CHAPITRE III
Dans notre temps, il n’est ni bon ni salutaire Que sur chaque vétille on fasse un commentaire. SRARSPEAnE.
Les rochers jetaient de larges om-
bres noires sur les eaux, et l’obscurité.
du soir était assez épaisse déja pour caeher le mécontentement qui se peignait sur le front ordinairement si ouvert et si serein de Barnstable, lorsqu'il sauta dans la barque, et prit place à côté du pilote mystérienx.
« Au large! » cria le lieutenant, sur
un ton auquel ses matelots avaient l'habitude d’obéir. « Que la malédiction d’un marin retombe sur la folie qui expose à la foïs hommes et vaisseaux dans une telle navigation ; et tout cela | pour brûler quelque cargaison de mauvais bois, ou pour surprendre dans son sommeil un bateau de commerce norvégien. Pressez la marche, mes enfants, pressez. »
Malgré la force du ressac qui commençait à frapper sur la côte d’une manière alarmante, ses rameurs, ainsi stimulés, réussirent en peu de secondes à franchir le passage ou le danger avait . surtout été à craindre. En apparence, Barnstable était resté indifférent à cette espèce de crise; mais son regard n’avait cessé d'examiner les lames écumeuses qui bondissaient, l’une après l’autre, le long de l’esquif. Quand on eut gagné des eaux moins furieusement agitées, il parcourut la baie des yeux, pour découvrir la chaloupe.
« Diable! Griffith se serait-il lassé d'être gentiment bercé dans-cette barcelonnette de rochers ? il nous faudra pousser jusqu’à la frégate, tandis que le schooner réclame tous nos soins pour
se tirer de ce mauvais pas. Quel joli paysage! Mais, c’est qu’un amoureux transi n’en demanderait pas plus : une langue de terre, une flaque d’eau et des rochers sans nombre. Tu as raison, Tom-le-Long, et je me range presque à ton avis : une île de temps à autre, voilà toute la terre ferme dont un marin ait besoin.
— C’est de la ie en effet, reprit le grave contre-maitre; et quant au peu de terre qu’il nous faut , je demanderais que ce fût. toujours un fond de vase, bien molle , ou de sable léger, afin que l'ancre pût s’y fixer, et. que le
‘sondage eût ‘de la certitude. Combien
j'ai perdu de longues sondes, sans compter plusieurs douzaines de petits plombs, sur des fonds de roc; parlezmoi d’une rade où l’ancre reste ferme et la sonde à Plaise. Gare! voici une embarcation par l'avant de notre étrave; laisserai-je aller dessus, peine ou ferai-je place ?
— C’est la chaloupe, s’écria l officier ; graces à Dieu, Ned Griffith ne m’a pas abandonné. » Sa conjecture fut confirmée par les cris qui le hélèrent aussitôt; et au bout de quelques secondes, les deux embarcations flottaient côte à côte ; Griffith n'était plus étendu sur des coussins ; son langage était sérieux et légèrement accentué de reproche.
— Pourquoi, Barnstable, avoir perdu tant de précieux moments, quand chaque minute augmente nos dangers ?
J'obéissais définitivement au signal, lorsque le bruit de vos rames m'a retenu encore. Avez-vous réussi ?
— Le voici, et s’il nous fraye un chemin à travers les écueils , il méritera son nom; car cette nuit nous en présage de belles, et je crois qu’elle ne laissera pas voir la lune, même aux meilleurs télescopes. Je ne laisse pas que d’être aussi inquiet que vous; mais écoutez, Griffith, j'ai fait, au milieu de ces damnés rochers une découverte qui m’excusera facilement auprès de vous.
— Vous avez bien amené le véritable pilote? sinon, à.quoi bon nous être exposés à tant de périls ?
— Oui, j'ai vu celui qui est notre homme, et j'ai vu celui qui ne l’est pas.
Puisque Merry est avec vous, demandezlui ce que ses yeux ont vu.
— Faut-il tout dire ? s’écria l’espiègle.
Alors j'ai vu une petite goëlette fuir devant un vaisseau de ligne qui lui don-
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nait la chasse; et j'ai vu un perfide corsaire s’aventurer dans nos eaux, sous une forme tellement semblable à ma cousine, que...
— Silence, bavard, interrompit la voix de Barnstable; prétendez-vous retarder les embarcations avec toutes vos balivernes, par un temps pareil à celui-ci ? Vite à bord de la chaloupe; et si monsieur Griffith a le loisir de vous entendre, eh bien ! racontez-lui toutes vos folles conjectures. » :
Merry sauta d’un bond d’une barque dans l’autre, imitant le pilote qui lavait précédé; et, lorsqu'il s’assit à côté de Griffith, il lui souffla presque dans l'oreille, et d’un ton à peu près boudeur , cette brève explication :
a Et cela ne sera pas long, à ce que je crois, si monsieur Griffith pense
et sent sur les côtes d'Angleterre ce
qu’il pensait et sentait avant de s’embarquer. »
Un serrement de main servit de réponse.Ensuite Griffith dit adieu au commandant du schooner, et, sur son ordre, les rameurs allaient se diriger du côté de la frégate. Alors seulement, et pour la première fois, la voix du pilote résonna, dominant le bruit des deux embarcations qui fendaient la mer en se séparant.
« Halte! cria-t-il, halte! un instant, je vous prie. » On obéit, tant l'expression de cette voix avait d'autorité; et lui, il continua en s’adressant à l’officier de la petite barque :
« Le schooner doit mettre à la voile immédiatement, capitaine Barnstable , et gagner le large dans le moindre délai possible; tenez-vous en garde contre la pointe située au nord surtout, et
and vous serez dans les eaux de la fante, approchez-vous de façon à ce qu’on puisse vous hé!er.
— Il n’y a rien à dire ni à votre
carte ni à votre manœuvre, monsieur le pilote; mais, qui me justifiera auprès du capitaine Munson si je bouge sans avoir reçu d'ordres de lui. J’ai un papier où il m'est prescrit en toutes let-
tres d'amener /4riel se dorloter sur cette singulière espèce de lit de plume; et un signal ou une parole de mes chefs pourra seule me décider à lui faire courir une autre bordée. La route ne doit pas être plus facile quand il s’agit de quitter cette baie qu’elle ne l’a été pour y entrer ; et la première fois, j’avais deux guides qui manquent à présent, le grand jour et vos instructions écrites.
— Voulez-vous donc rester Jà pour être plus certain de périr ? Dans deux heures l'ouragan qui se brasse bouleversera de fond en comble la place où votre schooner se baigne si tranquille en cet instant.
— Sur ce point, nous sommes parfaitement d'accord. Mais remarquez-le donc bien , si je me noie à mon poste, je me noierai loyalement ; tandis que si, en suivant votre conseil , j’expose la quille du schooner à quelque avarie. il en résultera non seulement une voie d’eau, mais une accusation pour infraction aux devoirs de la discipline. Que sais-je, moi , si le vieux bonhomme n’attend pas encore un ou deux pilotes ?
— Cela s’appelle de la philosophie, grogna le contre-maître d’une façon fort
‘intelligible; mais rester en un pareil
ancrage me paraît fardeau bien lourd pour une conscience de marin.
— Que votre ancre reste donc au fond de la mer où vous la laisserez bientôt, répliqua brutalement le pilote. Il vaut mieux avoir une bourrasque à dompter qu'un fou; mais...
— Non, monsieur, ne dites pas un fou , Barnstable ne mérite pas cette épithète, quoiqu'il pousse à l’extrême son
respect pour les lois de la subordination.
Levez l'ancre sans plus attendre, monsieur Barnstable, et gagnez la haute mer au plus vite.
— Ah! vous n’avez certes pas autant de plaisir à me transmettre cet ordre que je n’en aurai à l’exécuter ; foree de 'ames, mes garcons ! Certes, si j'y puis quelque chose , l’#riel n’'ensevelira pas ses os dans ce triste cercueil. »
Au commandement énergique du
lieutenant répondirent les acclamations des rameurs. La barque s’élança et bientôt se perdit au sein des,ombres noirätres. que PEQPRENS les falaises de la côte.
On n'était pas moins expéditif à bord de la chaloupe. Plus lourde à manier que l’autre barque, elle céda pourtant aux efforts vigoureux de son équipage. Peu de minutes après elle rangeait les flancs élevés de la frégate. Durant cet intervalle, le pilote interrogeait Griffith sur les noms des officiers qui composaient l’état-major de la frégate. Sa voix avait perdu cette intensité d'énergie qu'il avait déployée dans son court dialogue avec Barnstable ; en finissant son énumération, le jeune lieutenant ajouta quelques mots.
« Ce sont tous braves et honnêtes gens, monsieur le pilote; et quoique l'affaire où vous êtes hasardé puisse avoir de fàcheuses chances pour un Anglais, soyez assuré du moins qu'aucun de nous n’aura
la pensée de vous trahir. Vos services -
nous sont nécessaires, et, comme nous comptons sur votre bonne foi, comptez en échange sur la nôtre.
— Que savez-vous si j’ai ou non be-
soin de votre discrétion ? » observa d’un
ton froidement indifférent le pilote.
«.Voyez-vous, lui dit Griffith, quoique vous parliez assez bien langlais pour un indigène, vous traînez avec votre langue un bu-r-r tel que ne parviendrait jamais à le proférer un homme né de l’autre côté de l’Atlantique.
— Peu importent son lieu de naissance et son accent, pourvu qu'un pilote accomplisse rigoureusement et loyalement ses devoirs ! »
Il fut heureux sans doute pour Je maintien de la bonne harmonie durant ce dialogue que le crépuscule, devenu nuit épaisse, cachât complétement les regards d’ironique colère dont s’anima la belle figure du jeune marin en reprenant la parole :
« Oui certainement, pourvu qu’il accomplisse ses devoirs, comme vous le dites fort bien; mais Barnstable avait
FENIMORE COOPER
raison : il faut que vous soyez bien au courant de votre affaire pour piloter un bâtiment, cette nuit-ci, à travers tous ces écueils; savez-vous combien nous
tirons d’eau : ?
— Ce que tire une frégate ; je tächerai de vous mener toujours sur quatre brasses, car avec moins d’eau il y aurait du danger.
— C'est un joli bâtiment, observa Griffith; elle obéit à son gouvernail comme le soldat à l'œil du sergent ;
-mais donnez-lui de l’espace par l’avant, car elle vole comme si elle voulait défier le vent. »
Attentif, le pilote prétait une oreille éxpérimentée à cette description du vaisseau qu'il avait à préserver des périls d’une situation extrêmement dangereuse; pas une syllabe n’était perdue
"pour lui , et dès que Griffith eut cessé
de parler, .sans que la froideur de son ton et de son maintien s’altérât le moins du monde, il plaça cette remarque :
« C’est une qualité qui-peut avoir du bon et du mauvais dans cet étroit canal; mais je crains que les inconvénients ne l’emportent cette nuit quand la frégate devra marcher comme à la lisière.
— Il faudra sans doute marcher 12 sonde à la main? dit Griffith.
— À l’aide de la sonde et des yeux, reprit le pilote qui se laissa aller de nou- -veau à son habitude de parler en quelque sorte pour lui seul. «II m'est arrivé d'entrer dans cette baie ou d’en sortir par des nuits plus noires que celle-ci, ‘mais jamais avec un bâtiment tirant plus de deux brasses , deux brasses et demie.
— Alors , de par le ciel, vous n'êtes pas l’homme qu’il faut pour manier la frégate à travers ces rocs et ces écueils.
Jamais vos petits bâtiments ne s’embarrassent de. sonder leurs eaux : pour trouver les canaux profonds, il n’y à rien de mieux qu’une quille profonde.
Pilote! pilote! prenez garde de vous jouer de nous avec votre ignorance; il est dangereux de s’essayer aux. jeux de hasard contre un ennemi.
— Jeune homme, vous ne savez pas
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de quoi vous parlez , ni qui vous menacez , » dit le pilote avec aigreur, quoique son sang-froid continuel ne fût en rien altéré. « Oubliez-vous qu'ici vous avez un supérieur, tandis que moi je n’en reconnais aucun ?
— Cela dépendra de la manière dont vous Yous. te de votre devoir; car Si... »
Il fut one par le pilote. «Paix !
dit celui-ci, nous approchons de la frégate; montons-y du moins en bonne intelligence. »
Puis il se rejeta sur son coussin, et Griffith, quoique plein d’appréhension à l'égard de ce singulier personnage, dont il redoutait soit l'ignorance, soit
la mauvaise foi, eut assez d’empire sur
lui-même pour se taire. Aussi, lorsqu'ils arrivèrent à bord ,'paraissaient-ils cordialement d'accord.
Les vagues allongées qui venaient de l'Océan soulevaient déja la frégate avec une violence croissante. Cependant ses hautes voiles restaient encore suspendues aux huniers; et la brise continuant à souffler de terre par bouffées intermittentes, ne suffisaît pas pour animer leur masse épaisse.
En ce moment on n’entendait d’autre bruit que le choc des lames qui ve-
naïent heurter les flancs massifs du vais--
seau, et le sifflet aigu du contre-maître qui rappelait les matelots placés en haie aux deux côtés de l'échelle pour faire honneur au premier lieutenant et à son compagnon.
Malgré le profond silence qui régnait au milieu de cette réunion de plusieurs centaines d'hommes, on pouvait discerner sur leurs traits, graces à la lumière d’une douzaine de lanternes distribuées en divers endroits du pont, les sentiments dont ils étaient agités dans cette grave circonstance.
Il y avait sur toutes ces physionomies bizarrement éclairées une expression
mélangée d'inquiétude et de curiosité.
Des groupes nombreux s’étaient for-
més prés de l'échelle, autour du grand
mât et sur les boute-hors. TITI.
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Hs se dessinaient d’une manière plus nette au milieu du tableau qué complétaient maintes figures éparses sur les versues inférieures ou penchées hors des hunes : partout leur attitude annonçait le vif intérêt que chacun avait pris à l’arrivée de la chaloupe.
Mais ces groupes, en se ralliant sur presque tous les autres points du vaisseau, avaient respecté le gaillard d’arrière, où les officiers seuls avaient choisi leurs places; du reste ils y étaient rangés selon leur rang, tous aussi attentifs et silencieux que le reste de l'équipage. En avant se mouvaient d’abord quelques jeunes gens, en petit nombre, dont l’uniforme était le même que celui de Griffith; tous, quoique décorés du même grade, le reconnaissaient pour leur ancien. Du côté opposé, plus nom.
breux se tenaient les aspirants, parmi lesquels ou comptait M. Merrv. Trois ou quatre personnages entouraient le cabestan : l'ur , entre autres, était remarquable par son uniforme bleu à revers d’écarlate, comme un soldat.
Tandis que le chapelain du vaisseau était reconnaissable à la couleur noire de son costume, derrière et près de l'escalier conduisant à la cabane d’où il venait de monter, se faisait distinguer par son isolement , par sa taille élevée et droite, le vieux commandant du vaisseau.
En passant, Griffith salua ses camarades ; et, suivi du pilote, il marcha vers la place occupée par le vétéran, devant lequel il s’inclina, ôtant son chapeau avec un a plus cérémonieux qu’il n’avait coutume de le prendre pour tout autre.
« Nous avons réussi, monsieur, dit-il, quoique avec plus de difficultés et de temps qu’on avait pu le prévoir.
— Mais où est le pilote? répondit le capitaine avec un air de doute; sans lui toutes ces peines auront été prises en vain. |
— Le voici, » dit Griffith se rangeant de côté et désignant de la main l’homme placé derrière lui. Les plis de sa gros-
sière jaquette Dr CA,
jusqu’ au menton, et sur sa figure retombaient les bords rabattus d’un vaste chapeau, dont l’état de vétusté attestait les services.
« Cet homme ! s’écria le capitaine : oh!
il y. a eu. une fatale méprise; ce n’est pas l’homme que j'aurais voulu voir, et nul autre ne peut le remplacer.
— J'ignore qui vous attendiez, capitaine Munson, » interrompit l'étranger d’une voix basse et posée; « mais si vous n'avez pas oublié le jour où flotta sur le couronnement de votre poupe un pavillon bien différent de l’emblême de tyrannie que vous y avez arboré ce matin, vous vous rappelez sans doute la main qui déploya la première sous le vent de Amérique des couleurs chères à tout patriote.
— Une lumière par ici! » commanda vivement le capitaine.
= Lorsqu'on lui eut présenté une lanterne, il en dirigea la lumière sur les traits du pilote. Munson tressaillit. en voyant les yeux bleus et tranquilles qui rencontrèrent son regard, et la physionomie pâle, mais calme, dont le souvenir était présent à sa pensée.
Portant involontairement la main. à son chapeau, il découvrit ses cheveux blancs.
« C'est lui, changé...
— Que ses ennemis ne l'ont pas reconnu , » dit le pilote qui linterrompit
dit-il,
vivement ; puis le prenant par le bras. il.
le conduisit à l'écart, et poursuivit. de manière à ne point être entendu des autres assistants : « Ni ses.amis, non plus, si ce n’est quand l'heure propice aura sonné. »
Griffith était en arrière, causant avec ses collègues, dont les questions se pressaient autour de lui; personne ne recueillit ces dernières paroles, quoique chacun se fût bientôt aperçu que le capitaine avait reconnu son erreur et adopté le nouveau pilote. Durant plusieurs minutes les deux vétérans continuèrent à parcourir seuls la portion la plus rentcée du gaillard , engagés dans
quoiqu'il. soit: si.
FENIMORE COOPER
une conversation importante et sérieuse.
Griffith avait peu de chose à raconter à ses auditeurs : une fois la curiosité satisfaite, leurs yeux se dirigèrent d’un commun accord vers ce guide mystérieux, chargé de les tirer d'une position dent les périls à chaque moment s’accroissaient en apparence aussi bien qu’en réalité.
RALISANR