CHAPITRE VII
Dans la paix 11 n’y a rien de plas cohvenable à l'homme que l’homilité et le calme modeste ; mais quand le bruit de la guerre arrive à nos oreilles, imitez alors l’action du tigre ; roidissez vos nerfs, rappelez tout votre courage, changez la douceur de votre nature en une rage farouche et propice : je vous vois vous dresser tels que des lévriers retenus à la lesse, s'efforcant de s’élancer sur le gibier. La chasse est commencée, saivez l’élan de votre courage, ct poursuivez de vos cris La proie qui fuit devant vous.
SuaxsPzARE,
LA surface rude et raboteuse du pays, l'abondance des bois qui le couvrent, indépendamment de la grande distance qui sépare l’Angleterre de l'Amérique, et les facilités qu'offrait aux Anglais leur incontestable supériorité sur mer pour se porter rapidement partout où la guerre éclatait; tout s'était réuni pour dissuader les officiers anglais d'employer la grosse cavalerie dans leurs efforts tendant à subjuguer les colons révoltés.
Durant la guerre, on n’avait envoyé de la mère patrie qu’un seul régiment de cavalerie régulière, mais selon les vues des commandants et l'exigence des temps, on formait dans différents endroits des légions et des corps indépendants, qu’il n’était pas rare de voir composés d’hommes levés dans les colonies mêmes; et d’autres fois des détachements étaient tirés des régiments de ligne, et le soldat déposait le mousquet et la baïonnette, pour apprendre à manier le sabre et la carabine. Un corps particulier de troupes auxiliaires fut compris dans cet arrangement, et les chasseurs hessois furent transformés en un corps de cavalerie lourde et inactive.
Les plus braves troupes de l’Amérique leur étaient opposées. La plupart des régiments de cavalerie de l’armée du continent étaient conduits et commandés par des gentilshommes du sud.
Le haut et fier courage des officiers s’était communiqué aux soldats, qui étaient des hommes choisis avec soin et attention pour remplir le service qui leur était destiné.
FENIMORE COOPER
Tandis que les Anglais étaient retenus dans leurs vaines conquétes, en possession de quelques grandes villes, ou s’avançaient dans le pays dénué de ressources militaires, les troupes légères de leurs ennemis possédaient tout l'intérieur.
Il n’y a pas d’exemple de souffrances égales à celles de la ligne de l’armée américaine; mais, possédant le pouvoir et se sentant engagés dans une cause qui justifiait la sévérité, la cavalerie était bien montée, bien nourrie, et par conséquent très-bonne. L'univers n'aurait peut-être päâs pu fournir un corps de cavalerie légère plus brave, plus entreprenante et plus formidable, que plusieurs de ceux qui étaient au service du continent, à l’époque où nous écrivons.
Le corps de Dunwoodie avait souvent fait sentir sa valeur à l’ennemi; il brûlait encore de le rencontrer , il l’avait rarement chargé en vain. Le désir de ces braves fut bientôt satisfait; car leur commandant avait à peine eu le temps de remonter à cheval, que l’ennemi arriva, tournant le pied de la montagne qui interceptait la vue du midi. En peu de minutes le major put distinguer qui il avait en tête. Dans le premier corps, il vit les uniformes verts des vachers; et dans le second, les casques de cuir et les selles de bois des chasseurs. Leur nombre était à peu # près le même que celui du corps qu’il commandait.
Lorsque lJ’ennemi eut atteint le vaste terrain qui se trouvait devant la chaumière d’Harvey-Birch, il fit halte, mit ses hommes en ligne, et se prépara à une charge. Au même instant une colonne d'infanterie parut dans la vallée, et se hata d'arriver sur le bord du ruisseau dont nous venons de parler.
Le major Dunwoodie ne se distinguait pas moins par la sagesse de son jugement que par une grande intrépidité. Il vit aussitôt son avantage , et résolut d'en profiter. La colonne qu’il avait sous ses ordres commença à se
L'ESPION
. tetirer lentement de la plaine; alors :le . jeune Allemand qui commandait la cavalerie ennemie, craignant de manquer une victoire aisée, ordonna de charger.
Peu de troupes étaient plus hardies que ne l’étaient les vachers; ils se mirent promptement à la poursuite de l’ennemi
avec une confiance que leur donnaient sa .
retraite et la colonne qui venait derrière eux. Les Hessois suivaient avec . moins de vitesse, mais avec plus d’ordre. Les trompettes des Virginiens rendirent alors des sons vifs et prolongés ; celles qui étaient en embuscade leur répondirent par des accords qui glaçaient le courage des ennemis. La colonne de Dunwoodie se retourna en bon ordre, s’ouvrit, et le détachement de Lawton sortit du bois avec son chef en avant, lequel agitait son sabre au-dessus de sa tête, et excitait ses cavaliers d’une voix qui se faisait entendre au-dessus des . fanfares de la musique militaire.
La charge était trop menaçante pour les troupes réfugiées; elles se dispersèrent de tous côtés, s’enfuyant de la plaine aussi vite que pouvaient aller leurs chevaux qui étaient les meilleurs de . West-Chester. Peu furent blessés; mais
. œux qui rencontrèrent le bras vengeur
de leurs concitoyens ne survécurent pas assez longtemps aux coups qu’ils reçurent pour raconter qui les avait frap-
pés. Ce furent les malheureux vassaux
. d’un gouverneur allemand qui reçurent le choc. Habitués à la plus exacte obéissance, ces infortunés soutinrent bravement la charge : mais ils furent renver- . sés par les chevaux fougueux et les bras nerveux de leurs adversaires comme la paille abattue par le vent. Beaucoup d’autres furent écrasés sous les pieds . des chevaux; et Dunwoodie ne vit bien- . tôt plus d’adversaires sur le champ de bataille. La proximité de l'infanterie les . protégea contre une poursuite, et ce fut derrière sa colonne que le peu de Hessois qui n'étaient pas blessés, cherchè- . rent un abri protecteur.
Les réfugiés plus adroits se dispersèrent en petites bandes, et prirent dif-
ee .——"
férentes routes écartées pour retourner dans leur ancienne position devant Harlaem. Un grand nombre de ceux qui demeuraient sur la route eurent beaucoup à souffrir ; car la dispersion de la
troupe des vachers n’avait fait qu'aug-
menter le mal.
On ne pouvait espérer qu’un tel événement se passant si près des Locusts.
ses habitants n’y prissent pas le plus grand intérêt. En effet, les sentiments qu’il excita agitaient aussi bien les per- Sonnes du salon que celles de la cuisine ; et les dames, que l’effroi et Fhorreur du carnage avaient empéchées d'en être spectatrices, n’en avaient pas moins le cœur déchiré. Frances continuait à rester dans la position que nous avons déjà décrite, priant avec ferveur pour le salut de son pays, qu’au fond de son cœur elle personnifiait sous les traits du gracieux major Dunwoodie.
Sara et sa tante étaient exclusives dans
leurs sentiments: mais Sara, dès l’ins-
tant où le fléau de la guerre était venu frapper son esprit, avait commencé à voir diminuer le plaisir du triomphe qu’elle s'était promis.
Quatre personnes habitaient la cuisine de M. Wharton, savoir : César, sa chère moitié, leur petite fille, négresse de vingt ans, et le jeune garçon ci-dessus mentionné. Ces noirs étaient les restes d’une race de nègres que les ancé-
‘tres maternels de M. Wharton, descen-
dus des premiers colons hollandais, avaient amenés dans ces vastes propriétés. Le temps, leurs mauvaises mœurs, et la mort, en avaient ainsi diminué le nombre; et miss Peyton, pour alléger leur besogne, prit le jeune blanc pour servir dans cette habitation en qualité de laquais. César ayant d’abord eu la précaution de se mettre sous la protection de l'angle d'une : muraille, qui comme un écran l’empéchait d’être atteint par les balles qui fendaient l'air, resta spectateur attentif de cette escarmouche. La sentinelle de la terrasse était à peu de distance de lui, et s’identifiait avec le combat, tel qu’un
ds ë4 | ‘limier éprouvé ét pleïh d'ardenr. II re-
marqua avec un sourire dédaigneux l’approche du noir et sa prudente position, tandis que lui-même, regardant en face l'ennemi , lui présentait sa poitrine sans songer à la mettre à l’abri du dan-
Be. a Pendant quelques instants le dragon ‘considéra la précaution de César avec
un mépris qu'on ne saurait décrire, puis lui dit d’un air glacial :
« Vous semblez très-soigneux de votre
petite personne, monsieur le noiraud?
— Moi croire une balle atteindre aussi
vite homme de couleur qu’homme blanc, » murmura le nègre entre ses
dents en contémplant avec plaisir son
‘ petit retranchément.
« Je pense que ce h’est qu’une de vos conjectures; si nous en faisions lexpérience; » ce disant il prit un pistolet
‘que retenait son ceinturoh et visa le
noir. César tremblä de tous ses membres au mouvement du dragon, quoiqu’il fût persuadé que ce n’était qu’une plaisanterie; à cet instant la cavalerie royale chargea.
« Là, maître chevau-léger, » dit César vivement, s’imaginant que la fuite des Américains était réelle; « pourquoi vous rebelles pas combattre; voir, voir comment solddat du roi George faire major
. Dunwoodie fuir ; lui être aussi bon gen- . tilhomme , mais n’aimer pas combattre les troupes régulières.
— Que Dieu damne les troupes régu-
lières, » s'écria le soldat furieux; « at-
tends une minute, mal-blanchi, et tu
. verras le capitaine James Lawton sortir . de derrière la montagne, là bas, et dis- . perser ces vachers comme des oies sau-
vagés qui ont perdu leur conducteur. »
César avait cru que la petite troupe
que commandait Lawton avait cherché . un abri derrière la montagne pour la même raison que celle qui l’avait poussé
à mettre le mur entre lui et le champ de
. bataille : mais ce qui arriva fit bientôt
voir que la prédiction du dragon n’était pas fausse ; et le noir, au milieu du
“plus grand déplaisir, fut témoin de la
FENIMORÉ COOPER.
défaite totale dé la cavalerie royale,
La sentinelle, par de grands cris d’allégresse, fit éclater la joie que lui donhait cette petite vietoiré des siens ; et son camarade, à qui la garde du eaitaine Wharton avait été confiée, ouvrit la fenétre du salon pour savoir ee qu c'était. -
« Regarde, Tom, regürdé , » etia le soldat hors de lui, « regarde comitit de capitaine Lawton fait vôlér les bonnéts de cuir des Hessois ! regarde donc, vollà Je major qui vient de tuét lé cheÿal de l'officier ; mille bombes ! que n’a-t-il tué l'officier et sauvé la pauvre béte! »
Les vachers furent assaïllis dans leur fuite par quelques coups de pistolet, et une balle brisa un des carreaüx d’une fenêtre à peu de distance de César. Imitant le maintien du grand tentateur de la race humaine, le noit s’empressa de chercher une protection plus certaîhe dans Pintérieur du bâtiment et mohta immédiatement dans le saloh.
La petite plaine qui se trouvait èn face des Locusts était séparée de ‘la grande route par un rideau de vérduré, ét les chevaux des drägons restés de garde aux Locusts avaient été attachés ensémble sous cet abri, pour ÿ attendre leurs maîtres. us
Pendant ce temps, deux vachers, qui dans la retraite avaient été séparés de leurs camarades, franchirent la porte dans l'intention de s’enfuir vers le bois qui était derrière l’habitation.
Les Allemands avaient été poursuivis dans leur retraite par les Américains victorieux, jusqu’à ce qu’ils fussent parvenus sous la protection du feu dé leur infanterie ; et se voyant en sûreté contre tout danger présent, ees soldats né purent résister à une tentation à laquelle on sait que peu d'hommes de leu? corps eussent été capables de résister, Poccasion de s’'émparer des chevaux. Avec une hardiesse et une présence d'esprit qui he pouvaient provenir que d’une longue pratique de semblables actions, îls altèrent vers la proie désiftéé d’un mouvement presque spontané , et s'éccupätent
L'ESPION
à défaire les Hens des chevaux, quand le soldat de la terrasse déchargea sur eux son pistolet et se précipita l'épée à ka main pour empêcher cette capture.
L'entrée de César dans le salon avait poussé le Sage dragon de l’intérieur à pôrter une attention plus particulière sur son prisonnier; mais il fut de rechef attiré à la fenêtre par ce nouvel incident : il avança son corps hors de la cr@isée. et avec de terribles imprécations , s'efforça , par ses menaces et sa présence, d’effrayer les maraudeurs et de leur faire lâcher prise. Le moment était favorable ;- trois cents de ses camarades étaient à un mille de J’habitation ; des chevaux, qui n’avaient plus de maître couraient çà et là, et Henri W harton saisit l’imprévoyante sentinelle par la jambe, et la jeta la tête la pre-
mière sur la terrasse. César s’élança .
hôrs de la chambre, et courut mettre les verroux à la porte d’entrée.
Le soldat en tombant ne se fit pas grand mal; 8e remettant sur ses pieds, $f tourna d’abord sa colère contre son prisonnier. Escalader [a fenêtre en présence de son ennemi était chose impossible; c'est pourquoi il vola à la porte &’entrée, mais elle était fermée aux Yerroux.
Au même instant son camarade lui éftia de venir à son aïde, et ne pensant - plus à autre chose, le pauvre dragon y courut. Un des deux chevaux fut aussitôt délivré, mais l’autre était déja attathé à la selle d’un vacher, et tous quatre &e précipitèrent derrière le bâtiment où âls se battirent à coups de sabre avec beaucoup d’acharnement , et l'air retentit du bruit de leurs armes et de leurs fmprécations. César ouvrit la porte d'entrée; et faisant remarquer le cheval dui tranquillernent broutait lherbe flétrie de la prairie, s’écria : |
« Fuir, maintenant, fuir, diassa Henri, fuir.
— Oui,» répondit le jeune homme #élançant sur la selle, « c’est bien à présent, mon camarade. » De la tête il dft adieu à son père, qui, exposé à la
vous,
plus grande inquiétude, était resté devant la fenêtre les mains étendues vers son fils, comme s’il lui eût donné sa bénédiction. Le capitaine ajouta en quittant le bon noir : « Que Dieu vous protége!
César, embrassez mes sœurs de ma part; » et aussi prompt que l’éclair, il franchit la porte et s’éloigna.
L’Africain l’observa avec anxiété jusqu’à ce qu’il eût atteint la grande route; il le vit alors prendre à droite, galoper sous le dôme des rochers qui s’élèvent perpendiculairement de ce côté, et disparaître derrière une masse de rocs qui le déroba bientôt à la vue.
Le joyeux César referma la porte, mit verroux sur verroux et tourna la clef jusqu’à ce qu’elle ne pût plus aller, en faisant ce monologue sur l’heureuse fuite de son maître :
« Comme lui bien monter à cheval, moi avoir appris à lui; moi embrasser une jeune dame, moi parier miss Fanny vouloir pas permettre vieil homme de couleur embrasser sa jolie joue rose. »
Lorsque le sort de cette journée ne fut plus douteux, et que l’instant d’enterrer les morts fut venu, il fallut y comprendre deux vachers et un virginien qui furent trouvés derrière les Locusts.
Heureusement pour Henri Wharton que les yeux pénétrants de celui qui l’avait fait prisonnier étaient à observer, à travers une lunette, la colonne d’infanterie gardant sa position sur le bord du ruisseau, tandis que les restes des chasseurs hessois s’empressaient de venir se mettre sous sa -protection. Son cheval était un des meilleurs de Virginie; il l'emporta avec la promptitude du ven le’ long de la vallée, et le cœur du jeune homme palpitait déjà du bonheur de se voir en liberté, quand une voix qui lui était bien connue vint frapper son oreille en lui criant :
« Fort bien, capitaine; servez-vous du fouet, et prenez à votre gauche avant de traverser le ruisseau. »
Wharton surpris détourna la tête, et vit assis sur la pointé d’un rochef qui
+ Peas
s’avançait vers la vallée, et d'où on pouvait la voir à vue d'oiseau, son ancien guide, Harvey Birch. Le ballot du colporteur était beaucoup moins gros et placé à ses pieds ; il agita son chapeau, lorsque le jeune homme fuyant passa devant lui, comme pour lui exprimer la joie qu’il ressentait de sa dé- Jivrance. Le capitaine anglais se conforma à l’avertissement de cet homme mystérieux, et trouvant un chemin ‘conduisant à la grande route qui coupait la vallée, suivit sa direction, se trouva bientôt en face de ses amis, et l'instant d’après , ayant traversé le pont, ‘il arrêta son cheval devant son ancienne connaissance, le colonel Wellmère.
« Le capitaine Wharton! » s’écria dans la plus grande surprise le commandant des troupes anglaises , « habillé de bleu et monté sur le cheval d’un dragon ennemi! tombez-vous des nues en cet attirail ?
— Dieu soit loué ! » s’écria le jeune homme en reprenant haleine, « je suis en sûreté, et délivré de mes ennemis ; ily a à peine cinq minutes que j'étais prisonnier , et menacé de la potence.
— De la potence, capitaine Wharton!
certes ces traîtres envers leur roi ne voudraient pas se souiller d’un autre assassinat ; n’est-ce pas assez qu’ils aient fait périr André? pourquoi vous auraient-ils menacé du même sort ?
— Sous prétexte de la même offense, »
dit le capitaine, expliquant brièvement à ceux qui l’écoutaient comment il avait été pris, quelles avaient été ses craintes pour sa personne, et de quelle manière il s'était évadé. A peine il achevait son récit que les AHemands fugitifs se rassemblèrent derrière ia colonne d’infanterie, et que le colonel Wellmère s’écria d'une voix forte : |
« Recevez mes félicitations, mon brave camarade : la miséricorde est une vertu ignorée de ces traîtres, et vous êtes doublement heureux d’avoir pu vous sauver de leurs mains, et de n’avoir pas souffert davantage. Préparez-vous à me donner votre assistance , et je vous don-
FENIMORE COOPER
nerai bientôt occasion de vous venger noblement.
— Je ne pense pas qu’un outrage personnel fût à craindre de la part d’hommes commandés par le major Dunwoodie, colonel Wellmère , » reprit le jeune Wharton le visage coloré d’une légère rougeur ; « son loyal caractère le met audessus d’une telle accusation ; je ne crois pas non plus qu’il serait fort sage de franchir ce ruisseau pour alleædans la plaine affronter la cavalerie virginienne, qui maintenant doit être enivrée de sa victoire.
— Nommez-vous la déroute de ces troupes irrégulières et de ces pesants Hessois une action dont on puisse se vanter? » dit le colonel avec un sourire de mépris; « vous parlez de cette affaire, capitaine Wharton, comme si votre superbe M. Dunwoodie, car il n’est pas major , avait battu le corps des gardes du roi.
— Qu'il me soit permis de dire, colonel Wellmère, que si le corps des gardes de mon roi était [à bas sur le champ de bataille , il pourrait bien rencontrer un ennemi qu'il serait dangereux de dédaigner. Monsieur, mon superbe M. Dunwoodie, comme officier de cavalerie , est l’orgueil de l’armée de Washington, »
dit Henri avec véhémence.
« Dunwoodie, Dunwoodie, » répéta le colonel lentement; « il me semble J’avoir rencontré quelque part.
— On m’a rapporté que vous lavez vu une fois, monsieur, et pendant un moment, à la maison de ville de mes sœurs , » répliqua Wharton souriant en le regardant.
« Ah! je me le rappelle, » dit le colonel avec une ironie affectée; «. le trèspuissant congrés de ces colonies rebelles confie ses soldats à la direction d’un tel guerrier!
— Demandez au commandant de votre cavalerie hessoise s’il pense que le major Dunwoodie mérite à juste titre cette confiance , » répondit Henri Wharton avec chaleur, se sentant indigné de l’air de mépris avec lequel le colonel parlait d’un
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homme tel que son ami et dans un moment si déplacé.
” Le colonel Wellmère était loin d’être dépourvu de cette noble fierté qui fait qu’un homme soutient bravement la présence de l'ennemi. Il avait longtemps porté les armes en Amérique sans avoir rencontré d’autres troupes que les nouvelles levées et la milice du pays, qui parfois se battaient comme des braves, mais qui souvent préféraient fuir sans avoir tiré un seul coup. Il était trop prompt à juger par l'extérieur, et croyait impossible que des soldats dont les guétres étaient si propres, la marche si régulière, et qui manœuvraient avec tant de précision, pussent être battus : en outre ils étaient anglais, et pour cette raison leurs succès ne pouvaient être douteux. Le cclonel Wellmere s'était rarement trouvé dans d’importants combats, où ces fausses idées qu’il avait apportées de son pays, et qui s'étaient fortement accrues par la vie de garnison, se fussent depuis longtemps dissipées. Il entendit la réponse véhémente du capitaine Wharton avec un sourire dédaigneux, et ensuite répondit :
« Je pense que vous ne voulez pas, monsieur , que nous nous retirions devant cette superbe cavalerie sans que nous fassions quelques efforts pour la priver d’une partie de cette gloire dont vous assurez qu’elle s'est couverte ?
— Je voulais vous avertir, colonel Wellmere, du danger que vous alliez courir.
° — Le danger n'est qu’un vain mot pour un soldat , » continua le commandant anglais d’un air moqueur.
« Et aussi peu redouté du 60° que d’au-
cun corps qui porte la livrée royale, »
s’écria Henri Wharton avec fierté:
« ordonnez d'aller en avant, et nos actions parleront pour nous.
, — Je retrouve maintenant mon jeune ami, «dit Wellmere d’un air caressant ; « mais si vous avez, avant le combat, quelque chose à nous apprendre qui puisse en quelque façon empêcher notre attaque, parlez, nous vous écoutons :
vous savez quelles sont les forces des ennemis; sont-ils beaucoup en embuscade ? | |
, — Oui, » répondit le jeune homme, encore blessé du ricanement de Wellmere. « Sur la lisière du petit bois à notre droite est un petit corps d’infanterie ; la cavalerie est devant vos yeux.
— Elle n’y sera pas longtemps, » s’écria Wellmere en se tournant vers le peu d'officiers qui se trouvaient près de lui. «Messieurs, nous nousformerons en colonne pour passer le ruisseau , et nous nous déploierons dans la plaine qui est sur l’autre bord, autrement nous ne serons point capables d’attirer ces vaillants Yankees : à la portée de nos mousquets. Capitaine Wharton, je réclame votre assistance en qualité d’aide- de- Camp. »
Le jeune homme secoua la tête comme pour désapprouver un mouvement que son bon sens lui disait être inconsidéré, mais se prépara sans hésiter à remplir son devoir dans cette affaire importante.
Durant cette conversation, qui se passait à une petite distance de la co- Jonne anglaise et en vue des Américains, Dunwoodie avait rassemblé ses troupes dispersées, mis en sûreté les prisonniers qu'il avait faits, et s’était retiré sur le terrain où il s'était posté lorsque l’ennemi s’était présenté la première fois. Satisfait du succès qu’il avait déjà obtenu, et croyant les Anglais trop sages pour lui donner l’occasion de les battre une seconde fois , il était prêt à rappeler ses guides, et laissant un fort détachement sur le terrain pour épier les mouvements des troupes réglées , allait choisir un endroit éloigné de quelques milles pour y établir son quartier général pendant la nuit. Le capitaine Lawton écoutait avec répugnance le raisonnement de son commandant et avait apporté sa lunette chérie pour voir
- 3. On sait que les Yankees sont les Américains. C’est ainsi que les Anglais les appellent par irunie. Ce sobriquet vient de la manière défectueuse dont les nègres virgiviens prononcèrent d’abord le mot english.
s8 #i Von ne pourrait pas trouver moyen d'attaquer l'ennemi d’une manière avantageuse, quand il s’écria tout à coup :
« Que signifie ceci? un habit bleu
i cés uniformes écarlates! » Applide nouveau son œil à la lunette, poursuivit : « Aussi vrai que j'espère revoir notre antique Virginie, c’est mon ami le déguisé, le beau capitaine Wharton du 60°, qui a trompé la vigilance des deux meilleurs soldats de ma troupe. »
Il venait d’achever lorsque le survivant des deux héros, ramenant avec lui son propre cheval et ceux des vachers, raconta la mort de son camarade et la fuite de son prisonnier. Comme celui qui était mort se trouvait être la sentipelle du jeune Wharton, l’autre ne put pas être puni pour avoir voulu défendre les chevaux qui était restés plus particulièrement sous sa garde; son ca- Ditaine l’entendit avec mécontentement, mais sans colère.
Ce récit changea entièrement les desseins du major Dunwoodie; il vit aussitôt que son honneur était compromis par la fuite de son prisonnier. Il commanda que l’ordre qu’il avait donné de rappeler les guides ne füt point exécuté, et, rejoignant l’impétueux Lawton qui commandait en second , il chercha avec autant d’ardeur que ce dernier le moyen d'obtenir de nouveaux succès en tombant sur l’ennemi.
Il n’y avait pas deux heures, Dunwoodie éprouvait la plus vive peine de l’événement qui l’avait rendu maître de là personne de Henri Wharton , et à présent il soupirait après l’occasion qui, même au risque de sa propre vie, ferait une seconde fois son ami prisonnier.
Son esprit ulcéré avait éloigné tout autre sentiment, et il eût bientôt rivahisé d’insensibilité avec Lawton, si Wellmere et ses troupes n’eussent passé le ruisseau pour se répandre dans la plaine.
« Voici John Bull, s dit l’heureux capitaine, indiquant du doigt la venue de l'ennemi, « le voici qui vient se je-
ter dans la souricière les yeux ouvertt
— Certainement, » s’écria Dunwoodie avec vivacité, « il n’exposera passa colonne sur cette plaine; Wharton doit lui avoir parlé de l'embuscade, mais s’il le fait.
— Nous ne lui laisserons pas douze peaux entières dans son bataillon , » dit brusquement le capitaine en S’élançant sur sa selle.
On ne tarda pas à connaître leur dessein; car la colonne anglaise ayant fait dans la plaine quelques pas en avant, se déploya avec une précision qui lui edt attiré beaucoup d’applaudissements un jour de revue, dans Hyde-Parck:.
« Qu’on se prépare! en selle! en selle!» cria Dunwoodie; Lawton répéta le dernier mot d’un ton si élevé, qu'il vint frapper les oreilles de César , qui se tenait à une fenétre ouverte dans les Locusts. Le noir ne croyait plus à la pusillanimité du eapitaine Lawton, car il lui semblait le voir encore s’élancer de derrière son embuscade, agitant son épée au-dessus de sa tête.
Pendant que la ligne anglaise marchait lentement en avant et dans l'ordre le plus parfait, les guides firent un grand feu qui commença à faire beaucoup de mal à la portion de la garde royale la plus rapprochée d’eux. Well= mere, écoutant le conseil du vétéran qui en grade venait après lui, commanda à deux compagnies de faire sortir l’infanterie américaine de sa retraite. Un peu de confusion fut le résultat de ce mouvement, et Dunwoodie en profita pour charger. Le terrain était on ne peut plus propice à la manœuvre de la cavalerie, et rien ne put résister à l'attaque des Virginiens; elle était dirigée particulièrement vers l’autre côté du bois, pour garantir les Américains du feu que faisaient leurs amis cachés : son succès fut complet. L’impétueuse ardeur des as saillants renversa à terre Wellmere, qui
s'était placé sur la droite de sa ligne.
Dunwoodie arriva assez à temps pour arrêter le coup qu’un des siens allait lui