CHAPITRE VIIL
Le pays d’alentour fut ravagé et par l'épée et par le feu; et beaucnup de femmes alors enceintes et d'enfants nouveau-nés périrent. Mais vous savez que de semblables choses doivent précéder toute victoire brillante. Anonyme.
- Les bruits mourants de la bataille, qui s’affaiblissaient par degrés, ne frappaient plus les oreilles des habitants de Locusts; le calme de l'incertitude lui succédait. Frances avait continué à rester seule s’efforçant toujours de se soustraire au fracas des armes, et cherchant vainement à rassembler toutes les puissances de son courage pour apprendre l’effrayant résultat de cette affaire. Le terrain où Pinfanterte avait été chargée était seulement à un petit mille de l'habitation , et dans l'intervalle du bruit que faisait le feu de la mous queterie, les clameurs des soldats étaient parvenues aux oreilles des habitants de Locusts ; M. Wharton, après avoir été témoin de l’évasion de son fils, était allé
rejoindre dans leur retraite sa sœur et sa fille aînée , et tous trois étaient en proie à la plus vive anxiété, attendant des nouvelles du champ de bataille. Ne pouyant plus supporter la pénible incertitude de sa situation, Frances courut se réunir à ce groupe infortuné, et César fut envoyé pour s’informer quelle touraure prenaient les affaires du dehors , et rapporter de quel côté la victoire s'était rangée. Le père raconta à ses enfants stupéfaits toutes les circonstances qui avaient accompagné la fuite de leur frère.
Elles n'étaient pas encore revenues de leur surprise quand la porte s’ouvrit et laissa voir le capitaine Wharton, suivi de deux guides et du nègre.
« Henri, mon fils, mon cher fils, »
s’écria le père, lui tendant les bras au milieu d’une vive agitation, qui le rendait incapable de se lever de dessus son siége , « que vois-je , êtes-vous donc encore captif, et vos jours sont-ils en danger ?
— Le sort nous a été contraire, les rebelles sont victorieux, » dit le jeune homme, s’efforçant de sourire d’un air de contentement, et prenant la main de chacune de ses sœurs; j'ai combattu noblement pour ma liberté ; mais l'esprit pervers de rébellion s’est même emparé des chevaux : celui que je montais m'a porté, bien malgré moi, je vous assure, ây centre des troupes de Dunwoodie.
— Et vous êtes encore captif ? » ajouta
le père, jetant un regard craintif sur les deux hommes armés qui venaient d’entrer dans l'appartement.
. « Vous pue dire cela en toute sûreté : Ce Lawtou , qui est si pénétrant, me tient éncore maintenant en ges griffes.
— Pourquoi pas vous tenir lui, massa Henri? » s’écria César, s ’avançant avec vivacité, et ne prenant pas garde aux regards inquiets et aux joues pâles des dames qui écoutaient.
« C'est une chose plus aisée à dirg qu’à faire, monsieur César, » dit Wharton en souriant, « vu surtout que ces messieurs ( tournant les yeux verg
FENIMORE COOPER
ses gardes ) avaient jugé convenable de me priver de l'usage de mon meilleur bras.
— Vous êtes blessé! » s’écrièrent 5eg deux sœurs, pouvant à peine Fespitar:
et apercevant le bandage de son bras, :
« Ce n’est qu'une égratigaure, qu m'a empêché d'agir dans le moment le plus critique, » continua le frère d'un air affectueux, en étendant son brag blessé pour montrer que ce qu'il disaié était La pure vérité. César lança un conp d'œil plein d’animosité sur les deux sah dats irréguliers qu’il croyait avoir pare ticipé à cette action, et sortit. Le ca pitaine Wharton raconta en peu de mots tout ce qu’il savait de cette journée, dont le sort était encore douteux, car, lorsqu'il avait quitté ke champ de bataille, les Virginiens aussi se retiraient.
« Ils ont fait grimper l’écureuil sus l'arbre , » dit tout à coup une des sen+ tinelles, « et ne se sont retirés qu'après avoir laissé un bon chien de chasse poux le happer lorsqu'il descendra.
— Oui, » ajouta son camarade séchement ; « je pense bien que kes nez de ceux qui restent seront comptés par le capitaine Lawton avant qu'ils revoient leurs chaloupes. »
Durant ce discours, Frances fut obligée, pour se soutenir, de s'appuyer su le dos d’une chaise, et au milieu de la plus grande apxiété elle recugillit oh que mot que l’on prononçait. Elle chan gea rapidement de couleur, ses jambes tremblèrenf sous elle, et recueillané tout son courage elle demanda :
«a Quelque officier est-il blessé de côté des... de l’un ou de l’autre cétéz
— Oui, » répondit d’un air cavakes le soldat, « ces jeunes gens du sud sont si braves que presque jamais mous R@ nous battons sans em perdre ua où deux. Un des blessés revenus avant les troupes m'a dit que ke capitaine Singleton était mort, et que ls majom Dunwoodie.... » A çea mois France tomba saus connaissance sur la chaise
qui était derrière elle. Les tendre
L'ESPION
soins de sé$ parents la rappelèrent bientôt à la vie, et le capitaine avec
inquiétude s'adressant au soldat, lui.
dit :
« Le major Dunwoodie aurait-il reçu quelque blessure?
— Ne craignez rien pour lui, » ajouta le guide, faisant peu d'attention au trouble de la famille. « On dit qu’un homme né pour être pendu ne se noye jamais.
Si une balle pouvait tuer le major, il y a longtemps qu’il n’existerait plus.
J’allais vous dire que le major est bien aflligé de ce que le capitaine a été tué; mais si j'avais su l’intérêt que cette dame prend à son sort, j'aurais parlé en termes plus clairs. »
Frances se leva promptement de son siége, les joues couvertes de la rougeur de la plus grande agitation ; s’appuyant sur sa tante elle était sur le point de se retirer quand Dunwoodie parut.
La première émotion de la jeune fille, lorsqu’elle le vit, fut celle d’un bonheur sans égal, mais l'instant d’après, elle recula épouvantée de l'expression extraordinaire dont sa figure était empreinte.
Toute l'horreur de la bataille était encore peinte sur son front; son œil était fixe, pénétrant et sévère. Le sourire de bonté qui ordinairement animait ses traits lorsqu'il rencontrait sa maîtresse, était remplacé par un regard inquiet et sombre: toute son âme paraissait absorbée dans un sentiment pénible, et de suite il en vint à Fobjet qui semblait occuper sa pensée.
« Monsieur Wharton, » s’écria-t-il vivement, « dans de semblables instants nous n’avons pas besoin de cérémonie; je crains qu’un de mes officiers ne soit mortellement blessé; et convaincu de votre hospitalité, je l’ai fait transporter dans votre maison.
— Je suis charmé, monsieur, que vous ayez agi de la sorte , » dit M. Wharton, voyant en même temps combien il était nécessaire de se bien faire venir des troupes américaines ; « ceux qui ont besoin de moi trouvent toujours chez moi un accueil favorable, et seront dou-
blement bien reçus état amis du major Dunwoodie.
— Monsieur, recevez mille remerciments et pour moi et pour celui qui est incapable de vous offrir les siens luimême , répliqua le major. Si vous voulez bien le permettre, nous le ferons conduire dans un lieu où le chirurgien pourra de suite le visiter et me dire son état. » Il n’y avait aucune objection à faire à cela, et Frances sentit son cœur se glacer lorsqu'elle vit son amant sortir de l'appartement sans avoir jeté sur elle un seul regard.
Il est chez les femmes un certain dé.
vouement dans leur amour qui ne peut souffrir de rivalité. Toute la tendresse du cœur, toute la force de l’imagination sont absorbées par cette passion tyrannique , et quand on donne beaucoup on espère beaucoup en retour. Frances avait éprouvé des heures d’angoisses, de tourments pour Dunwoodie, et il l'avait revue sans un sourire, et il la quittait sans lui dire un mot affectueux.
La violence des sentiments de la jeune fille ne s’affaiblit pas, mais son espoir diminua : lorsque ceux qui portaient le corps presque inanimé de l’ami de Dunwoodie passèrent près d'elle, en se rendant à l'appartement qui avait été préparé pour le recevoir, elle jeta un regard sur celui qui lui semblait le rival qui lui enlevait une portion de l’affection de son amant. Sa figure pâle et livide , ses yeux enfoncés, et la difficulté qu’il avait à respirer lui offrirent l’aspect de la mort dans son plus horrible appæ reil. Dunwoodie marchait à ses côtés et lui tenait la main , recommandant à chaque instant de prendre de grandes précautions en le portant , et enfin mæ pifestait toute l'inquiétude que la plus sincère amitié inspire dans un moment si fâcheux. La jeune fille les devança légerement, et détournant la tête, elle tint la porte ouverte pour qu’ils pussent arriver plus promptement jusqu’au lit; ce ne fut que lorsque le major froissa sa robe, en entrant dans la chambre, qu'elle s’aventura à lever sur lui seg
beaux yeux bleus dont l’expression était celle de la plus angélique douceur. Mais ce regard ne fut point payé d’un regard, et Frances soupira en allant chercher la solitude de son appartement.
Le capitaine Wharton donna, de bien bon cœur, sa parole à ses gardiens qu’il ne tenterait pas de s'enfuir, et ensuite s’empressa de partager les soins hospitaliers que .son père jugeait nécessaires à son hôte. Lorsque, pour vaquer à ces soins , il entra dans le passage , il y rencontra le chirurgien qui lui avait pansé son bras avec tant d'adresse , et qui se dirigeait vers la chambre de l'officier blessé.
« Ah! s’écria le disciple-d’Esculape, je vois que vous êtes assez bien; mais arrêtez, avez-vous une épingle? non; ah! j'en ai une : il faut que vous préserviez votre blessure de l’air frais, ou quelques-uns de nos jeunes aïdes seront obligés de se remettre à l'ouvrage.
— Dieu m'en garde! » murmura le capitaine à voix basse, et avec beaucoup de soin il arrangeait de nouveau son bandage, quand Dunwoodie parut à la porte, et dit d’un ton très-haut et d’un air d’impatience :
« Hâtez-vous, Sitgreaves , hâtez-vous, ou George Singleton périra d’une hémorragie.
— Comment! Singleton! à Dieu ne plaise ! miséricorde! est-ce ‘George? le pauvre petit George? » s’écria le chirurgien, tout en hâtant le pas; et avec la plus vive émotion il courut auprès du lit; « il est encore vivant, et tandis qu'il y a vie, il y a espoir. C’est le premier cas grave que j'ai vu aujourd’hui, le malade n’étant pas encore mort. Le capitaine Lawton apprend à ceux qu’il commande à frapper avec si peu de précaution; pauvre George! juste ciel!
c’est une balle de mousquet. »
Le jeune malade tourna ses yeux sur le docteur, et avec un faible sourire s’efforça de lui tendre la main. Il y avait dans cette action et dans ce regard quelque chose qui toucha le cœur de l'opérateur, et qui le toucha d’une
FENIMORE COOPER. à
manière irrésistible. Le chirurgien êta :
ses lunettes pour essuÿer quelques pleurs
qui, contre son ordinaire, lui roulaient :
dans les yeux, puis il se mit en train.
de remplir soigneusement $on devoir;
tandis qu'il faisait les préparatifs du :
pansement , il donnait carrière à ses
pensées en ces mots :
« Puisque ce n’est qu’une balle, je ne
perds pas l’espérance, il se peut qu'elle n’ait pas frappé les parties vitales; mais, miséricorde! les soldats du capitaine Lawton taillent ab hoc et ab hac : généralement ils coupent les jugulaires ou font sauter la cervelle, deux choses auxquelles il est très-diffcile de porter remède; ordinairement le patient est mort avant qu’ on soit près de lui: je n’ai jamais réussi qu’une fois à replacer la cervelle d’un homme, quoi- :
que j'aie tâché de faire cette opération trois fois dans cette même journée. Il est aisé de reconnaître ceux qu’a chargés la compagnie de Lawton sur le champ de bataille; elle frappe à tort et à travers. »
. Tous ceux qui étaient autour du lit du capitaine Singleton étaient trop aceoutümés aux manières de leur chirurgien pour répondre et prendre garde à ce qu’il disait; mais ils attendaient patiemment l’instant où il commencerait à examiner la blessure. Enfin cet instant arriva, et Dunwoodie se tint devant l'opérateur, le regardant en face avec des yeux qui semblaient lire dans le fond de son âme. Le patient tressaillit à l’application de la sonde; un sourire vint errer sur les lèvres du chirurgien , qui dit à voix basse :
« Avant cela, il n’y avait rien eu dans cette partie du corps, » alors il se mit à sa besogne avec beaucoup plus d’activité, ôta ses lunettes et sa perruque.
Pendant tout ce temps, Dunwoodie garda le silence, mais plein d’anxiété, tenant dans ses deux mains une de celles du patient, et observant toujours
Sitgreaves; enfin Singleton poussa un
léger soupir, et le chirurgien se levant avec vivacité, s’écria :
‘ L'ESPION
« Ah! il y a quelque plaisir à suivre une balle dans ja plaie, et à voir comment elle a serpenté au travers du corps humain sans avoir attaqué les parties vitales; mais quant aux soldats du capitaine Lawton....
: — Parlez, » interrompit Dunwoodie d’une voix qu’on entendait à peine, « avez-vous quelque espoir ? pouvez-vous trouver la balle?
— Ce qu’on a dans la main n'est point une chose difficile à trouver, major Dunwoodie, » répliqua le chirurgien froidement en préparant son appareil ; « elle a pris ce que le lettré capitaine Lawton appelle un circumbendibus , une route que jamais ne suit l’épée d’un des siens, malgré les peines sans nombre que j'ai prises pour lui montrer à tailler scientifiquement. J'ai vu aujourd’hui un cheval qui avait la tête à moitié séparée de son corps.
— Cela est vrai, » dit Dunwoodie, auquel le sang revenait à la figure, et dont les yeux noirs brillaient d’un rayon d'espérance, « cela est vrai, c’est mon ouvrage, c'est moi qui ai tué de ma main ce cheval.
— Vous, » dit le chirurgien, laissant de surprise tomber l'appareil, « vous!
mais vous n°’ IERONÉE pas que ce fût un cheval?
— J'avoue que j'en avais quelque ‘dée , v dit le major, souriant et pré- -entant un breuvage aux lèvres de son émi.
« De tels coups donnés sur une figure humaine sont terribles, » continua. le docteur, poursuivant son pansement, « et réduisent à rien tous les avantages provenant des lumières de la science ; ils sont inutiles dans le combat, car rendre l’ennemi incapable de nuire, est tout ce qu'il faut. Je me suis assis, major Dunwoodie, pendant plusieurs grandes heures, tandis que le capitaine Lawton combattait, et après toute rnon attente, un seul cas digne d’être raconté ne s'est point présenté; partout des égratigaures ou des blessures mortelles; ah! le sabre est une arme bien funeste
54° hvraison.
dans des mains inhabiles. Oui, major Dunwoodie, j'ai perdu beaucoup d’heu:res en efforts impuissants pour prouver au capitaine Lawton ce que je viens de dire. »
L'impatient major lui montra du doigt et en silence son ami, et le chirurgien, agissant avec plus si promptitude, continua :
« Ah! pauvre George, il s’ en est peu
fallu, mais. » Il fut interrompu par un
messager qui vint dire à l’officier commandant que sa présence était indispensable sur le champ de bataille. Dunwoodie pressa la main de son ami, et en sortant fit signe au docteur de le suivre.
« Que pensez-vous? » lui dit-il tout bas en gagnant le corridor ; « vivrat-il ?
— Certainement, » répliqua d’une manière très-laconique le chirurgien, en lui tournant le dos.
« J'en remercie Dieu, » s’écria le jeune homme, se hâtant de descendre.
Dunwoodie alla rejoindre pendant un moment la famille qui était alors rassemblée dans le salon ordinaire.
Sa figure n’était plus sévère, et les remerciments qu’il lui offrit, pour être faits à la hâte, n’en furent pas moins pleins d’aménité : il n'eut l'air de faire attention ni à la fuite ni à la seconde capture de Henri Wharton; mais il parut penser que le jeune hommeétait toujours demeuré où il Pavait laissé avant l’attaque. Ils ne s'étaient point rencontrés sur le terrain; l’officier anglais se retira avec un silence dédaigneux dans l’embrasure d’une fenêtre, laissänt le major, sans linterrompre, parler à la famille.
L'anxiété qu'avait fait naître dans le cœur des jeunes sœurs les événements qui s'étaient passés dans la journée, avait été remplacée par une tristesse silencieuse, et ce fut avec mis Peyton que 5 ’entretint Dunwoodie. ,
« Avez-vous quelque espoir, mon cousin, que votre ami ne succombera point à sa blessure, » dit la dame, al-
lant au devant de son parent avec le sourire d’une affectueuse amitié.
« Certainement, ma chère dame, certainement, » répondit gaiement loffcier, « Sitgreaves assure qu'il vivra, et jamais il ne m’a trompé.
— Vous ne ressentez pas un plaisir plus grand que le mien à cette nou-
“velle. Une personne qui est si chère au
major Dunwoodie ne peut pas manquer :
d’exciter un vif intérêt parmi ses amis.
— Dites une personne qui mérite d’être si chère, madame, » reprit le major avec chaleur; «il est le bon génie du corps, également aimé de - tous; ilest si doux, si égal, si juste, si généreux ! c'est l'humilité de l'agneau et la douceur de la colombe. C’est seulement à l’heure du combat que Singleton est un lion.
— Vous en parlez comme s’il était votre maîtresse, major Dunwoodie, »
observa l'aimable fille en lançant un coup d'œil à sa nièce qui, assise dans un coin de la chambre, et la pâleur sur le visage, écoutait attentivement.
«a Je l’aime comme une maîtresse, s’écria le jeune homme. Mais son état demande de ge randes attentions ; maintenant tout dépendra des soins qui lui seront prodigués.
— Fiez-vous à moi, monsieur, » dit miss Peyton avec dignité; « sous ce toit il ne manquera de rien.
— Pardonnez-moi, chère dame, » s’écria le jeune homme avec vivacité, « je sais que la bonté est votre partage ; mais Singleton a besoin de ces petites attentions que beaucoup d'hommes regarderaient comme à charge. C’est dans des moments comme ceux-ci, et dans des souffrances comme les siennes, que le soldat sent davantage l'absence de la tendresse affectueuse d’une femme. »
En disant ces mots, il tourna ses yeux sur Frances avec une expression qui de nouveau perça le cœur de la jeune fille ; elle se leva de son siége, les joues animées, et dit :
« Tous les soins qui, sans blesser les convenances, peuvent être accordés à un
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étranger lui seront prodigués avec énipressement. »
« Ah! » s’écria le major, secouant ls tête, « ce mot glacial de convenance le tuera ; il doit être soigné, chéri, flatté.
— Ce sont des soins de sœur ou de femme , » dit la jeune fille dont les couleurs devenaient encore plus vives.
« Une sœur!» répéta l'officier dont le sang monta violemment au visage ; «une sœur ! Il a une sœur, et une sœur qui pourrait être ici avec le soleil levant. » Il s’arrêta , réfléchit en silence, tourna des yeux inquiets sur Frances, et dit à voix basse : « Singleton le demande , il le faut. »
Les dames avaient remarqué avec surprise le changement qui s’était opéré sur son visage, et miss Peyton dit que, « si une sœur du capitaine Singleton était si près de l'habitation, elle et ses nièces seraient enchantées de la recevoir.
— Cela doit être, madame; cela ne peut étre autrement, » repliqua Dunwôodie, avec une certaine hésitation qui n’était point en rapport avec ce qu’il venait de dire. « Cette nuit même, un exprès lui sera envoyé; » et ensuite, comme s'il eût voulu changer la conversation, il s’avança vers le capitaine Wharton, et poursuivit d’un air affectueux :
« Henri Wharton, mon honneur m'est plus cher que la vie; mais je sais qu’il peut étre en toute sûreté confié en vos mains. Demeurez ici sans être surveillé, jusqu’à ce que nous quittions le pays, ce qui n'arrivera que dans quelques jours. »
La roideur des manières de l’offcier anglais disparut ; et, pressant la main qui lui était offerte, il répondit avec chaleur : « Votre généreuse confiance, Peyton , ne sera pas trompée, dût le potence à laquelle votre Washington « attaché André être prête pour mon exécution.
— Henri; Henri Wharton ,» dit Dunwoodie d’un air de reproche, «vous connaissez peu l’homme qui est à la
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tête de nos armées, où vous vous épargneriez ce reproche; mais le devoir m'appelle. Je vous laisse où je voudrais rester moi-même, et où vous ne pouvez pas étre entièrement malheureux. »
Lorsqu'il passa près de Frances, la jeune fille reçut un de ces regards affectueux qui lui étaient si chers, et aussitôt elle oublia lPimpression qu'il lui avait faite à son retour du combat.
Parmi les vétérans qui avaient été . forcés de sacrifier à leur pays la tranquillité si nécessaire à l’âge avancé, était le colonel Singleton. Il avait reçu le jour en Géorgie , et dès ses jeunes ans avait embrassé l'état militaire. Quand la lutte de la liberté commença, il offrit son bras à sa patrie qui, par reconnaissance pour ses anciens services, l’accepta. Son âge et sa santé cependant l’empéchant de remplir le service actif du champ de bataille, on le garda pour commander différents postes de confiance, où ses compatriotes pouvaient profiter de sa vigilance et de sa fidélité sans inconvénient pour lui-même. Il y avait un an qu’on lui avait confié les passages des montagnes, et il était alors logé avec sa fille à une petite journée de distance de la vallée où Dunwoodie avait rencontré l’ennemi. Le seul autre enfant
u’eut le colonel était l’officier blessé q
dont nous avons parlé ci-dessus. Le major se prépara alors à dépêcher vers
ce lieu un messager porteur de la mal- :
heureuse nouvelle de l’état du eapitaine, et le chargea de l'invitation des dames, qui, il n’en pouvait douter, amènerait
romptement la tendre sœur auprès de
à couche de son frère.
” Quoique ce devoir fût rempli avec une répugnance qui ne’pouvait qu’augmenter ses inquiétudes, Dunwoodie courut au lieu où ses troupes s'étaient déjà hâtées de se rendre. On apercevait pardessus le sommet des arbres le reste des Anglais, qui suivaient déjà les hauteurs pour se rendre à leurs barques.
Le détachement de Lawton était à peu.
de distance sur leur flanc, attendant avec impatience le moment favorable
pour les attaquer. Dans une telle situgtion on perdit bientôt de vue les deux partis.
A une petite distance au delà deg Locusts était un petit village où plusieurs routes ss croisaient, et d'où conséquemment il était aisé de se répandre dans le pays. La cavalerie avait adapté ce ljon pour lui servir de halte, et fréquemment la cavalerie légère de l’armée amé:
ricaine l’occupait pendant ses excursions dans les terres avoisinant les montagnes. Dunwoodie avait été le premier À découvrir l'avantage d’un tel lieu; et, comme il lui était nécessaire de rester dans ce pays jusqu'à ce que d’autres ordres lui arrivassent, on ne doit pas penser qu’alors il le dédaignât. Les troupes recurent l’ordre de se retirer sur ce point et d’emporter avec elles leurs blessés. Déjà une partie de ces troupes avait été employée à remplir le triste devoir d’enterrer les morts. Tandis que notre jeune capitaine faisait ces arrangements, un nouveau sujet d'inquiétude vint l’assaillir. En parcourant le champ de bataille, il vit avec étonnement le colonel Vellmere assis seul et pensant à ses infortunes; il n'était interrompu dans ses réveries que par Île salut des officiers américains qui pas= saient de temps à autre devant lui. Leg craintes que Dunwoodie éprouvait sur le sort de Singleton lui avaient fait jusque-Rà perdre le souvenir de son captif, et s’en approchont aussitôt, il lui demanda pardun de sa négligence, L’Anglais recut ses civilités avec froideur , et dit qu’il ressentait une très-vive douleur qu’il affectait d'attribuer à un bond inattendu de son cheval. Dunwoodie qui avait vu sur le champ de bataille un de ses cavaliers le renverser, et sans doute avec peu de politesse, laissa échapper un léger sourire , et lui offrit Passistance du chirurgien, qu’il ne pouvait lui procurer qu'à l'habitation , où tous deux se dirigèrent aussitôt. ;
« Colonel Wellmere! », s’écria le jeune Wharton au milieu du plus grand :
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étonnement, à l'instant où cet officier parut dans le salon ; « le sort de la guerre vous a-t-il été aussi cruel qu’à moi?
mais soyez le bienvenu dans la maison de mon père, quoique j’eusse été charmé de. vous présenter à lui sous de plus heureux auspices. »
” M. Wharton accueillit ce nouvel hôte avec l'ordinaire réserve, marque distinctive de son caractère, et Dunwoodie sortit de l’appartement pour courir auprès du lit de son ami. Tout semblait dans cette chambre lui donner de l’espoir, et il dit au chirurgien qu'un patient attendait les secours de son art dans la chambre d'en bas. Un seul mot suffit pour mettre le chirurgien en mouvement ; et prenant ses instruments, il se rendit à la hâte vers celui qui avait besoin de son ministère. A la porte du salon, il trouva les dames qui en sortaient; miss Peyton l’arrêta un moment, et ne lui permit pas d’aller plus loin,
avant de l’avoir informée de la santé du
capitaine Singleton. Frances sourit de ce sourire malicieux qui lui était si naturel, lorsqu’elle contempla la grotesque figure du docteur à la tête chauve; mais Sara était beaucoup trop émue par la surprise que lui avait causée l’entrevue
inattendue du colonel anglais, pour re-.
marquer son habillement. On a déjà dit que le colonel Wellmere connaissait la famille d’ancienne date. Sara avait quitté depuis si longtemps la ville, qu’elle était en quelque sorte bannie du souvenir. de cet officier , mais la mé-
moire de Sara était meilleure. Il y a une.
période dans la vie de la femme où l’on peut dire que son cœur est ouvert à l'amour ; c’est l’âge heureux où l'enfance se retire devant la jeunesse, où l'âme innocente bat à l’idée des joyeuses illusions de la vie, que la vérité ne vient jamais réaliser, et où l’imagination se crée des objets parfaits, qui sont ensuite imités par ses pures visions :
c'était à cet âge que Sara s'était éloignée de la ville, emportant avec elle un tableau de l'avenir, qui, quoique faiblement tracé, il est vrai, s'était em-
preint d’une manière durable dans sa mémoire, pendant sa solitude ; et sur le premier plan de ce tableau était placé Wellmere. L’étonnement que l’arrivée de cet officier lui causa l'avait en quelque sorte accablée, et après avoir reçu les salntations du colonel, elle se leva pour obéir à un signe que sa tante, qui l’observait, lui fit de se retirer.
« Eh bien donc, monsieur , » dit miss Pevton, après avoir prêté l'oreille au récit du chirurgien touchant son jeune malade , « nous pouvons espérer qu’il se rétablira ?
= Certainement, madame ,» répliqua le docteur, s’efforçant, par respect pour les dames, de replacer sa perruque, « certainement, mais avec des soins et beaucoup d’attentions.
-— Ïl n’en manquera pas,» répliqua la dame avec douceur; « il peut demander tout ce qui est en notre possession.
Le major Dunwoodie a dépêché un exprès à sa sœur. :
— À sa sœur ! » répéta le praticien, avec un regard qui donnait beaucoup à entendre ; « si le major Dunwoodie a envoyé la prier de venir, elle viendra.
— Le danger de son frère la décidera, ainsi qu’on doit l’imaginer.
— Nul doute \ madame, » continua le docteur laconiquement , saluant trèsrespectueusement., et faisant place pour que les trois dames pussent passer. Son air et son discours ne furent point perdus pour la plus jeune sœur, devant laquelle on ne prononçait jamais le nom de Dunwoodie sans attirer toute son attention.
« Monsieur, » s’écria le docteur Sitgreaves en entrant dans le salon, et parlant à la seule personne qui dans cette chambre fût habillée d’écarlate, « on m'est venu avertir que vous aviez besoin de mon ministère. Que Dieu permette que ce ne soit päs au capitaine Lawton auquel vous ayez eu affaire, car dans ce cas je pourrais arriver trop fard. .
— 11 doit y avoir quelque erreur, monsieur, » dit Wellmere d’un air hautain; « le major Dunwoodie devait m’en-
L'ESDIO0X.
voyer un chirurgien et non une vieille
femme.
. — C'est le docteur Sitgreaves , » dit Henri Wharton promptement, quoique retenant avec peine un éclat de rire; « le trouble où l'ont jeté ses occupations
de cette journée ne lui a pas permis de
porter à sa toilette ses soins accoutumés.
— Pardon, monsieur,» ajouta Wellmere d’un ton très-sec, et s’occupant d’ôter son habit pour faire voir ce qu’il nommait un bras blessé.
«Si mes degrés pris à Édimbourg,
monsieur, dit sèchement le chirurgien,
si un long service dans vos hôpitaux de
Londres, l’amputation de quelques cen-
taines de membres, de fréquentes opé-
rations sur le corps humain faites sous toutes les formes ordonnées par les lumiéres de la science, une conscience pure, et une commission accordée par le congrès continental , peuvent constituer un chirurgien , certes j’en suis un.
— Pardon, monsieur, » dit une seconde fois d’un air très-roide, le colo- : mel, «le capitaine Wharton vous a appris quelle est la source de ma méprise.
— J'en sais bon gré au capitaine Wharton, » répondit le chirurgien, continuant froidement à préparer les instruments propres à faire une amputation , et avec une affectation qui glaça le sang du colonel. « Où êtes-vous blessé, monsieur ? Quoi donc! est-ce cette égratigaure qui est sur votre épaule? comment et de qui pouvez-vous avoir reçu cette blessure, comme vous la nommez, monsieur ?
— De l'épée d’un dragon rebelle, »
dit le colonel avec emphase.
« Jamais, s’écria le chirurgien, vous vous trompez ; le modéré George Singleton lui-même n’aurait pas soufflé sur vous si innocemment. » Il tira un mor- ceau de taffetas d'Angleterre, qu’il appliqua sur la partie malade. « Voilà, monsieur ; ceci répondra à votre attente, et je suis certain que c’est tout ce dont vous avez besoin. | ‘j7 —Qu’entendez-vous donc par attente, monsieur ? » dit le colonel fièrement. |
« Que vous voulez annoncer dans vos dépêches que vous avez été blessé , » répliqua le docteur avec la plus grande fermeté; «et vous pourrez dire qu’une vieille femme vous a mis le premier appareil; car si une vieille femme ne l'a pas fait, une vieille femme l'aurait pu faire. ne
— Voici un discours bien étrange! »
dit l'Anglais entre ses dents.
Le capitaine Wharton vint de nouveau pour excuser l'erreur du colonel Wellmere, en disant qu’elle provenait de l’irritation de son esprit et de ses douleurs corporelles ; il parvint en partie à calmer le praticien insulté , qui consentit à pousser plus loin l’examen des blessures du colonel; elles consistaient principalement en meurtrissures occasionnées par sa chute. Sitgreaves, après les avoir pansées à la hâte, se retira.
La cavalerie, s'étant rafraîchie convenablement, se prépara à se diriger vers le lieu proposé, et Dunwoodie fut obligé de faire les dispositions pour ses
prisonniers. Il résolut de laisser Sit-
greaves dans l’habitation de M. Wharton pour soigner le capitaine Singleton.
Henri vint le prier de permettre au colonel Wellmere d'y demeurer aussi sur sa parole, jusqu’à ce que les troupes s’avancçassent dans Île pays. Le major consentit volontiers à cette demande ; et comme tout le reste de ses prisonniers étaient de simples soldats, ils furent promptement rassemblés, et sous une forte escorte envoyés dans l’intérieur. Les dragons partirent bientôt après, et les guides, se partageant en petits pelotons accompagnés d’escouades de cavalerie, se répandirent à travers le pays de telle manière qu’ils semblaient une chaîne de sentinelles s'étendant depuis la mer jusqu’à l’Hudson.
Dunwoodie s'était arrêté en face de l'habitation ; après avoir fait ses compliments d’adieu, il s’en éloigna avec une répugnance qu’il attribuait au chagrin de quitter ses amis blessés. Le cœur, qui n’est point entièrement endurci, gémit bientôt d’une gloire ache-
tée par des torrents de sang humain.
Peyton Dunwoodie laissé à lui-même, p’étant plus excité par les visions que l'ardente jeunesse lui avait présentées pendant le cours de la journée, eommença à sentir qu’il y avait d’autres liens que ceux qui attachent le soldat aux rigides lois de l'honneur. Il * ne cherchait pas à éluder son devoir, et cependant il sentait combien était forte la tentation qu’il en avait; son sang avait cessé de couler avec cette vivacité dont le feu de la bataille était la cause.
La sévère expression de ses yeux avait peu à peu fait place à un regard plein de douceur, et ses réflexions touchant Ja victoire ne lui offrirent aucune compensation pour les sacrifices qu’elle avait coûtés. Puis, tournant un dernier regard . sur les Locusts , il se rappela que dans ce lieu seulement était tout ce qu’il avait de plus cher. L'ami de sa jeunesse y était retenu par un événement qui fai- ‘sait courir des dangers et à sa vie et à son honneur ; l’aimable compagnon de .8es travaux qui savait jeter sur les brutales jouissances d’un soldat la délicieuse douceur de la paix, gisait sanglant, victime de ses succès. L'image de la jeune fille, qui pendant le jour avait dans son .
cœur établi une lutte entre sa tendresse et son devoir, e piésentat devant ses yeux avec de tels attraits, qu’elle chassait de l'esprit du jeune homme la loire, sa superbe rivale.
Le dernier cavalier du corps avait ” déjà disparu derrière la montagne du . nord, et Je major, avec répugnance, fit prendre à son cheval la mêine direction.
Frances , tourmentée d’une insurmontable inquiétude , s’aventura alors sur la terrasse de l'habitation. Le jour avait.
. été doux et serein, et le soleil brillait.
d’un pur éclat dans un ciel sans nuages.
- Au tumulte qui avait désolé quelques . moments auparavant la vallée, suceédait le calme d’un désert, et la belle seène qui se déployait devant elle pa- * paissait n'avoir jamais été troublée par
FENIMORE COOPER
fumée de l’artillerie était encore suspendu au-dessus du champ de bataille, et s’évanouit peu à peu comme si nulle vestige de son origine n’était digne de planer sur les tombes silentieuses dés victimes. Tous les sentiments différents, toutes les tumultueuses circonstances de cette journée, si pleine d’événéments, semmblérent un instant à la jeurie fille la déception d’une vague illusion.
Elle se tourna et vit s'éloigner par degrés la figure de celui qui avait été le premier acteur de cet événement, Frances reconnut son amant , et la vérité ramena des souvenirs qui la firent se retirer dans sa chambre avec autant de tristesse dans le cœur qu’en avait Dunwoodie au mdment de quitter la vallée.