‹ Œuvres (volume 2)Chapitre 33 sur 108 · III. 43° Gvraison · texte numérisé non relu

III. 43° Gvraison

de cette liberté de mouvement pour cacher sa figure dans les replis de ses vêtements. Ainsi recueilli en lui-même, il réfléchit aux événements qui avaient signalé les dernières heures, et porta sa pensée sur l'avenir , avec ce mélange de mauvaise passion et de crainte pusillanime dont son caractère était composé.

Ni Barnstable ni Tom ne jugèrent à propos de troubler cette apparente tranquillité ; car tous deux étaient trop préoccupés de leurs sinistres prévisions pour se livrer à d’inutiles conversations; seulement, de temps à autre , le premier laissait échapper quelques mots à peine articulés, comme pour conjurer l'esprit de la tempête, tandis que le second rani-

-mait par des cris d'encouragement l’ar-

deur de son équipage : c’étaient les uniques sons qui vinssent se mêler aux sifflements du vent. Une heure à peu près se passa de la sorte dans une lutte persévérante de la vigueur humaine contre la violence des vagues. Enfin la barque doubla le promontoire septentrional qui abritait le havre tant désiré, et, quittant sa route difficile à travers les brisants et leur fracas, elle entra dans les eaux tranquilles de la baie. On entendait bien encore les bouffées du vent qui se déchaînait au-dessus des montagnes environnantes ; mais sur la surface et dans le sein des eaux régnaient un profond silence et une obscurité complète.

Les ombres de la côte semblaient s’être accumulées au centre du bassin pour y former une masse noire, et ce fut en vain que les yeux de tous les marins se dirigèrent involontairement vers le lieu où le schooner était resté. Ils ne pu- :

rent le découvrir, tant les ténèbres étaient épaisses. Cependant la barque glissait toujours à travers cette scène de calme et de silence.

« Tout est tranquille comme la mort, observa Barnstable.

— Plaise à Dieu que ce ne soit pas en effet le silence de la mort! Là, voyez là, » continua-t-il sur un ton plus bas, comme s’il eût craint d’être entendu ; « il est là plus à bâbord. Regardez dans

cette raie de kimière qui se dessine à tribord au-dessus du mât. Là, voyez-vous?

Cette ligne noire est son grand mât. Je le reconnais. Puis voilà son paviHon de nuit qui flotte près de cette brillante étoile. Oui, oui, nos étoiles aussi se montrent fièrement balancées au milieu des astres du ciel. Que Dieu le bénisse ! que Dieu le bénisse ! Il se ballotte sur l’eau avec autant de calme et d’aisance qu’une mouche qui dort.

— Je crois que tout le monde y dort également , reprit son eommandant.

Ah, par le eiel! nous sommes arrivés à

‘£emps : les soldats commencent à bou-

Loi exercé de Barnstable avait discerné la lueur vacillante des Jlanternes, à mesure qu’elle se laissait apercevoir passagèrement à travers les embrasures du petit fort, et dans le même instant le bruit comprimé mais distinct d’une manœuvre active se fit entendre à bord du 'schooner. Le lieutenant frotta ses mains avec une sorte d’extase que beaucoup de gens ne comprendront sans doute point , et Tom-le-Long s’abandonna aux éclats du rire étouffé et silencisux qui lui était habituel. L'un et l'autre avaient reconnu à ces signes certains que /’ Ariel était en sûreté et que son équipage était sur ses gardes. Mais tout à.coup ce corps, ces mâts, ces vergues, cette maison flottante, tout cela deviat inopinément visible. Le ciel, le bassin paisible , les montagnes adjacentes, s'illuminèrent d’une lueur aussi vive, aussisoudaine que l'éclair le plus brillant.

Barnstable et son contre -maître dirigè- . rent instinctivement leursregards versle schooner, ave un effort presque sur-

‘ : humain, pour reconnaître ce qui s'y

passait ; mais, avant que le bruit de la décharge d’une pièce de gros calibre eût retenti ke :tong des échos de la côte, ils entendirent au-dessus de leurs têtes comme un Jourd mugissément. C'était un boulet qui passa, frappa l'eau rapidement , puis alla se heurter avec fracas contre les rochers dont il détacha plusieurs fragments. |

FENIMORE COOPER

« Mal viser au premier coup promet à l'ennemi qu’on attaque une heureuse et belle partie, » dit Le contre- maître avec son espèce de philosophie résolue. « D'ailleurs la fumée obseurcit les lunettes , et la nuit devient obscure quand on fait l'appel pour le quart du matin.

— Ce jeune homme est une merveille pour son âge ! » ajouta le lieutenant enchanté. « Voyez, Tom, l’espiègle à changé de position depuis la nuit, et les Anglais ont fait feu dans la direction où l’Ariel se trouvait durant de jour, car nous l’avions laissé dans la ligne droite entre la batterie et cette hauteur. Que .

serions-nous devenus si ce terrible messager eût enfoncé notre pont et fût tombé dans nos œuvres vives ?

— Nous serions enterrés dansia bourbe anglaise pour l'éternité, bien certainement , avec nes belles planches et notre métal splide, répondit Tom. Un tel boulet nous aurait enlevé toute une file de nos préceintes , et n’aurait pas laissé aux soldats de marine le temps de faire une prière... Ramez vers la proue, là bas. »

Il ne faut pas croire que l'équipage de Ja barque fût resté inactif durant cet échange d’opinions entre le lieutenant et le contre- maître. Bien au contraire, la vue de leur navire avait agi sur les marins comme un charme, et, croyant que les précautions n étaient plus nécessaires , ils avaient redoublé d'efforts, et se trouvaient à côté de l A4riel, lorsque Tom leur donna l’ordre prégédent.

Quoique Barnstable fût vivement agité par les émotions successives de crainte et d'espérance qu’il avait subies, cependant il prit le commantlement de son navire avec cette autorité calme et grave dont les marins éprouvent surtout le besoin au moment du danger. Il savait bien que le moindre des boulets que l’ennemi continuait à lancer malgré l’obscurité, s’il atteignait les -légères constructions de d’#riel., :lui. deviendrait fatal en. y auvrant à l’eau des voies contre lesquelles il n'avait aucun moyen

LE PILOTE

de réparation. Aussi donnat-il ses ordres avec une parfaite connaissance de leur situation critique, mais avec la fermeté d’intonation dans la voix et le sangfroid qui sont de nature à inspirer le plus de confiance. Sous cette heureuse influence l’équipage du schooner eut bientôt dégagé son ancre; et, saisissant les avirons , le dirigea par des efforts bien concertés précisément en face de la batterie vers la côte opposée. Les hauteurs qui la bornaient étaient couronnées d’un dôme épais de fumée auquel chaque! nouvelle décharge prétait des teintes ardentes semblables à celles dont le soleil colore à son coucher les nuages de l’horizon.

Tant que les marins purent tenir leur petit bâtiment à l'abri des ombres que projetaient les rochers de la côte, ils se trouvèrent comme de raison en sûreté; mais, dès qu’ils entrèrent dans le passage ouvert sur l'Océan, Barnstable comprit qu’ils couraient risque d’être découverts par l’ennemi. Celui-ci avait déja disposé des hommes sur la côte flans le but de reconnaître la position du schaoner. Les avirons d’ailleufs ne suffisaient plus à lutter contre les courants d’un air. plus agité, et le”jeune lieutenant ne pouvait plus songer à se cacher.

ÆEn conséquence il ordonna avec son ton habituellement enjoué de déployer toutes les voiles.

« Qu'ils fassent maintenant tous leurs efforts, Merry, ajouta-t-il. Nous les avons mis à une distance qui tiendra leurs boulets au - dessous de la ligne d’eau , et nous n’avons pas de fainéants à bord, mon garçon.

— Il faudrait des pointeurs plus hahiles que les miliciens , les volontaires ou les recrues qui sont postés derrière ce mur de terre , pour empêcher /’ Ariel de prendre le vent, répondit le hardi midshipman. Mais pourquoi donc avoir xamené Jonas à bord ? Regardez-le à la dueur de Ja lampe qui brûle dans la cabane. Il tremble et grimace à chaque coup, -comme si la décharge était à l’adresse de sa jaune et laide figure.

Quelles nouvelles, monsieur, de M. Gritfith et du capitaine Manuel ?

— Ne parlez pas de cet homme, » dit Barnstable en pressant son épaule sur laquelle il était appuyé, avec une vivacité convulsive dont le jeune homme ressentit les effets ; «ne m’en parlez pas, Merry.

J'ai besoin en ce moment de conserver ma liberté d'esprit, et la pensée seule de ce misérable suffirait pour me di- :

straire de mes devoirs. Mais le temps viendra! Allons, monsieur, occuponsnous de la manœuvre. Nous commençons à prendre le vent, et le passage où nous entrons est étroit et difficile. »

Merry obéit à cet ordre, donné du ton ordinaire à leur profession. Il comprit parfaitement qu’il fallait reprendre 1e rang qui lui appartenait comme officier subalterne, quoique Barnstable parût quelquefois, en causant avec lui, oublier la distance de leur âge et de leur grade.

Les voiles avaient été dénouées et déployées. En entrant dans le passage, le vent, qui s'était augmenté, commença à produire sur le léger bâtiment une impression sensible. Le contre-maître occupait le gaillard d’avant, où, dans

l'absence de la plupart des officiers i inférieurs, il jouait le rôle d’un homme

quise sent, en pareille circonstance, appelé par son âge et son expérience à donner , si ce n’est des ordres , du moins des avis. Il s’approcha dès lors du lieu où se trouvait le lieutenant près du gouvernail, et se plaça de manière à être bientôt aperçu.

« Eh! bien, maître Coffin, » dit Barnstable, qui connaissait bien le penchant de son vieux camarade à lui communiquer quelques idées dans les circonstances importantes, « que pensez-vous maintenant de notre croisière ? Ces mes-

sieurs là-bàs sur la montagne font un

fameux tapage. Mais je n’entends déja plus le sifflement de leurs boulets, et pourtant il me semble qu’ils devraient voir nos voiles se dessiner sur cette large bande de lumière qui s'ouvre à l'horizon du côté de la mer.

—Hein! hein} monsieur; certainement

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