CHAPITRE XXIX
Don Pedro. Soyez le bienvenu, signor, vous semñblez arriver tout expres pour mettre ici le holà.
Snausreans. Beaucoup de bruit pour rien.
« Bas les armes, Anglais ! » commanda Île nouveau venu d’un ton plein d’audace et d’orgueil; « et vous qui
combattez pour la cause sacrée de la
liberté, retenez vos bras afin que le sang ne coule pas inutilement.
— Ah! » s’écria Borroughcliffe, qui saisit un pistolet avec l'air de la plus ferme résolution ; « l’affaire se complique. Je n’avais pas compris cet homme dans mon calcul de leur nombre. Est-ce un Samson pour que son bras seul puisse changer si soudainement la face des choses ? Bas les armes, vous-même, beau masque, ou ce pistolet en donnera le‘signal, et votre corps deviendra la cible sur laquelle se dirigeront plus de vingt mousquets à la fois.
— Et ke vôtre en aura plus de cent pour sa part, répliqua le pilote. Eh! du dehors , donnez le signal , et que nos hommes se montrent. Il faut démontrer à ce confiant personnage qu’il est plus faible en effet qu’il ne le pense. »
FENIMORE COOPER
Il n'avait pas fini de parler que l’aigre sifflet d’un contre-rhaître se fit entendre.
Ses sons percants retentirent sous les arcades de la galerie voûtée avec un éclat qui bientôt déchira désagréablement les oreilles des auditeurs. Ils pénétrèrent jusque dans les parties les plus reculées de l’édifice. Il se fit ensuite un grand tumulte d’hommes se précipitant de tous côtés à cet appel bien connu.
Le faible détachement laissé par Borroughcliffe pour garder la porte céda nécessairement au nombre de ceux qui le poussaient devant eux. Bientôt la salle à manger, le vestibule et la galerie furent garnis d’une masse noire d'hommes armés.
« Faites-leur entendre vos voix , mes garçons! cria leur chef ; l’abbaye est à Vous. »
Le mugissement de la tempête n’approche pas du tapage qui suivit. La foule répondit au vœu du pilote par des cris qui, se répétant de groupe en groupe, parurent bientôt ébranler le vieil édifice jusque dans ses fondements.
On voyait se mouvoir partout de nombreuses têtes noires et menaçantes. Les unes portaient le bonnet de matelot, les autres montraient les ornements en cuivre qui distinguaient le chapeau des soldats de marine. Ce furent ceux-là qui attirérent tout d’abord l'attention de Manuel. Il se glissa dans la mêlée, et bientôt reparut suivi d’une bande fidèle de ses propres soldats. Avec eux il prit possession des portes qu’avait occupées la troupe de Borroughcliffe.
Durant cette opération, la conférence continuait entre les chefs des deux partis opposés.
Jusque -là le colonel Howard, par respect pour les principes de subordination militaire, avait abandonné à son hôte les fonctions de commandant ; mais , lorsque les choses eurent subi un changement aussi décisif , il se crut en droit d'interroger les gens qui avaient ainsi fait irruption dans sa demeure.
« En vertu de quelle autorité, monsieur, demanda-t-il, vous permettez.
LE PILOTE
Yous d’envahir de la sorte le château d'un loyal habitant de ce royanne ?
tes-vous investi d'une commission délivrée par le lord-lieutenant de ce comté?
ou bien votre mandat porte-t-il la si-
£nature du secrétaire de Sa Majesté au
département de l’intérieur ?
— Je ne suis porteur d'aucune espèce de commission, répondit le pilote. Je
sers comme un simple combattant dans
les rangs des amisde l’ Amérique. Comme c'est moi qui avais conduit ces messieurs dans le danger, j'ai cru qu’il était de mon devoir de les en dégager. Ils sont maintenant en sûreté ; le droit de donner des ordres à tous ceux qui m’écoutent revient à M. Griffith, lequel est muni d’un brevet délivré par le congrès des États-Unis. » | L
Quand il eut parlé , il se retira en arrière, quittant la position qu'il occupait au centre de la chambre pour se placer dans un coin où, appuyé contre la boiserie, il se tint dès lors observateur silencieux de la scène qui suivit.
« Il paraît donc que c'est à vous que je dois m'adresser , fils dégénéré du plus digne et du plus noble des pères, reprit le vétéran. De quel droit a-t-on assailli de la sorte mon domicile? et pourquoi s’est-on permis de troubler violemment mon trepos et celui des personnes que je protège ?
— Je pourrais vous répondre, colonel Howard, en vous disant que c’est en vertu du droit des armes, ou plutôt que c’est une faible représaille des milliers de maux dont les troupes anglaises ont afiligé l'Amérique depuis le Maine jusqu’à la Géorgie; hais je désire ne pas ajouter au caractère désagréable de cette affaire par une discussion inutile.
Permettez-moi de vous dire que nous userons de nos avantages avec modé-: ration. Aussitôt que nous aurons pu réunir nos hommeés, et mettre nos prisonñiers en sûreté, nous vous rendrons la libre jouissance de l’abbaÿe. Nous ne sommes pas des pirates, et vous en Serez convaincu après notre départ. Capitaiñé Manuel, conduisez vos soldats
| 205 dans l’enclos, et faites les dispositions
“nécessaires pour regagner la frégate.
Ordonnez aux matelots de se retirer.
Hors d’ici, vous autres, hors d'ici. »
L'ordre du jeune lieutenant fut donné de ce ton sévère, décidé, qui caractérise sa profession. Au reste, il opéra comme un charme sur le groupe d'hommes aux mâles proportions qui s'était ameuté autour de la porte. Ils sortirent, et les hommes du détachement les suivirent aussi dans la cour. La famille du co- Jonel resta seule dans la chambre avec les officiers de l’un et l’autre parti.
Barnstable n'avait plus ouvert la bouche depuis que son officier supérieur avait repris le commandement. Seulement il prétait l'oreille la plus attentive aux paroles échangées de part et d’autre. Quand il ne resta plus que ce petit nombre de personnes, il -crut devoir enfin parler, car le temps pressait.
« Puisque nous allons regagner les barques si promptement, monsieur Griffith, il serait convenable de faire les préparatifs nécessaires à la réception des dames qui doivent nous honorer de leur présence. Me chargetai-je moi-même de ce soin? »
Cette proposition inattendue produisit une surprise générale parmi ses auditeurs. Cependant Fair de confusion qui se peignit sur les traits de Catherine eût pu annoncer à l'observateur qu’elle seule du moins n’apprenait rien de nouveau. Un long silence s’ensuivit, qu’interrompit enfin le colonel Howard
« Vous êtes maîtres, messieurs, de prendre tout ce qui pourra vous convenir; na maison, mes biens et mes pupilles sont également à votre disposition.
Il y a encore miss Alice que voici. La douce et bonne miss Alice Dunscombe plaira peut-être aussi à quelqu’un d’entre vous! Ah! Édouard Griffith ! Édouard Griffith ! je n’aurais pas cru.
— Ne prononcez pas ce nom une seconde fois avec légèreté, vieillard imprudent, ou vos années ne seraient pas pour vous une protection suffisante, » reprit derrière Îe colonel une voix sévère.
Tous les yeux se retournèrent involontairement du côté du pilote, qui reprenait son attitude de repos auprès de la muraille, quoique tout son corps frémit encore d’une émotion incomplétement réprimée.
Quand Griffith étonné eut considéré quelques instants son compagnon dont il avait peine à s’expliquer l’intérêt manifesté d’une façon si singulière, il tourna vers les jeunes cousines un regard suppliant. Elles occupaient encore la partie reculée de l'appartement où la peur les avait conduites.
« Je vous ai déja dit, colonel Howard, dit enfin le lieutenant, que nous ne sommes point des maraudeurs de nuit ; mais, s’il y a quelques personnes ici qui veuillent bien consentir à se mettre sous notre protection, il est inutile d’ajouter en ce moment de quelle manière elles seront reçues.
— Nous n’avons pas de temps à perdre en cérémonies et en compliments inutiles, » s’écria Barnstable dans son impatience ; « voilà Merry auquel son âge et sa parenté donnent suffisamment droit d’aider ces dames à préparer leur petit bagage : qu’en dites-vous , mon garcon, êtes-vous capable de remplir dans l’occasion les fonctions de femme de chambre?
— Pourquoi pas, monsieur? et mieux, je vous en réponds, que je n’ai joué le * rôle de colporteur , » répondit gaiement le midshipman. « Pour avoir le plaisir de posséder à bord ma joyeuse cousine Kate et mon excellente cousine Lili, je me chargerais volontiers de représenter notre grand’mère. commune. Allons,
petites cousines , remuez- vous donc. Je.
ne vous demande, dans les commencements, qu’un peu d’indulgence pour ma gaucherie.
— Reculez-vous, jeune homme, » dit miss Howard, qui le repoussa au mo-
ment où il se préparait à lui prendre,
familièrement le bras; puis, s’avançant vers son tuteur avec toute la dignité de son sexe, elle ajouta : « Je ne puis savoir quelles stipulations ont été ar-
FENIMORE COOPER
rêtées entre miss Plowden et Barnstable dans le traité qu’ils ont conclu ce soir ; quant à moi, colonel Howard, je pense que vous croirez la fille de votre frère lorsqu'elle vous dira que les événements de cette nuit ont été pour elle aussi inattendus que pour vous-même. »
Le vétéran la regarda un instant avec des yeux où revivait encore sa tendresse pour elle ; mais de tristes doutes semblèrent lui passer par l’esprit , et il secoua la tête en se détournant avec fierté.
« Non, » reprit Cécile en inclinant sa tête sur son sein; « s’il est possible que mon oncle perde sa confiance en moi, il ne l’est pas que je puisse étre déshonorée sans un acte de ma volonté. »
Puis, relevant ses regards où respirait la douceur , elle les tourna du côté de son amant. La rougeur la plus vive se répandit sur son visage tandis qu’elle lui adressait ainsi la parole :
« Édouard Griffith, je ne veux ni ne puis vous exprimer combien il est humiliant pour moi de penser que vous avez pu croire un seul instant que je m’oublierais encore une fois assez pour abandonner le protecteur donné par Dieu à ma jeunesse, et cela afin de suivre le guide dont une passion trompeuse aurait seule décidé le choix; et vous, André Merry, apprenez à respecter l’enfant de la sœur de votre mère, si ce n’est pour ellemême, du moins pour celle qui a veillé sur votre berceau.
‘— Il paraît qu’il y a ici quelque méprise , » observa Barnstable, qui prenait sa bonne part de l’embarras où cette allocution avait mis le pauvre Merry ; « mais, de même que pour les autres méprises du même genre, je suppose qe celle-ci pourra s’expliquer ; monsieur Griffith, c’est à vous de parler. Que diable! » chuchota-t-il à l’oreille de celui-ci, « vous êtes aussi muet qu’une morue. Il me semble qu’une aussi jolie femme vaut bien quelques paroles.
vous êtes plus muet qu’une bête à quatre pattes. Il n’est pas jusqu’à l’âne qui
LE PILOTE
ne Sache au moins brairé lorsqu'il le faut. . . | __ —Hâtez les préparatifs de départ, monsieur Barnstable ; » dit enfin Griffith, dont un profond soupir et un tressaillement pénible trahirent l’agitation. « De pareilles scènes doivent étre peu agréables pour des dames, aihsi ayez la bonté de donner vos ordres pour qu’on se mette en marche le plus tôt possible. Le capitaine Manuel veillera sur les prisonniers, que-nous garderons pour répondre d’un nombre égal de nos compatriotes.
— Et nos concitoyennes, dit Barnstable, les oublierons-nous pour ne considérer que l'intérêt égoïste de notre propre sûreté ?
— Nous n’avons le droit d’intervenir dans ce qui les concerne qu’autant qu’elles-mêmes en témoigneraient le désir.
— De par le ciel, monsieur Griffith !
voilà qui sent le collége. I] peut y avoir quelque chose dans vos bouquins pour justifier une pareille conduite; mais, laissez-moi vous le dire avec franchise, elle est loin d’être inspirée par les sentiments qu’on devrait s’attendre à rencontrer chez un marin amoureux.
— Est-il indigne d’un marin, d’un homme bien né, de permettre à la femme qu’il appelle sa maîtresse de léêtre autrement que de nom ?
—C'est bien, Griffith. Je vous plains de tout mon cœur. Je préférerais avoir eu moi-même une lutte à soutenir pour conquérir le bonheur que je vais maintenant obtenir avec tant de facilité, et ne pas vous voir aussi cruellement désappointé; mais vous ne pouvez me blâmer, mon bon ami, de ce que je profite des faveurs de la fortune. Miss Plowden, permettez que je prenne votre jolie main. Colonel Howard, veuillez recevoir mes remerciments pour les soins que vous avez pris jusqu'ici d’un dépôt aussi précieux. C’est avec franchise que je parle, croyez-le bien, lorsque je dis qu’après moi vous êtes la personne de la terre à laquelle je la confierais de préférence. »
Le colonel se tourna de son côté, et, le saluant avec une politesse pleine de gravité, lui répondit :
« Monsieur, vous payez mes légers services de trop de reconnaissance. Si miss Catherine Plowden n’est pas devenue, sous ma tutelle, tout ce que son excellent père, le capitaine John Plowden de la marine royale, aurait désiré qu’elle fût, sans le moindre doute la faute en est à mon inhabileté, et non à aucun défaut de la jeune personne elle-même. Je ne dirai point : Prenezla, monsieur, car elle est déja en votre pouvoir , et le mien ne peut aller jusqu’à rompre cet arrangement. Je ne puis donc que souhaiter qu’elle se montre à votre égard femme aussi soumise qu'elle l’a été jusqu'ici envers son tuteur et son roi. »
Catherine avait donné passivement sa main à Barnstable , et ne lui avait opposé aucune résistance lorsqu'il la conduisit de la place où elle se trouvait jusqu’au milieu du cercle. Mais en ce moment elle se dégagea de son bras.
Rejetant de côté les boucles noires dont le désordre avait jusque-là presque voilé ses traits, elle montra des yeux où brillaient la fierté et la résolution; puis, à mesure qu’elle parla , son émotion se trahit par une pâleur croissante.
« Messieurs, l’un de vous peut être aussi disposé à me recevoir que lautre l’est à me rejeter; mais la fille de John Plowden n'’a-t-elle pas aussi une voix à donner lorsqu'il s’agit de disposer de sa personne ? Si son tuteur est fatigué de sa présence, elle peut encore trouver plus d'un asile, sans qu’il soit nécessaire d'imposer à qui que ce soit le pénible châtiment de la recevoir sur un vaisseau où la place est déja bien occupee. »
Elle se détourna pour aller rejoindre sa cousine, avec cet air de courroux bien naturel dans une jeune personne qui se voit l’objet de négociations matrimoniales à propos desquelles ses propres sentiments n’ont pas été consultés.
Barnstable ne connaissait pas grand’- ‘chose aux mystères d’un cœur de femme. Il ne savait pas non plus combien l’assentiment de Cécile était nécessaire à sa maîtresse, pour que, malgré de précédentes déclarations, elle osât basarder en sa faveur une démarche ouverte et décisive; aussi resta-t-il stupéfait de sa nouvelle résolution. Il ne concevait point comment une femme qui avait déja fait tant de choses pour lui en secret, qui si souvent déja avait fait l’aveu de sa faiblesse, pût hésiter à la proclamer de nouveau dans une crise pareille, lors même que l’univers entier eût eu les regards fixés sur elle. Il se tourna tour à tour vers tous ceux qui faisaient partie de la réunion : partout il reconnut l’expression d’une réserve délicate , excepté toutefois chez le tuteur de Catherine et chez Borroughcliffe.
Le colonel avait jeté un coup d’œil .de contentement sur celle qu’il considérait dès lors comme une pupille repentante. Quant à la physionomie du capitaine , elle peignait une espèce de surprise ironique, où se mélait l’expression du dépit amer et cruel qu’il avait manifesté depuis le moment où son stratagème s'était trouvé inopinément déjoué.
« Peut-être, monsieur, » dit Barnstable
s'adressant à ce dernier avec fierté,
« peut-être trouvez-vous dans la personne de cette jeune dame quelque chose de plaisant, que votre hilarité se manifeste d’une manière si peu opportune. En Amérique nous ne permettons pas que nos feinmes soient ainsi traitées.
— En Angleterre nous ne querellons jamais devant les nôtres, » répliqua l'officier en renvoyant au marin son coup d'œil provocateur. « Je pensais aux révolutions qu’un seul moment suffit à effectuer; mes réflexions n’allaient pas plus loin, je vous assure. Il n’y a pas une heure que je me croyais l’homme le plus heureux, que je me croyais certain, d’avoir, graces à des plans bien combinés, déjoué vos propres projets de surprise ; et maintenant je suis le plus
FENIMORE COOPER
misérable de tous les misérables qui portent une seule épaulette sans l'espoir d'en gagner jamais une seconde.
— Et en quoi ce changement soudain s’applique-t-il à moi? » dit Catherine avec toute sa vivacité.
« Miss Plowden , » répliqua l'Anglais avec un air d’humilité affectée, « je n’en accuserai point votre persévérance à seconder les projets de l’ennemi, ni Fa sympathie que vous avez montrée pour ses succès, ni votre sang-froid admirable durant le souper ; mais je commence à m'apercevoir que le temps est venu de prendre mon congé de réforme. Je ne suis plus en état de servir mon roi,et je devrais me mettre au service de Dieu, comme tant d’autres qui ne sont plus bons à rien: car mon ouie a perdu son ancienne finesse, où bien il faut que les murs d’un jardin aient un pouvoir magique pour dénaturer les sons. »
Catherine n’attendit pas la fin de cette phrase pour se retirer dans un coin éloigné de la chambre où elle alla cacher la rougeur brûlante dont son visage était couvert. La manière dont les plans de Barnstable étaient parvenus à la connaissance de l’ennemi ne fut plus un mystère pour elle. En même temps sa conscience lui reprocha d’avoir fait inutilement des frais de coquetterie, car elle se souvint parfaitement qu’une bonne moitié de la conversation entre elle et son amant, derrière le mur auquel Borroughcliffe faisait allusion, avait roulé sur des sujets tout à fait étrangers aux ruses de guerre. Mais les sentiments de Barnstable n'étaient point d’une nature aussi délicate que ceux de la jeune fille. Préoccupé d’ailleurs des moyens de parvenir à son but, il ne comprit pas tout de suite l’allusion indirecte qu'avait hasardée le soldat; mais, se tournant avec brusquerie du côté de Griflith :
— Ilest de mon devoir, monsieur, »
lui fit-il: observer, « de vous rappeler que nos instructions nous enjoignent de nous emparer de tous les ennemis de l’Améri-
LE PILOTE
que partout où nous les rencontrerons ; etles États, vous le savez, n’ont pas hésité, dans beaucoup de cas, à faire des femmes prisonnières.
— Bravo ! cria Borroughcliffe. Si ces dames ne veulent pas vous suivre comme maîtresses, emmenez-les comme prisonnières.
— Il est heureux que vous soyez vousmême prisonnier , sans cela vous auriez à me répondre d’un pareil propos, »
lui cria Barnstable irrité. « C’est sur vous, monsieur Griffith, que pèse toute la responsabilité, et vous ne devriez pas oublier une pareille recommandation.
— Allez à
votre service, monsieur
Barnstable, » dit Griffith sortant encore,
de son état de réverie. «Vous avez des ordres : veillez à ce qu’ils soient exécutés.
— J'ai reçu aussi des ordres de notre chef à tous deux, le capitaine Munson, monsieur Griffith; et je puis vous assurer qu’en me donnant mes instructions pour /’Ariel… pauvre schooner! il n’y en à pas deux planches qui tiennent ensemble à présent !... oui, mes instructions étaient expresses et positives à cet égard.
— Mes ordres doivent être écoutés avant tout.
— Mais pourrai-je me: justifier d’avoir obéi à des ordres verbaux d’un officier inférieur, quand ils sont en opposition directe avec mes instructions écrites ? v
Jusqu’alors Griffith n'avait manifesté dans ses manières qu’une froide détermination; mais alors le sang se porta vivement à ses joues et à son front, et son œil brilla d’un feu plus vif, quand il répondit avec autorité :
.. « Comment! monsieur, vous hésitez à m’obéir !
— De par le ciel, monsieur, je résisterais aux ordres du congrès lui-même s’il venait à m’enjoindre d’oublier mes devoirs envers... envers. s
—Envers vous-nême, monsieur Barnstable, vous pouvez le dire; mais en voilà assez. Allez où vous appelle votre service.
— Mon service m'appelle ici, monsieur Griffith! |
— J'agirai donc, à moins que je ne consente à me Jaisser braver par mes propres officiers. Monsieur Merry, priez le capitaine Manuel d’envoyer un sergent et deux de ses soldats.
— Dites-lui de venir lui-même, » cria Barnstable que son désappointement avait exaspéré jusqu’à la fureur; « ce n'est pas sa troupe, füt-elle complète, qui parviendra à me désarmer. Qu’elle vienne; oh! qu’elle vienne. Ici, les Ariels, à moi! ralliez-vous autour de votre capitaine.
— Le premier d’entre eux qui se hasardera à franchir cette porte sans ma permission périra! » cria Griffith menaçant deson sabre nu les matelots que l'appel de leur ancien commandant avait fait avancer quelque peu. « Donnez -moi votre sabre, monsieur Barnstable ; épargnezvous le déshonneur de vous le voir enlever de force par un simple soldat.
— Je voudrais bien voir le drôle qui essaierait de le faire , » cria Barnstable en brandissant son sabre avec rage.
Griflith avait étendu le bras dans l’ardeur qu'il avait mise lui-même ou geste devant lequel les matelots s'étaient arrêtés. Les deux lames se touchèrent, puis se croisèrent : le choc de l'acier produisit sur nos officiers l'effet que le clairon produit sur un cheval de bataille.
Il y eut plusieurs coups échangés entre eux, des coups rapides, soudains, furieux.
« Barnstable ! Barnstable! » s’écria Catherine se jetant dans ses bras; « je vous suivrai au bout de la terre.»
Cécile ne parla point; mais quand Griflith se fut calmé , il Papercut agenouillée devant lui, ses traits charmants couverts d’une mortelle pâleur,etses yeux tournés vers lui en humbles suppliants.
Le cri de miss Plowden avait séparé les combattants avant que leur sang eût coulé; cependant, malgré d'intervention de leurs maîtresses , les deux jeunes gens se lançaient mutuellement des resards de ressentiment et de défi.
Le colonel Howard aussi s'était avancé; il releva sa nièce.
« Ce n’est point là une posture convenable pour l’enfant de Harry Howard, »
lui dit-il en la relevant; « elle ne doit se mettre à genoux qu’en présence de son roi et devant son trône. Vois, chère Cécile, quelles sont les conséquences naturelles de cette coupable rébellion !
elle fomente le désordre jusque dans les
rangs des rebelles eux-mêmes. Ces détestables principes de nivellement qu’elle propage détruisent parmi eux toute espèce de hiérarchie : ces jeunes fous ne savent seulement pas à qui leur obéissance est due.
— C'est à moi qu’elle est due , » dit le pilote, qui dans ce moment s’avança au milieu du groupe agité; «il est temps que je l’exige. Monsieur Griffith, remettez votre sabre dans le fourreau.
Quant à vous, monsieur, qui avez bravé Pautorité de votre officier supérieur, et oublié les obligations que vous impose votre serment , soumettez-vous , et exécutez les ordres qu’on vous a donnés. »
A ces paroles prononcées avec calme, Griffith tressaillit, comme frappé d’une soudaine réminiscence; et, s’inclinant avec respect, il obéit ; mais Barnstable,
qui, d’un bras étreignait la taille de sa Catherine, de l’autre continuait à brandir son arme , et riait dédaigneusement de l'autorité qu’assumait l'étranger d’une manière si extraordinaire.
« Quel est donc celui, cria-t-il, qui,
nse me donner un pareil ordre à moi ? »
Les yeux du pilote s’animèrent d’un feu terrible; son visage brilla et son corps frémit, comme s'ils eussent reçu une secousse électrique. Mais par un effort puissant et instantané, il réprima ces signes extérieurs de son émotion et reprit sur un ton grave et ferme : « Un homme qui a le droit d’ordonner, et qui veut être obéi. »
Cette assertion singulière contribua, autant que accent dont elle était faite, à frapper Barnstable d’étonnement. La pointe de son sabre s’abaissa de manière à laisser croire qu’il se soumettait. Un
FENIMORE COOPER
instant , le pilote fixa sur lui son regard perçant ; puis, se tournant vers le reste de son auditoire, il continua d’une voix plus radoucie :
« Il est vrai que nous ne sommes pas venus ici en maraudeurs, et que notre désir est de ne pas déployer une inutile sévérité contre les personnes que leur âge ou leur sexe nous livre sans défense ; mais cet officier de la couronne et cet. Américain égaré sont à juste titre nos prisonniers , et, comme tels, ils doivent être. conduits à bord du vaisseau.
— Mais -que devient l’objet principal de notre expédition? demanda Griffith.
— Il est manqué, répliqua vivement le pilote; il a été sacrifié à des sentiments privés; il a échoué, comme tant d’autres, monsieur, et doit être à tou.
jours oublié; mais il ne faut pas négliger les intérêts de la république, monsieur Griffith. Quoique nous ne devions pas exposer follement la vie de ces braves gens pour conquérir un sourire amourreux de quelque jeune beauté, il ne nous est pas non plus permis d’abandonner les avantages que nous a valus leur assistance uniquement dans le but d’en obtenir un second. Le colonel Howard peut figurer fort utilement dans un marché avec les mignons de la couronne, et payer la liberté de quelque digne patriote aujourd’hui captif. Allons, mon- * sieur, faites-nous grace de cet air hautain, et cherchez un autre but que moi à vos regards de fierté. Vous irez à la frégate, monsieur, et lon va vous y conduire immédiatement.
— Alors, » dit timidement Cécile qui s’approcha de la place où se tenait son oncle, témoin dédaigneux des dissensions survenues entre les vainqueurs ; « alors j'irai avec lui : il ne sera pas dit qu’ilrestera seul au milieu de sesennemis.
— Il serait plus franc, » dit le colonel avec froideur, « plus digne de la fille de :
mon frère, d’attribuer cet empressement au motif véritable qui l’inspire. »
Sans s'occuper du regard de profond chagrin avec lequel Cécile vit rejeter d’une manière aussi mortifiante ses ten-
LE PILOTE
dres attentions, le vieillard se dirigea du côté de Borroughcliffe qui mordait de dépit le pommeau de son épée, en réfléchissant à la chute de toutes ses brillantes espérances. Après avoir pris place à côté de lui, le colonel reprit la parole avec le ton d’une soumission pleine de dignité.
« Allons, messieurs, agissez à votre bon plaisir; vous êtes les vainqueurs, et nous devons obéir. Un brave sait aussi bien céder de bonne grace quand la fortune l’a trahi, que se défendre avec courage quand il n’est pas surpris comme nous à l’improviste; mais si quelque occasion s’en offre jamais. Faites comme vous l’entendrez, messieurs ; deux agneaux ne se montreraient pas plus doux que nous le serons , le capitaine . Borroughcliffe et moi. »
Au sourire de résignation affectée mais amère que le colonel jeta sur son voisin, celui-ci répondit en essayant de montrer une gaieté dont l’expression grimaçante trahissait assez le désordre de ses facultés. Cependant l’un et l’autre parvinrent à sauver les apparences, et contemplèrent, sans en paraître trop visiblement affectés , les préparatifs de départ que faisaient les Américains.
Le colonel persista à rejeter avec froideur les avances de sa nièce. Celle-ci, renonçant donc pour l'instant à l’espoir de lui faire sentir combien il était injuste , se soumit, et ne songea plus qu’à donner les ordres nécessaires pour réaliser le projet qu’elle venait d'annoncer.
Naturellement sa cousine montra de la -promptitude et de la bonne volonté à l’assister dans cette occupation. Une circonstance surtout n’y contribua pas pour peu de chose : c’est que, depuis long-temps et à l’insu de miss Howard, Catherine , dans l’anticipation d’un pareil événement, avait fait en secret tous les préparatifs nécessaires pour le cas où il faudrait quitter l’abbaye à la hâte.
Son amant se joignit à elle dans la recherche qu’elle commença afin d’indiquer où se trouvaient les objets tout prêts à être emportés. En voyant que le
46° livraison.
° 209 plan du pilote tendait au même but que le sien, Barnstable avait jugé sage d’oublier ses motifs de querelle contre ce mystérieux personnage.
Le voilà donc, et Merry avec lui, à suivre les pas de la jeune fille qui les guidait, heureuse et légère, à travers les sombres corridors et les escaliers tortueux du vastebâtiment. Barnstable exaltait successivement , dans ses joyeuses exclamations, l'esprit, la beauté, toutes les perfections de sa bien-aimée, et Merry approuvait ces saillies de la voix et du rire qui convenaient merveilleusement à sa disposition d'esprit. On peut en effet se figurer sans peine ce qu’un enfant de cet âge plein d’ardeur devait éprouver au milieu de circonstances pareilles.
Il fut heureux pour Cécile que sa cousine eût eu tant de prévoyance }car toute son attention se reportait sur les objets utiles à son oncle, plutôt que sur ceux dont elle-même pouvait avoir besoin.
Suivie d'Alice Dunscombe, la jeune maftresse de Sainte-Ruth parcourait les appartements de l’abbaye. Elle écoutait, silencieuse, les douces, les religieuses consolations que lui prodiguait son amie. Quelquefois, ne pouvant réprimer les accès du chagrin que lui avait causé l'injustice de son oncle, elle laissait échapper quelques signes de son émotion mal contenue; mais bientôt elle reprenait cette voix calme qui lui était naturelle, et donnait aux femmes de service ses ordres avec la même tranquillité que s’il se fût agi d’un voyage ordinaire. ‘
Pendant tout ce temps le groupe resté dans la salle à manger n’avait point changé de position. Le pilote, comme s’il eùt été satisfait de ce qu’il avait déja obtenu , s’était replacé auprès de la muraille dans son attitude presque insoucieuse; ses regards seuls attestaient, par une surveillance continue, qu'il était l’esprit supérieur auquel la direction de Fensemble appartenait de droit. Une heure se passa de la sorte. Enfin Cécile et Catherine reparurent, l’une après l’autre, habillées d’une manière conve-
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nable pour se mettre en route. Déja leur bagage avait été confié aux soins d'un oflicier subalterne et de quelques hommes. Griffith donna l’ordre du départ, selon l’usage du service, et le sifflet perçant du contré-maître retentit de nouveau sous les voûtes et dans les galeries de l’abbave.
« En marche! » cria ensuite une voix -dure et enrouée. « En marche, les chiens de mer!»
A cette invitation extraordinaire suc- :céda au dehors le roulement du tambour, qu 'accompagnaient les sons aigus du fifre ; puis toute la troupe se mit en -mouvement dans l’ordre prescrit par le Capitaine qui, pour cette fois, ramplissait les fonctions de chef de létat-major général.
Le pilote avait conduit son entreprise avec infiniment de mystere et d’habileté.
Tout individu qui aurait pu donner l’alar-
me, homme ou femme, domestique ou.
soldat, avait subi le sort de l’abbaye et de.ses maitres : on s’en était assuré.
Laisser ensuite quelqu'un sur les derrières de la troupe, c'était l’exposer à étre surprise par l'ennemi, auquel la nouvelle de l'expédition aurait pu étre bientôt donnée. Aussi Griffith ordonna-t-il que toute personne trouvée dans les bâtiments fût conduite jusqu’à la côte, et strictement surveillée tant qu’il resterait uue barque près du rivage. Il était du reste averti que le cutter était dans le voisinage, les attendant pour leur rembarquement.
Dans la précipitation du départ, on
avait laissé plusieurs lumières brûler dans lintérieur de l’abbaye. Il en résultait un contraste entre la clarté dont elle était comme illuminée et l’obscurite profonde du dehors. Les dames surtout en furent frappées en franchissant l’espace qui séparait l'édifice des murs de son enceinte extérieure. Par un de ces pressentinents qu'on ne peut nm comprendre ni définir, Cécile s'arrêta sur le seuil de la grande porte ouverte sur l'enclos, et jeta ses regards sur l'abbaye qu’elle pensait voir pour la der-
nière fois. Les contours noirs et anguleux de l'édifice se dessinaient avec netteté sur l’horizon du côté du nord, tandis que les fenêtres et les portes toutes larges ouvertes permettaient de remarquer dans quel état de solitude on le délaissait. Vingt flambeaux répandaient leur inutile lueur dans des appartements déserts, comme en dérision pour ce total abandon. Cécile se retourna en tressaillant à ce spectacle douloureux, puis se rapprocha de son oncle indigné, avec le sentiment intime que sa présence deviendrait bientôt plus nécessaire que jamais au bonheur de celui-ci.
Le sourd murmure des voix, les sons du fifre qui s'y mélaient de temps en temps, les commandements répétés sur la ligne par les divers officiers, tous les incidents de la scène qui l’entourait, la rappelèrent bientôt de ces visions fantastiques à la contemplation de la réalité. Elle suivit sans plus tarder la marche précipitée des marins qui se dirigeaient vers le rivage.
+ LR Le