CHAPITRE XIX
O soleil levant, dont les gais rayons invitent ma belle aux champêtres divertissements, chasse le brouillard , rends le ciel resplendissant, et viens ramener mon Orra à mes regards.
Assez longtemps ton cœur fut irrésolu ; quand les pensées sont un tourment, les premières sont les meilleures. C'est une folie de partir, mais c'est la mort de rester ; hâtons-nous, hâtonsaous d'aller au devant d'Orra.
Chant d’amour lapon.
PENDANT que ses camarades, plongés dans le sommeil, oubliaient entièrement et fatigues et dangers , le repos de Dunwoodie avait été interrompu et agité.
Après une nuit aussi troublée il se leva harassé de la couche si dure sur laquelle il s’etait jeté enveloppé dans ses vête-
Se sis
ments, etsans réveiller le groupe qui était à ses côtés, il alla en plein air chercher quelque soulagement. Les doux rayons de la lune s’effaçaient dans la lumière naissante du matin; le vent était tombé, et le brouillard qui se dissipait annonçait un de ces beaux jours d'automne qui, sous ce climat changeant, succèdent à une tempête avecunerapidité vraiment magique. L'heure n’était point encore venue où il avait résolu de changer de position, et voulant laisser à ses guerriers autant de repos que le permettaient les circonstances , il alla en avant jusqu’au lieu de la scène où les écorcheurs avaient subi leur châtiment , réfléchissant à l'embarras de sa situation, et incertain de quelle manière il s’y prendrait pour concilier sa délicatesse et son amour. À joutez à cette position embarrassante la situation périlleuse de Henri Wharton. Quoique Dunwoodie eût la plus parfaite assurance de la pureté des intentions du capitaine , il n’était nullement convaincu qu’un conseil de guerre partageit sa conviction à cet égard ; et indépendamment de sessentiments d'amitié pour Henry, il était pérsuadé que le jugement et l’exécution du capitaine anéantiraient tout espoir d’union avecsa sœur.
Le soir précédent il avait dépéché un officier au colonel Singleton, qui commandait les avant-postes, pour lui annoncer l’arrestation du capitaine anglais , lui faire part de l'opinion que luimême avait de son innocence, et prendre ses ordres sur la conduite qu'il avait à tenir envers son prisonnier. Ces instructions, attendues de moments en moments , augmentaient ses inquiétudes; dans une minute son ami pouvait ne plus être sous sa protection. En cet état de trouble le major avait déjà traversé le verger ; ses pas s’arrétèrent aux pieds des rochers qui avaient protégé la fuite des écorcheurs avant qu’il se fût aperçu de la direction qu’il avait prise. Il allait retourner en arrière et regagner le quartier, quand une voix qui frappa son oreille de très-près , lui cria :
a Arrête, ou tu es mort! »
Dunwoodie se retourna avec surprise, et vit sur la pointe d’un rocher la figure d’un homme posté à peu de distance de lui, qui était armé d’un mousquet et le couchait en joue. Il ne faisait pas encore assez jour pour que la vue pût distinguer les objets dans le fond boisé de ces reches à demi plongées dans l'obscurité, et ce ne fut que par un second coup d'œil qu’il découvrit à son grand étonnement que c'était le colporteur qu’il avait en face. Voyant aussitôt le danger de sa situation, et dédaignant de demander merci ou de fuir, lors même que la fuite eût été possible, le jeune major lui cria d’une voix ferme :
« Si c’est à ma vie que vous en voulez, faites feu; car n’espérez pas me faire prisonnier.
— Non, major Dunwoodie , » vépliqua Birch, baissant son mousquet; « je n’ai intention ni de vous faire prisonnier, ni d’attenter à vos jours.
— Que voulez-vous donc, être mystérieux P » répondit Dunwoodie, pouvant à peine croire que cette forme humaine qu’il avait devant les yeux ne fût point une création de son imagination frappée.
« Votre bonne opinion , » répliqua le colporteur avec émotion. « Je désirerais que tous les honnêtes gens me jugeassent avec indulgence.
— L'opinion des hommes sur vos actions doit vous étre bien indifférente, »
dit le major, jetant autour de lui des regards non moins étonnés qu’auparavañt; « car vous semblez hors de ieur atteinte. |
— Dieu sauve ses serviteurs quand il le faut , » dit le colporteur d’un ton s0lennel ; « il y a peu d’heures que j'étais votre prisonnier, et que vous me menaciez de la potence, et à présent vous êtes le mien; mais allez, major Dunwoodie, vous étre libre; là tout près sont des gens qui vous traiteraient avec moins d’égards. De quels secoùrs vous.
serait votre épée contre ce mousquét et cette main toujours sûre de son éoup.
Prenet conseil, je veus y engage, d’un home qui jamais ne vous 8t du ml,
«136 .et qui jamais ne vous en fera. Ne vous promenez jamais sur la lisière d’un bois, si ce n’est bien accompagné et bien monté.
— Avez-vous donc des camarades qui ont facilité votre fuite, dit Dunwoodie, .et qui sont moins généreux que vous ?
— Non, non,» cria Harvey, joignant ses deux mains d’un air sombre et avec Paccent d’une amère tristesse ; « je suis seul , oui, tout seul; nul ne me connaît .que Dieu et lui.
— Qui, lui? » demanda le major avec un intérêt qu’il ne pouvait contenir.
« Personne , » reprit le colporteur rappelant son sang-froid ; « mais il n’en est pas de même de vous, major Dunwoodie ; jeune et heureux, il est des persounes que vous chérissez, et elles ne sont pas éloignées d'ici. Le danger est à côté de ce que vous aimez par-dessus tout... le danger est au dedans, le danger est au dehors... doublez vos sentinelles.… renforcez vos patrouilles, et surtout gardez le silence. Avec l'opinion que vous avez de moi, si je vous en disais davantage, vous soupçonneriez quelques embüûches ; mais surtout n’oubliez pas de veiller à la sûreté de ce que vous aimez le plus au monde. »
Le colporteur, à ces mots, déchargea son mousquet en l'air et le jeta aux pieds de son auditeur stupéfait; et quand la surprise et la fumée de l'explosion eurent permis à Dunwoodie de reporter la vue sur le rocher aù le colporteur se tenait tout à l’heure, il n’en vit plus que la place, il avait disparu.
Le jeune major ne fut tiré de la stupeur
que lui avait causé cette scène étrange que par le bruit des pas des chevaux et le son des cors; car un détachement était accouru sur le lieu et l’alarme avait été donnée. Sans entrer dans aucune explication avec ces hommes, le major re.
tourna de suite au quartier où il trouva l'escadron entier sous les armes, rangé en bataille, et attendant avec impatience le retour de son chef.
"| L’offieier dont le devoir était de veiller à de semblables détails, avait envoyé plu-
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sieurs des siens pour détacher lenseigne de l'hôtel Flanagan, et le poteau était déjà disposé pour l'exécution de l’espion. Les officiers du major ayant
appris de sa bouche que c’était lui-même .qui avait déchargé ce mousquet, que
sans doute, disait-il, avaient jeté dans leur fuite les écorcheurs, le pressaient vivement de faire exécuter leur prisonnier avant de se mettre en marche; car Dunwoodie, qui sur ces entrefaites avait
.été informé du châtiment que Lawton
avait infligé à ces misérables, avait grand soin de cacher l’entrevue qu’il venait d’avoir avec Birch. Ne sachant trop
Si tout ce qu’il venait de voir n’était pas
un songe, Dunwoodie, suivi de plusieurs de ses officiers et précédé du sergent Hollister , se rendit à l'endroit où l’on croyait le mystérieux colporteur enfermé.
« Monsieur, » dit le major d’un ton sévère à la sentinelle qui gardait la porte,
« je pense que vous avez veillé comme il
faut sur votre prisonnier.
— Il dort encore, répliqua le soldat, et fait un tel vacarme qu’à peine m’a-t-il été possible d’entendre les cors sonner l'alarme.
— Ouvrez la porte et amenez-le-moi, »
dit Dunwoodie au sergent.
. Le sous-officier obéit, autant que le permirent les circonstances; car, à la grande surprise de l’honnête vétéran, il trouva la chambre dans un désordre complet ; l’habit du colporteur était à la place où sa personne aurait dû être ; une portion de la garderobe de Betty était éparpillée à terre : la vivandière était encore étendue sur son lit, dans un profond oubli des choses de ce monde, enveloppée de ses vêtements; il ne lui manquait que son petit chapeau noir qu’elle portait si constamment, qu’on aurait juré qu’il ne devait quitter sa tête ni le jour ni la nuit. Le bruit qu’on fit en entrant, l'éclat des voix, réveillèrent cette femme en sursaut, et se levant elle s’écria tout d’un coup:
« Est-ce le déjeuner que vous demandez ? par ma foi vous me regardez comme
si vous vouliez m’avaler; patience, patience, mes enfants; vous allez avoir une friture comme vous n’en avez jamais eu. |
— Bah, bah, une friture , » répéta le sergent qui oublia sa philosophie religiease en présence de ses chefs, « c’est toi que nous venons rôtir, coquine, toi qui as facilité l’évasion de ce damné de colporteur.
— Coquin vous-même et votre maudit
colporteur aussi, » s’écria Betty qui était.
alors bien éveillée ; « qu’ai-je de commun avec vos colporteurs et vos évasions ? Sachez que j'aurais été, si j’eusse voulu, la femme d’un colporteur, et que je porterais des robes de soie si j’eusse eu le bon esprit de me marier à Sawny Mac-Twill, au lieu d’être clouée sur les talons d’un tas, de vauriens de dragons, qui ne savent ce que c’est que de traiter avec décence une femme qui a le malheur d'être veuve. |
— Le compère a laissé ma Bible,» dit le vétéran ramassant le livre qui était à terre. « Au lieu de passer son temps à la lire pour se préparer en bon chrétien à sa dernière heure, il l’a employé à se préparer à son évasion.
— Eh! qui voudrait rester pour étre pendu comme un chien ? » s’écria Betty qui commençait à comprendre ce dont il s'agissait. « Tout le monde n’est pas né pour faire une telle fin, comme vous, monsieur Hollister.
— Silence ! dit Dunwoodie ; il faut informer à fond cette affaire, messieurs ; il n’y a point ici d'autre issue que la porte , et le prisonnier n’a pu passer à moins que la sentinelle n’ait été de connivence ou ne se soit endormie : appelez tous les factionnaires. »
Comme ils n'étaient point de service alors, la simple curiosité les eut bientôt réunis tous au lieu de l’évasion, et tous assurèrent que personne n’était sorti de cette chambre, excepté un seul qui avoua bien que Betty en était sortie, mais il se justifia en alléguant l’ordre qu’il avait eu de ne pas s’y opposer.
«'Tu mens, voleur ; » vociféra Betty
qui trépignait d’impatience en entendant le factionnaire se disculper de la sorte, «tu mens ; veux-tu perdre une honnête veuve en disant qu’elle va courir quand le soleil est couché? Moi qui toute la sainte nuit ai dormi aussi doucement que l'enfant qui tette.
— Monsieur, » dit le sergent se tournant avec respect du côté de Dunwoodie, « j’aperçois sur ma Bible quelque chose d’écrit qui n’y était point auparavant ; car n'ayant pas de famille et par conséquent aucun de ses membres à y enregistrer, je n’ai jamais permis à personne d'écrire sur ce saint livre. »
Un officier lut tout haut ce qui suit :
« Ceci est pour certifier que, si je parviens à recouvrer ma liberté, ce n'aura été que par l’aide de Dieu , à la divine assistance duquel je me suis humblement recommandé. Je suis forcé de prendre des vêtements à la femme qui repose en cette chambre, mais sa récompense est dans sa poche. En foi de quoi j'ai signé.
HARVEY Brrcn. »
« Quoi! » dit Betty consternée: puis bientôt tempétant de toute sa force :
« Quoi! ce bandit a dépouillé une pauvre
veuve; qu’on le pende, qu’on se mette
à ses trousses. Major, faites-le pendre, s’il y a des lois, s’il y a quelque justice en ce pays.
__— Examinez votre poche, » dit un :
jeune soldat qui, s'embarrassant fort peu des causes et des conséquences de cette scène, s’en était égayé.
« Ah! par ma foi, » s’écria la vivandière tirant une guinée, « mais c’est un bijou que ce colporteur. Longue vie et bonne chance je lui souhaite; il est le bienvenu, qu’il garde mes nippes;: s’il est jamais pendu, de plus grands voleurs échapperont à la corde. »
Dunwoodie se retourna pour quitter la chambre et vit le capitaine Lawton qui se tenait debout, les bras croisés et contemplant cette scène dans un profond silence. Ces manières, si différentes de son impétuosité et de son zèle habituels, frappèrent le major par leur singu«
larité : leurs yeux se rencontrèrent et ils marchèrent à côté l’un de l’autre quelques minutes en conversant à voix basse.
Dunwoodie revint et congédia les soldats qui retournèrent au corps de garde.
. Cependant le sergent Hollister était resté seul avec Betty qui, intimement convainue que les nippes que le colporteur lui avait prises étaient bien au-dessous de la valeur d’une guinée, était d’une humeur ravissante dans ce tête à tête. Depe longtemps la vivandière avait jeté
es yeux avec une certaine complaisance sur le vétéran, et avait résolu au fond de son cœur d’écarter les dangers qui entourent une femme veuve, en donnant le sergent pour successeur à son défunt mari. Comme parfois le dragon avait paru sensible à cette préférence , Betty, craignant que ses emportements n’eussent blessé la sensibilité de son amant, se détermina à lui faire toutes les excuses possibles. Toute grossière et brusque qu'était la vivandière, elle possédait encore assez l'instint de son sexe pour savoir que l'instant de la réconciliation était le moment du triomphe de la femme; elle versa donc un verre de la liqueur du matin; et l’offrit au futur compagnon de sa destinée, en lui disant :
« Quelques mots un peu vifs ne sont entre amis qu’une bagatelle ; vous devez le savoir, sergent. Michel Flanagan était toujours celui dont je disais le plus de mal et que j'aimais le mieux.
— Michel était un brave homme et un bon soldat ; » dit le militaire achevant de boire ce qui était dans son verre; « notre troupe couvrait le flanc de son régiment lorsqu'il tomba mort; et moi-même je passai sur son corps plus d’une fois pendant le jour; pauvre homme ! il était sur le dos et paraissait aussi tranquille que s’il fût mort paisiblement après une année de consomption.
— Oh ! il est certain que Michel était un fameux consommateur, » dit la veuve affligée ; « Il n’en fallait que deux comme }ui et moi pour faire un terrible vide dans les munitions, sergent ; mais vous
FENIMORE COOPER
êtes un homme sobre et discret, monsieur Hollister, et vous seriez un bon mari, en vérité.
— Mistriss Flanagan , » dit le vétéran d’un air sérieux, «je suis resté pour vous parler de quelque chose qui me pèse sur le cœur, et je vous dirai maintenant ce que c’est si vous avez le temps de n’écouter.
— De vous écouter ? » cria l’impatiente vivandière ; « je vous écouterais, sergent, lors même que les officiers n'auraient pas une bouchée à manger ; mais prenez encore une goutte , mon cher, elle vous encouragera à parler hardiment.
— Je suis déjà assez hardi pour une si bonne cause, » reprit le vétéran touché de ses bontés ; « mais, Betty, croyezvous que ce soit réellement l’espion de colporteur que j'ai mis dans cette chambre la nuit dernière?
: — Et qui pourrait-ce donc être, mon enfant ?
— Le diable.
— Quoi, le diable?
— Oui, Belzébuth lui-même, sous les habits du colporteur; et ces gens que nous croyons étre des écorcheurs sont ses acolytes ; » dit le sergent de l’air de la plus grande gravité.
— Certes, mon cher sergent, dit Betty, cette fois vous vous trompez de peu; car s’il y a des acolytes du diable qui se promènent dans West-Chester, ce sont bien les écorcheurs eux-mêmes.
— Non, mistriss Flanagan, interrompit son compagnon, je veux dire des esprits incarnés ; le diable savait qu'il n’y avait personne dont Farrestation nous fût plus importante que celle du colporteur Birch, et il a pris sa figure pour entrer dans votre chambre.
— Et de quelle utilité serais-je au diable ? » cria Betty étonnée ; « n’y a-t-il pas déjà assez de diables dans le corps sans qu'un d'eux vienne du puits sans fond pour effrayer une pauvre femme sans appui ?
— C’est un bien pour vous, Betty, qu’il soit venu. Vous voyez qu'il a pris vos traits pour passer le seuil de la
L'ESPION
porte, ce qui est un symbole de votre
destinée, à moins que vous ne meniez une autre vie. Oh! j'ai remarqué comme il tremblait lorsque je lui ai donné le livre par excellence. Dites-moi, ma chère Betty, quel est le chrétien qui aurait écrit de cette manière dans la Bible, à moins que ce fût pour y marquer des naissances et des morts et de semblables chroniques ? »
La vivandière fut enchantée du ton doux avec lequel s’exprimait son amant, mais terriblement scandalisée de ce qu’il lui donnait à entendre : c’est pourquoi elle garda sa bonne humeur et avec la promptitude des gens de son pays lui répondit :
« Et le diable aurait-il payé mes habits P oui, plus que payé, je pense.
— Sans doute la monnaie est fausse, »
dit le sergent, ne sachant trop que penser d’une telle preuve d’honnéteté de la part d’un être dont il avait si mauvaise opinion. « Il a essayé de me tenter avec sa brillante monnaie, mais le Seigneur m’a donné la force d'y résister.
— L'or paraît bon, dit la vivandière ; mais dans la journée je l’échangerai avec le capitaine Jack : il n’y a pas de diable capable de l'effrayer.
— Betty, Betty, dit son compagnon, ne parlez pas avec si peu de respect du malin esprit ; il est toujours présent et il vous gardera une dent pour votre langage.
— Bon! sil a un peu de cœur, il ne fera pas attention à une chiquenaude ou deux de la part d’une pauvre veuve, reprit la vivandière; je suis sûre qu’un chrétien ne le ferait pas.
— Mais le démon n'a de cœur que pour dévorer les enfants des hommes , »
dit le sergent, regardant autour de lui avec horreur, «et il est bon d’avoir des amis partout; car on ne peut dire ce qui arrive que lorsque c’est arrivé. Mais,
Betty , aucun homme ne peut étre sorti de ce lieu et avoir passé devant toutes les sentinelles sans être reconnu : que cette visite soit pour vous un terrible avertissement. »
æs
Ici la conversation fut interrompue par un ordre envoyé à la vivandière de préparer le repas du matin , et ils furent obligés de se séparer; la bonne femme espérant en secret que l’intérét que le sergent manifestait pour elle était plus terrestre qu’il ne le pensait; et le brave homme visant à sauver une âme des griffes de l'esprit de ténèbres, qui rôdait dans le camp en quête de victimes.
Durant le déjeuner il arriva plusieurs exprès , l’un d'eux apportait la nouvelle de la force actuelle et de la destination de l'expédition de l'ennemi qui se trouvait alors près de l’Hudson; un autre message ordonnait d'envoyer le capitaine Wharton au poste le plus prochain sous l'escorte d’un détachement de dragons.
Ces dernières instructions ou plutôt ces commandements , car il n’était pas possisible d'y rien changer, complétèrent le mécontentement de Dunwoodie. Le désespoir et linfortune de Frances étaient sans cesse devant ses yeux, et cinquante fois il fut tenté de monter à cheval et de se diriger vers les Locusts, mais un incroyable sentiment de délicatesse le retint. Afin d’obéir aux ordres de son supérieur, il envoya à habitation un officier avec un petit détachement pour conduire Henry Wharton au lieu indiqué; et l'officier à qui fut confiée l’exécution de cet ordre fut chargé, de la part de Dunwoodie, d’une lettre pour son ami, contenant les plus encourageantes assurances pour sa sûreté, aussi bien que pour les efforts réitérés qu’il ferait en sa faveur. La garde des blessés fut laissée à Lawton avec une partie de la troupe. Aussitôt que les soldats se furent rafraîchis, on leva le camp et le corps principal marcha vers l’Hudson. Dunwoodie répéta cent fois ses injonctions au capitaine Lawton, s’arrêta sur chaque mot qu'avait prononcé le colporteur, et appliqua toutes les ressources que son esprit put lui fournir à chercher la signification du mystérieux avertissement, jusqu’à ce qu’il ne lui restât plus d’excuse pour différer son dé-:
part. Cependant se rappelant soudain
qu'aucun ordre n'avait été donné pour le colonel Wellmere, au lieu de suivre l'arrière-garde de sa colonne, le major ne pouvant plus maîtriser son amour, et suivi de son domestique, prit le chemin qui conduisait aux Locusts. Le cheval de Dunwoodie était aussi léger que le vent, et il lui sembla qu’à peine une minute s'était écoulée lorsqu'il aperçut de dessus une éminence la vallée isolée ; et comme son cheval s’élançait dans le milieu des terres qui en formaient la surface, il vit Henry Wharton et son escorte défiler à quelque distance dans le chemin qui conduisait au poste où il devait être conduit. Cette vue fit hâter la course de J'impatient jeune homme qui, tournant alors l'angle de la montagne qui donnait sur la vallée, fut soudain près de l’objet qu’il désirait trouver. Frances avait suivi jusqu’à une certaine distance l’escorte qui gardait son frère, et lorsqu’elle ne put plus la voir, elle se sentit comme abandonnée par tout ce qu’elle aimait le plus au monde. L’inexplicable absence de Dunwoodie et le chagrin que lui faisaient éprouver les circonstances qui accompagnaient le départ d’Henry, l'avaient entièrement découragée, et elle s'était assise sur une pierre qui se trouvait sur la route et pleurait comine si son cœur eût été prêt à se briser. Dunwoodie s’élança de dessus son cheval, ordonnant à son domestique de le mener en avant, et dans un moment fut auprès de la jeune fille en pleurs.
« Frances, ma chère Frances! s’écriat-il, pourquoi ce désespoir ? Que la situation de votre frère ne vous alarme pas.
Aussitôt que j'aurai satisfait à mon devoir je volerai aux pieds de Washington et le supplierai de le mettre en liberté. Le père de ce pays ne refusera jamais une telle faveur à l’un de ses disciples favoris.
— Major Dunwoodie, recevez mes remerciments pour l'intérêt que vous portez à mon frère , » dit la jeune fille, se hâtant d’essuyer ses yeux et se levant avec dignité; « mais un tel langage s’adressant à moi mesemble peu convenable.
FENIMORE COOPER
— Comment, peu convenable ! » reprit son amant frappé de surprise ; « ne m’appartenez-vous pas de l’aveu de votre père, de votre tante, de votre frère, et j'ose dire du vôtre, ma chère Frances ?
— Je n’ai point envie, major Dunwoodie, de mettre obstacle aux droits antérieurs qu’une autre femme peut avoir à votre affection, » dit Frances, faisant un mouvement pour le quitter.
— Par le ciel, je vous jure que nulle autre que vous n’a de droit sur moi, »
s’écria Dunwoodie vivement; « vous seule êtes maîtresse de toute mon âme.
— Vous avez tant d'expérience et vos
succès sont tels, qu’il n’est pas surprenant que vous excelliez à tromper la crédulité de mon sexe; » dit la jeune fille le cœur plein de tristesse, s’efforçant par un sourire d'arrêter le tremblement de ses muscles.
« À votre langage, miss Wharton, je suis donc un scélérat ? vous ai-je jamais trompée? Qui a donc pu troubler ainsi la pureté de votre cœur?
— Pourquoi le major Dunwoodie at-il privé de l’honneur de sa présence la demeure de celui qui doit devenir son père?
ne s’est-il donc plus rappelé qu’elle renfermait un ami malade et un autre dans la plus profonde tristesse? lui est-il passé de la mémoire que celle qu’il devait épouser y était aussi? ou a-t-il redouté d’y trouver plus d’une personne ayant droit à ce titre? Oh! Peyton!
Peyton ! que vous avez abusé de ma crédulité! de cette crédulité si expansive de la jeunesse! Vous que jé croyais tout ce qu’il y avait de plus brave, de plus noble , de plus loyal et de plus généreux.
— Frances, je vois la cause de votre erreur,» reprit Dunwoodie le visage tout en feu; « vous me faites la plus grande injustice; je vous le jure, au nom de tout ce qui m'est le plus cher au monde, vous me faites la plus grande injustice. :
— Ne jurez pas, major Dunwoodie, »
reprit la jeune file dont la belle figure avait une expression rehaussée encore
L'ESPION
par toute la fierté féminine ; « maintenant je ne crois plus aux serments.
— Miss Wharton, me prenez-vous pour un fat? dit son amant; et voulezvous me rendre méprisable à mes propres yeux, en me vantant de ce qui pourrait me faire estimer de vous ?
— Ne croyez pas que ce soit une chose si facile, monsieur, » répondit Frances marchant du côté de l’habitation; « nous nous entretenons seuls pour la dernière fois ; mais mon père sera charmé de recevoir chez lui un parent de ma mère.
— Non, miss Wharton, je ne puis à présent me présenter chez lui : ce serait tenir une conduite indigne de moi. Vous me quittez en me laissant dans le plus grand désespoir. Je vais remplir un service bien dangereux , il est possible que j'y perde la vie. Si le sort me devient funeste, rendez au moins justice à ma mémoire et souvenez-vous que ma dernière pensée aura été pour votre bonheur. »
En disant ces mots, il mit le pied dans l’étrier, mais sa maîtresse tournant vers lui un visage que l’émotion avait couvert de pâleur et un œil dont l'expression lui perça l’âme, suspendit son mouvement et il s'arrêta.
“Peyton.. major Dunwoodie, dit-elle, pouvez-vous jamais oublier la cause sacrée que vous servez? votre devoir envers Dieu et envers votre patrie vous ordonne d’agir avec prudence; cette dernière réclame votre bras; en outre... »
Mais la voix lui manqua et il lui fut impossible de continuer.
« En outre?» dit le jeune homme en s’élançant vers elle et cherchant à presser sa main dans les siennes. Mais Frances ayant repris quelque empire sur elle-même, le repoussa avec froideur et dirigea ses pas vers les Locusts.
« Miss Wharton, est-ce ainsi que vous me quittez? » s’écria Dunwoodie au désespoir ; « suis-je un misérable pour que vous agissiez envers moi avec autant de cruauté? Vous ne m'avez jamais aimé, et vous voulez cacher votre inconstance en nm'accusant de choses que vous ne voulez pas expliquer. »
Frances s'arrêta tout à coup, et tourna vers son amant un regard si plein de candeur et de tendresse, que Dunwoodie , l’âme émue , allait se jeter à ses pieds pour lui demander pardon, quand d'un signe elle lui imposa silence et lui parla ainsi :
« Daignez m’entendre, major Dunwoodie, pour la dernière fois. C’est une chose bien afiligeante que de découvrir son infériorité, mais c’est une vérité que j'ai apprise depuis peu. Je ne profère aucune plainte contre vous, je ne vous accuse point, non; je n’en ai même pas la pensée. Pour avoir des droits sur votre cœur il faudrait être digne de vous. Ce n’est pas une fille faible et timide comme moi qui pourrait faire votre bonheur. Non, Peyton, vous êtes né pour de grandes et de glorieuses actions, pour des exploits hardis et dignes de la renommée, et vous devez vous unir à une âme telle que la vôtre, une âme qui puisse s’élever au-dessus des faiblesses de son sexe.
Je ne serais pour vous qu’un poids qui vous ferait courber vers la poussière:
mais, prenant pour votre épouse une femme d’un esprit différent du mien, vous vous éleverez au faîte de la gloire.
C’est pourquoi, cédant la place à une telle compagne, je renonce à vous librement , si non avec plaisir. Oh ! combien je souhaite ardemment que vous soyez heureux avec une semblable épouse !
— Divine enthousiaste! s’écria Dunwoodie, vous ne vous connaissez pas vous-même plus que vous ne me connaissez ! C’est une femme douce, aïmable et faible comme vous que je veux aimer ; ne trompez pas votre cœur avec les idées exaltées d’une générosité qui ne ferait que me rendre misérable.
— Adieu, major Dunwoodie, » dit la jeune fille, s’arrétant un moment pour reprendre haleine; « oubliez que vous m'avez jamais connue; rappelez- vous les droits de votre patrie infortunée, et soyez heureux !
— Heureux ! » répéta le jeune officier avec amertume, lorsqu'il vit la taille
svelte de la jeune fille franchir la porte qui donnait sur la plaine, et disparaître derrière les arbres; « oh! oui, maintenant je suis fort heureux ! »
S’élançant sur sa selle, il enfonça ses éperons dans les flancs de son coursier, et eut bientôt atteint son escadron qui suivait lentement le chemin montuëux du comté pour gagner les bords de l’Hudson.
Quoique Dunwoodie éprouvât un sentiment fort pénible en se séparant de la sorte de celle que son cœur chérissait, sa peine fut bien légère en comparaison de celle qu’éprouvait la jeune fille. De l'œil clairvoyant de la jalousie, Frances avait aisément découvert l’amour dont brûlait Isabelle Singleton pour Dunwoodie : aussi délicate et aussi réservée que le beau idéal des romans a coutume de peindre son sexe, il ne pouvait venir à l'esprit de Frances que cet amour existât sans avoir été provoqué. Ardente dans ses affections et n’ayant pas l'art de les cacher, elle avait été remarquée de bonne heure par ce jeune officier; mais Dunwoodie avait eu besoin de toute sa mâle franchise pour attirer son attention, et d’un dévouement singulier pour obtenir son amour : y ayant une fois réussi, son pouvoir avait été durable, stable et toujours croissant.
Mais les événements inaccoutumés des jours précédents, la figure alterée de son amant durant ce qui s'était passé, sa froideur peu ordinaire, et particulièrement l’idolâtrie romanesque d’Isabelle, avaient fait naître dans son cœur des sensations inconnues jusqu'alors. Avec la crainte que l'amour de Dunwoodie ne fût pas sincère, s'était élevé dans son sein ce qui jamais ne manque d’accompagner l'affection la plus pure, un doute insupportable de son propre mérite. Dans un moment d’enthousiasme , l'effort d’abandonner son amant à une autre femme qui le mériterait davantage lui sembla une chose facile ; mais son imagination essayait en vain d’abuser son cœur. A peine Dunwoodie eut-il disparu que notre héroïne fut tout
en proie au désespoir de sa situation ; et si le commandement dont était ehargé le jeune homme apporta quelque adoucissement aux peines de son esprit, Îles devoirs qu’imposait à Frances la piété filiale ne lui procurèrent pas le même bonheur. Lorsque M. Wharton vit partir son fils, il perdit presque entièrement son peu d'énergie, et il ne fallait pas moins que toute la tendresse de ses autres enfants pour lui prouver qu’il était capable encore de remplir les fonctions habituelles de la vie.
Leurs