partie qu’on nommait le cloître, et Ca
therine Plowden en sortit enveloppée
dans un ample manteau et tenant à la main une lampe dont la lumière faible et vacillante éclairait devant elle une petite partie du passage , tout en laissant le reste a son obscurité. Elle était suivie de près par deux autres femmes vêtues ‘de la même manière et pourvues de lampes semblables. Quand elles furent toutes trois dans le corridor, Catherine ferma la porte sans bruit et marcha la première pour guider ses compagnes.
« Hist ! » fit la voix basse et trem-
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blante de Cécile. On est encore levé de l’autre côté de la maison. Si vos soupcons sont fondés, notre visite les trahira et deviendra la cause de leur perte.
— Connaissez-vous. donc si peu le rire dont le colonel Howard fête habituellement le bon vin de sa cave ? répliqua Catherine; et ne vous souvenezvous pas qu’en pareille circonstance il garde rarement des oreilles pour entendre et des yeux pour voir? Suivez-moi toujours. Mes soupcons sont fondés, ils le sont certainement. Si nous ne faisons quelque chose pour les sauver , ils sont perdus, à moins que leurs projets ne soient mieux ourdis qu’ils ne le paraissent.
— Vous vous embarquez là toutes deux dans une entreprise difficile,» ajouta la voix douce d’Alice Dunscombe. « Mais vous êtes jeunes et êtes crédules.
— Si vous désapprouvez cette visite, dit Cécile, alors elle n’est point convenable et nous ferions mieux de rentrer.
— Non, non, ce que j'ai dit n'était pas dans l'intention de blâmer ce que vous faites. S’il a plu à Dieu de mettre sous votre sauvegarde la vie de ceux que vous aimez et respectez comme il convient à une femme d’aimer et de respecter un homme, il ne l’a point voulu sans avoinses raisons pour qu’il en fût ainsi. Conduisez-nous donc vers leur prison, Catherine, car il faut au moins éclaircir nos doutes. »
L’impatiente Catherine n’attendit pas une seconde invitation. Son pas rapide et léger guida Ses compagnes le long du corridor jusqu’à ce qu’elles en eussent atteint l’extrémité. De là, par un escalier étroit, elles descendirent au rezde-chaussée; mais une porte dérobée, ouverte avec précaution, leur donna issue en plein air. Il y avait une pelouse qui s’étendait entre la maison et le jardin. Elles la traversèrent à la
hâte, ayant soin de cacher la lumière.
qu’elles portaient et de s’incliner en avant pour résister au vent assez vif qui soufflait de la mer. Bientôt elles attei-
gnirent une aile assez vaste mais grossièrement bâtie, dont l’architecture modeste s’abritait derrière les portions plus élégantes et plus achevées de l’édifice. Une porte massive était entr’ouverte comme pour leur en permettre l'accès.
a Chloé a bien exécuté mes ordres, »
chuchota Catherine en franchissant le seuil. « Maintenant , si les domestiques sont endormis , nous avons la certitude de ne pas être remarquées.
Il fallut traverser le vestibule où se tenaient habituellement les serviteurs de la maison. Cela fut aisé, car en ce moment un seul nègre âgé l’occupait , qui, l'oreille placée à deux pieds d’une sonnette, s’était profondément endormi dans cette attitude. Se glissant hors de cette pièce, elles eurent ensuite à suivre des passages longs et compliqués. Mais ils paraissaient à Catherine aussi familiers qu'ils étaient inconnus pour ses compagnes. Au bout de ce labyrinthe se trouvait un autre escalier; elles le montèrent. Quand elles furent ainsi près du terme de leur expédition, elles s’arrétè rent pour tenir conseil sur les dernières difficultés qui pouvaient l’entraver.
« Notre but est manqué, » dit à voix basse Catherine en se cachant dans lombre à l'extrémité d’un corridor étroit et long; la sentinelle "que je croyais sous les fenêtres est placée dans l'intérieur. Qu’allons-nous faire?
— Retournons, répondit Cécile. Mon influence est grande auprès de mon oncle, quoiqu'il paraisse quelquefois nous tenir vigueur. Demain matin. j’en userai pour obtenir leur liberté, sous la condition qu’ils renonceront pour l’avenir à toute tentative du même genre.
— Demain il sera trop tard, reprit Catherine. J’ai vu ce démon, Kit Dillon, monter à cheval sous prétexte d’assister à la grande chasse qui doit avoir lieu. Mais son regard méchant m'est trop bien connu pour que j'aie pu y être trompée. Il ne s’est tu que pour mieux assurer ses projets. Que Griffith soit encore demain dans ces
80 FENIMORE COOPER
murs et l’échafaud sera son partage.
— Assez, » interrompit Alice Dunscombe, singulièrement émue. «ll se peut qu’un hasard heureux nous favorise auprès de cette sentinelle. »
Tout en parlant, elle s’avança; à peine eut-elle fait quelque pas , que la voix grave du soldat les interpella.
« In’est plus temps d’hésiter,» chuchota Catherine ; puis élevant la voix:
« Nous sommes les dames de lPabbaye et nous avons affaire par-ici. Mais n’estil pas étonnant de rencontrer ainsi des hommes armés dans notre propre demeure ? »
Le soldat présenta les armes d’un air respectueux. « Mes ordres , répondit-il ensuite, sont de veiller sur les portes de ces trois chambres. Elles contiennent des ptisonniers. Quant au reste, il est de mon devoir de vous servir.
— Des prisonniers !» s’écria Catherine avecune surpriseaffectée. « Est-ce que le capitaine Borroughclitfe veut faire une prison de l’abbaye de Saint-Ruth? Mais quel est donc le crime de ces pauvres gens ?
— C'est ce que j'ignore, madame; maïs, comme ils paraissent être des marins, sans doute ils sont coupables d’avoir déserté le service de Sa Majesté.
— Voilà qui est singulier ! Et pourquoi ne les a-t-on pas envoyés à la prison du comté?
— L'affaire demande à être approfondie, » dit Cécile en écartant le manteau qui cachait en partie son visage.
« Comme maîtresse de cette maison, j'ai le droit de‘savoir quelles sontles personnes qui s’y trouvent. Vous m'obligerez d'ouvrir ces portes. Car, à ce que je vois, vous en avez les clefs suspendues à votre ceinture. »
La sentinelle hésita; quoique la présence et la beauté des trois dames l'intimidât , une voix secrète lui rappelait quel était son devoir. Mais une heureuse pensée lui survint qui le tira d’embarras. Obéissant à la demande ou plutôt à l’ordre de la dame de l’abbaye, il lui tendit les clefs en s’expliquant de la sorte :
« Les voici, madame; mes ordres sont d'empêcher les prisonniers de sortir, non pas d'empêcher que personne entre chez eux. Après en avoir fait usage, veuillez me les rendre, quand ce serait seulement pour sauver les yeux d’un pauvre diable. Car, tant que les portes ne seront pas bien fermées, je n’en détournerai pas la vue un seul instant. »
Cécile promit de rendre les clefs. Déja, d'une main tremblante, elle en avait porté une à sa serrure, lorsque Alice Dunscombe l’arrêéta.
« Vous dites qu'ils sont trois! « demanda-t-elle au soldat; « sont-ce des hommes âgés ?
— Non, madame, ce sont des garcons bien dispos, qui ne pourraient faire ni mieux que de servir Sa Majesté, ni pire que d’abandonner ses drapeaux, comme ils paraissent l'avoir fait.
— Mais sont-ils tous trois du même âge et de même tournure? Je vous le demande parce que j’ai un parent qui s’est rendu coupable de quelque enfantillage, et qui, dit-on, a tâté de la mer entre autres métiers qu’il a faits.
— Il n’y a pas d’enfant ici. Dans la dernière chambre à gauche se trouve un gaillard de trente ans environ, tourné comme un soldat ; même le ‘capitaine pense qu’il a déja porté le mousquet.
C'est celui-là qu’on m’a le plus recommandé. À côté est un jeune homme, le plus gentil qu’on puisse voir. Il y a pitié de. penser à ce qui lui arrivera si en effet il a déserté son vaisseau. Enfin, ici, dans la chambre la plus rapprochée, est un homme plus petit et plus rassis.
Il a plutôt l’air d’un prédicateur que d’un marin ou d’un soldat. »
Alice couvrit ses yeux d’une main pendant une minute de réflexion; puis, recouvrant sa présence d'esprit, elle continua: . |
« Peut-être obtiendra-t-on plus de ces hommes par la douceur que par la crainte. Prenez cette guinée et tenezvous au bout du corridor, d’où vous pouvez les surveiller aussi bien que d’ici.
Nous allons entrer et faire nos efforts
LE PILOTE. 81
‘pour les engager à nous avouer ce qu'ils sont en effet.» Le soldat prit la pièce d’or, et, après
avoir regardé autour de lui d’un air in-.
décis , se détermina à faire ce qu’on désirait, quand il se fut assuré qu’on ne pouvait s'échapper qu’en passant devant lui pour gagner l’escalier. Alors Alice, le voyant hors de portée de les entendre, tourna vers ses compagnes sa figure couverte d’une rougeur presque fébrile : | |
« Il serait inutile de vous cacher que je m’attends à rencontrer l'individu dont je dois avoir entendu bien réellement la voix ce soir. D'abord j'avais cru être la dupe d’une déplorable illusion ; mais beaucoup de raisons m’ont portée à changer de sentiment. La plus forte est que l’homme en question est ligué avec les Américains dans leur rébellion dénaturée. Oh! ne vous offensez pas, miss Plowden ! Rappelez-vous que j'ai vu le jour däns cette île. Si je suis venue ici, ce n’est pas, soyez-en certaine, miss Howard, par un mouvement de faiblesse, mais bien dans l'intention d’épargner du sang. » Elle fit une pause, comme pour lutter contre son émotion.
«'Mais Dieu seul doit être témoin de notre entrevue.
— Entrez donc, » dit Catherine, à laquelle cette détermination causait un
secret plaisir ; « entrez, tandis que nous verrons quels sont les deux autres. »
Alice Dunscombe tourna la clef et ouvrit doucement la porte, en priant ses compagnes de la prévenir de leur retour par un léger coup sur le mur, puis elle disparut dans la chambre du prisonnier.
Cécile et sa cousine s’approchèrent de la porte suivante qu’elles ouvrirent en silence. Catherine Plowden avait pris des informations précises sur les arrangements ordonnés à l’égarddes prisonniers.
Ainsi qu’elle le savait bien, le colonel s'était borné à leur faire donner des couvertures, pensant que eela suffirait à des hommes habitués depuis longtemps à n’avoir pour lits et pour oreil-
IIT. 38° Livraison.
lers que les planches d'un navire.
Aussi les deux cousines trouvèrentelles, comme elles s’y étaient attendues, le jeune marin roulé pour ainsi dire dans cette espèce de manteau de laine, couché de son long sur le plancher nu, et plongé dans un profond sommeil. Le pas timide et léger des jeunes filles n’était pas fait pour l’interrompre. Elles s’approchèrent donc de lui sans qu’il s’é-.
veillât. Sa téte était appuyée sur un billot de bois, contre la dureté duquel une de ses mains la protégeait, tandis que l’autre, passée sous ses vêétements , reposait sur la garde d’un poignard. Quoiqu'il fût complétement endormi, il paraissait agité. Se respiration était pénible et hâtive , et quelque chose de semblable à des paroles mal arti.
culées s’y mélait de temps en temps.
Le moment était venu où le caractère de Cécile Howard allait subir une com.
plète métamorphose. Jusqu’alors elle s'était laissé guider par sa cousine, dont la fermeté et l’activité semblaient l’avoir placée de droit à la tête de l'entreprise.
Maintenant Cécile la devança. Étendant la lampe de manière à en projeter toute la lumière sur la figure du dormeur :
elle se pencha pour l’examiner avec des yeux pleins d’une curieuse inquiétude.
« Me suis-je trompée? dit Catherine.
— Puisse Dieu dans sa bonté infinie le protéger ! » dit Cécile, saisie d’un frissonnement involontaire en acquérant la conviction que Griffith était bien là devant elle. « Oui, Catherine, c’est lui. Une présomptueuse imprudence l’a conduit dans ces murs. Mais le temps presse, il faut l’éveiller et le faire évader à tout prix. |
— Eh bien! pourquoi donc tarder à le réveiller ?
— Griffith? Édouard Griffith! » murmura la douce voix de Cécile à son oreille. « Griffith! éveillez-vous !
— C'est en vain que vous l’appelez :
ils sont habitués à dormir au bruit de la tempête et de l'Océan. Mais j'ai entendu dire qu’ils se réveillaient dès qu’on les touchait. :
— Griffith ! » répéta Cécile en posant timidement sa petite main sur la sienne.
L’éclair n’est pas plus rapide que le mouvement du jeune marin. Aussitôt il fut sur pied, tenant d’une main son poignard qui brillait à la lueur de la lampe, et. de l’autre, un pistolet étendu menaçant tous ceux qui venaient de troubler son repos. |
« Arrière! s’écria-t-il; vous ne ferez .
prisonnier qu’un cadavre. »
Il y avait tant de résolution dans ses veux qu’il promenait autour de lui avec audace , que Cécile recula effrayée ; mais elle laissa tomber son manteau , et son regard continua à fixer le jeune homme avec une tranquille douceur qui démentait l’effroi de son attitude.
« Édouard, dit-elle, c’est moi. Cécile Howard vient pour vous sauver. Elle vous a reconnu malgré votre ingénieux déguisement. »
Le pistolet et le poignard allèrent ensemble rouler sur la couverture de Griffith, dont les yeux perdirent leur expression terrible pour peindre la joie la plus vive.
« Enfin la fortune m’est favorable !
cria-t-il. Que vous êtes bonne, Cécile !
plus que je ne mérite et plus que je ne m’v attendais. Mais vous n'êtes pas seule.
— C'est Kitty, c’est ma cousine. Ses bons yeux vous ont découvert. Puis elle a consenti à m’accompagner, afin que nous puissions vous engager, que dis-je?
vous aider à fuir. Quelle cruelle folie, Griffith, de tenter ainsi votre destin.
— L’ai-je tenté en vain, miss Plowden? c’est à vous que je demande une réponse et ma justification. »
Catherine ne parut pas satisfaite de cette façon de l’interpeller ; pourtant, après une minute d’hésitation, elle répondit :
« Votre servante, monsieur Griffith.
Je m'aperçois que non seulement l’érudit capitaine Barnstable a réussi à épeler mon griffonnage , mais aussi qu’il a cru devoir le communiquer à tout le monde.
— C’est être injuste envers l’un et
FENIMORE COOPER
l’autre, dit Griffith; il n'y avait certainement pas de trahison à me faire part du plan d’une entreprise dans laquelle je devais jouer un des principaux rôles.
— 1l paraît vraiment que les excuses sont aussi dociles à votre volonté que les marins de la frégate, reprit la jeune fille. Mais d’où vient que le héros de l’Ariel a chargé un représentant d’une tâche qui était avant tout la sienne?
Est-il dans l’habitude de rester au second rang dans le combat ?
— À Dieu ne plaise que vous ayez eu un seul instant cette pensée désobligeante! Nous vous devons beaucoup, miss Plowden; mais ne pouvons-nous avoir d’autres devoirs? Vous le savez, nous servons la patrie commune, et nous avons un chef dont les ordres sont une loi pour nous.
— Retournez donc, monsieur Griffith, tandis que vous le pouvez encore, combattre pour cette patrie qui réclame vos services, dit Cécile. Quand les efforts réunis de ses braves enfants au-
ront expulsé de son sol les usurpateurs qui Peccupent, alors, espérons-le, il viendra un temps où Catherine et moi nous serons enfin rendues à la terre natale.
— Songez-vous, miss Howard, jusqu’à quelle époque éloignée le bras puissant de lPAngleterre peut ajourner ce temps - là ? Nous triompherons ; une nation qui combat pour ses droits les plus chers triomphe toujours ; mais ce n’est pas l’œuvre d’un jour. Songez qu’un peuple pauvre, dispersé, appauvri, est en présence de l'Angleterre, si grande et si forte. En in’ordonnant de vous quitter en de pareilles circonstances, miss Howard, c’est me condamner à un bannissement sans espérance.
— ]l faut nous confier à la volonté de Dieu, répondit Cécile. S'il ordonne que l'Amérique ne soit libre qu'après de longues souffrances et de longs efforts, je ne puis lui offrir que mes prières, moi; mais vous, Griffith, vous avez des bras et de l'expérience qui peuvent lui être plus utiles. Ne les employez done pas à poursuivre un but chimé-
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rique où notre bonheur individuel est seul intéressé. Prenez les temps comme ils sont et rejoignez votre vaisseau, s’il existe encore. 11 faut oublier votre folle entreprise, et même, pendant quelque temps du moins, celle pour qui vous l'avez hasardée. |
— Voilà une réception à laquelle je ‘ ne m'étais pas attendu, dit Griffith; car , quoique notre rencontre de ce soir soit due plutôt au hasard qu’à la volonté, j'espérais ne plus revoir la frégate sans être accompagné par vous, Cécile.
— Vous n’avez -pas de reproches fondés à me faire, Griffith, sur votre désappointement , car jamais je n’ai prononcé un mot qui pût autoriser, vous ou tout autre, à me croire disposée à quitter mon oncle.
— Miss Howard ne doit pas me taxer de présomption si je me permets de lui rappeler qu’il fut un temps où elle ne me jugeait pas indigne de me charger du soin de son bonheur. »
Üne vive rougeur couvrit les joues
de Cécile, qui répondit :
«ill en est toujours de même, monsieur Griffith. Mais vous faites bien de me rappeler mon ancienne faiblesse. Le souvenir de ce que je montrai autrefois de folie et d’imprudence vient à propos pour me fortifier dans ma résolution actuelle.
— Oh! miss Howard, interrompit son amant , si j'ai eu l'intention de vous adresser un reproche ou de faire valoir une pensée présomptueuse, vous pouvez me chasser à jamais de votre présence, car je serais indigne de vous approcher.
— Il m'est plus facile de vous déclarer innocent de ces fautes qu’il ne me l’est à moi d’excuser ma faiblesse et ma folie. Mais bien des circonstances se sont réunies depuis notre dernière entrevue pour m'ôter toute envie de . tenter de nouveau une démarche aussi inconsidérée. D'abord , » continua-t-elle en souriant, « je compte douze mois de plus quant à l’âge, et cent de plus quant à Fexpérienée. Ensuite, et ceci à
plus d'importance peut-être, mon oncle alors vivait au milieu des amis de sa jeunesse , au milieu de parents dont le.
sang était le sien ; mais en ce pays il n’est qu’un étranger. Quoiqu'il ÿ trouve quelque consolation à habiter le manoir où ses ancêtres résidèrent avant lui, pourtant ses vieux murs ne lui retracent aucun souvenir qui lui soit fa-
milier. Les satisfactions d’amour-pro-
pre qu’il peut y éprouver ne seraient qu’uné compensation bien insuffisante des soins et de la tendresse de la nièce qu’il a connue et chérie depuis sa première enfance.
— Et pourtant, Cécile, il s'oppose aux vœux de votre cœur, à moins qu’une folle vanité ne m’ait porté à croire ce qu’on ne saurait démentir aujourd’hui sans qu'il m’en coûtât la perte de ma raison. Dans vos opinions sur les affaires publiques, vous êtes encore tout autant divisés. Il me semble qu’il ne peut y avoir de bonheur dans ces relations que ne cimente aucun sentiment commun.
— Il yenaun, le plus puissant de tous : c'est notre mutuelle affection. Il est mon bon, mon affectionné, mon cher oncle; tant que rien n’altère ses dispositions amicales, il est tuteur indulgent ; et moi, je suis la fille de son frère. Ce lien -là ne peut étre facilement rompu, monsieur Griffith ; et cependant, comme je ne désire pas vous voir perdre la raison, je ne dirai pas que votre présomption vous aît trompé. Mais , croyez-moi , Édouard, il est possible d’être lié par un double attachement et d'observer à la fois les obligations qu'ils nous imposent l’un et l’autre. Jamais, jamais je ne quitterai mon oncle tant qu’il se trouvera dans ce pays où il n’est qu’un étranger malgré l’amour aveugle qu’il lui porte. Vous ne connaissez pas cette Angleterre, Griffith. Elle reçoit ses enfants des colonies avec une froide et hautaine défiance.
C’est une marâtre qui se montre jalouse des faveurs qu’elle pourrait accorder à ses enfants méprisés. |
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— Je ne la connais que trop bien dans la paix et dans la guerre, » dit le jeune marin avec fierté. « L’Angleterre est amie aussi orgueilleuse qu’ennemie implacable. Maintenant elle est en démélé avec des gens qui ne lui demandent d’autre faveur que la pleine mer et le combat. Mais votre détermination sera pour Barnstable une bien triste nouvelle.
— Pourquoi ? » dit Cécile en souriant. « Je ne puis répondre pour d’autres qui n’ont pas d’oncle, et qui en outre gardent à cette contrée, à ses habitants, à ses lois, une rancune provenant sans doute de ce qu’elles ne connaissent tout cela que fort imparfaitement.
— Miss Howard est-elle donc lasse de me voir sous le toit de Saint-Ruth ?
demanda Catherine. Mais, écoutez, n'est-ce pas un bruit de pas qu’on entend le long du corridor ? »
Ils écoutèrent dans le silence le plus profond, et bientôt reconnurent que plusieurs personnes. s’approchaient. Le son des voix arrivait jusqu’à leurs oreilles. Puis , avant qu’ils eussent eu le temps de se consulter sur ce qu’il y ‘ avait à faire , le dialogue des interlocuteurs devint tout à fait intelligible , à la porte mêine de leur chambre.
« Oui-da, Peters, il a un air militaire qui en fait une excellente prise. Allons, ouvre la porte.
— Ce n’est pas ici sa chambre, Votre Honneur , » lui répondit le factionnaire alarmé ; « il a son quartier dans la dernière au bout du corridor.
— Comment savez-vous cela, drôle ?
Allons toujours ; avancez la clef et ouvrez-moi. Peu importe lequel est ici logé. Qui sait si je ne les enrôlerai pas tous les trois ? »
Après un intervalle qui les laissa dans ie cruelle incertitude, le factionnaire
dit à cet ordre péremptoire d’uné manière évasive.
« Je croyais que Votre Honneur ne voulait voir que l’homme à la cravate poire, de sorte que j'ai laissé les clefs
à l’autre bout du passage, là-bas:
mais.
— Mais... mais rien, drôle. Un factionnaire doit toujours garder les clefs sur Jui comme un geôlier. Marche donc, et mène- moi auprès de celui qui tourne si bien la tête à droite.
— C'est Borroughcliffe, » dit Catherine quand son cœur battit moins vive-
. ment; « il a trop bu pour voir que nous
avons laissé la clef sur la porte. Mais que ferons-nous? nous n'avons qu’un instant pour nous consulter.
-— Dès que le jour paraîtra, » dit Cécile à la hâte, « je vous enverrai ma femme de chambre, sous prétexte de vous apporter des vivres, et.
— Il:n’est pas nécessaire d’exposer qui que ce soit pour nous sauver, interrompit Griffith. J’ai peine à croire qu’on nous retienne, et, si l’on nous retient, Barnstable est prêt avec des forces qui disperseront bien vite ces recrues vers les quatre points cardinaux.
— Ah! dit Cécile, il en résulterait des scènes de sang et d’horreur.
— Attention ! dit Catherine, ils s’approchent de nouveau. »
Un homme s’arrêta devant leur porte, l’ouvrit doucement, et la figure du fac- :
tionnaire se montra à lentrée de la chambre. |
« Le capitaine fait sa ronde. Pour cinquante de vos guinées, je ne vous laisserai pas ici une minute de plus.
— Un seul mot, dit Cécile.
— Pas une syllabe, madame. Il y va de ma vie; la dame qui était dans l’autre chambre vous attend, et, par pitié pour un pauvre diable, retournez là d’où vous êtes venue. »
Que pouvait-on répondre à un pareil appel? II fallait partir. Cécile dit en se retirant :
« Je vous enverrai des vivres dans la matinée, jeune homme, et des instructions sur ce que vous aurez à faire. »
Dans le corridor, elles rencontrèrent Alice Dunscombe, la figure cachée dans son manteau, et, à ce qu’il paraissait aux soupirs qu’elle laissait échapper,
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son entrevue avec l'étranger l'avait profondément agitée. Aussi est-il juste de satisfaire à cet égard la curiosité du lecteur. Faisons donc ici une halte dans notre récit pour rapporter en substance ce qui s’est passé entre elle et l’homme qu’elle cherchait.