CHAPITRE XII
Chair à canon, bonne à combler tout comme une autre les fossés d’un cimetière. Falstaff.
Les trois hommes qui entrèrent alors dans le salon, ne parurent nullement
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intimidés par la société dans laquelle ils étaient introduits. Cependant , leurs habits grossiers et endommagés encore par de récents services, n’annonçaient que de simples marins. En silence, ils
. Obéirent au geste du capitaine et se re-
tirèrent dans un coin de l’appartement, comme des gens qui connaissent les égards dus à la supériorité du rang, et :
qui ont contracté depuis long-temps l'habitude de faire face à toutes les vicissitudes de la vie. Après ces courts préparatifs, le colonel commença son interrogatoire.
« J'espère que vous êtes tous de bons et loyaux sujets, » dit-il avec l’int@fition de ménager l'innocence. « Mais les temps sont tels, qu'il est permis de soupconner même les caractères les plus irréprochables. En conséquence, si nos appréhensions à votre égard proviennent d'une erreur, excusez-la et attribuez le mal au fâcheux état dans lequel la révolte a plongé cet empire. Nous avons bien des raisons de croire que l'ennemi a des projets sur cette côte, car il a. paru dans son voisinage avec une frégate et un schooner. Rien n’égale l’audace de ces rebelles, si ce n’est leur manque détestable de respect pour les droits du souverain. »
Tandis que le colonel Howard prononçait en manière d’exorde cette apologie de sa conduite , les prisonniers tenaient fixés sur lui des yeux où brillait l'intérêt. Deux sur les trois devinrent encore plus attentifs lorsqu'il fit allusion aux craintes d’une descente sur la côte, et des regards qui semblaient avoir une profonde signification furent échangés entre eux dès qu’il eut cessé de parler. Cependant il n’y eut point de réponse de leur part. Aussi, le colonel, après une pause nécessaire pour laisser à ses paroles le temps de produire tout leur effet, continua :
« Rien ne prouve, à ce que l’on m'a dit , que vous soyez le moins du monde en rapport avec les ennemis de ee royaume. Cependant vous avez été vus hors de la lignf que suit le grand
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chemin du roi, ou plutôt vous avez été vus sur une route de travérse.
C’est une route qui, je l’avoue, est fréquentée par les habitants du voisinage, mais qui, enfin, n’en est pas moins une route de traverse. Donc nous ne faisons que ce que réclame notre sûreté, en vous adressant un certain nombre de questions auxquelles vous répondrez d’une manière satisfaisante , je me plais à le croire. Pour me servir de vos phrases nautiques : De quel port venez-vous et quelle est la direction que vous suivez ?
— De Sunderland, en dernier lieu , »
répondit une voix basse et creuse, « et nous sommes frétés pour Whitehaven. »
A peine cette réponse simple et directe eut-elle été articulée, que l’attention des auditeurs fut attirée par Alice Dunscombe. Elle poussa un faible cri et se leva en sursaut de sa chaise; ses yeux semblaient tourner avec effroi, même avec égarement, tout autour de la chambre. |
« Vous trouvez-vous mal, Alice? »
lui demanda avec intérêt la douce Cécile Howard. Certainement vous n'êtes pas bien. Appuyez-vous sur moi, que je vous conduise à votre appartement.
— L’avez-vous enteñdu, ou bien n’était-ce qu’un rêve!» répondit-elle. Sa joue était couverte d’une pâleur mortelle et tout son corps frissonnait comme saisi de convulsions. « Dites! l’avez-vous entendu aussi ?
—- Je n’ai entendu que la voix de mon oncle. Il est là près de nous, inquiet comme nous le sommes tous sur la cause de votre agitation. »
Alice continuait à examiner sous une impression de terreur chaque figure l'une après l’autre. Son œil ne s’arréta point à ceux qui l’entouraient de plus près, il scruta avec anxiété les physionomies et le$ costumes des trois hommes qui restaient là, dans une attitude d'humble patience, témoins immobiles et silencieux de cette scène extraordinaire. Enfin elle couvrit son front de ses
deux mains comme pour chasser une effrayante vision; puis, les retirant, elle sourit languissamment en faisant signe à Cécile de l'aider à sortir de l’appartement. Aux offres empressées et polies des habitants de l'abbaye, elle ne répondit que du geste et du regard; mais, quand elle eut dépassé les sentinelles qui occupaient la galerie, quand elle fut seule devant les deux cousines, elle poussa un soupir prolongé et retrouva enfin la parole.
« C'était comme une voix sortant des tombeaux silencieux. Pure illusion pourtant. Oh! non, non, c'est plutôt une juste punition pour avoir laissé l’image de la créature prendre la place qui n’appartient qu’à la pensée du créateur, Ah!
miss Howard, miss Plowden , vous êtes jeunes toutes deux, vous êtes dans toute Ja plénitude, dans tout l’orgueil de votre beauté, et vous ne connaissez guère, vous craignez encore moins les tentations et les erreurs d’un monde voué au péché.
— Elle divague!...» chuchota Catherine pleine d’une tendre inquiétude.
« Quelque terrible calamité a troublé sa raison. :
— Oui, il se peut que mes pensées coupables aient divagué, qu’elles aient conjuré des sons qu’on ne saurait entendre sans terreur en réalité et dans ces murs, »
dit Alice, plus calme, en souriant avec tristesse aux deux jeunes filles qui soutenaient avec une attentive sollicitude sa démarche tremblante. « Mais le moment de la faiblesse est passé ; je suis mieux.
Conduisez-moi dans ma chambre et rentrez, afin de ne pas rompre si promptement la bonne intelligence qui renaît entre le colonel et vous. Je suis mieux, oui, je me sens presque rétablie.
— Ne dites pas cela, chère miss Alice, lui observa Cécile. Votre figure dément ce que vous avancez par amitié pour nous. Vous êtes mal, si mal que vos ordres ne pourront m’engager à vous quitter.
—Restez donc, » dit miss Dunscombe en payant d’un regard d’affeetueuse re-
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connaissance l'intérêt qu’on lui montrait. « Restez, et tandis que notre Catherine retournera au salon pour servir le café à ces messieurs, vous serez, puisque vous le voulez, mon aimable garde. »
Ce disant , elles étaient parvenues à la chambre d’Alice. Catherine aida sa cousine à placer la malade sur un lit, puis alla faire les honneurs du salon.
A son arrivée, le colonel interrompit son interrogatoire pour s’informer avec une prévenancé pleine de politesse de l’état d’Alice. Il ne continua qu’après avoir reçu une réponse rassurante.
« Voilà ce qui s’appelle parler nettement et simplement, Borroughcliffe. Les gaillards n’ont pas trouvé d'emploi à Sunderland, et vont à Whitehaven, où ils ont des parents et des amis, chercher du travail et des secours. Tout cela paraît probable et nullement suspect.
— C’est juste, mon respectable hôte,» répliqua le jovial officier. « Mais n'est-ce pas malheureux et regrettable, qu’un trio si bien muni de chair et de sang ne trouve point à employer ses bras, lorsqu'il y a tant de vaisseaux de Sa Majesté qui cherchent sur l'Océan les ennemis de la vieille Angleterre.
— ]l ya du vrai dans votre remarque, quelque chose de très-vrai, s’écria le colonel. Qu’en dites-vous, mes garçons? Voulez-vous combattre les Français et les Dons ; encore mieux, voulezvous combattre mes propres compatriotes, ces rebelles incorrigibles? De par le ciel, ce n’est pas faute d’une bagatelle que Sa Majesté sera privée des services de trois héros de votre sorte.
Ici sont cinq guinées pour chacun de vous au moment où vous mettrez le pied à bord du cutter l’4lacrity. Rien de plus facile à faire, car le cutter est venu cette nuit même jeter l’ancre à deux lieues d'ici, dans un petit port où il s’est moqué de la tempête aussi commodément que s’il avait été dans cette chambre. »
Un des honimes affecta de considérer
les pièces d’or avec un œil d'envie, et demanda, comme pour peser les conditions de l’engagement, si l’4lacrity passait pour un bon navire et si l’équipage y avait ses aises.
« Ses aises! répéta la voix de Borroughcliffe. Sous ce rapport l’4lacrity est renommé dans toute la marine anglaise comme le meiHeur des cutters.
Sans doute vous avez vu bien des choses dans le monde; alors avezvous jamais rien vu de comparable à l'arsenal maritime de Carthagène, en Espagne ? :
—QOui, monsieur, certainement ,» repondit le marin sur un ton froid et tranquille. |
« Vraiment! Eh bien, avez - vous aperçu dans Paris cette maison qu'on appelle les Tuileries? Ce n'est qu’un chenil à chiens auprès de ! 4lacrity.
— Je connais aussi le lieu dont vous venez de parler, monsieur. Je dois avouet que le cutter, s’il répond à la description que vous en faites, est un logis suffisant pour un matelot tel que moi.
— Au diable ces jaquettes bleues , »
murmüra Borroughcliffe en s'adressant, sans y prendre garde, à miss Plowden qui se trouvait près de lui ; «ils ont fourré leurs faces goudronnées dans tous les coins et recoins de la terre; aussi mettent-ils en défaut toutes les comparaisons qu’on peut avoir en réserve. Qui diable, par exemple, aurait cru que cæ drôle eût jamais fixé ses yeux vert de mer sur le palais du roi Louis ? »
Catherine ne fit aucune ättention à cet aparté, car elle considérait le groupe des prisonniers avec une physionomie où se peignaient le doute et la confusion. .
« Allons, Borroughcliffe, reprit le colonel, allons, faisons grâce à ces braves de vos contes de recruteurs, et par- Jons-leur en bon et simple anglais. Que Dieu bénisse cette langue et le pays pour lequel elle a d’abord été faite! I] n’y a pas de nécessité, si ces hommes sont ce qu’ils paraissent, des marins
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exercés, de leur apprendre qu’un cutter de dix canons est aussi spacieux, aussi commode qu'un palais.
— Vous ne parlez pas du chêne d’Angleterre et du confort anglais, mon hôte, dit Fincorrigible capitaine. Cela pourtant a bien son prix. Croyez-vous que je mesure les aises et les agréments avec l’équerre et le compas, conme s’il s'agissait de refaire le plan du temple de Salomon. Tout ce que j'ai à dire, c'est que l’4lacrity es un navire dont k construction et la disposition ont quelque chose de magique. Ainsi que la tente du frère de la fée, dans les Mille
et une Nuits, il devient petit ou grand.
au gré des besoins du moment. Et maintenant , pendez-moi , si je n’ai pas dit en faveur du cutter plus que son commandant n’en pourrait dire pour m’aider à faire une recrue, quand même, dans toute l'étendue des trois royaumes, il n’y aurait pas un garcon de bonne volonté pour essayer comment un habit rouge va sur ses rustiques épaules.
— Ce temps n’est pas encore arrivé, et à Dieu ne plaise qu’il arrive jamais tant que le roi aura besoin d’un soldat pour soutenir ses droits sur le champ de bataille. Mais qu’en pensez-vous, mes enfants ? Vous avez entendu les renseigaements que le capitaine Borroughcliffe a donnés sur l’Alacrity ; c’est l’exacte vérité, sauf quelques incorrections de langage. Voulez - vous servir? Dois-je vous faire verser à chacun une rasade, et déposer l’or pour vous le remettre au moment où j'aurai appris que vous êtes enrôlés sous le pavillon du meilleur des monarques ? » |
Catherine Plowden semblait à peine en état de respirer, tant l'intérêt avec lequel elle considérait les marins était exclusif et profond! Un instant elle crut remarquer sur leurs traits une passagère expression d'hilarité; mais cæla ne dura point. Ce fut celui qui avait parlé jusque-là auquel cette fois encore resta la parole.
« Vous nous excuserez, monsieur, si nous refusons de nous embarquer à bord
du cutter ; nous avons l'habitude des.
voyages de long cours et des grands vaisseaux. Après tout, l’4lacrity se borne au service de la côte, et ce cutter:
n’est pas de taille à mettre bord à bord d’un Français, ou d’un Don à double rangée de. dents.
— Si c’est là ce que vous préférez, allez donc tout droit à Yarmouth, vous y trouverez des vaisseaux assez grands pour se mesurer avec tout ce qui nage.
— Peut-être ces messieurs, interrom-pit le capitaine, ne seraient-ils pas fâchés d'abandonner les hasards et les fatigues de l’Océan pour embrasser une vie où il n’y aurait qu'agréments et gaieté. La main qui a long-temps manié une pique
d’abordage est toute façconnée pour tâter
le chien d’un fusil avec autant de grace qu’une dame en met à caresser les touches d’un piano. En un mot, il y a ou il n’y a pas grande ressemblance entre l’existerice du marin et celle du soldat.
Pour lessoldats, il n’y a point d’ouragans , point de demi-rations, point de riz à prendre sur les huniers, point de naufrages : mais en même temps il y a autour d’une cantine, plus de grog, de chansons joyeuses et de courres de bord.
qu’on n’en a jamais ‘trouvé au bout d’une gamelle par une bonne brise de dimanche soir. J’ai traversé l’Océan à plusieurs reprises, et je dois avouer qu'un vaisseau, lorsque la mer est calme, ressemble beaucoup à une caçerne ou à un camp.
— Nous ne doutons pas de la vérité de ce que vous dites, monsieur , » okserva toujours le même orateur ; «mais ce qui vous paraît une corvée est un plaisir pour nous. Nous avons fait face à trop d’ouragans pour nous soucier le moins du monde d’une bourrasque. Si nous étions dans une de voë casernes, nous nous croirigns pris par le calme:
car qu’aurions-nous à faire sinon à mangér notre ration et parcourir dans un :
sens puis dans l’autre un carré de verdure. D'ailleurs nous ne savons pas distinguer les deux bouts d’un mousquet.
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— Bah! » dit Borroughcliffe après avoir réfléchi; puis il fit un pas en
avant vers eux, et s’écria subitement à:
haute voix : « Attention ! A droite , alignement! »
L’orateur et son plus proche voisin
regardérent le capitaine avec un silencieux étonnement; mais leur compagnon, qui s’était retiré à l'écart comme pour échapper à l'attention ou réfléchir sur sa position, tressaillit involontairement à cet ordre ‘inattendu, se redressa bien vite, et jeta sa tête à droite aussi rapidement que s’il eût été à la parade.
* « Ho ho! vous êtes d’excellents écoliers, messieurs, reprit Borroughcliffe, et vous apprendrez facilement, à ce” que je vois. Colonel Howard, je pense qu’il est bon de retenir ces hommes jusqu’à demain matin; cependant je voudrais leur donner de meilleurs quartiers que les lits de camp d’un corpsde-garde.
— À votre aise, capitaine Bourroughcliffe, repartit son hôte. Tout ce que vous faites n’a pour but que le service de votre royal maître. Ils ne manqueront pas de vivres, et quant au gîte, on leur donnera une chambre au-dessus de celle qu’occupent les domestiques dans l'aile méridionale de l’abbaye.
— Trois chambres, colonel; il faut trois chambres, dussé-je céder la mienne.
— Qu’à cela ne tienne. Il y a plusieurs petits appartements vacants, où lon n’aura qu’à mettre des draps. Ces hommes y seront gardés avec soin, si vous le jugez convenable : ce n’est pas qu’ils ne me paraissent de bons et loyaux marins ; selon moi, leur plus vif désir est de servir leur prince, et leur plus grand plaisir serait de pouvoir se mesurer avec un Don espagnol ou un Muscadin français.
— C'est un point que nous débattrons plus tard , » dit Borroughcliffe brièvement. « Je vois miss Plowden qui commence à s’impatienter de cé que nous mettons son indulgence si longtemps à l’épreuve. D'ailleurs, à mon
avis, le café froid est un breuvage aussi insipide que lamour lorqu’il °a perdu sa première ardeur. Allons, messieur : En avant ! Puisque vous avez vu les Tuileries, vous devez avoir entendu quelque peu de français. Monseur Christophe Dillon, savez - vous ou ces trois petits appartements sont situés et disposés, comme disent vos parchemins?
— Je le sais, » répondit le complaisant juriste, «et j'aurai le plaisir de vous en montrer le chemin. Je pense que votre décision est celle d’un offi-
cier prudent et adroit; car je doute que
le château de Durham soit bientôt trouvé trop grand et trop fort pour ces drôles. »
Cette allocution eut lieu pendant que.
les hommes quittaient le salon. On ne put donc voir l'effet qu’elle produisit sur eux ; mais Catherine Plowden. laissée un instant à elle-même, réfléchit sur ce qu’elle avait vu et entendu, d’un air sérieux qui s’accordait peu avec sa gaieté habituelle. Les pas de la troupe qui se retirait devinrent peu à peu moins distincts, et le retour de son tuteur rappela la jeune fille aux devoirs de sa situation.
Tout en achevant les préparatifs du café, Catherine jeta quelques coups d’œil à la dérobée sur le el ; mais, quoiqu'il parût réfléchir ,/rien dans sa physionomie ouverte et franche n’annonçait le soupçon ou la sévérité.
« Voilà bien des embarras inutiles à propos de ces trois marins voyageurs ,»
dit enfin la jeune fille. « On dirait que c’est un privilége particulier à M. Dillon de causer des désagréments à tous ceux qui l’approchent.
— Qu'a donc Kit à faire dans la détention de ces hommes ?
— Comment? N'a-t-il pas tout a heure pris sur lui de nommer la prison où il veut les envoyer ? Par ma patience de femme qui est à bout, je pense, colonel, que cette affaire procurera une bonne addition aux épithètes dont on gratifie Saint-Ruth. On lappelle déja
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une maison, une abbaye, un château, quelquefois un palais. Laissez faire M. Dillon, et, dans un mois, on l’appellera une geôle.
7 —Kit n’a pas le bonheur d’être dans les bonnes graces de miss Plowden !
mais cela n’empêche pas Kit d’être un digne homme, un brave homme, un homme sensé, oui-dà! et, ce qui vaut encore mieux que tout le reste ensemble, M. Christophe Dillon est un sujet loyal et fidèle à son prince. Sa mère était ma cousine germaine , mademoiselle ; et je ne saurais trop dire si je ne pourrai pas avant peu l'appeler mon neveu. Les Dillons sont d’une bonne famille d’origine irlandaise , et je pense que miss Plowden elle-même avouera que les Howards ne sont pas sans quelques prétentions fondées à un nom illustre.
— Ah! cest précisément au nom que je voulais faire allusion , » dit vivement Catherine. « Il n’y a pas une heure, mon cher tuteur, que vous étiez dans l’indignation parce que vous croyiez m'avoir entendu dire que la qualité de geôlier pouvait être ajoutée au nom de Howard; et maintenant vous vous soumettez à en remplir les fonctions !
— Vous oubliez, miss Plowden, que ces hommes sont détenus sur l’ordre d’un officier de Sa Majesté.
— Mais je croyais que la glorieuse constitution britannique, dont vous parlez si souvent, assurait la liberté à tous ceux qui touchent au rivage bienheureux de ce pays. Ne vous souvenezvous pas que, sur vingt noirs venus en Europe avec vous, le plus grand nombre s’est envolé sur les ailes de la liberté anglaise? »
C'était toucher une cicatrice mal fermée, et l’espiègle jeune fille savait bien Peffet que devait produire son observation. Son tuteur ne se laissa pas aller à ces violents accès de rage, ne manifesta point cette colère emportée que lui inspiraient des sujets moins graves ; mais il lui fallut de grands efforts pour rete-
nir l'essor de ses sentiments dans la limite des convenances. Enfin il se leva en concentrant toute sa dignité dans un regard, et répliqua ce qui suit :
« Que la constitution de l'Angleterre, mademoiselle, soit une glorieuse constitution , c’est ce que je maintiens vrai.
Il est encore vrai que cette île est la seule terre où la liberté ait trouvé un refuge : car la tyrannie du congrès, qui ravale l'Amérique jusqu’à la désolation
‘et à la pauvreté, ne mérite point ce
nom sacré. La rébellion souille tout ce qu’elle touche, mademoiselle : quoiqu’elle commence souvent par invoquer la liberté, toujours elle tourne définitivement au despotisme ; on trouve à l’appui des preuves abondantes dans les annales du monde depuis les Grecs et les Romains jusqu’à nos jours. Voilà Jules
César, par exemple : il était un de vos
favoris du peuple, et il est devenu un
tyran ; Cromwell ensuite a été de même
un rebelle, un démagogue , puis un tyran. Ce sont là, mademoiselle, des gradations inévitables, comme celles de l'enfance à l’âge mûr. Quant à la bagatelle dont il vous a plu de faire mention à propos de... de. de mes affaires particulières , je vous dirai que les affaires des nations ne doivent pas se régler sur des incidents pris dans la vie domestique, pas plus que les affaires de famille ne doivent se juger d’après les prescriptions de la politique. »
Le colonel, semblable en cela à de meilleurs logiciens. prit son antithèse pour un argument. Un instant il s’arrêta pour admirer sa propre éloquence.
Mais le courant de ses pensées , qui sur ce sujet s’épanchaient toujours avec abondance, l’entrafna bientôt, et il continua :
« Oui, mademoiselle, ici, ici seulement , se trouve la véritable liberté.
Après cette assertion solennelle, qui n’est pas faite légèrement, puisqu'elle .
est le résultat d’une expérience de soixante ans, je vous quitte, miss Plowden. Réfléchissez-y profondément , mârement, car je sais trop bien que vos er-
reurs politiques entretiennent et justifient dans votre cœur d’autres faiblesses personnelles. Réfléchissez-y dans votre propre intérêt, si vous tenez non seulement au bonheur, mais aussi au respect et à la considération du monde.
Quant aux misérables Noirs dont vous avez parlé, c’est une bande de coquins rebelles , ingrats et mutins , et si jamais je rencontre un de ces damnés.… »
Le colonel avait retenu l’explosion de sa colère assez long-temps pour que ces dernières invectives ne lui échappassent -que lorsqu'il eût quitté la jeune fille.
‘Celle-ci, un doigt appuyé sur ses lèvres, ‘se tint une minute debout à écouter cette voix qui se mourait le long de la galerie. Lorsque la distance en eut absorbé tous les sons , elle secoua ses bou- ‘ cles brunes, sourit d’un air malicieux où se mélait quelque expression de regret, et, tout en se parlant à elle-même, dérangea les préparatifs faits pour servir le café.
« L'épreuve était cruelle peut-être, mais elle a réussi. Quoique prisonnières nous-mêmes , nous sommes libres pour le reste de la nuit. Il faut savoir au juste quels sont ces mystérieux matelots. Si l’œil fier d’Édouard Griffith ne brillait pas sous la perruque noire de l’un d’eux, je suis un bien mauvais juge en matière de physionomie. Mais où donc maître Barnstable a-t-il caché son charmant visage? car certainement il n’était aucun des deux autres. Mais songeons à Cécile maintenant. »
Sa taille légère se glissa hors du salon, tandis qu’elle parlait encore, puis tout le long du passage à moitié éclairé , jusqu’à ce qu’elle se perdît dans un des dé- ‘tours qui conduisaient aux appartements les plus secrets de l’abbaye.
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