‹ Œuvres (volume 2)Chapitre 59 sur 108 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

Ce sont les yeux, le visage, la voix, le maintien de ce seigneur étranger ; sa haute, mâle et superbe taille ressemble aux murs crénelés d’un château fort ; mais moulée dans les plus justes -proportions, cette force gigantesque est pleine d'aisance et de grâce. Le temps et ia guerre ont creusé de rudes sillons sur sa figure majestueuse ; mais quelle dignité dans son regard ! suppliant an milieu des chagrins, des maux et des dangers, je me croirais certain de trouver auprès de lui secours et vengeance ; si j'étais coupable, je redouterais ce regard plus que l’arrêt qui me condamnerait à la mort! « Assez, assez, s'écria la princesse, c'est l'espoir de l'Écosse, sa joie et son orgueil ! » W. Scorr. Le Lord des Iles.

QuELQuEs minutes après le départ du colporteur, la société demeura assise en silence. M. Wharton en avait assez appris pour accroître ses inquiétudes et ses appréhensions touchant la dernière excursion de son fils. Le capitaine désirait ardemment de voir Harper dans un autre lieu que celui qu’il occupait avec cette apparente tranquillité, tandis que miss Peyton faisait les dispositions nécessaires pour desservir le déjeuner avec sa complaisance ordinaire, qui semblait augmentée par le plaisir qu’elle avait de posséder la grande quantité de dentelles qu’elle avait achetée au colporteur. Sara s’occupait à mettre en ordre ses achats, et Frances l’aidait amicalement dans cette occupation, faisant pour l'instant peu d’attention à ses propres acquisitions, quand l'étranger rompit soudain le silence en disant :

« Si la défiance envers moi pousse le capitaine Wharton à garder son déguisement , je veux le tirer d'erreur. Si j'avais quelques motifs pour le trahir, ce ne serait pas dans la circonstance présente. »

La plus jeune sœur tomba sur son siége , interdite et décolorée. Miss Peyton lâcha le plateau qu’elle enlevait de dessus la table, et Sara, muette d’éton-

nement , demeura assise , ses emplettes .

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oubliées sur ses genoux. M. Wharton ‘était stupéfait; mais le capitaine, que la surprise avait fait hésiter un moment, s’élancant au milieu de la chambre, s’écria en arrachant les instruments de son déguisement : |

« Je vous crois de toute mon âme, et cette fatigante supercherie ne continuera pas plus longtemps sous le toit de mon père, quoique je ne puisse comprendre de quelle manière vous me connaissez.

— Votre personne est trop pleine d'avantages par elle-même, capitaine Wharton, » dit Harper en souriant, « et je vous conseille de ne plus la cacher à l’avenir. En voici plus qu'il ne faut pour.vous livrer : et si j’avais eu besoin d'autre chose, ne l'avais-je pas sous les yeux ? » ajouta-t-il, en montrant du doigt un portrait suspendu au-dessus de la cheminée , représentant un officier anglais revêtu de l'uniforme de son régiment.

« Je m'étais flatté, » dit en riant le jeune Wharton, « que j'étais mieux sur cette toile que sous cette mascarade.

Vous devez étre un bien bon observateur, monsieur !

— La nécessité m'a rendu tei, » dit Harper avec douceur et se levant de son siége.

Frances courut à lui lorsqu'il était sur le point de sortir, et, prenant la main de l'étranger entre les deux siennes, elle lui dit avec vivacité, et les joues couvertes du plus éclatant vermillon :

« Vous ne pouvez... vous ne trahirez pas mon frère! »

Harper s'arrêta un moment, plein d’une silencieuse admiration que lui inspirait l’aimable solliciteuse, puis, croisant ses mains sur sa poitrine, dit d’un ton solennel : « Je ne le puis ni ne le veux. » Il étendit ses mains, et les po-

sant sur la tête charmante de ia jeune

fille, il continua : « Si la bénédiction d’un étranger peut contribuer à votre bonheur , recevez-la. » Il salua, et se retira dans son appartement.

Tous demeurèrent profondément \ov-

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chés de la manière candide et solennelle ‘du voyageur; tous, excepté le père, trouvèrent un immédiat soulagement dans sa déclaration. On alla chercher quelques vieux vêtements du capitaine, qui avaient été apportés de la ville avec beaucoup d’autres choses; et le jeune Wharton, revenu du malaise de son déguisement, commença à jouir de la visite qu’il faisait à sa famille, et qu'il avait entreprise au milieu de tant de dangers. M. Wharton se retira dans son appartement pour vaquer à ses occupations accoutumées; et les dames et le jeune homme, sans étre interrompus, s’entretinrent des sujets qui leur étaient les plus agréables. Miss Peyton fut aussi touchée du bonheur de ses jeunes

parents, et s’assit pendant une heure,

jouissant d’une agréable conversation, au sein de la plus parfaite confiance , et sans réfléchir aux dangers qui pouvaient les menacer. La ville et leurs connaissances ne furent point oubliées, car miss Peyton, qui se rappelait toujours les doux instants qu’elle avait passés dans cet endroit, parmi ses nombreuses questions, demanda à son neveu des nouvelles de leur vieil ami, le colonel Wellmere.

« Oh! » dit le capitaine gaiement, «il est encore dans la ville, aussi beau et aussi galant que jamais. »

Quoiqu’une femme n'aime pas, elle.

entend rarement sans rougir nommer un homme qu'elle aurait pu aimer , et dont le nom a été associé au sien dans les caquets scandaleux du jour : tel fut le cas où se trouvait Sara; aussi baissat-elle les yeux sur le tapis avec un sourire, qui, à l’aide de la rougeur qui lui était montée au visage, ne rehaussait pas médiocrement ses charmes naturels.

. Le capitaine Wharton, sans faire attention à cette marque d'intérêt que sa sœur laissait apercevoir , continua :

« Lorsqu'il est mélancolique , nous lui disons qu’il doit être amoureux. » Sara leva les yeux sur son frère, et les tournait sur le reste de la compagnie, lorsqu’elle rencontra ceux de sa sœur, qui,

riant de tout son cœur, et avec la plus franche gaieté, s’écria : « Le pauvre homme! ne se désespère-t-il pas ?

— Oh! non, personne ne peut penser qu'un si beau garçon, colonel, et fils aîné d’un homme riche, puisse se désespérer.

— Voici de grandes raisons, en vérité, pour réussir , » dit Sara, en s’efforçant de rire plus particulièrement la dernière.

« Permettez-moi de vous dire, » répliqua gravement le capitaine, « qu’un lieutenant-colonel de la garde est une très-belle chose.

— Et le colonel Wellmere un trèsbel homme, » s’écria Frances en éclatant de rire.

« Vraiment, Frances, répondit sa sœur , le colonel Wellmere n’a jamais été votre favori, il est trop dévoué à son roi pour être de votre goût. »

Frances prit la main de sa sœur, tout en lui disant : « Et Henri n'est-il pas dévoué à son roi?

— Bon, bon, dit miss Peyton , point d'opinions différentes sur lecolonel Wellmere , il est un de mes favoris.

— Fanny préfère les majors, « s’écria le frère en tirant sa sœur sur ses genoux.

— Folie! » dit la jeune fille en rougissant, et s'efforçcant de s’arracher d’entre les bras de son frère qui la retenait en riant.

« Je suis surpris, continua le capitaine , que Peyton, lorsqu'il procura la mise en liberté de mon père, n’ait point cherché à retenir ma sœur dans le camp des rebelles.

— Cela aurait pu mettre en danger sa liberté, » dit Frances, souriant malicieusement et reprenant son siége, « et vous savez que le major Dunwoodie combat pour la liberté.

— La liberté ! s’écria Sara, c’est vraiment une jolie liberté que celle qui change un maître pour vous en donner cinquante. :

— Le droit de changer de maître est certainement une liberté, » lui répondit sa sœur d’un air gai.

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.# Et plus d’une dame, je pense, serait gnchantée d'exercer ce même droit, répliqua le capitaine.

— Nous aimons, je pense, qu’il nous soit permis de choisir ceux qui doivent exercer leurs droits sur nous, » dit en riant la jeune fille; « n’ai-je pas raison, ma tante Jeannette?

rt — C'est à moi que vous faites cette question P » s'écria miss Peyton en tressaillant. « Je ne connais rien à cela, man enfant, demandez-le à une autre, si vous désirez le savoir.

— Ah! répondit la jeune fille, regardant sa tante en souriant , « vous seriez bien aise de nous faire croire que vous ne fûtes jamais jeune, mais que dois-je penser de tous les contes que l’on m’a faits sur la belle miss Jeannette Peyton?

— Folie, ma chère, folie ; » dit la tante s’efforçant de garder son sérieux ; « ce serait bien mal à vous de croire tout ce qu’on a pu conter.

— Folie! vous appelez cela folie ! »

répliqua gaiement le capitaine ; « maintenant encore le général Montrose offre des toasts à miss Peyton; cette semaine je l’ai entendu lui-même à la table de sir Henri.

— Comment donc, Henri, vous êtes aussi méchant que votre sœur , reprit la tante, et pour faire cesser vos extravagances, il faut qu’en opposition avec les beaux articles de Birch, je vous montre ceux que nous manufacturons au logis. »

Dans le plus parfait contentement l'un de l’autre, les jeunes gens se le-

vèrent et suivirent leur tante. En montant l'escalier pour se rendre dans Pendroit où étaient déposés les divers articles d'économie de miss Peyton, elle profita de cette occasion pour demander à son neveu si le général Montrose souffrait encore autant de la goutte qüe quand elle l'avait connu.

En avançant dans la vie nous voyons avec peine qu'aucun de nous n’est à l'abri des faiblesses de la pauvre humanité. Lorsque le cœur est jeune et que l'aspect de l’avenir n’est pas souillé par

les taches que l'expérience du passé rassemble trop souvent autour de lui, nos sentiments sont purs. Nous aimons à identifier avec nos amis naturels ces qualités après lesquelles nous soupirons ef ces vertus qu’on nous a appris à révérer. La confiance avec laquelle nous donnons notre estime semble une partie de notre nature; et il y a une certaine candeur qui enveloppe l'amour que nous portons à nos parents, qu'on ne doit point espérer de conserver aussi pure le reste de la vie. Toute la suite de la journée, la famille de M. Wharton continua à jouir d’un bonheur auquel depuis longtemps elle était étrangère, et qui, chez les plus jeunes membres, naissait des charmes de la plus parfaite affection et de l'échange des sentiments les plus désintéressés.

Harper ne parut qu’à table et se retira à l'instant où l’on enlevait 1a nappe, sous prétexte de quelque occupation particulière dans sa chambre.

Malgré la confiance qu’inspiraient seg manières, la famille trouva dans son absence un soulagement, car la visite du capitaine Wharton était nécessairement bornée à très-peu de jours, tant à cause de la courte durée de son congé que du danger qu’il courait d’être dé:couvert. Tout ce que ces conséquences pouvaient amener de funeste fut oublié dans le plaisir qu’apportait sa venue. Une ou deux fois dans la journée M. Wharton parla de ses doutes sur le caractère de l'inconnu et de la possibilité qu’il dénoncât l’arrivée de son lls ; mais les enfants combattaient avec chaleur cette pensée; même Sara , se joignant à son frère et à sa sœur, plaidait fortement en faveur de la sincérité qu’exprimait la figure du voyageur. ,

« De telles apparences, mes enfants, »

répondit le père affligé, « sont trop souvent trompeuses ; lorsque des hommes comme le major André favorisent la fraude, on ne doit plus juger d’après les qualités, et bien moins d’après les qualités extérieures. :

— La fraude! » s’éeria son fils step

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vivacité; « vous oubliez sans doute que Je major André servait son roi, et que les droits de la guerre justifient cette mesure.

— Et les droits de la guerre ne justifient-ils pas sa mort, Henri ? » demanda Frances à voix basse, ne voulant point abandonner ce qu’elle croyait la cause de son pays, et cependant laissant percer les sentiments de son humanité naturelle pour cet homme.

« Jamais! » s’écria le jeune homme, s’élançant de dessus son siége et se promenant à grands pas. « Frances, vous me révoltez; il se pourrait que mon sort fût de tomber dès à présent au pouvoir des rebelles ; alors vous approuveriez mon exécution! peut-être seriez-vous joyeuse de la cruauté de Washington?

— Henri, » dit Frances d’une voix ferme et élevée, et cependant tremblante et pâle comme la mort, « Vous connaissez bien peu mon cœur.

— Pardon ma sœur, pardon, ma chère Fanny, » s’écria le jeune homme plein de repentir, la pressant sur son sein et baisant les larmes qui tombaient abondamment de ses yeux.

« Je sais bien que c’est folie de faire attention à de telles paroles, » dit Frances, se débarrassant des bras de son frère, et levant sur lui, en souriant, des yeux éncore humides. « Mais il est si cruel de recevoir un reproche de ceux que nous aimons, Henri, surtout lorsque nous... nous pensons... nous savans... » (la pâleur de la jeune fille avait fait place à la couleur de la rose, lorsqu'elle ajouta d’une voix faible et les yeux dirigés sur le tapis } « que nous ne le méritons pas. »

Miss Peyton quitta le siége qu’elle occupait pour aller s'asseoir près de sa nièce, et, la prenant tendrement par la main, lui dit : « La vivacité de votre frère ne doit pas vous affecter à ce point; vous savez bien, « ajouta-t-elle en souriant , « que, comme dit le proverbe, les garçons sont intraitables.

— Et vous pouvez ajouter, d’après ma conduite, que nous sommes cruels, »

dit le capitaine, s'appuyant sur le coin du siége de sa sœur; « mais aucun de nous n'entend raison lorsqu’il s’agit de la mort d'André. Vous ne l'avez pag connu ; il était brave, estimable, parfait enfin. » Frances sourit légèrement et secoua la tête, mais ne répliqua pas.

Son frère, observant cette marque d’incrédulité, continua : « Vous ne me croyez pas, et justifiez ainsi sa mort!

— Je ne doute point de son mérite, »

répartit avec douceur la jeune fille, « ni qu'il fût digne d’un sort plus heureux :

mais je doute que Washington ait eu tort dans sa conduite. Je connais peu les droits de la guerre et ne veux pas les connaître; mais avec quel espoir de succès les Américains combattraientils s’ils abandonnaient tous les principes établis par de longs usages, exclusivement au profit des Anglais.

— Pourquoi combattent -ils? » sé.

cria Sara d’un ton d’impatiences « Ce sont des rebelles, tous leurs actes sont illégaux.

— Les femmes ne ‘sont que des mi-

roirs qui réfléchissent les images placées devant eux, « dit gaiement le capitaine.

Dans Frances je vois le portrait du major Dunwodie, et dans Sara.

i — Le colonel Wellmere, » interrompit la plus jeune sœur en riant et en rougissant. « Je dois avouer que c’est au major que je dois ce raisonnement ; n'est-il pas vrai, ma tante?

— En vérité je crois qu’il y a quelque chose comme cela, mon enfant , »

répliqua miss Peyton en souriant, « dans la dernière lettre qu’il m’a écrite.

— Oui, je m’avoue coupable, et vous, Sara, vous n'avez pas oublié les savantes discussions du colonel Wellmere?

— Je pense que jamais je n’ounblierai la justice , » dit Sara, dont les lèvres se colorerent d’un carmin brillant, et elle se leva sous prétexte d’éviter la chaleur du feu.

Rien qui soit digne d’être rapporté n’arriva durant le reste de la journée; mais dans la soirée César vint avertir qu’il avait entendu des voix dans la

chambre de Harper et qu’on y parlait très-haut. L'appartement occupé par le voyageur était situé à l'extrémité du bâtiment dans l’aile opposée à celle où se trouvait le salon dans lequel la famille se rassemblait ordinairement , et il paraît que César avait établi un système régulier d’espionnage, ayant en vue la sûreté de son jeune maître. Cette nouvelle jeta quelque inquiétude parmi toutes les personnes de la famille: mais l'entrée de Harper dont l’air franc et plein de bonté perçait à travers sa réserve, fit évanouir toutes les craintes, excepté celles de M. Wharton. Ses enfants et sa sœur crurent que César s’était trompé , et la soirée se passa sans aucune autre alarme.

Vers l’après midi du jour suivant, la famille était rassemblée autour de la table à thé de miss Peyton, lorsque le temps éprouva un changement. Les nuages légers que l’on voyait planer à

peu de distance au-dessus du sommet

des montagnes, commencèrent à fuir de l’ouest à l’est avec une incroyable rapidité. La pluie cependant continuait à battre avec fureur les fenêtres de la maison qui se trouvaient au levant ; de ce côté tout était triste et obscur. Frances regardait ce spectacle avec le désir qu’éprouve une jeune fille de tromper l'ennui de ne pouvoir sortir, lorsque, comme par magie, le calme revint tout

à coup. Le vent impétueux avait cessé,

la violence de la tempête était tombée, et la jeune fille vit avec ravissement un rayon splendide de soleil briller sur le bois qui se trouvait en face. Le feuillage des teintes jaunâtres d’octobre réfléchissait de ses rameaux humides le riche éclat d’un automne americain.

Dans un instant la place qui donnait du côté du midi fut reinplie par les habitants de la ferme. L'air était doux, parfumé et frais : du côté de l'est, les nuages qu’on aurait pu comparer à une armée défaite qui se retire par masses, entouraient l'horizon d’une obscurité croissante et majestueuse. A peu d’élévation de la ferme, on voyait encore des

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nuages légers et vaporeux qui se précipitaient vers l’est avec une étonnante rapidité ; tandis que du côté de l’ouest le soleil déployait toute sa splendeur et répandait ses derniers rayons sur cette scène qu’il embellissait à l’aide d’une pure atmosphère et de la fraîcheur des prairies. De tels moments n’appartiennent qu'aux climats américains ; on les goûte en proportion de leur soudain contraste et du plaisir qu’on éprouve en voyant succéder au choc des éléments le calme d’une paisible soirée et un air doux comme celui des agréables matinées de juin.

« Quel magnifique spectacle , » dit Harper à voix basse; « qu’il est beau, imposant et sublime! Puisse ainsi le calme succéder promptement aux dissensions qui troublent mon pays, et une glorieuse soirée suivre le jour de l’'adversité ? »

Frances, qui était près de lui, entendit seule sa voix, et regardant avec surprise celui qui formait un pareil souhait, elle le vit- debout, la tête découverte et les yeux élevés vers le ciel; il n’avait plus cette tranquillité qui l'avait caractérisé jusqu'alors ; ses yeux étaient animés d’un certain enthousiasme, et une légère rougeur colorait son visage.

« Nous n’avons rien à redouter d’un tel homme, pensa Frances ; de tels sentiments n’appartiennent qu’à la vertu. »

La contemplation de la famille fut interrompue par la soudaine venue du colporteur. Il avait saisi le premier rayon de soleil pour se rendre à l'habitation :

prenant peu garde à l’humidité ou à la sécheresse, les bras balancés et la tête en avant, Harvey Birch arriva sur la place; il avait cette démarche qui lui était particulière, le'pas prompt et allongé d'un*homme qui porte sa marchandise et qui craint d'arriver trop tard pour la vendre.

« Voici une belle soirée. » dit le colporteur, saluant la petite société sans lever les yeux ; «elle est chaude et agréable pour la saison. »

—— ms + —. +.

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- M. Wharton approuva cette remarque, et lui demanda amicalement des nouvelles de la santé de son père. Harvey l’entendit et resta quelques moments silencieux ; mais la question lui étant

répétée , il répondit avec un léger trem» .

blement dans la voix :

« Il décline fortement ; l’âge et les fatigues laccablent. » Puis le colporteur se retourna pour n'être point vu de la famille ; mais Frances aperçut ses yeux se mouiller de larmes et ses lèvres pâlir, et pour la seconde fois l’estime de la jeune fille s’accrut en faveur d’Harvey.

La vallée où était située l'habitation de M. Wharton s’étendait du nord-ouest au sud-est, et la maison était bâtie sur le penchant d’une colline qui suivait la même direction. Une petite percée entre une montagne et des bois permettait d’apercevoir la mer. Les vagues qui avaient battu la côte avec tant de violence avaient perdu leur turbulente fureur ; elle s'était transformée en ces ondulations longues et régulières qui succèdent à la tempête, tandis que le vent léger du sud - ouest caressait le sommet des montagnes, et de son souffle léger applanissait les flots. On voyait

parfois de petites taches noires paraître, |

disparaître, s'élever au loin et bientôt s’enfoncer encore derrière les vagues qui s’allongeaient entre ces points obscurs et l’œil qui pouvait les apercevoir. Elles ne furent remarquées que du colporteur ; il s'était assis sur la terrasse et semblait ne plus penser au sujet de sa visite : son œil errant sur les flots revit bientôt ces nouveaux objets; il se leva avec joie, fixa ses regards attentifs sur la mer, et

- du jus de son tabac tacha le parquet de

miss Peyton, puis il changea de place, regarda Harper d’un air mécontent, et dit avec emphase :

« Les troupes royales doivent avoir quitté la plaine.

— Pourquoi pensez-vous cela , » demanda le capitaine Wharton vivement ; « que Dieu fasse que ce soit vrai, j'ai

encore besoin de leur escorte.

,— Ces dix chaloupes ne se hôteraient UI. 62° livraison,

pas tant, » répondit Birch sèchement , « si elles n’étaient mieux équipées que de coutume. |

— Peut-être,» s’écria M. Wharton alarmé, «sont-ce.. sont-ce des troupes du continent qui reviennent de l’île.

— Elles me font l'effet d’être des troupes royales , » dit le colporteur avec une intention marquée.

« Regardez ! ajouta le capitaine, on ne voit que des points noirs. »

Harvey ne fit pas attention à cette remarque, et dit à demi-voix, ayant l’air de se parler à lui-même: « Ils sont partis avant la tempête; ils sont restés deux jours dans l’île; la cavalerie est en route, et bientôt on va se battre près d’ici. »

Durant ce discours Birch regarda plusieurs fois Harper avec un visible mécontentement ; mais aucune émotion semblable ne vint dans cet instant trahir les pensées du voyageur, il demeura dans une silencieuse contemplation du changement qui s’opérait dans l’atmosphère; cependant, lorsque Birch se tut, Harper se tourna vers son-hôte, et lui dit que ses affaires ne pouvant plus se différer, il allait profiter de cette belle soirée pour avancer son voyage de quelques milles. M. Wharton lui témoigna tous ses regrets de perdre un hôte si agréable ; mais il était trop observateur de ses devoirs pour ne pas chercher à hâter ce départ que sollicitait l'étranger.

A cet effet il donna promptement des ordres. À

L’inquiétude du colporteur croissait à un point qu’on ne saurait décrire ; ses .

yeux erraient sans cesse vers l'extrémité de la vallée, comme s’il eût attendu de ce côté quelque chose de nouveau. Enfin

César parut conduisant le noble animal

que devait monter le voyageur. Le colporteur aida officieusement à serrer la sangle et à attacher le manteau bleu et la valise sur la croupe du cheval.

Tout étant prêt, Harper prit congé de la famille. A Sara et à sa tante il offrit ses compliments d'adieu avec grace et affection; mais lorsqu'il s’approcha de Frances il s'arrêta un moment; ses

traits prirent J’expression de la plus parfaite bonté; ses yeux redirent la bénédiction que sa bouche avait prononcée, et la jeune fille sentit ses joues se colorer d’un plus vif incarnat et son cœur battre avec plus de violence lorsqu'elle reçut les adieux du voyageur. Les politesses furent réciproques entre M.Whardon et celui-ci, qui, offrant amicalement la main au capitaine, lui dit du ton le plus solennel :

.« Votre démarche est dangereuse et peut avoir des suites désagréables; s’il en est ainsi, je pourrai, en vous servent, reconnaître l’obligeance de votre famille.

- = Sans doute, monsieur, » dit le père à qui les craintes qu’il ressentait pour son fils firent oublier toute convenance, « vous garderez le secret dont votre séjour chez moi vous a rendu le maître. »

Harper se tourna promptement vers celui qui lui adressait la parole ; perdant la sévérité que commençait à prendre son visage, il répondit gracieusement : « Je n’ai rien appris dans votre famille que je ne connusse auparavant; mais la connaissance que j’ai de la visite de votre fils le met plus en sûreté que si je l’eusse jgnorée. »

Il salua toute la famille , et sans prendre garde au colporteur, si ce n’est pour le remercier de son obligeance, il monta son cheval sur lequel il se tenait avec grace et fermeté, et sortit de l’habitation par la petite porte. On le perdit bientôt de vue derrière la montagne qui abritait la vallée du côté du nord.

Le colporteur, aussi longtemps qu’il le put, suivit de l'œil le cavalier, et lorsqu'il ne lui fut plus possible de l’apercevoir, il poussa un long et profond soupir, comme s'il eût été délivré de la crainte la plus insupportable. Durant ce temps l'esprit de Wharton n'avait été occupé que du caractère et de la visite de l'inconnu; enfin le père, s’approchant de Birch, rompit ainsi le silence :

« Je vous redois encore, Harvey, le tabac que vous avez eu la complaisance de m'apporter de la ville.

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—Si vous ne le trouvez pas autsi bon que le premier,» répliqua le cols porteur, fixant un long et dernier regard sur la route qu'Harper avait sui.

vie, « c'est parce que cet article devient très-rare.

— Îlest excellent, continua Wbarton; mais vous avez oublié de me dire ce qu'il coûtait ? »

La physionomie du marchand changea et perdit son air soucieux pour reprendre son expression de finesse ; il répondit :

« Je ne saurais trop en dire le prix,

et crois devoir le laisser fixer à votre générosité. » |

M. Wbharton, qui avait pris dans sa poche une bonne poignée d'images de Carolus, troisième du nom, la présenta à Birch, tenant trois de ces pièces entre son index et le pouce. Les yeux d'Harvey étincelèrent lorsqu'il contempla une telle récompense; et, tout en roulant dans sa bouche une grande quantité de sa marchandise, il tendit sa main où les dollars tombèrent en faisant entendre un son qui lui fut fort agréable, mais dont la musique momentanée ne lui sembla pas suffisante, car il fit de nouveau sonner chaque pièce l'une après l’autre sur les dales de la terrasse avant de les confier à la garde d’une grande bourse de peau de daim, qui disparut avec tant de dextérité aux yeux des spectateurs, qu'aucun d’eux ne put dire dans quelle partie de son vêtement le colporteur l'avait cachée.

Ce point très-important de son affaire terminé d’une manière si satisfante, le colporteur se leva de dessus son siége et alla vers l'endroit où se trouvait le capitaine donnant le bras à ses deux sœurs, qui prétaient l'oreille à ses discours avec l'expression du plus vif intérêt.

L’agitation que les événements précédents avaient fait éprouver au colporteur avait tellement épuisé le suc du tabac qui était dans sa bouche et qui lui était devenu un objet de nécessité, qu’il fut obligé d’avoir recours à un nouveau supplément avant de s'occuper d’objets

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fioins fmportants. Cela fait; il demanda brusquement :

« Capitaine Wharton, partirez-vous cette nuit?

— Non, » dit le capitaine très-laconiquement et regardant ses aimables sœurs avec affection ; « voudriez-vous, monsieur Birch, que je prisse sitôt congé d’une telle compagnie, lorsque je puis ne jamais la revoir !

Mon frère,» dit Frances à voix basse, « une telle plaisanterie est une cruauté.

— Je pense, » continua le colporteur froidement, « que l’orage est passé maintenant ; que les Écorcheurs pourraient se mettre en mouvement, et qu’alors il serait beaucoup mieux de raccourcir voke visite, capitaine Wharton.

— Oh! répondit l'officier, quelques guinées me délivreront de ces coquins, si j'en rencontrais. Non, non, monsieuf Birch, je ne partirai que demain.

— L'argent n’en a pu délivrer le major André, » remarqua sèchement le col- :

porteur.

Les deux sœurs, dans la aide vive inquiétude, regardèrent le capitaine, et l’ainée dit :

« Vous devriez faire attention à la remarque d’'Harvey; soyez assuré, mon frère, que son avis dans une telle cir-

‘constance n’est pas à dédaigner.

— Oui, ajouta la plus jeune, si, comme je le présume, monsieur Birch vous a aidé à venir ici, votre sûrété, notre bonheur, mon cher Henri, vous ordonnent de l’écouter maintenant.

— Je suis venu sans le secours de personne, je m’en irai de même, » dit le capitaine d’un air positif : « le marché fait entre nous s’est borné à me procurer un déguisement et à m’avertir lorsque la côte serait libre, et dans ce dernier cas vous vous êtes trompé, monsieur Birch.

— Ïl est vrai, » dit le colporteur avec intérêt, « et c’est une forte raison qui doit vous engager à partir ce soir; vous ne pouvez vous servir qu’une seule fois dela passe qué je vous ai donnée.

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— Ne pouvez-vous pas en forger une’ autre? »

Les joues décolorées du marchand se couvrirent d’une rougeur qui ne leur était pas ordinaire, et les yeux fixés sur le plancher , il demeura silencieux, jusqu'à ce que le jeune homme ajouta d'un ton plus aflirmatif : « Arrive ce qui pourra, je resterai ici cette nuit.

— Capitaine Wharton, « dit le colporteur fort délibérément et avec une’ emphase marquée, « gardez-vous d’un grand Virginien portant de grosses.

moustaches , il n’est pas loin de vous à ma connaissance, le diable ne le pourrait tromper ; et moi je ne l’ai jamais trompé qu’une fois.

— Que plutôt il se garde de moi, »

dit Wharton fièrement; « je vous décharge d’une plus longue responsabilité.

: — Voulez-vous me donner cette dé-.

charge par écrit? » demanda prudemment Birch.

« Oh! très-volontiers, » s’écria en riant le capitaine ; « César, une plume, :

de l’encre, da papier, que j'écrive une décharge pour mon fidèle suivant Han.

vey Birch, colporteur, etc., etc. »

Tout ce qui était nécessaire pour écrire fut apporté, et le capitaine, au milieu de la plus grande gaieté, fit, dans sa propre langue, la reconnaissance désiree ,. que le colporteur prit, et plaça soigneusement à côté des images de Sa Majesté catholique, puis, en balayant le plancher de son pied, il fit un salut à toute la famille, et s’en alla: comme il était venu ; on l’aperçut bien-

tôt dans le lointain franchissant la porte

de son humble demeure.

Le père et les sœurs du capitaine

“étaient trop heureux de posséder le . jeune homme pour s'entretenir des

craintes que sa situation pouvait raisonnablement inspirer. Mais, à l'instant du repas du soir, une plus sage réflexion poussa le capitaine à changer d’avis; ne.

voulant pas se hasarder hors des domaines qui appartenaient à son père, le jeune homme dépêcha César à Harvey.

. pour lui demander une prompte entre-

EX

26 « vue. Le nègre revint bientôt après, avec la désagréable nouvelle qu'il était trop tard. Katy lui avait dit que Harvey devait déja avoir fait plusieurs milles sur la route du nord, chargé de son ballot , car il avait quitté la maison à la nuit tombante. Il ne restait plus au capitaine qu’à attendre le lendemain pour prendre le parti le plus convenable.

a Ce Harvey Birch, avec son air de taut savoir, et ses avertissements de mauvais augure, me donne plus d’inquiétude que je ne saurais Pexprimer ; »

dit le capitaine Wharton sortant d’une rêverie dans laquelle le danger de sa situation n’avait pas une petite part.

« Comment est-il possible que, dans ces temps difficiles, il voyage de tous les côtés sans qu’il lui arrive aucun mal ? » demanda miss Peyton.

« Pourquoi les rebelles lui permettentils de parcourir le pays avec tant de facilité, c'est une question à laquelle je ne pourrais répondre, répliqua le capi- . taine; mais sir Henri ne souffrirait pas qu’on lui touchât un seul cheveu de la tête.

— En vérité? » dit Frances avec intérêt, « est-ce qu’il connait sir Henri Clinton?

— Au moins il doit le connaître, »

dit le capitaine avec un sourire expressif.

« Pensez-vous, mon fils, demanda M. Wharton, ne pas avoir à craindre qu’il ne vous trahisse ?

— Non; j'ai réfléchi à cela avant de me livrer à lui, » dit le capitaine inquiet ; « il paraît tenir à sa parole. Son propre danger , s’il retournait à la ville après une telle trahison, l’empêcherait de commettre une action si noire.

— Je crois, » dit Frances, adoptant l'opinion de son frère, » que Harvey Birch n’est pas dépourvu de sentiments, du moins par fois il en a l’apparence.

— Oh!» s’écria sa sœur en tressailant , » il a de la loyauté, et avec moi cette vertu est une vertu cardinale.

— J'ai peur , » dit son frère en riant, « que l'amour de l'argent ne surpasse dans son cœur celui de son roi.

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FENIMORE COOPER

— Ainsi donc, » dit le père, vous ne pourrez étre en sûreté étant en son pouvoir , car aucun amour ne peut résister à l’argent quand il est offert à l’avarice.

— Sans doute, monsieur,» dit le jeune homme qui avait repris sa gaieté, « mais il doit y avoir un amour qui résiste à tout, est-ce vrai, Fanny ?

— Voici votre lumière, » dit la jeune fille déconcertée; « vous retenez votre père qui s’est levé plus tard qu’il n’en a l'habitude. »

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