‹ Œuvres (volume 2)Chapitre 13 sur 108 · CHAPITRE IX · texte numérisé non relu

CHAPITRE IX

Oses-tu bien, maraud, quitter ton pain grossier Pour porter à ton roi le défi du guerrier. Pièce dramatique.

A voir le vaste et irrégulier bâtiment où habitait le colonel Howard, on ne pouvait contester à la plume de Catherine Plowden le mérite d’une entière fidélité. Il y avait bien aussi quelque confusion dans les ordres de son architecture, car il conservait les traces des époques diverses auxquelles il avait été successivement construit ; mais son intérieur ne manquait pas de ce confortable qui forme le caractère distinctif de la vie privée en Angleterre. Dans le labyrinthe obscur de ses galeries, corri-

dors et appartements, quels que fussent d’ailleurs les.noms dont on les dé-

-corât, s’offrait un mobilier solide et

bien fourni. Ainsi, sans qu’on eût à tenir compte de la destination originaire de ses nombreuses sorties, il formait maintenant une demeure parfaitement appropriée aux habitudes d’une famille paisible.

Des traditions interminables, où l’a.

mour jouait son rôle, se rattachaient à ce château. Il en est de même de tous ces vieux murs dont ces légendes du passé forment, aussi bien que les toiles d’araignée, un attribut nécessaire. Confiées à des mains plus habiles, elles auraient sans aucun doute pu être tissues de façon à présenter au lecteur un délicieux ensemble de scènes terribles et pathétiques. Mais , je l’avoue, mes humbles efforts n’ont pas d'autre but que de peindre l’humanité telle que Dieu l’a faite. Cela paraîtra vulgaire et peu séant à certaines gens douées de facultés surnaturelles. Je les préviendrai d’avance que mon dessein est d'éviter tout ce qui exhaleraitune odeur de superstition aussi ‘ soigneusement que je fuirais le diable en personne. À tous ceux donc qui s’ennuient dans la compagnie d'êtres de leur’ espèce avis est donné qu’ils n’ont rien de mieux à faire que de jeter loin d’eux ces pages sans prétention. Ils peuvent s’adresser à des bardes mieux inspirés, s'ils veulent s'élever au-dessus des affaires d’ici-bas, ou même planer dans les plus hautes régions du ciel. A nous restent l’homme et la scène variée où il agit.

Ce n’est pas que nous désirions traiter des contradictions subtiles ou métaphysiques de sa nature; non, nous nous bornons à retracer les sentiments qui sont, pour ainsi dire, palpables en lui.

L'avantage de cette méthode est d’être à la portée de tous : son inconvénient est d’enlever à celui qui l’adopte une chance pour obtenir la réputation de génie dont on gratifie les beaux esprits qu'on ne saurait comprendre.

Laissons les ombres de la côte envelopper les lieux où nous avons vu l”’4-

riel pénétrer; laissons les vagues de l'Océan exhaler autour dé lui leurs sourds mugissements. Il s’agit maintenant d’introduire le lecteur dans la salle à manger de l’abbaye de Saint-Ruth. Nous choisirons précisément la soirée dont nous avons déja présenté une des faces, pour lui faire connaître d'autres personnages qui doivent concourir éga«-

lement, par leurs actes et leurs caractè-

res, à compléter cette esquisse.

Cette salle à manger n’était pas de très-grande dimension ; aussi la lumière de six chandelles suffisait à jeter sur toutes ses parties une clarté qu'augmentait encore le rayonnement du foyer abondamment garni de charbons enflammés. Les moulures des lambris sculptés dans un bois de chêne foncé en reflétaient sur une table massive d’acajou les lueurs accidentées qui se jouaient à travers les riches teintes de la liqueur . contenue dans plusieurs verres. Des rideaux de damas rouge, d'énormes siéges à dos de cuir et garnis de coussins formaient en outre l’ameublement de eette chambre de toutes parts hermétiquement fermée, comme pour intercepter les bruits et les soucis du monde,

Autour de la table, placée au centre, étaient assis trois hommes, qui semblaient participer gaiement aux jouissances de leur repas journalier. La nappe venait d’être enlevée et le dessert servi. D’après la coutume du pays, une bouteille circulait de l’un à l’autre lentement, comme s’ils avaient senti qu'ils avaient tout le temps nécessaire pour en savourer à loisir le contenu.

Un homme âgé occupait le bout dé la table; c'était lui qui, autant que cela était nécessaire dans cette petite compagnie où chacun était également à l'aise, remplissait les devoirs délicats du maftre de mâison. Il touchait au déclin de la vie, quoique la rectitude de sa taille, la vivacité de ses mouvements et l'assurance de sa main annonçassènt chez lui une vieillesse exempte des infirmités habituelles. Par son costume, il appartenait à cette classe d'individus

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qui, au milieu d’une génération nouvelle, conservent les modes de la génération antérieure, soit qu’ils n'aient voulu se plier à aucun subit change- :

ment dans leurs habitudes , soit qu’ils tiennent précieusement à tous les souvenirs d’une époque où leur aurore fut embellie par des sensations que le soleil couchant ne saurait ranimer.

Sans doute les frimas de l’âge devaient avoir laissé leurs traces sur sa tête.

mais l’art avait pris soin de dissimuler les ravages du temps, car la pou-.

dre la recouvrait partout, non seulement là où restaient quelques cheveux épars, mais aussi là où la nature avait marqué leur place depuis long-temps.

éclaircie. Du reste les traits du vieillard étaient fortement caractérisés sinon expressifs, -et dans leur ensemble ils peignaient les sentiments les plus nobles d'honneur et d’intégrité. Leur effet était encore rebaussé par un front découvert et élevé, qui surmontait le visage du vétéran comme un monument incontestable de son caractère. Enfin, quelques raies d’un rouge sanguin contrastaient sur ses joues basanées avec la blancheur générale de son teint.

En face du maître de la maison, dans * lequel il n’est pas difficile de reconnattre le colanel Howard, était la face maigre et jaune de M. Christophe Billon, ce fléau du bonheur de la cousine, éloquemment dépeint déja par la plume de

Catherine Plowden.

Entre eux deux, un homme de moyen âge portait l'uniforme du roi George, dont l’écarlate rivalisait avee celle de sa figure insignifiante d’ailleurs. En ce moment il n’avait d’autre souci que de faire amplement honneur à l'hospitalité de son hôte.

De temps en temps un domestique entrait ou sortait en silence, laissant pénétrer toutefois par la porte entr’ouverte le bruit plaintif du vent qui mur.

murait dans les cheminées et aux angles du vaste bâtiment.

Derrière ia chaise duéolonelun homme se tenait debout, vêtu en paysan. Le

LE PILOTE. bé

dialogue entre le maître de la maison et lui allait se terminer au moment où nous levons le rideau qui cache encore cette scène aux yeux du lecteur.

C'est M. Howard qui parle. |

« Et cet Écossais a vu, dites-vous, ces vaisseaux de ses propres yeux ? »

La réponse fut une simple affirmation.

« Bien. bien, acheva le colonel, vous pouvez vous retirer. »

Le paysan fit un salut à sa grossière mode , et le vieux militaire le lui rendit d’un air gacieusement cérémonieux. Enfin, lorsqu'il eut quitté l'appartement , l'hôte se tourna vers ses deux convives :

. « Sices deux étourdis ont en effet réussi à obtenir du vieux commandant qu’il se hasardât au milieu des écueils à s’approcher d’un ouragan tel que celuici, alors c'en est fait de leur vaisseau!

Puisse ainsi la Providence châtier partout la rébellion et la déloyauté !.… Je ne serais pas surpris, messieurs, d’apprendre que ma terre natale a été engloutie par l'Océan ou bouleversée par un tremblement de terre , tant ces crimes me paraissent inexcusables ! Et, pourtant , c'était un brave et fier jeune homme que le commandant en second de la frégate. J’ai bien connu son père, un galant homme, ma foi ! qui, ainsi que mon frère, le père de Cécile, aimait mieux servir son maître sur mer que sur terre. La bravoure a passé au fils par héritage, mais non pas la loyauté.

On est bien loin pourtant de désirer qu’un pareil garçon soit noyé. »

Ce discours, surtout vers la conclusion , avait tant d’analogie avec un soliloque, qu’il n’exigeait point de réponse, mais le militaire crut de la politesse de ne pas laisser tomber la conversation.

Après avoir rapproché son verre de la

lumière , afin d'admirer sa couleur vermeille, il en dégusta le contenu à petits coups, maïs sans y laisser :a moindre goutte qi pôt altérer la transparence du cristal. Alors, tout en tendant la mwin vers la bouteille encore à moitié pleine , il ouvrit la bouche de Pair in-

différent d’un homime dont les pensées ne marchent pas de concert avec les paroles.

« C'est vrai, monsieur ; les braves gens sont rares , et, comme vous le dites , on ne peut que déplorer son sort, quoique sa fin ait été glorieuse ; Sa Majesté fait là une perte véritable, j’ose le dire. ;

— Une perte pour Sa Majesté f'.se récria le maître de la maison, une fin glorieuse ! Non, capitaine Borroughcliffe, la mort d’un rebelle ne peut jamais être glorieuse , et, quant à ce que vous dites de la perte faite par Sa Majesté, je.

cherche en vain à vous comprendre. »

L'officier, dont les idées étaient à cet heureux degré de confusion où l'esprit ne sait plus les maîtriser, mais qui, grace à son habitude de la discipline, en trouvait pourtant toujours une préte à la réplique, quelle qu’elle fût, l’officier donc répondit avec une grande promptitude :

« J'entends la perte de l'exemple’ qu’aurait offert son exécution , monsieur, car, s’il avait été fusillé au lieu de mourir sur le champ de bataille.

— Il ne s’agit pas de champ de bataille, monsieur, mais d’un homme

noyé.

— Ah! noyé! très-bien. C’est presque équivalent à pendu. Cette circonstance m'avait échappé.

— Ïl n’est en aucune façon certain, monsieut , » intervint la voix criarde de Kit Dillon, « que les marins aperçus par l’Écossais soient ceux dont vous parlez. Je doute qu’ils osent s’aventurer aussi près de la côte dans les parages mêmes où croisent nos vaisseaux de guerre.

— Ces gens-là, Christophe, ce sont nos compatriotes, quoique rebelles , répondit le colonel. Quand j'avais Phon:

neur de servir Sa Majesté, il y a de cela quelques vingt ans, capitaine Borroughcliffe, je me suis trouvé plusieurs fois en présencé des ennemis du roi: au siége de Québec, par exemple, et à la bataïlle qui s’est livrée sous ses murs,

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puis à l’action peu importante de Ticonderoga , lors de la malheureuse catastrophe du général Braddack encore, et dans quelques autres circonstances.

Je dois dire, monsieur, en l’honneur des colons, que, durant cette dernière journée surtout , ils se comportèrent d’une manière fort distinguée. L'homme qui commande aujourd’hui les rebelles se fit un glorieux renom parmi nous à la suite de cette désastreuse affaire.

C'était un jeune homme bien élevé, instruit, un véritable gentilhomme, en un mot. Je ne me suis jamais exprimé d'une autre manière sur le compte de M. Washington.

— Oui, » répondit le capitaine en bäillant, « il avait fait son éducation dans les rangs de l’armée royale, et dès lors cela ne pouvait étre autrement.

Mais je suis réellement affligé de cette malheureuse histoire de noyés. Ma présence ici n’aura plus aucun but, à ce que je pense, colonel Howard, et je suis loin de nier que votre hospitalité ne m’ait rendu ces quartiers fort agréables.

— Dans ce cas, monsieur, nos obli- , gations sont réciproques, » reprit son hôte en s’inclinant poliment. « Mais des hommes tels que nous qui ont vécu de la libre vie des camps ne doivent pas se mettre en frais de compliments pour de pareilles bagatelles. Passe pour mon parent Dillon qui s'occupe beaucoup plus de Coke sur Littleton que des joyeusetés d’une table et d’une vie militaire. Il peut croire que de telles cérémonies sont aussi nécessaires que les formalités

de la procédure. Allons, Borroughcliffe ,

mon cher camarade , je crois que nous avons bu un toast à chacun des meinbres de la famille royale; que Dieu les protége tous! Buvons maintenant un plein verre à la mémoire de l’immortel Wolf.

— Voilà une invitation, mon excellent hôte, qu’un soldat ne peut jamais refuser , » répondit le capitaine qui commençait à s’animer. « Que Dieu les protége tous ! Je le répète à mon tour, et si notre gracieuse reine finit aussi bien

qu’elle a commencé, nous aurons une famille royale comme jamais n’en ont fêté en Europe les toasts d’une table d'officiers.

— Oui, c’est là une pensée qui console de la rébellion de mes compatriotes.

Mais pourquoi me tourmenter toujours de ces funestes souvenirs. Les armes de mon souverain purgeront bientôt ce pays corrompu des taches qui le souillent.

— Il n’y a pas de doute à cela ? »ajouta Borroughcliffe, dont les pensées subissaient encore l'influence du madère qu'avait môri le chaud soleil de la Caroline. « Ces Yankies fuient devant les soldats de Sa Majesté, comme les polissons de Londres devant une charge de gardes à cheval.

— Pardonnez - moi, capitaine Borroughcliffe., » dit son hôte en redres-

sant sa taille encore plus fièrement que

de coutume; « ils peuvent être égarés, mal conseillés, trahis, mais votre comparaison est injuste. Donnez-leur des armes et de la discipline, puis ceux qui voudront s'approprier un pouce de leur territoire , tout étendu qu’il soit, ver-

ront combien de sang il leur en coûtera

pour le conquérir.

— Le plus grand lâche de la chrétienté doit se battre avec courage dans un pays où l’on trouve du vin aussi fortifiant, colonel Howard; moi-même je suis un témoignage vivant que vous avez mal interprété mes paroles. Car, sans ces concessionnaires mal armés du Vermont et du Hampshire, Dieu leur fasse grace, qui licencièrent, à coups de fusil , les deux tiers de ma compagnie, je ne serais pas maintenant officier de recrutement, et je ne serais pas lié non plus par serment , comme sous la lon de Moïse , si Burgoyne avait pu toujours contrecarrer leurs longues marches et contre-marches. Voyons , monsieur , je bois à leur santé de tout cœur. Avec cette bouteille où perle une espèce de soleil liquide, il me semblera facile pour plaire à un ami tel que vous, de passer en revue l’armée entière deGate, régiment par régiment, compagnie par

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compagnie, homme par homme, si vous l’exigez même. |

— Pour rien au monde, » répondit le colonel , adouci par cette ample réhabilitation, « je ne voudrais imposer une pareille corvée à votre politesse. Je suis votre débiteur, capitaine Borroughcliffe, pour l’obligeance avec laquelle vous avez bien voulu protéger ma maison contre ces pirates rebelles et trompés, que je rougis d'appeler compatriotes ; et il ne me siérait pas de réclamer de vous la moindre concession.

— On pourrait faire un service plus pénible, mon respectable hôte, répliqua l'officier, sans en demander la récompense. En général, les cantonnements sont fort ennuyeux dans la campagne, et la liqueur qu’on y trouve exécrable.

Mais une maison comme la vôtre, colonel, est un lieu de délices où l’on voudrait se fixer à toujours. Cependant il y a un point seulement sur lequel l’honneur de mon régiment et le mien me forcent à m'expliquer en homme et en soldat. ; | :

— Parlez, monsieur, » dit le colonel surpris, « parlez; si c’est quelque sujet de plainte, je m’empresserai d’y satisfaire.

— Nous voici trois, colonel, trois garcons, qui, du matin au soir, restons ici, bien fournis de vivres et mieux encore de boisson, je l’avoue, mais qui,” après tout, vivons en véritables anachorêtes. Croirait-on qu’il y a, tout au plus à cent pas de nous, deux des plus jolies femmes de l’île, reléguées dans une solitude où elles sont privées de lPhommage de nos soupirs. Je maintiens qu'il y a dans une pareille conduite matière à reproche pour vous, colonel, en votre qualité de vieux soldat, et pour moi en ma qualité de jeune officier. Quant à notre ami Coke sur Littleton: ici présent, je lui laisse la ressource d'employer ses arguties légales pour défendre sa £gause. »

1. On comprend facilement cette plaisanterie. Coke est un légiste, auteur de commentaires sur Joavrage d’un autre légiste, Littleton.

Un moment le sourcil du maître de la maison se fronça, et le visage jaune de Dillon pâlit encore davantage. Mais le front ouvert du vétéraa se rasséréna promptement, et les lèvres de l’autre conttactèrent une sorte de sourire jésuitique, auquel ne fit aucune attention le capitaine, car en attendant une réponse, il-s’occupait à analyser son vin goutte à goutte, à mesure qu’il filait sous les houppes sensibles de son palais.

« Il y a quelque raison dans ce que Borroughcliffe nous donne à entendre, dit-il.

— Je ne donne rien à entendre, interrompit le militaire; je porte plainte en termes clairs et positifs.

— Et vous êtes dans votre droit, continua le colonel. Il n’est pas raisonnable, Christophe, que ces dames poussent la crainte de ces pirates, nos concitoyens , jusqu’à nous exclure de leur société, quoique la prudence puisse exiger qu’elles se tiennent renfermées dans leurs appartements. Nous devons au capitaine Borroughcliffe de l’admettre au moins dans la soirée à prendre le café et le thé avec elles.

— Telle est précisément ma prétention, colonel. Quant à dîner avec ces dames, la chose me paraît moins nécessaire, ear ici nous sommes parfaitement servis. Mais est-il personne qui s’entende aussi bien qu’une femme à mélanger d’eau bouillante ces délicieux breuvages qui font le charme des après-diners.

En avant donc, mon cher et honoré colonel , et enjoignez-leur de permettre à votre très-humble serviteur et à M. Coke sur Littleton de s’avancer pour leur donner le mot d'ordre de là galanterie. »

Une grimace singea sur les traits dés-

- agréebles de Dillon un sourire d’ironie,

lorsqu'il prit la parole à son tour.

« Le colonel Howard et le capitaine Borroughcliffe auraient moins de peine à vaincre les ennemis de Sa Majesté sur le champ de bataille qu’à ébranler la capricieuse volonté d’une femme. Depuis trois semaines il ne s’est point passé un

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seul jour sans que je fisse demander à la porte de miss Howard des nouvelles de sa santé, ainsi qu’il convenait au parent de son père, et chaque fois j'avais soin de lui faire connaître mon désir de la rassurer en personne sur le compte de ces pirates. À peine si elle a daigné mettre dans ses réponses autre chose que les remerciements dont son éducation et son sexe lui faisaient un devoir.

— Eh bien, vous avez été tout aussi heureux que moi, » observa le soldat, accompagnant ses paroles d’un regard de froid mépris; « et je ne vois pas de raison pour que vous l’eussiez été davantage. La peur pâlit les joues, et ces dames aiment mieux se montrer sous les couleurs de la rose que sous celles du lis. |

— Jamais une femme n’est aussi intéressante, capitaine Borroughcliffe , ajouta le galant colonel, que lorsqu'elle appuie sa faiblesse sur le bras protecteur d’un homme, et celui qui ne se sent pas honoré de cette marque de confiance est une honte pour son sexe.

— Bravo! mon cher monsieur. C’est un sentiment louable, exprimé comme doit le faire un brave militaire. Mais depuis que j'ai établi mes quartiers dans l’abbaye, j'ai beaucoup entendu vanter l’amabilité de vos jeunes dames, et je désire vivement contempler des charmes rehaussés par tant de loyauté.

Quel noble exemple elles ont donné en fuyant leur terre natale, afin de ne pas être réduites à s’allier avec quelque rebelle. » : |

Le regard du colonel devint grave et soucieux; mais cette expression de déplaisir se dissipa promptement. Il se leva avec un sourire de gaieté forcée, et s’écria sur le ton de l’enjouement :

« Vous serez introduit auprès d’elles, capitaine Borroughcliffe , ce soir même, à l'instant même. C’est une attention que-nous devons aux services que vous avez rendus ici comme sur le champ de bataille, et les fantaisies de ces jeunes beautés capricieuses ne doivent pas me

faire la loi plus long-temps vraiment; voilà près de quinze jours que je n’ai vu ma pupille, et durant cet intervalle il

-he m'est pas arrivé plus de deux fois de rencontrer les yeux de ma nièce.

Christophe, je confie le capitaine à vos soins, tandis que je vais au cloître annoncer notre visite. Nous appelons cette partie du bâtiment le cloître, parce qu’elle est habitée par nos nonnes. Vous excuserez, Capitaine, ma prompte retraite de table.

— Ne parlons pas de cela; vous laissez derrière vous un digne représentant, colonel, » lui répondit le soldat en jetant sur la maigre face de Dillon un regard qui se fixa ensuite sur la bouteille.

« Présentez mes respects aux recluses, et dites, en faveur de mon impatience, tout ce que vous suggérera votre excellent esprit. Monsieur Dillon, je vous propose leur santé. » | Le défi fut froidement accepté; et tandis que ces messieurs portaient à leurs lèvres les verres à moitié pleins, le colonel quittait la salle à manger en saluant profondément son hôte auquel il réitérait ses excuses, et en accablant de politesses du même genre M. Dillon, qui cependant était le commensal habituel de sa maison.

« Est-ce que la peur est assez puissante derrière ces vieilles murailles, »

dit le soldat après que la porte se fut refermée, « pour que vos dames eroient nécessaire de se cacher, même avant d’avoir appris le débarquement de l'ennemi ?

— Le nom de Paul Jones est la terreur de cette côte, » répliqua froidement M. Dillon; « et je ne vois rien d’extraordinaire dans leurs appréhensions, mon- Sieur.

— Ah! ce pirate s’est fait un nom redoutable* depuis l'affaire de Flamborough-Head. Mais qu’il essaie donc une nouvelle expédition de Whitehaven, et il verra à qui il a affaire s’il reste encore dans ces environs un détachement du * * régiment, ne fût-il composé que de recrues. |

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—— Les dernières nouvelles annoncent qu’il est tranquillement à la cour de Louis, répliqua M. Dillon; mais il y a des hommes aussi entreprenants que fai, qui naviguent dans ces parages sous le pavillon des rebelles; et, de la part d’un ou deux de ces hommes, nous avons à craindre des-tentatives de vengeance. Ce sont précisément ceux-là que nous espérons s'être noyés durant la tempête.

— Diable! il faut que ce soient des poltrons alors, ou bien votre espérance n’est guère chrétienne, et... »

Il allait continuer lorsque la porte s’ouvrit; une ordonnance entra et annonça qu’une sentinelk& venait d’arrêter trois hommes qui passaient sur la grand’route, près de l’abbaye, et dont le costume annonçait des marins.

« Eh bien, laissez-les passer, dit le capitaine ; n’avons-nous donc rien de mieux à faire que d’intercepter la voie publique aux piétons? Donnez-leur à boire un coup de vos cantines, et Jaissez les drôles continuer leur route.

Vos ordres sont de donner l'alarme s’il débarque une troupe ennemie, et non pas d'empêcher les sujets paisibles de Sa Majesté de se livrer à leurs occupations légales.

— Je demande bien pardon à Votre Honneur, répondit le sergent; mais ces hommes paraissaient rôder tout autour de l’abbaye dans de mauvaises intentions, et comme ils se sont bien gardés de s’approcher avant la nuit de la place où se tenait la sentinelle, Dowing a conçu des soupçons et les a arrêtés.

— Dowing est un sot, et il pourra hui en coter cher pour s'être montré - si officieux. Qu’avez-vous fait de ces borrunes ?

— Je les ai conduits au corps-de-garde dans l’aile située à l’est.

— Alors donnez-teur à manger , entendez-vous , et faitesles boire, que diable! abondamment, afin qu’ils u’aient, pas à se plaindre, et laissez-les partir.

— Qui, monsieur, oui, on obéira à Votre Honneur. Mais il y a parmi eux un

gaïllard bien fait et de taille militaire, et, si on le retenait jusqu’à demain, on pourrait peut-être bien l’engager à prendre du service. Ou je me trompe fort, ou sa marche annonce qu'il n’y serait pas novice.

— Ah! que dites-vous? » dit le capi- .

taine, dressant les oreilles comme un chien qui entend un cri bien connu ; « vous penseriez qu'il a déja servi ?

—— Il y a en lui des signes qui semblent l’annoncer. Votre Honneur sait qu'un vieux soldat se trompe rarement à cet égard. Aussi, si l'on considère son déguisement, et ce déguisement me paraît hors de doute, il n’y a pas de mal à l’appréhender au corps, jusqu’à ce qu’il soit lié à nous, conformément aux lois du royaume.

— Paix, coquin!» dit Borroughcliffe en faisant route de travers pour gagner la porte. « Vous parlez en présence d’un futur président des cours de justice , et vous ne devez pas devant lui traiter les Jois avec cette légèreté. Du reste , ce que

vous dites a l’ombre du bon sens. Don-

nez-moi votre bras, sergent, et guidez- :

moi vers le corps de garde. Mes yeux ne sont bons à rien par une nuit aussi sombre. Un soldat devrait toujours visiter ses postes avant qu’on ait battu la retraite. »

Après avoir accompli toutes les cérémonies dont le colonel lui avait donné exemple , Borroughcliffe partit en s’appuyant d’un air de familière condescendance sur lé bras du subalterne.

Dillon, resté à la table, s’efforça d’exprimer ses sentiments intérieurs de rancune par un regard satirique et méprisant, mais ce fut peine perdue pour tout autre que pour lui, car une glace lui renvoya sa laide et morose grimace que Borroughcliffe ne pouvait plus voir.

Mais le colonel nous attend au cloître.

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