpatienté, lui dit enfin, après avoir attendu quelque peu :

« On vous attend, monsieur Gray. »

Réveillé par ce nom, le pilote lança un rapide coup d'œil à son interlocuteur, mais, au lieu d'avancer, il indiqua du doigt l’échelle, comme pour inviter ses compagnons à descendre. Au grand étonnement du soldat et de tous ceux qui furent témoins de cette infraction à

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l'étiquette navale, Griffith s’inclina et mit le pied sur l'échelle avec toute la condescendance dont il aurait été capable pour un amiral en personne. Alors l'etranger, soit qu'il eût reconnu son manque d’égards, soit qu’il fêt trop indifférent à l’ordre observé, le suivit immédiatement, laissant au militaire le poste d’honneur. Manuel, qui avait étudié à fond les lois de la préséance, crut devoir s’excuser, en temps convenable, auprès du premier lieutenant, de s'être laissé précéder dans l’embarcation ‘ par son supérieur, mais depuis il ne manqua jamais de raconter avec une espèce d’orgueil comment il avait rabaissé la présomption du pilote.

Barnstable s'était rendu sur son bord.

quelques heures plus tôt, afin de tout préparer pour la réception de ses hôtes.

Aussitôt que le lourd cutter eut été hissé sur le schooner, il annonça que celui-ci était prét à mettre à la voile.

Nous avons déja dit que l Ariel appartenait à la classe des plus petits bâtiments de guerre; et, comme la nature de sa construction réduisait encore ses proportions apparentes, il semblait particulièrement propre au service pour lequel il était en ce moment destiné. Quoique sa légèreté le fit flotter aussi facilement que du liége, et qu’il lui arrivât quelquefois de voguer en quelque sorte sur l’écume de la mer , son pont était si bas , qu’il était perpétuellement lavé par les lames brisées au choc de ses flancs ; puis il se ballottait si vivement au gré des roulis, que les marins, même les plus exercés, ne marchaïent sur son pont qu'avec une extrême précaution.

Du reste il était tenu dans l’état d’ordre et de propreté convenable pour permettre de tirer parti de ses dimensions exigués ; et, quoique tout y fût en miaiature, il portait son attirail de guerre avec une assurance toute virile.

Le canon si meurtrier, qui, depuis l'époque dont il s’agit, a été universellement adopté sur tous les bâtiments d'ordre inférieur , était à peine inventé alors et était connu des Américains, de

réputation seulement, sous le nom de PEcrasant. Court, facile à manœuvrer, quoique d’un fort calibre , il faisait déja apprécier ses avantages, et l’armement des ‘plus grands vaisseaux paraissait amplement suffisant à leur défense, s’il comprenait deux ou trois pièces de cette formidable nature. Plus tard , cette arme, encore perfectionnée et modifiée, est devenue d’un emploi général sur les vaisseaux d’un certain bord, et a pris son nom du Carron, rivière sur Jaquelle était située la fonderie d’où sont sorties les premières caronades,

Six légers canons de bronze en tenaient lieu. Leurs bouches de métal, solidement braquées dans les flancs du navire , s'étaient noircies par leur contact avec l’eau salée qui, si souvent, se jouait avec ces instruments de mort.

Au centre du schooner, entre ses deux mâts, il y avait une septième pièce.

fondue avee le même métal, mais à peu près deux fois aussi grande que les autres. Ellè était montée sur un affit de nouvelle et singulière construction, qui se laissait tourner dans toutes les directions , afin de pouvoir servir tous les points au gré des incidents variables d’un combat sur mer.

Le régard du pilote examina soigneusement l’armement du navire, st se reporta ensuite sur le pont en bon ordre, sur les agrès propres et serrés, sur les figures caractéristiques du jeune et brave équipage, partout enfin avec une satisfaction manifeste. Contrairement à tout ce qu’il avait fait depuis son arrivée , il exprima son contentement à haute voix.

« Vous avez un bon et joli navire, monsieur Barnstable, lui dit-il, et des hommes qui ont bonne mine, ma foi.

On peut espérer que vous vous comporterez bien dans l’occasion, et l’occasion n’est peut-être pas éloignée.

— Le plus tôt sera le mieux. Je n’ai pu faire usage de mes canons depuis que nous avons quitté Brest ; et cependant nous nous sommes croisés dans la Manche avee des cutters ennemis aux-

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quels nos bouledogues auraient volontiers dit deux mots. M. Griffith peut vous dire, monsieur le pilote, que mes boulets de six parlent, quand il le faut, presque aussi haut que les boulets de dixhuit de la frégate.

— Mais leur langage n’est pas aussi persuasif, observa Griffith : Vox et præterea nihil, comme nous disions au collége. |

— Je ne comprends rien à votre grec ou à votre latin, monsieur Griffith, répliqua le commandant de P Ariel ; mais si vous entendez par là que ces petits joujoux de bronze ne savent pas envoyer une bonne volée. aussi loin qu'aucun canon de leur taille, et ne sont pas aussi propres à distribuer une provision de dragées et de mitraille qu’aucun des gros mousquetons de votre frégate, alors je vous renvoie à la première occasion pour vous démontrer le contraire, et cela aura lieu, il faut lespérer , avant que nous nous séparions.

— Les pièces se comporteront bien , »

dit le pilote, qui n’était pas au courant des relations intimes des deux jeunes gens , et qui désirait maintenir la bonne intelligence autour de lui; « et sans aucun doûte elles doivent appuyer vigoureusement la discussion dans un combat.

A ce que je vois, vous les avez baptisées, probablement eu égard à leurs mérites respectifs. Ce sont, ma foi! des noms qui promettent.

— C'est la distraction d’un moment de loisir, » répondit Barnstable en regardant successivement ses canons , décorés des inscriptions suivantes : Le Boxeur, le Pointeur, le Grondeur, * l’Eparpilleur , l’Exterminateur et le Mitrailleur.

« Pourquoi donc avez-vous privé la pièce au milieu des faveurs du baptême?

demanda le pilote; ou n’aurait-elle que son nom générique : la Vieille Femme.

— Non, non, le vocabulaire du cotillon n’est pas connu chez nous. Mais portez un peu plus à bâbord et vous verrez ce qu’on a écrit sur les côtés de

l'affût. C’est un nom dont les autres n’ont certes pas à rougir.

— L'épithète est singulière , mais n’est pas dépourvue de signification.

— Elle en a plus que vous ne pouvez deviner, monsieur ; ce digne marin, -bas, appuyé contre le mât, et qui pourrait lui-même servir de mâtereau, si l’on n’en avait pas d’autre en réserve, est le chef de cette pièce. Plus d’une fois, par {a manière dont il s’entend à la manier, il a mis bonne fin à une querelle avec John Bull. Il n’y a pas de soldat qui pointe son mousquet avec plus d’aplomb que mon contre-maître ne pointe sa pièce de neuf. Voilà pourquoi , en vertu de leur intime relation

et de leur similitude sous le rapport de

la longueur, elle à reçu le nom que vous venez de lire : Long-Tom : c’est aussi celui du contre-maître , Tom Coffin ou Tom-le-Long. »

Le pilote sourit en l’écoutant. Mais les plus profondes réflexions, peintes sur son front, annoncèrent assez qu'il n'avait prétendu plaisanter qu’en passant. Il se détourna, et Griffith fit remarquer à Barnstable que le vent s'étant beaucoup abattu , il fallait songer à leur

destination.

Ainsi rappelé à son service, le commandant du schooner dut renoncer à ses interminables variations sur le thême favori des mérites de son navire et se contenter de donner les ordres nécessaires pour le faire marcher. Lentement le petit schooner céda à l’impulsion du gouvernail, et se tourna vers le vent. Alors les plis Je sa voile. carrée furent ouverts, quoiqu’une quantité suffisante de ris la maintint avec prudence, et poussé par un soufille favorable, il s’éloigna de sa voisine, comme un météore qui file en sautillant sur les ondes.

La masse noire du corps de la frégate se perdit dans le lointain, et, longtemps avant que le soleil se fût couché derrière les montagnes de l'Angleterre, ses mäâts se montraient à l’horizon comme un léger nuage dessiné par leur voilure.

À mesure que le vaisseau disparaissait, la terre à son tour semblait surgir du fond des eaux. Peu à peu les pro- -grès de cette espèce d’ascension livrèrent à la vue jusqu'aux riches demeures de la noblesse, jusqu'aux cottages plus humbles des campagnards, jusqu'aux lignes formées par les haies vives. Mais les ombres du soir les recouvrirent ensuite, et toutes les parties du panorama s’effacèrent successivement dans l'obscurité. Les contours de la côte res- . taient seuls visibles devant 1es navigateurs , et , derrière eux, les lames acharnées de l'Océan exhalaient leur fureur en mugissements confus.

Cependant le petit 4riel continuait sa course, semblable à l’oiseau de mer qui rase l’eau en regagnant son gîte de la nuit. Il se portait sur la terre avec intrépidité comme s’il ne redoutait plus les dangers de la veille, de même quan retombe dans ses fautes malgré les avertissements de l'expérience. Ni rochers, ni bancs de sable ne se montrèrent du reste pour arrêter le schooner. Laissons-le se glisser au milieu des ombres que projetait la côte, sur un bassin où souvent les marins ont trouvé refuge contre les dangers de locéan Germanique

‘* LAVE LR

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