‹ Œuvres (volume 2)Chapitre 7 sur 108 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

Voyez cette voile marine

Que gonflent d’invisibles vents,

Et ce navire aux flots mouvants

Opposaut sa forte poitrine.

SnanSPzaRE.

il y avait dans l’at-

ie]

On l’a dit déja :

- mosphère assez de pronostics pour faire

redouter au marin l'approche de la tempête. Au-delà de la baie que recouvraient presque entière les ombres de la côte escarpée, la nuit, tout épaisse qu’elle füt, permettait de distinguer les objets

à une certaine distance. Vers lorient un

sillon de lumière s’inclinait à l'horizon sur les eaux noires de l'Océan, dont le niveau, inégalement coupé par la houle, découvrait ses monstrueuses aspérités d’une manière à. chaque instant plus distincte, et par conséquent plus alarmante. Plusieurs nuages foncés formaient au-dessus du navire comme un dais où les mâts gigantesques semblaient pomper de funestes vapeurs. Puis, cà et là quelques étoiles scintillaient faiblement sur la ceinture étroite et blafarde que le ciel formait: tout autour des eaux.

De légers courants d'air, apportant avec eux les émanations de la terre, traversaient par intervalle la baie; mais leur irrégularité prouvait du reste qu’ils n’étaient que les derniers. souffles de la brise expirante. À tant de sinistres détails de cette scène, venait se joindre encore le grondement duressac , bruit sourd et monotone que rehaussait.encore parfois le mugissement d'une vague plus furieuse et plus. puissante que les autres. En un mot, tout se réunissait pour rendre cette scène-imposante, sans.

LE PILOTÉ. 19

qu’elle fit naftré pourtant une terreur immédiate et soudaine. Car la frégate se ballottait avec aisance sur les flots, et le câble qui la retenait à l’ancré cédait sans se rendre aucunement à ses éfforts !

Les officiers supérieurs, réunis autour du cabestan, s’entretenaient de leur position et des moyens d’en sortir. Quélquefois, les plus vieux et les plus favorisés d’entre les matelots prolongeaient ‘eur promenade jusqu’aux limites respectées du gaillard d’arrière, afin de guetter au passage les avis émis par leurs supérieurs ; et tous également lançaient à chaque instant des regards in-

quiets sur le groupe isolé du commandant

et du pilote, dont la secrète entrevue continuait à l'extrémité du navire. Une fois même, lirrésistible curiosité ou l'étourderie irréfléchie de son âge ayant conduit un jeune aspirant tout auprès d'eux, celui-ci s’en revint, avec une veïte réprimande du capitaine, cacher sa confusion dans les rangs de ses camàrades. On se le tint pour dit. Aussi personne ne se Hasarda plus à violer l'espèce de consigne qui protégeait le tête-à-tête des deux vétérans. Cela n’empécha point cependant les expressions multipliées d’impatience, les murmures à moitié comprimés : car, de l'avis de tous, la consultation dépassait, eu égard à la circonstance, toutes les limites raisonnables dans sa durée.

« Est-ce bien lé temps de causer gisements et distances? observa le second lieutenant. Il faudrait mettre tous les bras à l’œuvre et tenter de touer le vaisseau, pendant que la mer veut bien ercore épargner une pauvre barque.

— Tâche inutile et fatigante, reprit Griffith, son supérieur, que d’entreprendre de touer un vaisseau pendant

plusieurs milles, et contre une mer qüi

lé bat par l’avant. Mais la brise de terre

souffle encore là-haut, et, si nos voiles

létères pouvaient lui céder, nous par- . viendrions, peut-être, graces au reflux, à nous éloigner de la côte.

— Hélez le hunier, Griffith, lui proposa quelqu'un datis le grouje, et de-

mandez si l’on y sent un souflle d'air ; ce sera un moyen d'attirer l'attention du vieux et de son pilote manqué. »

Griffith sourit, en suivant l’avis du dernier interlocuteur; et, lorsqu’il eut rédu la réponse d'usage, il demanda à haute voix. : É

« De quel côté vient le vent?

— Nous sentons de temps én temps une légère bouffée qui vient de la terre, répondit le marin auquel la quéstion s'adressait ; mais notre voile pend touté roide , sans se remuer le moins du monde. »

Il y eut un instant où le capitaine Munson et le pilote interrompirent leur éntretien pour préter l'oreille à ce couré échange de paroles; puis ils reprirent aussitôt le dialogue commencé avec autant de vivacité qu’avant cet incident.

« Elle aurait beau se remuer que ces messieurs ne s’en remueraient pas davantage ,» dit l'officier des soldats de marine, que son ignoratice en matière de navigation rendait plus accessible à la .

crainte, mais qui, par ün effet de son désœuvrerhent, fournissait plus que tout autre à bord, son contingent de plaisantériés à la conversation.

« Puisqu’il ne paraît pas possible de prendre ce pilote par la voie des oreilles, essayez dônc, monsieur Griffith, d’en venir à bout par celle du nez.

— Ma foi ! il y a déja eu comme une traînée dé poudre entre nous daris la:

clialoupe, répondit le premier lieuteant, et jé dé pense pas qu'il soit honime à digérer trarqdillement un avis du genre dont vous parlez. Il a beau paraître doux et paisible, ce n’est pas, croyez-moi, qu’il ait médité avec grande attention sur le livre de Job.

— Pourquoi l’aurait-il lu ? » s’écria le chapelain, dorit les craintes égalaient au’ moins celles du militaire, et qui ne savait pas les réprimer avéc aütarit de résolution. « Pour lui celà n'aurait été qüë puré perte de témps. Les cartes de cette côte, et'les livres sur la navigation dé cette mer, sont en assez grand nombre pour avoir occupé tous ses in+

20 FENIMORE COOPER

stants, et je souhaite sincèrement qu’il en ait fait bon usage. »

Des éclats de rire bruyants et prolongés accueillirent l’observation du pauvre ecclésiastique. Aussi eurent-ils en apparence le résultat qu’on désirait depuis si long-temps , car ils mirent fin à la conférence mystérieuse du capitaine et du pilote. Le premier s’avança du côté de l'équipage, qui n’attendait que ses ordres; et de ce ton ferme et posé, trait principal de son caractère, il inter- . .pella Griffith.

:! « Faites lever l’ancre, lieutenant, et donnez de la voile au navire. Voici le moment de se mouvoir. »

Le jeune lieutenant y mit de l’empressement. À peine avait-il accusé réception des ordres du capitaine par trois ou quatre oui répétés de bon cœur, que plusieurs aspirants se mirent à presser le contre-maître et ses aides.

Il y eut un mouvement général dans .

les masses vivantes qui peuplaient les alentours du grand mât, des boute-hors et des échelles , sans pourtant que léquipage manquât à ses habitudes dé discipline, en se pressant trop d'agir avant les ordres supérieurs. Le sifflet du contre-maître interrompit d’abord le silence.

Puis vint le cri rauque de : « Tout le monde à l'ouvrage. — Levez l’ancre. —A hoy !» Le premier résonna dans la nuit, de vant de sons inférieurs et presque moë graduellement ensuite alla s’éteindre sur les eaux; et le second ébranla tous les recoins du navire, comme le retentissement d’un tonnerre éloigné. |

A ces signaux bien connus, un changement magique s’opéra. Des hommes sortirent d’entre les canons, des hommes

gravirent par les'écoutilles , des hommes

se laissèrent tomber avec une insoucieuse activité du haut des vergues; des hommes enfin surgirent de toutes parts, avec une telle rapidité , qu’en un instant le tillac parut en quelque facon vivant lui-même. Jusqu’alors le silence le plus profond n'avait eu d'autre interrupteur que les dialogues à voix basse des off-

leux à la note aigue et perçante, qui.

ciers. Maintenänt ce furent les ordres brefs et sérieux des lieutenants, les échos plus grêles qui leur répondaient par la bouche des aspirants, et enfin les rauques excitations de la bande du contre-moître, qui dominaient l’ensemble de cette. scène de tumulte et de préparatifs. Le capitaine et le pilote restaient seuls passifs au milieu de l’activité générale, Car, stimulés par leurs appréhensions, les officiers même qu’on désigne communément sous le titre d'inutiles ou d'oisifs , essayaient de mettre la main à la besogne, malgré les fréquentes exhortations de leurs compagnons plus expérimentés , qui leur reprochaient de gêner l’équipage en voulant Passister.

Peu à peu le tumulte s’apaisa pourtant, .

et quelques minutes après, le silence

était aussi profond que précédemment.

« La frégate est en panne, monsieur, »

cria Griffith qui surveillait attentivement la manœuvre du haut d’un canon où il s'était posté, une main fixée, comme point d'appui, à l'un des haubans, et l’autre main armée d’un porte- VOIX.

. « Virez de bord, monsieur, » fut la calme réplique du capitaine.

« Virez de bord.» répéta Griffith à haute voix.

« Virez de bord, » dirent comme autant d’échos une douzaine de voix; et le fifre modula un air vif et gai pour animer le zèle des marins. Le cabestan fut aussitôt mis en mouvement, tandis que les pas mesurés de l’équipage retentissaient sur le tillac où la marche suivait un cercle pénible. Durant quelques minutes , il n’y eut point d’autre bruit, si ce n’est l'encouragement adressé de temps à autre par un officier aux matelots, lorsqu'on ‘annonça qu'on était « à court,» c'est-à-dire, en d’autres mots, que le vaisseau était presque audessus de son ancre.

« Fn panne et virez de bord! » cria Griffith, quand le fifre eut cessé sa marche.

« Que ferons-nous maintenant? Retirerons-nous l’ancre du fond? Il n’y a

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pas un souffle d’air, et, comme le reflux mollit beaucoup, la mer pourrait bien jeter la frégate à la côte. »

Cette conjecture répondait tellement aux probabilités apparentes, que tous les yeux se détournèrent de la scène animée dont le tillac venait d’être témoin, pour interroger la mer avec inquiétude.

On aurait cru que le sort du vaisseau y était écrit dans les accidents qu'elle cachait en partie sous les voiles épais de là nuit.

«-Le pilote vous le dira, » fut toute la réponse du capitaine, après qu’il fut resté un instant à côté de Griffith, examinant avec attention le ciel et l'Océan.

« Que pensez-vous, monsieur Gray ? »

L'homme auquel on adressait pour la première fois la parole, sous son nom propre, était appuyé sur les bords du vaisseau, ayant les yeux tournés vers la même direction que les autres. Mais pour répondre, il détourna sa tête du côté de son interlocuteur, et la lumière d’une lanterne tomba sur sa figure, dont l’impassibilité avait quelque chose de surnaturel, au milieu de la grave responsabilité qui pesait sur lui dans cette circonstance.

« Il y à grandement à redouter de cette forte houle, dit-il du même ton de voix, toujours posé. Mais notre destruction est certaine si nous attendons dans ce mauvais ancrage l’ouragan qui se prépare là-bas à Pest. Il n’y aurait pas assez de tout le chanvre qui ait jamais été tissé en forme de cordage, pour empêcher , durant une heure seulement, un navire de se heurter contre ces rochers, s’il avait une fois contre lui le vent du nord-est. Si cela est au pouvoir de l’homme, messieurs, gagnons le large et cela sans tarder.

— Vous n’en dites pas plus, monsieur, que n’en pourrait dire le plus novice de nos mousses , dit Griffith.

— Ah, voici le schooner qui vient à nous. »

On entendait en effet distinctement le bruit des longs avirons de / Ariel, et lon vit bientôt se mouvoir dans l'om-

bre le schooner inégalement ballotté par les vagues. Comme il passait lentement sous la pompe de la frégate, la voix enjouée de Barnstable entama la première communication entre les deux navires.

« Une nuit où il ferait bon avoir des lunettes, n'est-ce pas, capitaine Munson? cria-t-il. {I m’a semblé entendre votre fifre; dans tous les cas, j'espère que Dieu ne vous permettra pas de per-

” sister à vous tenir ici jusqu’au matin.

— L'ancrage ne me plaît pas plus ; qu’à vous, monsieur Barnstable, » lui répondit le vétéran, dont l’inquiétude

‘commençait à percer. « Nous tenons au

fond, mais nous craignons de lâcher prise de peur que la mer ne nous pousse à la côte. Quel vent avez-vous ?

— Du vent? que diable, il n’y en a pas de quoi déranger la boucle de cheveux d’une demoiselle. Si vous attendez la brise de terre pour qu’elle enfle vos voiles , vous ne risquez rien de prendre patience jusqu’à la nouvelle lune. J'ai tiré ma coquille d'œuf de ce vilain nid; mais, comment en suis-je venu à bout.

par l’obscurité qu’il fait ? c’est ce qu’un plus habile que moi seul peut dire.

— Attendez les instructions du pilote, monsieur Barnstable; et surtout suivez-les à la lettre. »

I y eut un silence de mort sur les deux vaisseaux. Tous attendaient avec anxiété les paroles qui tomberaient de la bouche de cet homme, sur lequel, on le sentait maintenant, reposait le soin du salut général.

« Vos avirons vont devenir inutiles, dit-il après une minute de recueillement, car la mer commence à s'élever. Aidezvous alors des petites voiles. Aussi long-temps que vous pourrez avancer est-quart-nord-est, vous ferez bien de suivre cette direction; allez ainsi jusqu'à ce que vous ayez gagné ce promontoire situé au nord. Là, mettez en panne et tirez un coup de canon. Mais si, comme je le crains, vous ne pouvez arriver jusque-là, fiez-vous à la sonde en courant des bordées de bord; gardez-

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vous de tourner la proue au sud ; il n’y aurait plus de sonde qui pôt vous servir.

— Je puis courir des bordées de tribord , aussi bien que de bâbord , et faire toujours des enjambées de la même

- longueur. ;

— Pas de tout cela. Si vous déviez à tribord d'un seul point, en cherchant à gagner le large par est-quart-nord-est,

vous trouverez assez de rochers et d’é-

eueils pour vous enclouer. Ne l’oubliez pas : point de bordées de tribord.

— Et comment trouverai-je mon chemin? Vous ne me laissez la ressource ni de la sonde nji de la boussole ?

— De bons veux et une main agile ; voilà ce qu’il vous faut. Les brisants seulement vous avertiront quand vous ne pourrez pas discerner les gisements de la terre. Courez à propos vos bordées de bâäbord et en même temps n’épargnez pas la sonde.

— C'est cela! » murmura Barnstable indécis. « Une espèce de navigation à l’aveugle. A quoi bon encore, en définitive! Ma foi! je ne vois pas trop. Voir!

corbleu! la vue est à peu près aussi utile maintenant que le nez le serait pour lire dans la Bjble.

— Doucement, monsieur Barnstable, doucement, » lui cria le capitaine à son tour; car tel était le silence sur les deux bords . pouvait entendre l’espèce de frôlement occasioné par le contact du schooner avec l’eau qu’il sillonnait.

« L'entreprise que nous a confiée le congrès doit être accomplie, méme au risque de nos jours.

— Que n'importent mes jours, ca-

pitaine Munson? Mais y a-t-il de la conscience à mettre un vaisseau dans cette position? Toutefois ce n’est pas l'instant de parler, mais d'agir. Mäis, si le danger est si grand déja pour un bâtiment qui demande si peu d’eau, que sera-ce donc, lorsqu'il s’agira de la frégate ? Voyons, ne ferai-je pas mieux de me mettre à votre service, comme un chakal qui flairerait le chemin devant vous ?

— Merci, dit le püote. Votre offre est généreuse, mais à quoi servirait-il de l’accepter ? J'ai l'avantage de bien connaître le terrain, et dois me fier à mes souvenirs et au bon vouloir de Dieu. Allons, de la voile, monsieur, et, si vous parvenez dehors, nous tenterons de lever l’ancre. »

L’Ariel obéit, et en quelques minutes fut recouverte de toile. On ne sentait nulle trace d’air sur le tillac de la fré-

- gate, et cependant le schooner était si

léger qu’il réussit, seconde d’ailleurs par le reflux, à fendre les vagues. Quel-

1e instants plus tard, son corps peu

evé se dessinait précisément sur la raie blanche de l'horizon, et ses voiles aux sombres contours flottèrent audessus de l’eau, jusqu'à ce que leur forme fantastique se fût perdue au sein des ombres.

Griffith avait écouté la précédente conversation comme les autres officiers.

Puis , lorsque l’A4riel cessa peu à peu d’étre visible à l'œil, il sauta légèrement de son canon sur le tillac, et s’écria :

qui descend du chantier. Eh bien, monsieur, lèverai-je l'ancre, et suivons-nous ?

— Rien autre chose à faire, répliqua le capitaine. Vous entendez la question, monsieur Gray? quel est votre avis ?

— Qu'il en soit ainsi, monsieur Munson. À peine s’il reste assez de marée pour nous conduire en lieu de sûreté.

Je donnerais volontiers cinq ans d’une vie, qui, je le sais, ne sera pas longue, pour que le vaisseau fût à un mille plus au large. »

Cette remarque n’eut d'autre auditeur que le capitaine de la frégate, qui, reprenant le cours de ses mystérieuses délibérations avec le pilote, se promena de nouveau près de lui. D’un autre côté, à peine Griffith avait-il obtenu l’assentiment de son chef, qu'il fit entendre, à l’aide de son porte-voix, le commandement décisif. |

« Levez. »

Le fifre joua sa marche mesurée, et

« Îl vogue vraiment comme un navire :

le cabestan fut-remnis en mouvement. Et pendant qu’on levait l’ancre d’un côté, de l’autre on dégageait les voiles de leurs vergues ,et on les couvrait à la brise durant toute la manœuvre; le porte-voix du premier lieutenant distribuait, d’un accent de tonnerre, des ordres qu’on exécütait avec une inconcevable rap:dité. Il y avait des hommes qu’on apercevait, comme des points mouvants sur le fond obscur du ciel, couchés sur les cordages, ou suspendus dans l'air. Puis des cris étranges et variés partaient de tous les recoins, de toutes les vergues du vaisseau.

777 « Prête la voile de perroquet, criait une voix aiguë qui semblait descendre des nuages. — La vergue de misaine est en état, articulait plus bas l’organe enroué d’un autre matelot. —Tout est prêt de l’arrière, glapissait un troisième, » si bien qu’en peu d’iostants cet ordre retentit :

« Laissez tomber les voiles. »

Les voiles étendues interceptèrent le peu de lumière que projetait encore le ciel. Aussi sur les ponts, les lanternes produisirent-elles un effet d'autant plus vif et brillant, que les objets du dehors prirent un aspect plus sombre et plus menaçant qu'avant ce changement dans les dispositions du navire.

A l'exception du commandant et de son compagnon, tout le monde était occupé à mettre la frégate sous voiles. Cin-

quante voix répétaient tour à tour dans

un chœur non interrompu : « C’est fait ; »

et les rapides évolutions du cabestan annonçaient que l'ancre pesante se soulevait enfin peu à peu. Le froissement des cordages, le cri des poulies se mé-

laient aux coups pressés des sifflets du

contre-maître et de ses aides. Dans tout cela, un habitant de la terre ferme n’eût vu que confusion et précipitation. Cependant, sous l'influence d’une stricte discipline et d’une expérience pratique, l'équipage revétit pour ainsi dire la frégate de son immense parure de toile en moins de temps qu’il n’en a fallu pour décrire ses mouvements variés.

Les officiers ne parurent pas méoontents d'abord du résuttat de la ma- FREE vrai que les grandes voiles frappaient pesamment le long des mâts.

Mais sur les mâtereaux plus élevés, les plus légères s’enflaient progressivement, et le bâtiment cédait à teur impulsion.

* « Elle marche! elle marche! prononça joyeusement Griffith. Ah, ia commère!

elle a autant d’antipathie pour laterte, qu'un poisson pourvu de nageoires pour l'éviter. Après tout, le vent souffle un petit peu par là-haut.

7" — Nous éprouvons es derniers effets de la brise, » dit le phote d’une voixbasse,

étouffée , et qui, vibrant tout à coup à l'oreille de Griffith , le fit tressaillir un instant. « Oublions tout, jeune homme, si ce n'est que, cette nuit, tant d’exis-

tences dépendent de votre activité et de:

mes connaissances.

— Si vous mettez autant de bonne

volonté à déployer ces dernières, que j'en mettrai à multiplier mes efforts, tout ira bien, répliqua ke Hieutenant sur le même dapazon.

— Souvenez-vous , quels que soient

vos sentiments, que nous sommes près

d’un rivage :enhemi, et que nous ne l’'aimons pas assez pour désirer ylaisser reposer nos OS. »

Cette explication fut courte, car la frégate réclamait une attention soutenue et vigilante de la part du lieutenant.

b La joie de l’équipage ne dura guère.

avait vu le navire fendre un instant les eaux , mais la brise fut un instant seulement propice à ses désirs. Après avoir poussé le navire l’espace d’un quart de mille, elle se joua quelques minutes avec la toile légère des mâtereaux, puis la laissa retomber désenflée. Le quartiermaître, chargé de tenir le gouvernail, annonça que la direction de la frégate venait à lui manquer, celle-ci n’obéissant plus à son impulsion.! Cette fâcheuse nouvelle passa proinptement au capitaine par l'intermédiaire de Griffith, qui suggéra la ressource de jeter une nouveille ancre.

LA

24 | FENIMORE COOPER

« Adressez -vous à M. Gray, ordonna le capitaine. En sa qualité de pilote, ül doit pourvoir à la sûreté du navire.

— Les pilotes perdent les vaisseaux aussi souvent qu’ils les sauvent, si je ne me trompe. Cet homme, le connaissezvous bien, capitaine? C’est qu’il a toutes nos vies en sa dépendance ; et, malgré cela , il paraît aussi indifférent

que si aucune responsabilité ne pesait

sur lui.

— M. Griffith, je le connais assez pour exprimer mon opinion sur son compte.

Îl est aussi rempli de bonne volonté que

de talent. Je vous dis cela pour vous

ôter toute inquiétude.

— ]l serait inutile de chercher à en savoir davantage... Mais je sens un souffle de vent qui vient par ici.

— À Dieu ne plaise! Si ce nord-est fatal nous attrape au milieu de ces rochers, oh! alors notre situation sera complétement désespérée. » Le roulis du vaisseau occasiona dans les voiles une expansion momentanée, suivie aussitôt d'une réaction en sens contraire; de telle sorte que les plus vieux marins restèrent indécis , ne-sachant point dans quelle direction était venu le courant,

- si toutefois ils pouvaient être sûrs que

les voiles n’eussent pas été mises en mouvement par leur propre force de balancement. Sur ces entrefaites, l’avant du vaisseau commença à fléchir de côté, tellement que, malgré l'obscurité, on reconnut bientôt avec évidence qu "il allait à la dérive sur la côte.

Ce court intervalle de doute accablant produisit chez Griffith une de ces révolutions soudaines de l’esprit, qui rapprochent en un même instant les sentiments les plus extrêmes. ;

Son ardeur , qu'avait réveillée l’inquiétude des heures précédentes , se tourna en apathie nonchalante, telle que souvent il en manifestait les symptômes même aux moments de danger les plus critiques. Le coude appuyé contre le cabestan, il se tenait debout, formant de sa main un abat-jour au-dessus de ses yeux blessés par la lumière trop voisine

d’une lanterne. Une légère pression sur son autre bras le rappela à lui-même.

Son regard affectueux, quoique toujours distrait, accueillit le jeune homme survenu près de lui, tandis qu’il lui adressait ce peu de mots. |

« Triste musique, n’est-ce pas, mon: .

sieur Merry ?

— Tellement triste, que je ne saurais danser à son accompagnement, répondit l’aspirant; et même je ne crois pas qu’il y ait un homme sur la frégate qui n’aimât mieux , de préférence à ces exécrables sons, entendre l’air : La douce amie que j'ai quittée. |

— Quels sons, mon garçon ? Le vaisseau est aussi tranquille que l’assemblée des bons quakets de New-Jersey, quand votre grand-père n’y rompait pas de sa voix sonore les charmes du silence.

— Ah! riez à votre aise de ma race pacifique, répliqua le malin jeune homme, tout en vous souvenant pourtant que son sang se trouve mélangé à celui d’autres veines de toutes sortes. Quant à mon grand-père, je ne serais nullement fâché, je l'avoue, d'entendre en ce moment une de ses vieilles chansons; elles m'endormaient d'un somme aussi sûr que celui de la mouette insensible à la tempête. Mais celui qui fermera les yeux cette nuit, par ce tintamarre infernal, pourra bien ne jamais les rouvrir.

— Sons, musique, tintamarre! moi je n'entends rien, mon garçon, que les voiles qui s’entre-choquent. Le pilote lui-même , dont le pas arpente le gaillard d’arrière, comme un amiral, ne trouve rien à dire.

— Ce n’est pas vous qui pouvez fermer l’oreille à ces sons que tout marin ne connaît que trop bien.

— Ah ! j'y suis. C’est en vérité le bruit du ressac. Mais la nuit, mon garcon, nous l’apporte en le grossissant. Ne sa- .

vez-vous pas encore distinguer le bruit du ressac, jeune homme ?

— Si je le sais, monsieur Griffith! oh!

je ne désire pas apprendre à le mieux connaitre. Avec quelle vitesse croyez-

LE PILOTE

Vous que nous marchions sur la rive?

— Je ne pense pas que nous cédions, dit Griffith comme en se réveillant.

Lofez, drôle, lofez donc! vous prêtez le flanc à la mer. »

L'homme du gouvernail répéta son premier avertissement , ajoutant que, selon Jui, la frégate culait.

« Déployez la grande voile, M. Griffith, dit lé capitaine, et voyons venir le vent. »\

Le cri des poulies se fit entendre aussitôt. L’énorme masse de toile suspendue aux vergues basses fut entièrement déployée. Puis, quand cette manœuvre eut été vivement exécutée, chacun resta silencieux, attendant sans respirer que son sort se décidât par le résultat de ce changement. Des opinions contradictoires étaient émises parmi les officiers, lorsque Griffith, arrachant la chandelle que contenait une lanterne, et sautant sur un canon, tint cette chandelle exposée à l’action de Pair. La petite flamme se balança d’une manière incertaine durant une seconde, puis continua à brûler perpendiculairèment. Griffith allait rabattre son bras étendu à quelque hau-

teur, lorsqu'il éprouva une légère sensa-

tion de fraîcheur sur la main, ‘alors il s'arrêta, et la chandelle inclina sa flamme vers la terre, doucement d’abord, puis avec plus de vivacité, jusqu’à ce qu’elle s'éteignit.

« Ne perdez pasun moment, M. Griffith, » lui cria le pilote d’une voix claire. « Carguez et ferlez partout les voiles, à l'exception des trois huniers, et que tous les” ris en soient pris. Le moment est venu de remplir vos promesses. »

Le jeune homme resta d’abord immobile de surprise. Le commandement si précisément articulé de l'étranger l’étonnait, en le saisissant à limproviste. Mais un coup d’œil sur la mer lui suffit ensuite. IL sauta sur le tillac , et se prépara sans retard à obéir comme s’il y allait cette fois de la mort ou de la vie.

VE VELVIIVS

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