‹ Œuvres (volume 2)Chapitre 37 sur 108 · VENU · texte numérisé non relu

VENU

— Son corps est enterré dans les sables , » répondit Merry, qui avait réfléchi qu’en entrant dans plus de détails, il ferait soupconner la perte de /” Ariel, et mettrait en danger la vie de Barnstable.

‘ « Dans les sables! » s’écria-t-on autour de lui.

« Oui, dans les sables; mais je ne puis dire comment il est mort.

— ]] a été assassiné! » s’écria le colonel qui retrouvait enfin l’usage de la parole ; « traîtreusement, lâchement, bassement assassiné !

— Il n’a point été assassiné, » répliqua le midshipman avec fermeté; « et les gens au milieu desquels il est mort ne méritent en aucune façon l’épithète de lâches ni celle de traîtres.

— N’avez-vous pas dit qu’il était mort?

N’avez-vous pas dit que mon pauvre parent était enterré dans les sables de la côte ?

— Ces deux faits sont exacts, mon-

. Sieur.….

— Et vous refusez d’expliquer comment il est mort, et pourquoi il a été enterré d’une manière si ignominieuse,

— C’est par mes ordres qu’il a été enterré. Quant à l’ignominie, si sa sépulture en est entachée, ses actes seuls en répondent; mais pour dire de quelle manière il est mort, je ne le puis, ni ne le veux.

— Soyez calme, mon cousin,» dit Cécile d’une voix suppliante ; « respectez l’âge de mon oncle, et rappelez-vous son attachement pour M. Dillon. »

184 FENIMORE COOPER

Toutefois le vétéran avait repris assez d'empire sur lui-même pour continuer l'entretien avec plus de sang-froid.

« Monsieur Griffith, dit-il, je n’agirai point avec précipitation. Vous et votre ami, veuillez vous retirer dans les appartements que vous occupez. Je respecte encore assez le fils de l'ami de mon frère Harry pour croire que sa parole est sacrée. Allez donc, vous n’aurez point de gardes. » |

Les deux officiers remercièrent les dames et leur hôte, puis se retirèrent.

Griffith pourtant s'arrêta sur le seuil de la porte.

« Colonel Howard,» dit-il avant de sortir, «je laisse ce jeune homme sous la protection de votre bonté. Je sais que vous n'oublierez point que le même sang coule dans ses veines et dans celles d’une personne qui vous est chère.

— Assez, assez, monsieur, » dit le vétéran , lui faisant signe de la main de se retirer. « Et quant à vous, mesdames, votre place n’est pas ici non plus.

— Je ne quitterai pas cet enfant, dit Catherine , tant qu'une imputation aussi horrible pesera sur lui. Colonel Howard, faites de nous deux ce qu’il vous plaira d’en faire, car je crois que ce pouvoir est entre vos mains; mais vous ne séparerez point mon sort de celui de mon cousin.

— Il y a,je pense, quelque malentendu dans cette malheureuse affaire , »

dit Borroughcliffeens’avançant au milieu du groupe; « mais avec du calme et de la modération il me semble qu’on peut encore arriver à une explication satisfaisante. Jeune homme, vous avez porté les armes, et par conséquent, malgré votre jeunesse, vous devez savoir ce que c’est que d’être au pouvoir de vos ennemis.

— Nullement, » répliqua le fier midshipman, « puisque je m’y trouve pour la première fois.

— Je parle, monsieur, du pouÿoir que nous avons en ce moment.

— Vous pouvez m’envoyer en prison, ou peut-être même au gibet, puisque je

me suis introduit dans l’abbaye æ41 moyen d’un déguisement.

— Vous, si jeune encore, vous braveriez la mort avec tant d’assurance ?

— Vous n’oseriez le faire, capitaine Borroughcliffe, » s’écria Catherine en passant le bras autour de son cousin comme pour lui en faire un bouclier.

«Vous rougiriez de penser à un acte de

vengeance aussi froidement sanguinaire, :

colonel Howard ! »

« Si nous pouvions interroger ce jeune homme sans avoir à craindre d’exciter trop vivement les sentiments de ces dames, nous en obtiendrions sans doute des renseignements importants, »

dit Borroughcliffe à part à son hôte.

« Miss Howard, et vous, miss Plowden , » leur dit le vétéran d’un ton que depuis long-temps ses pupilles avaient appris à respecter, « votre jeune parent n’est pas entre les mains de sauvages barbares , et vous pouvez le confier à ma garde. Je regrette d’avoir retenu miss Alice si long-temps debout ; mais elle pourra se reposer sur le sofa de votre salon, Cécile. »

Cécile et Catherine se laissèrent reconduire jusqu’à la porte par leur tuteur toujours poli, mais ferme cette fois dans sa résolution. Là , tandis qu’elles se retiraient , il les salua profondément avec cette galanterie exquise dont il n’oubliait jamais les devoirs, même en résisfant aux volontés des dames.

« Vous paraissez connaître le danger de votre situation , monsieur Merry, »

dit Borroughcliffe lorsque la porte fut fermée; « j'espère donc que vous appréciez aussi les devoirs que m’impose ma qualité de militaire.

— Remplissez-les, monsieur ; vous avez uu compte à rendre à votre roi, de même que moi à ma patrie.

— Je puis avoir une patrie aussi, »

dit Borroughcliffe avec une tranquilhite que ne troubla en aucune manière l’ar de bravade qu'avait pris le midshipman, « mais, pourvu que je ne néglige point les intérêts du prince auquel vous avez fait allusion , il m’est cependant permis d’é-

LE PILOTE

tre indulgent , et même de faire grace.

Vous ne vous êtes point aventuré eu dans votre entreprise ? j

— Si j'avais été accompagné, au lieu de faire de pareilles questions, le capitaine Borroughcliffe aurait bien pu avoir à y répondre.

— C'est donc un bonheur pour moi que votre suite ait été si peu nombreuse.

Cependant ce schooner rebelle, qu’on nomme, je crois, l’A4riel, aurait pu vous fournir un cortége plus convenable.

.Je ne puis m'empêcher de penser que vos amis ne sont pas Fetes bien loin derrière vous.

— Il est en présence de ses ennemis, Votre Honneur, » reprit DriH le sergent, qui était entré dans la chambre sans être aperçu; «Car voici un garçon qui se plaint d’avoir été arrêté dans les ruines, où on l’a dépouillé de ses vêtements et de ses marchandises. D’après sa description, le voleur n’est autre que ce jeune homme-ci. »

Borroughcliffe fit signe au marchand de s’avancer. Kesté jusque là sur le seuil de la porte, celui-ci obéit avec l’empressement d’un homme qu’anime le ressentiment d'une récente injure.-Il eut en peu de mots raconté l’attaque dont il venait d’être victime.

Tandis qu’il arrangeait ses effets dans les ruines pour se préparer à les montrer aux dames de l’abbaye, il avait été assailli par deux individus, dont l’un était en effet présent. Ce dernier avait choisi dans ses vêtements ce qui pouvait jui servir pour son déguisement, et, en outre , s'était approprié le panier et les marchandises qu’il contenait. Alors l’autre individu , le plus âgé, l'avait renfermé, par mesure de sûreté, dans une chambre où l'étranger était d’abord resté avec lui; mais comme il montait souvent au sommet de la tour, afin d’examiner la campagne des environs, lui, le véritable colporteur, avait profité d’une de ces absences et s’était échappé.

Il conclut en demandant la punition des coupables et la restitution de ce qui lui appartenait.

Merry n’opposa qu'un regard de mépris aux accusations animées du colporteur. Avant même que ce dernier eût terminé, il avait Ôté ses habits d’emprunt et les avait jetés dédaigneusement à leur propriétaire.

« Nous sommes bloqués, mon hôte, nous sommes assiégés ! » s’écria Borroughcliffe quand le colporteur se tut.

« Il y a un plan combiné pour nous ravir nos lauriers, et les récompenses que nous avons méritées; mais les drôles ont affaire à de vieux soldats, et nous le leur prouverons. Écoutez , Drill!

ils espèrent triompher de l'infanterie; car la cavalerie n’a pris aucune. part à la bataille. Vous me comprenez, n'est-ce pas? Emmenez inaintenant ce jeune homme, et rappelez-vous qu’il a droit à vos égards. Surveillez-le bien toutefois, mais sans que rien lui manque. »

Borroughcliffe répondit par un salut poli au mouvement de tête hautain avec lequel Merry prit congé de lui. Le pauvre midshipman se considérait déja comme un martyr de son patriotisme, et suivit sans rien dire le sergent qui lui montrait le chemin.

« Il y a du feu dans ce jeune homme, s’écria le capitaine , et s’il vit assez pour avoir de la barbe au menton, celui qui essaiera de la couper devra avoir une bonne dose de hardiesse. Je suis bien aise, mon cher hôte, que cette espèce de juif errant soit arrivé à temps pour tirer d’embarras votre pauvre Américain ; car, pour ma part, je déteste mettre à la question un caractère aussi généreux. Tout de suite j’ai reconnu à son regard qu'il avait plutôt l'habitude de pointer un canon qu’une aiguille.

— Mais ils ont assassiné mon parent, le loyal , le savant, l’ingénieux Christophe Dillon ! observa le colonel.

— S'ils l'ont en effet assassiné, ils en répondront , » dit Borroughcliffe reprenant sa place à table avec un sang-froid qui était déja une garantie de son impartialité; «mais avant tout, il faut informer sur les faits, et ne pas précipiter notre décision. »

Force fut bien au colonel d’accéder à une proposition aussi raisonnable, et il ge rassit, tandis que son compagnon se préparait à interroger avec plus de détails le jeune colporteur.

Nous remettrons à un moment plus convenable le compte-rendu de cet interrogatuire. Qu’il nous suflise de dire ici que le capitaine en apprit assez pour comprendre qu’une attaque sérieuse

était préméditée contre l’abbaye, et.

pour se croire en état de lui résister avec succès.

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