CHAPITRE XXVIIL
Au loin jetant les yeux, du sein des escadrons I voit, sur la hauteur, surgir de gais pennons Qu'’entoure une forêt de piques scintillantes. W. Scorr. Marmion.
Les sons aigus de la cloche qui annonçait le souper retentissaient déja dans la sombre galerie, lorsque miss Plowden y entra; elle pressa le pas afin de rejoindre les autres dames , et de ne point exciter de soupçons par son absence.
Alice Dunscombe se dirigeait déja vers la salleà manger lorsque Catherine mit le pied sur la porte du salon. Miss Howard s’y trouvait seule.
« Vous avez eu le courage de vous
FENIMORE COOPER
aventurer ainsi, Catherine? s’écria son amie.
— Oui, j'ai eu ce courage ,» répondit miss Plowden en se jetant sur un fauteuil pour se remettre de son agitation; « Oui, j’ai vu Barnstable. Bientôt il sera maître de l’abbaye , et vous le verrez aussi. » -
D'abord, en revoyant sa cousine, Cécile avait rougi ; mais, en ce moment, le sang abandonna ses joues qui devinrent aussi blanches, aussi pâles que son front d’albâtre poli.
« Et nous aurons une nuit de sang?
observa-t-elle.
— Nous aurons une nuit de liberté, miss Howard : liberté pour vous et pour moi; liberté pour Merry, pour Griffith et pour leurs compagnons.
— Est-ce que deux jeunes femmes ont besoin d’une liberté plus grande que celle dont nous jouissons , Catherine?
Pensez-vousqueje puisse me taire, quand mon oncle est trahi sous mes yeux; quand sa vie peut-être est en danger ?
— Votre personne et votre vie ne seront pas mieux respectées, Cécile Howard , que celle de votre oncle. Si vous désirez condammer Griffith à la prison et peut-être à l’échafaud ; si vous voulez trahir Barnstable, ainsi que vous en faites la menace, l’occasion n’en manquera point durant le souper. En attendant j'y vais la première, puisque la maîtresse de la maison oublie quels sont ses devoirs. »
Catherine se leva : d’un pas ferme et le regard assuré, elle s’achemina le long de la galerie vers la pièce où leur arrivée était attendue par le reste de la société ; Cécile la suivit en silence, et bientôt chacun avait repris ‘sa place habituelle autour de la table.
Les premières minutes furerit données à ces attentions polies que les hommes ont ordinairement pour les dames. Catherine eut le temps de recouvrer assez de présence d’esprit pour être en état d’examiner tranquillement les manières et les physionomies de son tuteur et de Borroughcliffe :c’est une tâchequ’elles’é-
LE PILOTE
ait promis de remplir jusqu'au moment
convenu pour l’arrivée de Barnstable.
Le colonel avait repris assez d’'empire sur lui-même, pour. ne plus laisser apercevoir sa préoccupation intérieure. À certains moments Catherine .crut reconnaître sur ses traits les apparences de la plus entière confiance en sa sécurité, mais il s’y joignait cette expression de sévérité et de résolution qu’elle avait appris à redouter comme le sûr indice de l’indignation juste d’une ame honorable. D'un autre côté, Borroughcliffe était froid, poli; il faisait honneur aux mets placés devant lui avec autant d’appétit que d'ordinaire, quoique, par une exception alarmante , il ne fétât point le roi des vins aussi fréquemment qu'il le faisait toujours en pareille circonstance. :
Le repas s’acheva de cette maniere sans aucun incident remarquable. La nappe fut enlevée, quoique les dames parussent disposées à prolonger leur présence au-delà du terme habituellement prescrit. Alors le colonel Howard, remplissant le verre d'Alice et le sien, passa le flacon au capitaine; puis, avec une sorte d’effort , il chercha à réveiller la gaieté un peu assoupie de ses convives.
« Allons, Borroughcliffe, les lèvres vermeilles de vos voisines s’embelliraient encore si elles étaient humectées par ce riche nectar; mais il ne faut pas oublier de l’assaisonner de quelque sentiment loyal. Miss Alice est toujours prête à exprimer la fidélité qu'elle a vouée à son souverain. C’est en son nom que je propose la santé de Sa Majesté. Défaite et mort à tous les traitres | |
— Si les prières d’une humble sujette, d’une personne dont le sexe n'est que pour peu de chose dans les affaires de ce monde et n’a guère de droit à s’occuper des subtilités de la politique, si ses prières peuvent être utiles à un prince aussi grand, aussi puissant que celui qui est sur le trône, alors il ne connaftra jamais le malheur, » répliqua miss
Dunscombe avec douceur; « mais je ne puis désirer la mort de personne, pas même de mes ennemis, si j'en ai, et encore moins la mort d'hommes qui
.Sont les enfants de la même famiile d'où
je sors.
. — Enfants de la même famille! » ré péta le colonel lentement, et avec un accent d’amertume qui ne manqua point d’exciter péniblement l'intérêt de Catherine ; «enfants de la même famille! oui, comme Absalon était l'enfant de David, ou comme Judas appartenait à la famille des douze apôtres. Mais soit, que personne ne réponde à mon toast. Le maudit esprit de rébellion a fait invasion jusque dans ma demeure, et je ne sais plus où chercher autour de moi quelqu'un qui soit resté libre de sa maligne influence.
— Moi, je puis l'avoir subie comme d'autres, reprit Alice, mais elle ne m’a point corrompue, si toutefois la pureté Sous cerapport consiste dans la loyauté.
— Quel bruit est-ce là ? » interrompit le colonel en tressaillant tout à conp; «ne serait-ce point quelque tentative d’effraction, Borroughcliffe ?
— C’est peut-être un de mes drôles qui à fait la culbute en voulant passer de la table sur son lit; car vous savez que je les régaie ce soir en l'honneur de nos succès, » répondit Borrôughcliffe avec un ton d’indifférence admirable ; «ou bien encore c’est l'esprit même dont vous venez de parler avec tant de liberté, mon cher hôte. II aura pris ombrage de vos observations , et quitté les murs hospitaliers de Sainte-Ruth pour regagner le grand air; mais il n’a sans doute pas cru nécessaire de prendre garde à la position des portes, et dans ce cas vous aurez demain à faire rétablir une douzaine de toises de bonnes murailles. »
Le colonel, qui s’était levé, promenait d’inquiets regärds de la porte à Borroughcliffe; évidemment il était peu disposé à prendre part aux plaisanteries de celui-ci. |
« C’est un bruit extraordinaire, capi-
taine, qui se fait entendre dans l’enclos, si ce n’est dans l’abbaye même , » dit-il en s’avançant d’un air martial au milieu de l’appartement; «et comme maître de cette maison, je veux savoir quels sont ceux qui se permettent ainsi de troubler Ja tranquillité de mon domaine.
Si ce sont des amis, ils seront les bienvenus, quoique leur visite n’ait pas été attendue: si ce sont des ennemis , eh bien! ils trouveront aussi la réception qu’il convient à un vieux soldat de leur faire.
— Non! non!» cria Cécile, mise tout à fait hors de ses gardes par les manières et le langage du vétéran dans les bras duquel elle se précipita; «ne sortez pas, mon oncle; n’allez pas vous exposer à cette épouvantable mêlée. Mon cher oncle, mon bon oncle, vous êtes vieux; vous avez déja fait plus que n’exigeait votre devoir; pourquoi rechercher encore le danger ?
— La pauvre enfant est devenue folle de terreur, Borroughcliffe , » dit le colonel en jetant un regard d’affection sur sa nièce; « il faudra que vous me don-
.hiez, à moi vieillard qui ne suis plus bon à rien , quatre hommes et un caporal pour veiller sur mon bonnet de nuit, sans quoi cette jeune fille ne pourra dormir jusqu’à ce que le soleil éclaire de nouveau l’abbaye... Mais vous ne vous remuez pas, monsieur ?
— Pourquoi m'en irais-je ? miss Plowden daigne encore me tenir compagnie, et il n’est pas dans la nature d’un officier du ..me d'abandonner à la fois ses étendards et sa bouteille; car, voyezvous, colonel, les sourires d’une dame règlent dans un salon la conduite du soldat aussi bien que son drapeau peut le faire sur le champ de bataille.
— Je ne suis point effrayée, capitaine Borroughcliffe, dit Catherine, parce que je n’ai pas habité l’abbaye de Sainte-Ruth depuis plusieurs mois sans avoir appris à reconnaître tous les airs que le vent peut siffler en se jouant à travers ses toits et ses cheminées. Le bruit qui a fait lever le colonel Howard, et qui si a mal à propos
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alarmé ma cousine Cécile, c’est tout simplement la harpe éolienne de ce vieux château , qui résonne en double basse. »
Tandis que Catherine parlait, sa figure ne trahit aucune émotion , et Borroughcliffe , qui ne cessait de l’observer, laissa percer dans ses regards une véritable admiration. La jeune fille en rougit, mais ne manqua point de remarquer dans la réponse du capitaine quelque chose d’équivoque, soit par l’emphase de son ton, soit par l’expression de sa.
physionomie.
« J'ai fait ma profession d’allégeance, et j'y serai fidèle; aussi long-temps que miss Plowden daignera nous accorder . sa compagnie , elle me trouvera toujours au nombre de ses serviteurs les plus dévoués et les plus persévérants. Vienne après cela qui voudra où bien arrive que pourra!
— Vous me forcez à me retirer, » répondit Catherine en se levant, « quelles qu’aient pu étre du reste mes bonnes intentions à cet égard; car même la vanité d’une femme doit rougir devant une adoration aussi profonde-que celle qui retient le capitaine Borroughcliffe à la table du souper. Maintenant que vos craintes sont dissipées , chère cousine, veuillez nous montrer le chemin; miss Alice et moi nous vous attendons.
— Vous n’allez sans doute pas au jardin, miss Plowden? dit le capitaine; la porte dont vous tournez la clef donne sur le vestibule. Voici celle qui conduit à vos appartements. »
La jeune fille sourit légèrement comme pour plaisanter de sa distraction; puis, s’inclinant en signe de remerciment, et se retournant vers la porte indiquée :
« La folie de la crainte, observa-t-elle, s’est emparée aussi, à ce que je crois, de personnes qui ont été plus : habiles que miss Howard à la déguiser.
— Est-ce la crainte du danger actuel ou la crainte du danger qui se prépare ?
dit le capitaine: mais comme vous avez généreusement stipulé en faveur de notre vénérable hôte que voici et en faveur également d’une personne que je ne
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nommerai point, parce qu'elle n’a pas mérité un pareil honneur, votre sûreté, croyez-moi , sera pour moi l’objet d’une attention, d’un devoir tout spécial durant nos moments de danger.
— 1! y a donc du danger ? s’écria Cécile; vos regards l’annoncent, capitaine Borroughcliffe, et le changement qui s'opère sur les traits de ma cousine dit assez que mes craintes sont fondées. »
Le capitaine s'était levé aussi; mettant de côté ce ton de badinage qu'il affectionnait d'ordinaire, il s’avança vers le milieu de la chambre de l'air d’un homme qui comprend que le moment est venu d’agir et de parler sérieusement.
« Un soldat est toujours en danger, miss Howard, répondit-il, quand les ennemis de son roi se trouvent dans son voisinage : c’est le cas en ce moment :
miss Plowden peut l’attester si elle le veut bien. Mais vous êtes les alliées des deux partis. Retirez-vous donc dans vos appartements , et attendez-y le résultat de la lutte qui se prépare.
— Vous parlez de dangers, dit miss Dunscombe; savez-vous quelque chose qui justifie vos craintes ?
— Je sais tout, répliqua Borroughcliffe froidement.
— Tout! s’écria Catherine.
— Tout! » répéta Alice avec un accent d'horreur. « Alors, si vous savez tout, vous devez connaître son courage désespéré, la force de son bras; vous devez savoir qu’il est terrible pour ceux qui s’opposent à ses desseins. Cédez-lui sans résistance, et il ne vous fera point de mal:
croyez, croyez celle qui connaît parfaitement son caractère : pour des femmes sans défense, c’est un agneau plein de douceur ; mais en présence de ses enpemis , il ne le cède pas au lion pour le courage et l’audace.
— Comme nous ne sommes pas du genre féminin , » répliqua Borroughcliffe, dont la physionomie exprima
elque mécontentement, « nous af-
onterons la fureur du roi des animaux.
Sa griffe en ce moment doit se poser sur le loquet de. la porte extérieure , et,
si l’on a obéi à mes ordres, il entrera dans l'abbaye plus facilement encore que le loup n'est entré jadis chez la respectable aïeule du petit Chaperon-Rouge.
— Arrêtez un instant, » s’écria Ca-
therine, que son anxiété empéchait en
quelque sorte de respirer ; « vous êtes le maître de mon secret, capitaine Borroughcliffe, et il peut en résulter une grande effusion de sang. Je puis la prévenir, je puis encore sauver la vie à bien des victimes. Garantissez-moi sur votre honneur que les hommes venus ici cétte nuit, comme ennemis, pourront se retirer en paix , et je vous répondrai à mon tour sur ma tête que l’abbaye restera inattaquée.
— Oh !'ajouta Cécile, écoutez-la, ne répandez pas le sang humain. »
Un grand tumulte interrompit toute conversation. On entendit des pas lourds retentir dans la pièce voisine, comme si plusieurs hommes y pénétraient successivement. Borroughcliffe, avec beaucoup de sang-froid, se retira vers l’extrémité opposée de la vaste salle, et prit sur une table son sabre qu’il degaîna aussitôt. Au même instant la porte fut ouverte avec force, et Barnstable entra seul, mais bien armé.
« Vous êtes mes prisonniers, messieurs , » dit le marin en s’avançant.
« La résistance est inutile, croyez-moi; vous obtiendrez tous les égards que vous pouvez désirer. Ah! miss Plowden !
mon avis était que vous ne deviez pas être présente à cette scène.
— Barnstable, nous sommes trahis, »
lui cria Catherine dans son agitation; « mais il n’est pas encore trop tard; il n’y a pas eu de sang répandu , et vous pouvez vous retirer avec honneur sans attendre cette cruelle alternative. Partez donc, ne restez pas un moment de plus ; car, si les soldats du’ capitaine arrivent au secours de leur chef, l’abbaye deviendra le théâtre d’une scène affreuse.
— C’est vous qui devriez vous retirer, Catherine, » dit son amant avec impatience ; « allez-vous-en : ce n’est pas ici
198 | la place qui vous convient: Quant à vous, capitaine Borroughcliffe, si tel est votre ñhom, vous devez voir que la résistance serait vaine. J’ai dix bonnes piques dans Ja chambre à côté , et vingt mains meil-
lèures encore pour les manier ; ce serait
folie de vouloir tenir tête devant un pateil enjeu.
— Faites-moi voir vos hommes, dit
l'Anglais , que je puisse prendre conseil de mon honneur.
__— Votre honneur sera satisfait, mon brave militaire, car vous méritez cette épithète, quoique votre uniforme mé soit en aversion, et que vous défendiez une cause détestable. En avant y mes garçons! mais ne jouez des mains que sur mon ordre. »
À ces mots, la troupe de marins que Barnstable commandait se précipita dans ‘appartement avec vacarme; mais, honobstant leur aspect belliqugux et menaçant, nonobstant le caractère sauvage de leur costume et de leur armement, ils ne portèrent aucun coup et ne commirent aucun acte d’hostilité. Les dames reculèrent, pâles et tremblantes, lorsque cette bande terrible eut pris possession de la chambre ; et Borroughcliffe Jui-même s’appuya sur une porte qui pouvait jusqu’à un certain point couvrir sa retraite.
La confusion qui résulta de ce rouvement subit n’était pas encore apaisée quand un nouveau bruit, provéhant d’une partie éloignée du bâtiment , se fit entendre dans la galerie, le long de laquelle il semblait rapidement s’approcher. Tout à coup une des nombreuses portes de lappartement s'ouvrit avec violence, et deux soldats anglais entrèrent , pressés de près par quatre marins , que suivaient Griflith, Manuel et Merry, munis des armes qui s'étaient offertes à eux lors de leur libération imprévue. Il y eut de la part des matelots qui occupaient déja là chambre un mouvement qui menaça un instant la vie des fugitifs; mais Barnstable rabâttit leurs piques avec son sabre, et leur ordonna sévèrement de reculer. La
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surprise produisit sur les combattants les mêmes résultats pacifiques. Tandis:
que les soldats cherchaient un refuge derrière leur officier , les Américains rejoignaient la troupe de leurs camafades. Bientôt le calme qui avait été si soudainement et si bruyamment interrompu régna de nouveau dans la salle.
«Vous voyez, monsieur, » dit Barn- Stable , après avoir donné à Griffith et a Manuel de cordiales poignées de mains:
« VOUS voyez que mon plan a réussi dans toutes ses ‘parties. Un détachement de mes hommes veille sur la caserne où dorment vos soldats: Nos prisonniers ont été délivrés par un autre détachement qui a surpris vos sentinelles , et imoi, à la tête d’un troisième , j’occupe le centre de l’abbaye, et suis, selon toute apparence, maître de vos personnes. Veuillez donc, par considération pour ce qu’exige l'humanité, et pour ce qui est dù aux danies , renoncer à combattre. Je ne vous imposerai pas des conditions bien dures ni une captivité bien longue. »
L'officier anglais avait, durant toute cette scène, conservé un air de tranquillité qui, s’il y avait eu possibilité de se livrer à un examen plus détaillé de sa personne, edt pu exciter l’inquiétude des assaillants; mais, en ce moment, sa physionomie se rembrunit quelque peu , et à de fréquentes reprises il tourna la tête, comme pour écouter si d’autres bruits ne viendraient pas rompre encore une fois le repos de l’abbaye. Toutefois il répondit à l’appel du marin avec sa résolution accoutumée.
« Vous parlez de vos conquêtes, monsieur, avant de les avoir effectuées.
Mon vénérable hôte et moi ne sommes pas si dépourvus de moyens de défense que vous voulez bien le croire. »
Ce disant , il jeta de côté le drap qui recouvrait une petite table sur laquellé étaient deux paires de pistolets dont le colonel et lui s’armèrent aussitôt.
« Voici l’arrêt de mort pour quatre de vos hommes, et ces deux braves gens derrière moi peuvent bien en prendre
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deux autres pour leur compte. Je crois, monsieur le général transatlantique, que nous sommes à peu près dans la position respective où se trouvaient Cortez et les Mexicains , lorsque le premier parcourut en conquérant une partie de votre continent. Je suis Cortez armé de la foudre et du tonnerre, et vous êtes des Indiens n’ayant pour tonte défense que des piques, des frondes et autres inventions antédiluviennes. Le naufrage et l’eau de mer diminuent de beaucoup l'efficacité de la poudre à canon. | —Que nous manquions d'armes à feu, c'est ce que je ne nierai pas, dit Barnstable. Mais nous sommes des hommes qui, depuis leur enfance, ont été habitués à ne compter, pour garantir leur vie et leur liberté, que sur leurs bras vigoureux, et nous saurons en faire usage, vous pouvez m'en croire, lors même qu’il s'agirait de lutter contre la Mort en personne. Quant aux joujoux que vous tenez dans vos mains, messieurs , vous ne supposez pas qu’ils puissent faire reculer des hommes qui ont appris à se tenir immobiles. devant une pièce de trente-deux chargée à mitraille au moment même où l’on pose la mèche
sur sa lumière. Tirez vos coups de pis-.
tolets par centaines, et vous ne verrez pas un seul d’entre nous cligner de l'œil à cette musique d’enfants. Qu’en ditesvous, mes garçons ? pensez-vous que le pistolet soit propre à vous empêcher de monter à l’abordage ? »
Des éclats de rire discordants et dédaigneux partirent de toutes parts des rangs de la petite bande , et prouvèrent suffisamment qu’un danger aussi minime ne les effarouchait point. Bvorroughcliffe remarqua leur aspect intrépide, et, saisissant la sonnette du souper qui était restée près de lui, il la secoua avec violence durant une minute. On entendit bientôt après le bruit
sourd d’une troupe dont les pas se suc-
cédaient en mesure régulière. Puis les portes de l'appartement s’ouvrirent , et donnèrent passage à bon nombre de
soldats portant l'uniforme anglais.
« Puisque vous méprisez ces petites armes , » répliqua l'officier - recruteur, lorsqu'il se fut assuré que ses hommes occupaient toutes les issues , « il est en mon pouvoir d'essayer la vertu d'armes plus formidables. Maintenant que j'ai déployé mes forces devant vous, je présume , messieurs, que vous n’hésiterez pas à vous constituer nos prisonniers de guerre? »
Durant le précédent dialogue, Manuel avait pris soin de former les matelots en position militaire à mesure que les différentes portes en s’ouvrant laissaient apercevoir les renforts dont se grossissait l’armée ennemie ; l’ingénieux capitaine des soldats de marine leur opposait un nouveau front, de telle sorte que sa petite troupe présenta bientôt l'apparence d’un carré. Hérissé comme il l'était avec les piques de l’Ariel, ce carré aurait pu exécuter une belle charge sur le champ de bataille.
« I] y a eu ici quelque méprise , » dit Griffith après avoir jeté les yeux sur les nombreux soldats qui garnissaient l’appartement. « Je reprends mon droit de préséance sur M. Barnstable , et je vais vous proposer des conditions , capiteine Borroughcliffe , qui pourront écarter une scène de mort de la résidence du colonel Howard.
— La résidence du colonel Howard; s’écria le vétéran, est la résidence de son roi ou celle du plus humble sujet de la couronne. Aussi, Borroughcliffe, n’épargnez point les traîtres par considération pour moi. N’acceptez aucune proposition ; qu'ils se soumettent sans condition. comme on a le droit de l'exiger de ceux qui se sont révoltés contre l’oint du Seigneur. »
Pendant que Griffith avait parlé, Barnstable s’était tenu les bras croisés, atfectant un calme complet, et se contentant de lancer sur Catherine tremblante des regards pleins d’une douloureuse
sympathie. Celle-ci était restée là avec
ses compagnes, spectatrices presque inanimées de tout ce qui se passait ;
mais, aux menaces arrogantes du maître de l’abbaye, le bouillant marin ne sut plus se contenir.
« Eh bien! de par toutes les espérances que j'ai de dormir encore sur l’eau salée, écoutez-moi, monsieur le colonel ; je me sens tenté de vous disputer à l’instant même le titre que vous donnez à Votre Majesté Britannique.
La seule chose qui me retienne , c’est la présence de ces trois femmes effrayées.
Vous pouvez conclure avec M. Griffith tel traité qu’il vous conviendra; mais, s’il contient une seule syllabe de soumission envers votre roi, ou s’il parle d'aucune autre allégeance que celle que Le. dois au congrès en général, et
’état de Massachusetts en particuher. vous ferez aussi bien de le regarder comme non avenu; car, pour ma part, je ne me croirai lié par aucun des articles que contiendrait un pareil traité, et ceux qui consentiront à me choisir pour chef n’y DRATONE pas plus que moi.
— Il n’y a ici que deux chefs, monsieur Barnstable, » lui dit Griffith avec hauteur : « lun qui représente l’ennemi , et l’autre qui représente l’Amérique. Capitaine Borroughcliffe, vous êtes le chef des Anglais, et c’est en eette qualité que je m'adresse à vous.
Les grands objets de la lutte qui sépare malheureusement aujourd’hui l’Angleterre de ses anciennes colonies ne peuvent être en aucune manière affectés par les événements de cette nuit. D’un autre côté, si neus nous en tenons avec trop de scrupule aux notions du devoir militaire, il peut résulter d’un eombat livré dans ce lieu des malheurs particuliers et des calamités domestiques dont il est inutile de vous faire valoir les conséquences. Nous n’avons qu’à parler, monsieur , et ces hommes énergiques dont les mains s’abstiennent impatiemment de mouvoir leurs instruments de mort , les dirigeront contre ka vie des uns des autres. Qui peut se vanter alors d’avoir le pouvoir nécessaire pour les arrêter, quand et où il le
voudra ? Je sais que vous êtes un soldat, et vous n’avez pas besoin que je vous apprenne combien il est plus facile d'exciter l’ardeur du combat que d'arrêter celle de la vengeance. »
Borroughcliffe n'avait pas l’habitude de céder aux émotions même les plus violentes. Assuré de la supériorité de sa troupe , tant sous le rapport du nombre que sous celui des armes, jusqu’à la fin il écouta Griffith dans lé plus grand calme. Quand son tour fut venu, il lui répondit du ton qui lui était familier :
« Je rends hommäge à votre logique, monsieur. Vos prémisses ne souffrent pas de contradiction, et la conclusion que vous en tirez est parfaite. Confiez donc ces braves marins aux soins de maître Drill, qui veillera à ce que leurs corps affamés prennent des forces au moyen de divers comestibles et de boissons appropriées à leurs goûts. Pendant ce temps nous discuterons sur la manière dont vous pourrez retourner dans les colonies. Pour nous concilier, nous aurons une bouteille de cette liqueur que votre ami Manuel, ici présent, m’assure être venue en droite ligne des côtes méridionales de lîle de Madère, pour être consommée dans ce coin obscur de la froide Bretagne. De par mon palais!
les drôles s’épanouissent à cette idée !
Ils savent par instinct, monsieur , qu’un marin naufragé est mieux à sa place auprès d’une tranche de bœuf et d’un pot de porter qu’au milieu d’une forêt de baïonnettes et de piques.
— Ne plaisantez pas ainsi hors de
. Saison , monsieur, » Ss’écria le jeune
lieutenant dans son impatience. « Vous avez l’avantage du. nombre; mais cela vous suffira-t-il pour triompher dans une lutte mortelle corps à corps? La question mérite que vous l'examiniez avec prudence. Nous ne sommes pas ici pour implorer des conditions, mais pour en offrir. Soyez bref, monsieur, car le temps passe vite tandis que nous attendons.
— Je vous ai offert les moyens de
LE PILOTE
jouir avec abondance des trois facultés les plus anciennes que l’homme possède, manger , boire et dormir : que désirezvous de plus ?
— Que vous ordonniez à ces hommes qui occupent le porte extérieure de se retirer pour nous donner passage. Je voudrais écarter sans combat ces hommes armés du lieu où se trouvent des personnes peu habituées à un pareil spectacle. Avant de me refuser cette demande , songez combien il serait facile à des gaillards aussi déterminés de se frayer un chemin à travers les rangs de votre troupe encore divisée.
— Votre compagnon, le capitaine Manuel, qui a de lexpérience, vous dira qu’une telle manœuvre est contraire ‘ à toute règle militaire, puisque vous laisseriez sur vos derrières un corps supérieur en force au vôtre.
— Je n’ai pas le loisir de prêter attention à de semblables folies, monsieur ! » cria Griffith avec indignation.
« Nous refusez-vous la liberté de sortir de l’abbaye sans être inquiétés ?
— Je vous la refuse. »
Griffith se retourna, dans la plus vive agitation, du côté des dames, et leur fit signe de se retirer, ne trouvant point de paroles pour exprimer son désir. Puis, après une pause de silence général , il s’adressa de nouveau à Borroughcliffe sur un ton qui tendait à la conciliation. “D
« Si Manuel et moi nous retournions en prison, et si nous nous soumettions aux volontés de votre gouvernement, laisseriez-vous le reste de ma troupe regagner librement la frégate ?
— Non, je n’y consentirai point, »
répondit l'Anglais, qui, voyant approcher le moment de la crise, renonçait à ses manières dégagées pour prendre un ton plus convenable à la circonstance.
« Vous et tous ceux qui ont troublé volontairement la paix de ce rovaume devez subir les conséquences de votre conduite.
— Puisqu’il en est ainsi, que Dieu protége l’innocence et défende le bon droit !
— Amen ! |
— blace, drôles ! » cria Griffith en se tournant vers les soldats qui gardaient la porte extérieure. « Faites place, ou nous vous embrochons au bout de nos piques !
— Montrez-leur le canon de vos fusils, commanda Borroughcliffe, mais qu’on ne lâche aucune détente tant qu’ils n’avanceront point. »
Il y eut un instant de confusion occasionée par les préparatifs du combat.
Le bruit des fusils qu’on mettait en joue se mélait aux jurons des soldats ennemis. Cécile et Catherine avaient couvert leurs figures , pour ne pas voir l’affreux spectacle dont elles redoutaient à chaque instant l'explosion. Tout à coup Alice Dunscombe s’avança hardiment entre les pointes menaçantes qui hérissaient le front des deux troupes. Sa voix domina le tumulte avec une autorité qui fit abaisser les bras déja levés pour frapper.
« Écoutez-moi, s’écria-t-elle hommes, écoutez-moi, si vous êtes des hommes toutefois, et non des démons altérés du sang de vos semblables, bien que vous soyez faits à l’image de celui qui mourut pour obtenir que vous fussiez élevés au rang des anges. Est-ce là ce que vous appelez guerre ? Est-ce là cette gloire faite pour enflammer jusqu’au cœur des femmes frivoles et inconsidérées ? Faut-il que la paix des familles soit détruite afin de satisfaire votre détestable avidité de triomphe ?
Verserez-vous le sang des hommes dans le seul but de vous vanter de cette prouesse au milieu des orgies de la victoire? Arrière donc, vous, soldats anglais, si vous êtes dignes de ce nom.
Ouvrez le passage à une femme ,. et rappelez-vous que la première balle qui partira de vos fusils viendra mourir sur le sein d’une femme. Arrière! »
Ainsi apostrophés , les Anglais recu:
lèrent devant son geste impérieux: Un passage s’ouvrit pour Griffith et les siens, à travers cette porte même dont il avait en vain demandé le dégage-
ment. Mais Alice, au lieu d'avancer, parut avoir soudain perdu l’exercice des facultés qui venaient de se manifester avec tant de succès. Son corps était en quelque façon cloué sur la place même d’où elle avait harangué les soldats, et ses yeux restaient fixes, comme s’ils eussent contemplé quelque objet horrible.
Tandis qu’elle était encore dans cette
attitude d’indécision et d’abattement,
le seuil de la porte fut de nouveau occupé, mais cette fois par le pilote en personne.
Il était vêtu , ainsi que d’ordinaire, du simple costume des matelots, et du reste armé jusqu'aux dents. Pendant une ou deux ininutes, il se tint spectateur muet de la scène qui s’offrait à lui. Enfin s’avançant avec calme, il marcha jusqu’au milieu de la chambre.
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