IV. 53° Zivraison
de la vallée, et où ses bords étaient plus
escarpés et d’un accès plus difficile qu’à :
l'ordinaire : là un pont de bois, grossièrement construit, formait la conti-
nuation de la route; il en existait un:
autre à environ un demi-mille des Lo-
custs.
Les montagnes à l’est de la vallée étaient rapides, et fréquemment elles en diminuaient la largeur par d'immenses rochers qui sortaient de leur sein. Une de ces projections était à peu de distance de l’escadron de dragons, et Dunwoodie ordonna au capitaine Lawton de s’y placer en embuscade avec deux compagnies ; l’officier obéit avec une sorte de
. répugnante, qui cependant s’affaiblit
par lidée qu’il se faisait d’avance de l'effet que sa soudaine apparition produirait sur l'ennemi. Dunwoodie connaissait son homme et lavait choisi pour ce service, d’abord parce qu’il craignait sa précipitation dans le combat, ensuite parce qu’il savait qu’il ne manquerait pas de se montrer quand il en aurait besoin. Ce n’était qu’en face de l’ennemi que le capitaine Lawton se laissait emporter à toute son ardeur; en toute autre occasion son discernement et son sang-froid ne le quittaient jamais; le désir seul d’un engagement avec l’ennemi les lui faisait oublier. Sur la gauche du lieu où Dunwoodie comptait attirer le combat étaitun bois épais qui, sur un espace d’un mille de longer, bordait ce côté de la vallée; ce fut là que les guides se retirèrent ; ils s’y établirent près de la lisière, de manière qu’il leur était possible de faire un feu continuel sur la colonne ennemie qui s’avançait.
On ne peut supposer que tous ces préparatifs se fissent sans que les habitants des Locusts y prissent garde : au contraire, tous les sentiments qui peuvent agiter la nature humaine les assiégeaient. M. Wharton seul croyait n’avoir rien de bon à espérer des suites de ce combat. Si les Anglais avaient le dessus, son fils serait mis en liberté; mais quel serait son propre sort, à lui P lui qui jusqu’älors, au milieu des cir- &
conatances les plus difficiles, avait conservé son caractère de neutralité. Sur ce qu’on avait su que son fils était dans l’armée royale, ou, comme on la nommait, l'armée régulière, il avait failli voir ses biens confisqués; ce coup funeste n'avait été empêché que par le grand crédit d’un de ses parents qui tenait un haut rang dans l’état, et, de son côté, par son extrême prudence. Au fond du cœur il était excellent loyaliste: ; et lorsque, le printemps précédent, Frances, en rougissant, lui avait communiqué le désir de son amant, à son retour du . camp américain, il avait consenti à l’u- -nion future de sa fille avec un rebelle, plutôt à cause de la nécessité qui le poussait à se faire des protecteurs parmi les républicains qu’en considération du bonheur de son enfant. Mais si maintenant son fils était sauvé par les Anglais, il passerait dans l'opinion publique pour avoir conspiré contre les libertés de son pays; si, au contraire, Henri demeurait captif et subissait le jugement qui lattendait, les conséquences seraient encore plus redoutables. Quoiqu'il aimât beaucoup sa fortune, M. Wharton aimait encore plus ses enfants ; et il examinait les mouvements du dehors avec une contenance incertaine qui montrait sa faiblesse de | caractère.
Rien différents étaient les sentiments de son fils. Le capitaine Wharton avait été confié à la garde de deux dragons; l’un d'eux se promenait d’un pas mesuré en long et en large sur la terrasse, et l’autre avait reçu l’ordre de rester dans l’appartement avec son prisonnier.
Le jeune homme regardait avec admiration les mouvements de Dunwoodie ; et la haute expérience du major lui faisait craindre pour ceux dont il avait embrassé le parti. Il redoutait principament lembuscade du détachement de Lawton, qu’il pouvait parfaitement distinguer de la fenêtre de la maison; il le voyait, froidement impatient, se pro-
-1. C'est ainsi qu'on it un partisan de la cause du roi rire ui d
FENIMORE COGPER.
mener à pied sur le terrain eu face de ses cavaliers. Henri Wharton jeta à la hâte plusieurs regards autour de Mi pour voir s’il ne pourrait pas trouver moyen de s'évader, mais il remarqua” les yeux de la sentinelle sans cesse fixés sur lui avec la surveillance d’un argus.
Il désirait avec toute l’ardeur d’un jeune
homme rejoindre ses camarades dans le combat ; mais il fut contraint de rester spectateur mécontent d’une scène dont il eût tant aimé être un des acteurs.
Miss Peyton et Sara continuèrent à regarder les préparatifs avec des émotions variées, dans lesquelles le sort du capitaine Wharton avait le plus de part, jusqu’à ce que le moment de répandre le sang parût approcher; alors, avec la timidité de leur sexe, elles cherchèrent une retraite dans la chambre la plus éloignée. I] n’en était pas ainsi de Frances : elle était revenue dans l’appartement où elle avait laissé Dunwoodie, et, d’une des croisées, elle observait tous ses mouvements. Elle n'avait remarqué ni la marche des troupes, ni les terribles préparatifs; en proie aux émotions de Padmiration et de la crainte qui glaçait presque ses sens, la jeune fille ne voyait que son amant. Au moment où elle aperçut le jeune guerrier galoper avec une grâce et une adresse surprepantes à travers les rangs, évidemment pour relever le courage des soldats, tout son sang se retira vers son cœur ; et bientôt après il se glaça à l’idée que cette valeur qu’elle prisait au- dessus de toute chose pouvait bientôt creuser un tombeau entre elle et l’objet de son amour. Frances regarda jusqu'à ce que ses yeux ne pussent plus voir.
Dans un champ à gauche de la maison, et à peu de distance derrière les troupes, était un petit groupe dont les occupations semblaient différer de toutes celles qui les entouraient. Le groupe n'était composé que de trois personnes, deux hommes et un jeune mulâtre. La maigreur du personnage principal rendait sa taille d’une excessive hauteur ; ik portait des lunettes, était sans armes,
L'ESPION
desdendu de cheval, et paraissait s'occuper alternativement d’un cigare, d’un livre, et de ce qui, devant lui, se passait dans le pré. Frances résolut d’envoyer à ces gens-là un billet adressé à Düunwoodie; elle prit un crayon, et écrivit à la hâte : « Venez, Peyton, quand ce ne serait que pour un moment ; » et César, porteur du hillet et sortant de la cave qui était à côté de la cuisine, prit la:précaution d'aller par les derrières du bâtiment pour éviter l'œil de la sentinelle de la terrasse, qui avait très-cavaliérement ordonné à tous les gens de la maison de ne la pas quitter un seul moment. Le noir donna la lettre au grand homme sec, et le pria de la faire remettre au major Dunwoodie. Cet homme à qui s’adressa César était le chirurgien de la cavalerie; et les dents de l’Africain claquèrent de frayeur lorsqu'il vit par terre plusieurs instruments préparés pour les opérations qu’on pourrait être obligé de faire. Le docteur semblait en contempler larrangement avec grand plaisir, lorsqu'il leva spontanéinent les yeux de dessus son livre, ordonna au
jeune garçon de porter le billet à son .
officier commandant, et reprit sa lecture. César se retirait lentement, quand le troisième personnage, qu'on pouvait prendre à ses vétements pour ua aide du chirurgien major, lui dit tranquiHement : « Voulez-vous qu’on vous coupe la jambe ? » Cette question parut rappeler au nègre qu’il en avait deux en son pouvoir, car il en fit un te} usage qu’il arriva sur la terrasse à l'instant où le major Dunwoodie allait descendre de cheval; la sentinelle s’aligna et présenta son épée avec une grande précision militaire quand son officier passa devant son poste ; mais à peine la porte fut-elle fermée que, se tournant vers le nègre, it lui dit d'un ton d’autorité :
« Écoute, négrillon, si tu sors en-
core sans ma permission, je te couperai une de tes oreilles d’ébène avec ce rasoir. »
‘ Ainsi menacé dans an autre de ses
membres, César se hâta de se retirer dans la cuïsine, marmottant entre ses dents quelque chose dont les mots :
« écorcheur , coquin de rebelle, » formaient la partie la plus remarquable.
‘« Major Dunwoodie, » dit Franees à son amant dès qu’il entra, «jai pu avoir tort de vous parler si durement.
L’émotion de la jeune fille ne lui permit pas d’en dire davantage, et ses larmes coulèrent abondamment.
« Frances!» s'écrin l'officien avéc chaleur, « jamais vous n'avez eu tort envers moi, jamais vous n’avez été injuste que lorsque vous avez douté de mon amour.
— Ah! Dunwoodie, » ajouta la jeune fie suffoquée par ses larmes, « vous allez risquer votre vie dans le combat ; rappelez-vous qu’il existe un cœur dont le bonheur dépend de votre sûreté : je sais que vous êtes brave, soyez prudent... :
— Pour l'amour... de toi?» demanda le jeune homme enivré de bonheur.
« Pour l'amour de moi! » répondit Frances d'une voix qui pouvait à peine être entendue, et se laissant aller sur le sein de son amant.
‘Dunwoodie la pressa sux son cœur, et ahait lui parler, quand la trompette sogna da côté sud de la vallée. lmprimant un tendre baiser sur ses lèvres qui ne pouvaient plus opposer de résistance, il s’arracha d’auprès de sa maîtresse, ef vola au combat. °
Frances se jeta sur un sopha, s’eæsevelit la tête sous les coussins, et tira son schall sur son visage pour diminuer le plus possible le bruit du eombat ; elle demeura dans cette attitude jusqu’à ce que les cris des combattants, la détonation des armes à feu et les pas retentissants des chevaux. ne s’entendissest plus.