‹ Œuvres (volume 2)Chapitre 34 sur 108 · TI · texte numérisé non relu

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164, ils nous voient et songent à nous. Mais nous voguons au travers de leur feu , et cela avec un vent de dix nœuds au moins. Attendez que nous soyons vent devant , et que nous atteignions la ligne de leurs canons, alors nous verrons, et peut-être sentirons-nous aussi que ces messieurs n’ont pas renoncé à leur bésogne. Une pièce de trente-deux ne se manie pas aussi aisément qu’un fusil de chasse ou qu’une canardière »

Barnstable fut frappé de la justesse de cette observation. Pourtant il fallait absolument placer le schooner dans la position à laquelle le contre-maître avait fait allusion. Il ne laissa donc pas que de donner ses ordres en conséquence, et le bâtiment changea de marche, tournant son avant vers la mer, en moins de temps que nous n’en avons pris pour le dire.

« Hs nous tiennent maintenant ou jamais , » cria le lieutenant quand la manœuvre fut faite. « Si nous pouvons gagner le vent par-delà cette pointe vers le nord, nous nous trouverons en pleine mer, et dans moins de dix minutes nous pourrons rire de toute leur artillerie, quand même ils auraient le canon de poche de la reine Anne, qui, comme vous Savez, mOn vieux garçon, envoyait un boulet de Douvres à Calais.

— Oui, j'ai entendu parler de ce joujou-là , » reprit Tom gravement , « et ce devait être en effet une fameuse pièce si le détroit était alors aussi large qu’il l’est maintenant. Mais, capitaine Barnstable, je vois quelque chose de plus dangereux, à mon avis, que tous les canons possibles à une demi-lieue de distance. L’eau entre déja dans nos dalots, monsieur.

— Qu'importe? N’ai-je pas déja laissé

tous ses canons s’enfoncer sans qu’il y

ait eu ni fente ni crevasse dans aucune de ses planches : P

— Oui, oui, monsieur, € "est ce que vous avez fait, et ce que vous feriez encore si vous étiez en pleine mer, où un homme du moins peut avoir toutes ses aises. Mais quand nous serons hors

FENIMORE COOPER

de la portée de ces recrues, nous serons poussés à la côte par ce vent de nord-est, et, capitaine Barnstable, je crains cela pour ma part plus que toute la poudre et tous les boulets fabriqués dans cette île.

— Et pourtant , Tom, il ne faut pas trop mépriser le feu des Anglais. Voyez,

ils ont à la fin retrouvé leur but, et

nous en avertissent de leur mieux. Nous marechons vite, maître Coffin, mais un boulet de trente-deux dépasse encore le meilleur vent qui jamais ait soufflé dans nos voiles. »

Tom jeta un rapide coup d’œil du côté de la batterie. Elle avait commencé son feu avec une ardeur qui prouvait qu’elle savait cette fois vers quel but le diriger.

« Cela ne vaut pas la peine de se remuer pour éviter les boulets, reprit le contre-maître. Ils ont tous leur destination. fixée d’avance de même que les vaisséaux commissionnés pour voyager sous telles ou telles latitudes. Mais, quant aux vents, ils sont faits pour qu’un marin s’arrange avec eux, en ‘donnant de la voie ou en en ôtant, suivant les cas. Maintenant ce promontoire là-bas au sud s’avance de trois bonnes lieues du côté du vent, et vers le nord il y a vos maudits écueils où Dieu nous préserve de jamais exposer de nouveau nos belles planches. |

— Nous sortirons de la baie, mon vieux, lui cria le lieutenant, et, s’il le faut, nous ferons des enjambées de trois lieues pour en venir à bout.

— J'ai vu faire de plus longues enjambées et qui ne suffisaient point malgré cela, » répliqua le contre-maître avec un profond soupir ; « une mer houleuse, une marée montante, une côte sous le vent , voilà de quoi gâter la navigation du meilleur navire. »

. Le lieutenant était sur le point de ln répondre par une plaisanterie, lorsque le sifflement d’un boulet fut immédiatement suivi du craquement produit par une pièce de bois qui se brisait. Au même instant la partie supérieure du grand mât , après s’être balancée dans

LE PILOTE

l'air, tomba sur le tillac, emportant

avec elle Ja grande voile et ce pavillon .

où , quelques moments plus tôt, Tom

Coffin se glorifiait de voir briller les étoiles américaines, rivales des astres du firmament.

« Voilà un coup malheureux ! »

Dans sa première surprise, Barnstable avait laissé échapper cette expression de dépit; mais reprenant aussitôt son sang-froid d'habitude, il ordonna de nettoyer le pont et dè rattacher la voile qui flottait en pleine liberté.

Les fâcheuses prévisions de Tom sem-

blèrent s’être dissipées devant la nécessité des efforts qu’il partagea avec les

autres marins, pour exécuter les ordres

de leur commandant. La perte de toutes les voiles que soutenait le grand mât rendit plus difficile à l’Ariel la tâche entreprise par son équipage de doubler la pointe qui s’avançait sous le vent, à quelque distance dans l'Océan. Mais, graces à l’habileté de Barnstable , graces

encore aux excellentes qualités du na-

vire, ilen vint à bout. Poussé par le event, contre lequel il n’était plus protégé , le schooner longea lourdement Ja terre en se tenant autant que pôssible

éloigné des brisants. En même temps

* les matelots se préparèrent à déployer une portion de leur grande voile, aussi grande qu’en pouvait admettre le troncon de mât qui restait encore debout.

Aussitôt que /’4riel eut doublé le promontoire, le feu de la batterie cessa.

Mais Barnstable, dont les regards étaient alors fixés uniquement sur l’Océan , s’aperçut bientôt que, comme l'avait prédit le vieux Tom, ils avaient alors de nouveaux et de plus grands dangers à surmonter. Quand les dommages furent réparés, autant du moins que les circonstances le permettaient, le contremaître reprit son poste de prédilection auprès du lieutenant. Il y eut une pause durant laquelle son œil exercé éxamina l’état de la voilure.

« I aurait mieux valu, dit-il enfin, que le meilleur homme de l’équipage eût perdu l'un de ses membres, que de voir

ainsi /’ Ariel privé de sa jambe la plus longue et la plus agile. Une grande voiles ayant tous ses ris pris, est une bonne chose quand la prudence l'exige, mais elle n’est guère utile comme cela pour faire marcher un navire.

— Que voudriez - vous donc, Coffin ?

répondit son commandant. Vous voyez que nous tenons tête au vent, et que nous marchons vers la pleine mer. Faudrait-il donc qu’un vaisseau volât quand il a l’ouragan contre lui, ou bien aimeriez-vous mieux que je changeasse d’allure pour nous échouer sur la côte?

— Je ne veux rien, rien du tout, capitaine Barnstable , » repartit le vieux marin touché du déplaisir qu’exprimait son chef; « vous êtes aussi capable de conduire la manœuvre qu'aucun homme qui ait jamais mis le pied sur le pont d’un navire. Mais, monsieur, quand cet officier de terre m’a parlé de leur projet de couler à fond l’Ariel , tandis qu’il était sur ses ancres, oh! mon cœur a ressenti quelque chose dont je n’avais pas encore eu l’idée. Il me semblait que je le voyais s’abîimer aussi clairement, oui, aussi clairement que vous pouvez voir mäintenant ce mât-là brisé et rompu. Je l’avouerai, car il est aussi naturel d’aimer le navire où l’on a vécu que d’aimer sa propre personne, cette vue m’a ôté tout courage et toute force.

— Allez-vous-en , vieux corbeau de mer, dit le lieutenant; marchez donc, et veillez à ce que la manœuvre aille son train ! Mais ‘avant , écoutez-moi, Tom!

si vous rêvez encore de naufrages , de requins et d’autres choses aussi agréables, gardez-les pour votre cerveau malade , et rappelez-vous que sur mon gaillard d'avant on n’aime pas les histoires d’apparitions et de revenants. Nos hommes commencent à regarder du côté du vent plus souvent que je ne voudrais.

Regardez M. Merry et suivez son exemple. Il est assis sur le dos de votre frère jumeau , notre beau canon, aussi commodément qu'il pourrait l’étre sur un banc d'église, et il chante avec au-

tant de boniè volonté que s’il assistait au service divin.

— Ah! capitäine Barnstable, M. Merry est üih enfant: qui ne sait rien, ne craint tien. Mais je vous obéirai, monsieur , et, s’ïl y a des matelots qui s’effraieñt de Pouragan , cé ne sera pas la faute du vieux Tom. »

Malgré sa pfonresse, il semblait hésiter à s'éloigner : ét, après une courte -Paûse , il adressa au lieutenant la requête suivante :

.« Vous plairait-il, capitaine, de prier

M. Merry de quitter sa place sur le ca-

non ? Moi, qui ai navigué sur la mer depüis mon premier jour, je sais que le Vaisseau où l’on chantè durant l’ouraban est exposé davantage aux coups du vent : car celui qui commandé aux tempêtes voit avec déplaisir que Phomme faisé entendre sa voix lorsqu'il lui plaît à Ini de souffler dé sa propre bouche sur la surface des eaux. »

L’embarras de Bainstable fut trèsréel. Devait-il rire de la faiblesse d’esprit du vieillard ôuù devait-il cédef à Fimpression que son ton solennel ptoduisait au milieu de la scène environnante? Il fit un effort pout setouer les sentiments superstitieux dont il se $entait involontairement ému. Mais, par condescendance pour lè contre-maître, il appela auprès de lui l’insouciant jeuñe homme. Celui-ci, en' mettant le pied sur le gaillard, cessa par respect de siffler l'air qu’il avait commencé. Alors Tom pressa sa marche, de beaucoup rassuré én réfléchissant qu'il avait obtenu un avantage aussi irnportant.

L’ Ariel continua de lutter contre les vents et les vagues quelques heures encore avant que le jour vint éclairer le spectacle agité que présentait l'Océan.

Ce fut alors queles marins purent se faire une idée plus exacte et plus complète du danger auquel ils étaient exposés. À mesure que la violence de louragan s augméntait, on diminuait l’étendue des voiles, n’en laissant que juste assez pour empêcher le navire d’être jeté sans résistance à la côte. Barnstable profitait

de la claité croissante du jou pour ob-

‘ sèrvét les dpparénces de l’atinosphére, .ét l'attention qu’il apportait à cet examen prouvait assez combien eñ cé mo-

ment les pressentimentsdü contre-mañfre lui paraissaient fondés. Vérs le nordest il vit de grandes masses d’eau vertes poussées vers la terre avec une viblence qui semblait irrésistible. Des crêtes d’écume en couronnaient le sommet, et lorsque le soleil levant veniaït à jeter ses

- rayons sur les gouttes que faisaient jaillir

les vagues, on aurait cru voir Pair scintillet de l'éclat mobile d'autant de riches diamants. La scène qui s’offrait dacôtéde la terre n’était pas moins effrayante. Les rochers, à moins d’une demi - lieue sous le vent du schooner, disparaissaient quelquefois derrière des pyramides d’eau furieuse que l'Océan, soudain arrété dans säa marche vagabonde, soulevait dans l'air, comme pour s’élancer. audelà des bornes tracées par la nature à son domaine. Depuis le promontoire éloïgné qui Surgissait vers lé sud jusqu'aux écueils bien connus dont la lignë s’étendait dans la direction opposée, toute la côte était garnie d’une large ceihture d’écume où le vaisseau le meilleur et le plus hardi n’aurait pu se hàstrder sans courir à une perte certainé.

Cèpendant l’ Ariel flottait encore en sûreté sur les lames dont it suivait, léger, Pimpulsion variée , s’abimant toutefois de temps à autre dans les gouffres béants que la mer entr’ouvrait sous lui comme pour lengloutir.

La sourde rumeur du danger qui le menaçait s'était peu à peu répandue sur le bord du schooner, et les matelots , après avoir jeté des regards presque désespérés sur létroite pièce de toile qu’ils pouvaient seule opposer à la tempête, les reportaient avec effroi vers cette ligne redoutable de côtes et d’écueils où s’offrait pour eux une si terrible alternative.

Dillon lui-même, auquel était parvenue Ja sinistre nouvelle, s’était traîné hors de la cabane où il avait eu soin de se tenir caché jusqu’alors, et rôdant sur le tillac sans qu’on fit attention à lui, il re-

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cueillait d’une oreille avide les moindres paroles échappées de la bouche des matelots. te

En ce moment de frayeur générale, le contre-maître nranifestait une calme résignation. Il savait que tout ce que Fhomme pouvait faire avaït été fait pour écarter le petit navire de la terre. Son expérience lui disait bien que tout était inutile; mais, se considérant comme partie intégrante du schooner , il était préparé à en partager la destinée, heureuse ou malheureuse. Quant à Barnstable, une expression de sombre douleur sé dessinait sur son front ouvert, non pas qu’il fût préoccupé d'aucune considération personnelle, mais il était le commandant du navire, et comme tel, il ne pouvait oublier la responsabilité en quelque sorte paternelle dont il se sentait investi. Au reste la discipline de l'équipage se maintenait in-

tacte et continue. Deux ou trois des.

plus vieux marins, il est vrai, avaient manifesté un instant l'intention de noyer dans l'ivresse leurs craintes d’une mort prochaine. Alors le lieutenant demanda ses pistolets d’un ton qui refroidit aussitôt cette velléité d’insubordination; et, quoique l’arme redoutée fût restée sur le cabestan sans que même il y eût mis la main, aucun autre symptôme de désordre ne se manifesta dès lors. Bien plus, tous apportaient à remplir les moindres devoirs de leur profession un soin qui aurait choqué un étranger. Ces hommes, quoique n’ayant plus que peu de minutes pour se préparer au dénoûment fatal de leur existence, levaient des câbles , réparaient les dommages les plus légers que causait passagèrement la vague en inondant le tillac de l” Ariel, s’acquittaient en un mot des fonctions les plus triviales avec le même aplomb, la même exactitude que si leur navire eût encore reposé paisiblement dans le havre tranquille d’où il venait de sortir quelques heures auparavant. De la sorte une autorité directrice continuait à régner sur le silencieux équipage. Ce n’était pas certainement en vue de prolon-

ger inutilement l’exercice d’un pouvoir expirant, mais bien pour conserver jusqu'au dernier instant cette unité d’action sans laquelle l'espérance de salut, toute faible qu’elle subsistât encore, n’eût été qu’illusoire.

« Le schooner ne peut tenir tête à cette mer-là avec ses voites en haïillons, »

dit Barnstable tristement au contre-maftre, qui, les bras croisés et d’un air de | froide résignation, balançait son corps gigantesque sur le rebord du gaillard d'arrière, tandis que le vaisseau plongeait forcément entre deux vagues où son tombeau semblait avoir été creusé tout exprès. « Le pauvre 4riel trembleau contact des lames commeun enfant effrayé. »

Tom soupira profondément, secous la tête, et répondit :

« Si seulement nous avions conservé le sommet du grand mât une heure de plus, il nous aurait été possible de gagner le large, de prendre le vent et d'éviter les écueils. Mais, dans la position’ où nous sommes, monsieur, nul mortel ne saurait faire marcher un navire contre le vent. Celui-ci marche tout droit à la terre; en moins d’une heure H donnera sur les brisants, si du reste la volonté de Dieu n’est pas de faire cesser l’ouragan avant qu’il en soit là

— Nous n’avons d’autre ressource que de jeter l’ancre : c’est le seul moyen d'empêcher que le schooner ne soit poussé vers la côte. »

Tom se tourna vers son commandant, et répliqua avec une grave solennité et avec cette assurance de manières qu’une longue expérience peut seule donner à l’homme dans les moments de danger :

« Quand notre ancre la plus lourde serait attachée à notre plus gros câble, elle n’y resterait pas, n’eût-elle à retenir que la carcasse toute nue du schooner.

Un vent de nord-est est toujours le maître dans l’océan Germanique. Il ne faut pas non plus espérer que l'ouragan baisse le moins du monde avant que le soleil tombe en plein sur la terre alors, peut-être, il pourra diminuer de violence; car les vents semblerrt quel-

quefois rendre hommage au ciel et cesserit de soufiler lorsqu'il se montre à tous dans sa parure la plus glorieuse.

— H faut que nous remplissions tous nos devoirs envers nous-mêmes comme

envers la patrie, répondit Barnstable.

” Allez, faites épisser les deux ancres de poste et étalinguez un câble à celle de touée. Nous jetterons nos deux ancres à la fois et nous filerons deux cent quarante brasses s’il est nécessaire. Peutêtre nous en tirerons-nous de la sorte.

Faites tout préparer pour cette manœuvre. et ordonnez qu'on abatte les mâts :

le vent n’aura prise que sur le corps du navire.

— Oh! sil n’y avait que le vent à craindre, nous pourrions vivre encore assez pour voir le soleil se coucher * derrière ces montagnes. Mais quel chanvre serait assez fort pour résister au

tirage d’un vaisseau qui, la moitié du.

temps , est enfoncé dans l’eau jusqu’au sommet de ses mâts ? »

L'ordre fut pourtant exécuté par l’équipage avec une soumission qui semblait la résignation du désespoir. Quand les préparatifs furent terminés, on jeta les ancres à la mer, et au moment où /’4riel cédait au vent, la hache frappa celui

des longs mâts du schooner qui restait .

debout. Le bruit des vergues tombant l’une après l’autre sur le tillac ne produisit aucune sensation au milieu de cette scène compliquée de tant de dangers, et l’équipage s’acquitta silencieusement du soin de nettoyer les ponts.

Tous les yeux cependant" suivirent les troncons de bois que les vagues emportaient loin du vaisseau. Chacun surveillait avec une inquiète curiosité l'effet qu’allait produire leur choc contre les rochers : mais long-temps avant d'entrer dans la nappe d’écume , les vergues avaient disparu au sein de l’élément furieux. Alors on sentit à bord de l’ Ariel que les mesures prises l’instant d'avant étaient les derniers moyens de salut qui restaient. À chaque plongeon désespéré du navire dans l’onde qui roulait avec rage sur son tillac,

les matelots croyaient voir céder le fer de leurs ancres, ou s’imaginaient entendre le dernier craquement du câble qui les retenait. |

On avait permis à Dillon de se promener à son gré sur le vaisseau : il rôdait partout, l’œil hagard, la respiration haletante et les poings fermés. Tant qu’on conserva quelque espoir de salut, personne ne daigna le remarquer; mais lorsque dans un mouvement de désespoir, il s’approcha d'un groupe rassemblé autour du canon de Tom Coffin, des regards de menace et des paroles de vengeance l’accueillirent, sans que son agitation lui permît d’en comprendre parfaitement la portée.

« Si vous étes las de vivre, quoique ni vous ni moi n’ayons plus guère longtemps à jouir de ce monde, » lui dit le contre-maître près duquel il se trouvait, « VOUS pouvez vous rapprocher de nos matelots : mais si vous avez besoin de quelques instants pour recueillir vos souvenirs avant de paraître devant le Créateur et d'entendre la lecture de son livre de log, alors je vous conseille de rester le plus près possible du capitaine Barnstable ou de moi-même.

— Voulez-vous me promettre de me sauver si le schooner fait naufrage? »

s’écria Dillon, saisissant avec avidité les premiers accents d'intérêt dont son oreille eût joui depuis son retour au vaisseau. « Oh! si vous y consentez, je puis. vous assurer de l’aisance pour l'avenir, oui, des richesses pour tout le reste de vos jours.

— Vous n’avez pas tenu vos précédentes promesses avec assez d’exactitude pour garantir la paix de votre ame , »

répondit le contre-maître sans amertume, quoique sHencieusement ; « mais ce n’est pas mon habitude de frapper une baleine dont le sang coule déja. »

Les supplications de Dillon furent interrompues par un cri,terrible qui s’éleva du groupe réuni sur l'avant. Ce cri résonna d’une facon doublement sinistre au milieu des mugissements de latempête. Au même instant le schooner

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s'éleva sur le sommet d’une vague, puis, retombant de l’autre côté dans l’'abîme qu'elle avait formé, il fut entrainé vers la côte comme une branche d’arbre lancée sur la pente d’une cataracte.

« Le câble est parti, » dit Tom, sans que sa patiente résignation en parût troublée; « maintenant il s’agit d'assurer au schooner une mort aussi douce que l’homme peut la lui faire. »

Tout en parlant, il saisit le gouvernail et donna au navire la direction qui devait le porter sur les écueils avec sa proue en avant.

Durant une minute , il y eut sur la sombre physionomie de Barnstable une expression d’angoisse indéfinissable , mais elle se dissipa, et le lieutenant reprit son ton enjoué pour haranguer l'équipage. |

« Du calme, mes enfants, du calme et de la fermeté; il y a de l'espoir pour vous. Notre petit schooner nous permettra d'approcher bien près des brisants, -et la marée baisse encore. Préparez les barques et prenez courage. »

L’équipage réveillé de sa stupeur par ces paroles lança une barque à la mer :

c'était celle dont il a été plusieurs fois question et que Tom lui-même commandait. Ses rameurs s’y jetèrent, et, graces à de vigoureux efforts , la maintinrent sur la surface écumeuse et non loin du schooner. Avec instance ils appelèrent le contre-maître à plusieurs reprises.

Mais lui, presque impassible, se contenta de secouer la tête. Il tenait toujours le gouvernail d’une main ferme et observait attentivement le chaos vers lequel le schooner était emporté. La seconde barque, la plus grande des deux, fut entraînée avant qu’on pût s’en servir. C’était à bord une activité confuse au milieu de laquelle léquipage paraissait insensible à l'horreur de la scène; mais la rude voix de Tom leur criant : « Garde à vous! » suspendit tous les efforts, et au même instant /”’ Ariel fut en quelque sorte déposé violemment sur un rocher par une vague qui se retira en grondant. Le choc fut tel, que

tous ceux qui n'avaient point entendü l'avertissement du contre-maître tombèrent sur le tillac. Qu’on juge de la terreur générale! Cependant les moins expérimentés orurent que le plus grand danger était passé : ils se trompaient. Une vague plus hàäute suivait la première, et soulevant de nouveau le navire, le rejeta avec force sur son lit de rochers tandis que la lame supérieure roulait tout le long du tillac avec une fureur irrésistible. Tremblants d’effroi, les matelots virent la barque qu’ils avaient perdue se briser contre les falaises en mille pièces et sans qu’il en restât la moindre trace sur les flots qui rejaillirent en arrière. Mais la position où P'Ariel s'était trouvé porté semblait devoir le garantir pour quelques instants de tout nouveau danger.

« Partez, mes enfants, partez, » dit

Barnstable quand la crise d’incertitude

füt passée. « Vous avez encore l’autre barque , celle-là du moins vous conduira bien près du rivage : descendez-y, mes enfants; que Dieu vous protége tous !

Vous vous êtes toujours conduits en gens honnêtes et fidèles, et j'espère qu’il ne vous abandonnera point. Partez tandis que votre salut est encore possible. »

Les matelots se jetèrent en foule dans la petite barque, qui s’enfonca presque sous le poids de ce fardeau inusité.

Mais quand ils jetèrent les yeux autour d'eux, ils virent Barnstable, Merry, le contre-maître et Dillon qui restaient encore sur le tillac de ? Ariel. Le premier arpentait, avec une mélancolie profonde et

‘ sans doute amère, l’humide plancher de

son schooner, tandis que le midshipman , suspendu à son bras, le suppliait inutilement d'abandonner le bord. Dillon, à plusieurs reprises, s’avança du côté où se tenait la barque, mais la contenance

menaçante de son équipage le repoussa

désespéré. Quant à Tom, il s’était assis sur le pied du beaupré, et s'il quittait de temps en temps son attitude de calme résignation , c'était pour répondre aux appels réitérés de ses camarades en se

contentant de leur montrer le rivage.

« Écoutez-moi, » disait Merry dont la prière allait jusqu'aux larmes; « si ce n’est pour moi, si ce n’est pour vousmême, monsieur Barnstable, si ce n’est dans l’espérance de la merci de Dieu, que ce soit pour l’amour de ma cousine Catherine ! descendez dans la barque. »

Le jeune lieutenant suspendit un instant sa marche, jeta un regard d’hésitation vers le rivage; mais ses yeux revinrent se fixer sur les débris de son vaisseau et il répondit :

« Jamais! mon enfant, jamais! Si mon heufe est arrivée, je ne fuirai pas le sort qui m'est résérvé.

— Écoutez ces’hommes, cher Barnstable ; la première vague brisera leur barque contre les débris du schooner, et pourtant ils répètent qu’ils ne partiront pas sans vous. »

Barnstable jui montrant le bateau , lui fit signe d’y entrer et se retourna sans mot dire.

« Eh bien! » dit Merry avec résolution, «s’il est du devoir dun lieutenant de rester sur un bâtiment naufragé, ce doit être aussi une obligation pour ‘un midshipman. Éloignez-vous ) mes amis, ni M. Barnstable, ni moi ne quitterons le bâtiment.

— Jeune homme, votre vie m’a été confiée et j'en suis responsable , » dit son commandant en le prenant dans ses bras malgré sa résistance et le déposant dans la barque. « Partez maintenant et ‘ que Dieu soit avec vous! Votre barque est plus chargée qu’elle ne devrait l’être pour gagner la terre en sûreté. »

Les matelots hésitaient encore, car ils avaient remarqué le contre-maître qui, s'étant levé, matchait rapidement sur le tillac, et ils espéraient qu'il avait changé d'avis, et qu’il persuaderait au lieutenant de lés rejoindre. Mais Tom, imitant l’exemple donné par son chef, le saisit soudain à bras-le-corps, et d’un élan vigoureux le jeta hors du schooner au milieu de son équipage. Il détacha ensuite la corde qui retenait encore la barque au bâtiment, et leva ses larges

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mains vers le ciel; puis sa voix domina la tempête. « Que la volonté de Dieu s’accomplisse à mon égard! J'ai vu clouer à l’Ariel la première planche, et je vivrai assez long-temps pour l'en voir détachée. Puis-je désirer que ma vie se prolonge au-delà de cet instant ? »

‘Mais ses camarades, entraînés par les flots, entendirent à peine la moitié de cette solennelle exclamation. Le nombre de ceux qui la montaient et [a violence de la mer rendaient impossible d'imprimer aucune direction à la barque. Tom apercut pour la dernière fois cet esquif favori qu'il avait si souvent monté ï au moment où il s’éleva sur la cime blanchâtre d’une vague; il n’en redescendit que pour plonger dans l’abîme, et quelques minutes après ses débris allaient heurter çà et là les rochers adjacents. Le contre-maître, resté à l’endroit même où il avait coupé la corde qui retenait la barque, vit des têtes et des bras surgir par intervalles au-dessus de l'eau. Lés uns nageaient avec adresse et vigueur pour gagner les sables que: la marée descendante laissait à découvert, et les autres s’agitaient avec frénésie dans le désespoir de leur impuissance.

Tout à coup le brave vieillard pousse un cri de joie. C'était Barnstable qui, sortant de la met, attirait après lui le jeune Merry sur les éables du rivage.

Quelques-uns les rejoignirent, haletant de fatigue et d’épuisement. Un plus grand nombre fut porté vers d’autres points où ils abordèrent également en sûreté. Pourtant, lorsqu'il eut repris sa place sut le beaupré. Tom eut à subir le douloureux spectacle qu’offraient quelques corps inanimés , jouets hideux de l'Océan, qui les froissait contre le roc jusqu’à ce qu’ils eussent perdu les der.

niers vestiges des formes humaines.

Dillon et le contre-maître restéient

alors seuls sur les dangereux débris du

navire : le premier, en proie aw désespoir le plus stupide, contempla avec une morne insensibilité cette scène d’un intérêt si tragique ; seulement , lorsque le sang commença à se ranimet plus chaud

LE PILOTE

dans ses veines, il s’approcha de plus en plus près de son compagnon d’infortune, cédant à cet instinct de l’égoïsme qui semble adoucir lès maux en apparence les plus intolérables du moment où ils se trouvent partagés avec un autre.

« Quand la marée sera plus basse , »

dit-il d’une voix dont Paccent trahissait son effroi quoique ses paroles annonçcassent encore un reste d'espérance, « alors nous pourrons gagner la terre à pied sec.

— ]1 a existé un étre, un seul être, dont les pieds pouvaient marcher sur l'eau comme sur le tillac d’un navire, répliqua Coffin ; et nul, à moins de partager son pouvoir à cet égard , ne franchira jamais l’espace qui sépare ce rocher des sables de la côte. »

Le vieux marin s'arrêta, et, tournant son regard , où se peignait une expression singulièrement mêlée de compassion et de mépris, sur la face pâle du traître, il ajouta avec un accent profondément religieux :

. « Si vous aviez pensé plus souvent à lui durant le beau temps, votre sort serait moins à plaindre en cette heure de tempête.

— Croyez-vous que le danger soit grand ? demanda Dillon.

— Oui, pour ceux qui ont quelque raison d'appréhender la mort. Écoutez!

entendez-vous sous vos pieds ce bruit sourd qui commience ?

— C'est le vent qui souffle contre les flancs du vaisseau.

— C'est le pauvre Ariel lui-même qui exhale ses derniers gémissements , » dit Tom avec un son de voix plein d’émotion; «l’eau pénètre entre ses ponts ; encore quelques minutes, et le plus beau navire qui jamais ait fendu les vagues de la mer sera semblable aux copeaux qu’on détachede l'arbre en l’équarrissant.

.— Pourquoi donc êtes-vous resté ici ? ».

s’écria Dillon dans un état d’égarement stupide.

« Pour mourir dans le cercueil que Dieu m'avait réservé, répliqua Tom:

ces flots sont pour moi ce que la terre

est pour vous. Je suis hé au mäieu des eaux, et j’ai toujoufs pensé qu’au milieu des eaux serait également mon tombeau.

— Mais, moi! moi! hurla Dillon, je ne suis point prêt à mourir! je ne puis mourir ! je ne veux pas mourir !

— Pauvre fou! murmura son compagnon , il faut que vous partiez comme les autres ; quand l'heure a sonné pour le quart de la mort, personne ne peut s'abstenir de répondre à Pappel.

— Je sais nager, » continua Dillon, se ruant avec un épouvantable empressement vers le bord du navire ; « n’y a-til pas ici quelque corde, quelque pièce de bois dont je puisse m'aider.

— Non! il n’y a plus rien; tout a été jeté à la mer ou emporté par sa fureur.

Si vous voulez tenter de sauver votre vie, ne prenez avec vous qu’une conscience pure et un cœur ferme; puis fiez-vous-en pour le reste à Dieu, à Dieu seul.

— Dieu ! » répéta Dillon dans le délire ; « je ne connais point de Dieu! il n’y a point de Dieu qui me connaisse!

— Paix!» ordonna la voix basse et sourde du contre-maître, qui semblait surgir du sein de l’Océan; « silence.

blasphémateur ! »

Le profond mugissement que l’eau produisait en gagnant les cavités intérieures de l’Ariel porta à son comble la rage frénétique du malheureux Dillon : la tête en avant, il se précipita dans les flots.

L'eau qe refoulaient les rochers formait naturellement , en se retirant vers la mer, des courants qui s’étendaient sur divers points; Dillon fut porté par les vagues précisément dans un de ces courants contre lequel ses efforts. les plus désespérés luttèrent en vain pendant long-temps. Il était jeune, léger, vigoureux, bon nageur ; mais, quoique la vue du rivage lui prétât encore de nouvelles forces , il n’avançait pas d’un pied et pourtant il ne songeait pas à tourner cet obstacle insurmontable. Le vieux marin, qui d’abord avait

contemplé ses mouvements avec indifférence, comprit d’un coup d'œil le danger de sa position; oubliant quels étaient ses propres périls, il éleva la voix de manière à être entendu, non seulement du nageur, mais aussi de ses camarades attroupés sur le sable. « Gouvernez à bâbord ! sortez du courant ! nagez au sud! »

Dillon entendit bien ces mots, mais sa tête égarée complétement par la terreur n’en discerna point le sens. Pourtant ilchangea graduellèment la direction de ses efforts, et retourna instinctivement la tête du côté du schooner. Le courant l’entraîna vers les rochers même où celui-ci avait été jeté. Alors, protégé par le rempart qu’opposait l'Ariel : à la violence de l’eau , il n’avait plus qu’à se soutenir sur sa surface : : il se débattit donc quelque temps encore; mais les forces peu à peu lui manquèrent. Tom regarda pour tâcher de découvrir une ” corde autour de lui. Rien! les vagues . avaient tout emporté. Dans ce moment de désappointement ses regards rencontrèrent les yeux du malheureux Dillon. Habitué comme l'était le vieux marin aux scènes d'horreur et de mort, il ne put cependant soutenir la vue de celle qui s’offrit à lui, tant était effrayante l'expression de désespoir qu’il avait pu saisir. Il porta involontairement la main deyant sa figure : puis, quand , un instant plus tard ,' il la retira, il n’aperçut plus que le corps de la victime, s’enfonçant graduellement dans l’abîme, malgré les mouvements réguliers mais impuissants imprimés à ses bras et à ses jambes : ses forces étaient épuisées; ce fut en vain que Christophe Dillon tenta de sauver une vie dont il avait fait un si pernicieux usage.

« Il va bientôt connaître son Dieu, et apprendre que son Dieu le connaît ! »

A peine Tom eut-il proféré ces dernières paroles qu’une vague atteignit l'Ariel. Son choc fut si violent qu’il ébranla la carcasse déja endommagée du navire; les planches cédèrent partout et, portées sur les lames, allèrent échouer contre les rochers. Le corps de l’hon-

FENIMORE COOPER

nête et simple contre-maître partages le même sort.

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