‹ Œuvres (volume 2)Chapitre 82 sur 108 · CHAPITRE XVIIL · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVIIL

e Un Daniel préside au jugement, oui, un Daniel. Jeune et sage magistrat, combien je t’henore. Suaxsrmans. Le Marchand de Venise.

Les écorcheurs suivirent avec empressement le capitaine Lawton qui les conduisit vers le quartier où étaient logés ses dragons. Le capitaine avait dans toutes les occasions montré tant de zèle pour la cause qu’il avait embrassée, il avait un tel mépris pour le danger quand il rencontrait l'ennemi, et sa stature jointe à sa physionomie sévère contribuait si bien à le rendre effrayant parfois, qu’il s’était fait une réputation à part dans le corps où il servait. On regardait son intrépidité comme de la férocité, et son zèle actif passait pour un penchant naturel à la cruauté. Au contraire , quelques actes de clémence, ou pour mieux dire de i::stice impartiale, avaient, dans l'esprit de plusieurs, acquis à Dunwoodie une réputation de faiblesse coupable. Il est rare que les éloges ou les accusations populaires rencontrent juste.

Tant qu’il avait été en présence du major, le chef de la bande avait éprouvé cette contrainte dont le vice ne peut se défendre devant une vertu reconnue; mais dès qu’il fut sorti de la maison, il se crut sous la protection d’un esprit de sa trempe. Il y avait une gravité dans les manières de Lawton qui trompait la plupart de ceux qui ne le connaissaient pas intimement ; et c'était un dire général dans sa troupe que quand le capi:

taine riait il ne tardait pas à punir. Le chef de la bande s’approcha donc de son ‘conducteur, et avec une satisfaction secrète il commenca le dialogue suivant :

« Il est toujours bon de savoir distinguer ses amis de ses ennemis. »

Le capitaine ne répondit à cette observation préliminaire que par un son approbatif, mais qui ne pouvait s’appeler une parole.

« Je présume que le major Dunwoodie est dans les bonnes grâces de Washington ? » continua l’écorcheur d’un air qui semblait exprimer un doute plutôt que faire une question.

« Il y en a qui le pensent ; » répondit le capitaine d’un air insouciant.

« Un grand nombre des omis du congrès, dans ce comté, continua l'autre, désiréraient voir la cavalerie écmmandée par un autre officier ; quant à moi ; si j'étais couvert de temps en temps par quelques troupes, je rendrais bien des services importants, plus importants même que la capture de l’espion.

— En vérité! » dit le capitaine , s’apÿrochant familièreinent de lui et baissant la voix ; « citez-moi en quoi.

-— Quant à cela, ils seraient aussi avantageux à l'officier qu’ils le seraient à nous-méme ; » dit l’écorcheur en lui jetant un regard significatif.

« Mais comment ? » demanda Lawton d’un ton d’impatience et en hâtant le pas pour que les autres ne pussent l’entendre.

“ Eh bien, tout près des lignes royales, même sous le canon des hauteurs, on ferait un bon butin, si nous avions assez de forces pour nous défendre contre les soldats de de Lancey et pour ehpécher qu'on nous coupât la retraite du côté de King's-Bridge.

— Je croyais que les réfugiés s’em-

paraient de tout ce butin, dit le capitaine.

7 — Ils en prennent bien un peu, mais ils sont obligés d’épargner leurs propres camarades, » répondit-il avec la plus grände confiance; « deux fois nous avions fait un accord ensemble ; la première ils ge sont conduits avec honneur; mais la . seconde ils nous ont repoussés et se sort emparés du butin.

FENIMORE COOPER

— C'est un trait déloyal effectivement, dit Lawton, et je suis étonné que vous cherchiez à vous associer avec de semblables brigands.

— Nous sommes bien forcés d'avoir quelque intelligence parmi eux, sans quoi nous serions pris. Mais un homme sans honneur est pire qu'une bête brute.

Croyez-vous qu’on puisse se fier au major Dunwoodie ?

— Vous voulez dire sous le rapport des principes d’honneur, dit Lawton.

— Sans doute; vous savez qu’on avait toute confiance en Arnold , avant la prise du major de l’armée royale.

— Mais je ne crois pas que Dunwoodie soit disposé à vendre son pays comme Arnold cherchait à le faire, et je ne crois pas non plus qu’on puisse se fier à lui dans une besogne aussi délicate que la vôtre.

. — C'est justement ce que je pensais , »

reprit l’écorcheur d’un ton qui prouvait qu’il était satisfait de lui-même d’avoir si bien jugé du caractère d'un autre.

En ce moment ils atteignirent une ferme en assez bon état et dont les bâtiments extérieurs très-grands par euxmêmes avaient été assez bien réparés.

Les dragons s’étaient couches tout habillés dans les granges : leurs chevaux étaient rangés sous les vastes hangards qui abritaient la cour contre le vent froid du nord; ils étaient sellés, la bride jetée sur le cou, prêts à partir au premier signal. Lawton pria l’écorcheur de l'excuser un moment et il entra dans le quartier. Il revint bientôt tenant en main une lanterne commune semblable à celle dont se servent les dragons quand ils pansent leurs chevaux ; il prit le chemia d’un grand verger qui entourait leb4timent de trois côtés. La bande suivit silencieusement son chef, celui-ci croyant que le capitaine voulait le conduire à un endroit où ils pussent reprendre la conversation intéressante qu’ils avaient interrompue.

Se rapprochant du capitaine il renoua la conversation dans la vue d’inspirer une plus grande confiance et de donner

L'ESPION

à san compagnon une plus haute idée de ses talents.

« Croyez-vous que les colonies triompheront du roi?» demanda-t-il avec l'importance d’un politique.

« En triompher ! » répéta le capitaine avec impétuosité ; puis se retenant, il continua : « sans doute elles en triompheront ; si les Français nous fournissent des troupes et de l'argent, nous chasserons les royalistes en six mois de temps.

— J'espère aussi que nous réussirons dans ce dessein ; » reprit vivement l’écorcheur qui se rappelait qu’il avait cherché à se joindre aux réfugiés. « Alors nous aurons un gouvernement libre, et nous qui combattons pour lui, nous en serons récompensés.

— Ah! s'écria Lawton, vous y aurez des droits incontestables; et tous ces misérables royalistes qui restent tranquillement chez eux à conduire leurs fermes ne recevront que le mépris qu’ils auront si bien mérité. Vous n'avez sûrement pas de ferme ?

— Non, pas encore; mais les choses iraient bien mal si je n’en attrappais pas une avant la paix.

— Vous avez raison. Songer à vos intérêts, c’est songer à ceux de votre pays. Faites valoir vos services, moquezvous des royalistes , et je gagerais mes éperons coutre un clou rouillé que vous deviendrez quelque jour un clerc de comté.

— N'êtes-vous pas d’avis que les gens de Paulding ont agi comme de vrais imbéciles en ne laissant pas échapper l’adjudant général des troupes royales? »

demanda l’écorcheur, oubliant tout à fait sa réserve en voyant l’air libre du capitaine.

u Des imbéciles ! » s’écria Lawton avec un rire amer; « oui des imbéciles effectivement. Le roi George les aurait bien mieux poyés, parce qu’il est plus riche ; il les aurait rendus gentilshommes pour toute leur vie ; mais, Dieu merci, il règne parmi le peuple un esprit qui semble iniraculeux ; des hommes qui n’ont rien

De:

agissent comme si les trésors de l’Inde dépendaient de leur fidélité. Tous ne sont pas des scélérats comme vous, sans quoi il y a longtemps que nous serions esclaves de l'Angleterre.

— Comment ! » s’écria l’écorcheur en faisant un pas en arrière et en pointant son mousquet sur la poitrine de Lawton; « suis-je donc trahi et êtes-vous mon ennemi ?

« Monstre,» s’écria Lawton et son sabre résonna dans l'acier par la forçe:

avec laquelle il fit sauter le mousquet de’ ses mains ; « si tu as le malheur de faire le moindre mouvement hostile, je te fends en deux. |

— Vous ne voulez donc pas nous payer, capitaine Lawton? » demanda l'écorcheur tremblant, qui voyait qu’ils étaient entourés d'une troupe de dragons à cheval et armés.

« Oh ! quant à vous payer, oui, vous aurez pleine et entière récompense; voici l'argent que le colonel Singleton a envoyé pour prix de la capture de l’espion ; » et d'un air de dédain il jeta à ses pieds un sac de guinées. « Mettez bas les armes, coquins, et voyez s’il y a le compte. ».

La bande intimidée fut obligée d’obéir, et tandis qu'ils étaient attentivement occupés à cette tâche agréable, quelques-uns des dragons de Lawton enlevèrent à leur insu les pierres de leurs fusils.

« Eh bien! s’écria le capitaine, Île compte y est-il? avez-vous la récompense promise ?

— Il est exact, répondit le chef; et, avec votre permission, nous allons nous retirer chez nous.

— Un instant, » reprit Lawton avec sa gravité ordinaire, « nous venons de nous acquitter de notre promesse; main-.

tenant c’est le tour de la justice : nous vous payons pour avoir saisi un espion, mais nous allons vous punir pour avoir incendié, volé et assassiné. Saisissez-les, mes braves, et appliquez à chacun la loi de Moïse, quarante coups moins un. »

Cet ordre s’adressait à des auditeurs qui ne demandaient pas mieux, et en un

clin d’œil les écorcheurs furent dépouil-

lés de leurs vêtements et attachés cha-'

cun à un pommier. Les dragons tirèrent promptement leurs sabres et cinquante branches tombèrent des arbres comme par magie. On choisit dans le nombre quelques-unes des branches les plus souples et l’on eut bientôt trouvé des dragons portés de bonne volonté qui se chargèrent de manier ces nouvelles ares. Le capitaine Lawton donna le signal, ayant l'attention de prévenir ses hommes qu’il ne fallait pas excéder la loi de Moïse, et aussitôt le vacarme de la tour de Babel se fit ouïr dans le verger. Le chef se faisait entendre par-dessus les autres et il est facile d’en dire la raison. Le capitaine avait rappelé à son exécuteur qu'il avait affaire à un officier et qu'il fallait lui faire plus d'honneur qu'aux autres. On exécuta la flagellation avec promptitude et régularité, seulement aucun des dragons ne commença à compter qu'après avoir porté déjà une douzaine de coups, afin de s’assurer, ainsi qu’ils le dirent eux-mêmes, du point où il fallait frapper. Dès que cette opération sommaire fut accomplie à son gré, Lawton ordonna à ses soldats de Jaisser ces brigands remettre leurs habits et reprendre leurs chevaux; car

c'était un parti qui faisait patrouille dans

les basses terres.

« Vous voyez, mon ami, » dit le capitaine au chef des écorcheurs lorsqu'il fut prêt à partir, « que je puis vous couvrir si cela est nécessaire; lorsque nous nous rencontrerons, je pourrai vous

couvrir de cicatrices qui, si elles ne

sont pas honorables, n’en seront pas moins méritées. »

Le bandit ne répondit rien ; il était occupé à prendre son mousquet et à presser le départ de ses camarades; lorsqu'ils furent prêts, ils filèrent d’un air peu gracieux vers quelques rochers voisins qui étaient couronnés de bois profonds.

La lune se levait et il était facile de distinguer le groupe de dragons au lieu où ils les avaient quittés. Se retournant sou-

FENIMORE COOPER

dain . toute la bande les coucha en joue et fit partir la détente ; les militaires virent ce mouvement et entendirent le choc de la batterie, ils répondirent à cette tentative inutile par un éclat de rire moqueur, et le capitaine leur cria : :

« Ah! scélérats, je vous connais et j'ai fait retirer les pierres.

— Vous auriez dû faire retirer celle qui est dans ma poche, » s’écria le chef en faisant feu aussitôt. La balle effleura l'oreille de Lawton qui secoua la tête en riant et en disant que c’était un bon coup manqué. Un des dragons avait remarqué les préparatifs de l’écorcheur, que sa bande avait laissé seul dès qu’elle avait reconnu l’inutilité de la tentative, et il éperonnait son cheval au moment où le coup partit. Il y avait peu de distance pour atteindre le rocher, néanmoins la vitesse du cheval força le chef à abandonner l'argent et le mousquet pour fuir. Le soldat ramassa lun et l’autre et vint les offrir au capitaine ; mais Lawton les refusa en disant au dragon de les garder jusqu’à ce que le propriétaire vint les réclamer. Il eût été difficile à un tribunal de faire effectuer ce remboursement, car peu de temps après le sergent Hollister en avait fait un partage égal entre les cavaliers.

Les patrouilles partirent et le capitaine retourna lentement vers son quartier.

Tout à coup il vit une forme humaine marchant rapidement parmi les arbres et se dirigeant vers le bois où s’étaient réfugiés les écorcheurs. Le capitaine fit un tour sur ses talons et s’approcha avec prudence ; à son grand étonnement il reconnut la-blanchisseuse seule à cette heure de la nuit.

« Quoi! Betty,» s’écria le cavalier surpris, « marchez-vous en dormant ou rêvez-vous tout éveillée ? ne craignezvous pas de rencontrer l'esprit de la vieille Jenny dans son pâturage favori ?

— Ah! capitaine Jack,» reprit la vivandière dans son jargon habituel et chancelant si fort qu’elle avait peine à soulever sa tête ; « ce n’est ni la vieille Jenny ni son esprit que je cherche, ce

L’ESPION

sont des herbes pour les blessés; c’est dans toute la vertu que leur donne le lever de la lune qu’il me les faut. Elles poussent là-bas sur ces rochers et c’est . là qu'il faut que j'aille bien vite ou le charme sera détruit.

— Folle, vous seriez mieux dans votre lit que sur ces rochers ; une chute vous y romprait les os; de plus, les écorcheurs se sont enfuis sur ces hauteurs, et s’ils vous rencontrent ils pourront bien se venger sur vous d’une petite correction que je viens de leur faire donner. Retournez chez vous, vieille femme, et allez achever votre sommeil.

J'ai appris que nous nous mettrons en marche demain matin. »

. Betty n’écouta pas cet avis et conti-

pua sa marche chancelante vers le rocher. Au premier mot que Lawton avait laissé échapper au sujet des écorcheurs, elle s'était arrêtée ; mais comme aussitôt elle se remit en marche, il la perdit de vue parmi les arbres.

Quand il rentra au quartier, la sentinelle placée à la porte lui demanda s’il avait rencontré mistriss Flanagan; il lui apprit qu’elle avait passé là, vomissant mille imprécations contre ses persécuteurs de l’hôtel, et qu’elle avait demandé le capitaine pour se faire rendre justice.

Lawton l’écouta avec étonnement, parut frappé d’une nouvelle idée, avança de quelques pas vers le verger, puis revint au bout de quelques minutes; il se promena d’un pas rapide devant la porte de la maison ; enfin il y entra, se jeta tout habillé sur un lit et dormit bientôt profondément. |

Pendant ce temps la troupe de bandits avait gagné le haut des rochers, et prenant des routes différentes, ils s’étaient enfoncés dans l'épaisseur du bois; s’apercevant qu’ils n'étaient pas poursuivis, ce qui était impossible pour des cavaliers, le chef se hasarda à rassembler sa troupe au moyen d’un sifflet, et en peu de temps ils furent réunis dans un lieu où ils n’avaient guère à craindre ce nouvel ennemi. : !

« Eh bien! » dit l’un d’eux tandis

qu’uu autre allumait du feu pour les protéger contre le froid qui devenait rigoureux, « il n’y a plus rien à faire pour nous dans West-Chester ; la cavalerie de Virginie va nous donner la chasse.

— J'aurai son sang, murmura le chef, quand je devrais mourir aussitôt.

— Oh! vous êtes brave ici dans le

bois, » dit l’autre avec un rire farouche,

« pourquoi donc avoir manqué votre homme à soixante pas, vous qui vantez tant votre coup d’œil ?

— C'est ce cavalier qui m’en a empé-

ché, sans quoi j'aurais achevé le capi-

taine Lawton sur le lieu même; d’ailleurs ma main n’était plus assurée et je

tremblais de froid.

— Dites de frayeur et vous ne men-

tirez pas; » reprit son camarade d’un

ton de mépris. « Quant à moi, je crois

que je n’aurai froid de longtemps; mon

dos brûle comme si ‘un millier de grils

rouges le touchaient, et cela n’est pas

agréable.

— Et vous vous soumettriez à un tel traitement et baïiseriez la verge qui vous frapperait ?

— Baiser l'instrument du supplice ne serait point chose aisée , je pense , reprit Pautre; oui, l’instrument du mien est brisé en mille pièces sur mes épaules, tellement qu’il serait difficile d’en trouver assez pour le baiser; mais j'aimerais mieux me résoudre à perdre la moitié de ma peau, et mes oreilles par-dessus le marché, que de la perdre tout entière; et tel sera notre sort si nous tentons encore ce maudit Virginien. Dieu veuille que je puisse lui donner toujours une pièce de ma peau assez large pour lui faire une paire de bottes, et pouvoir me tirer de ses mains avec le restant. Si vous aviez su vous y prendre, vous vous seriez attaché au major Dunwoodie, qui ne sait pas la moitié de nos mauvais tours.

— Silence , fou de babillard , » cria le chef en fureur ; « vos déraisonnements seraient capables de faire perdre la téte; n'est-ce pas assez d’être battus et pillés, faut-il que nous soyons encore ennuyés de vos extravagances ? aidez à voir ce

que nous avons de provisions et ce qu’il en reste dans les bissacs, et tâchez defaire taire votre bouche en la remplissant. »

Cet ordre fut exécuté au milieu des gémissements et des contorsions qu’ex- €itait l’état de souffrance de leur dos ; ils se préparerent pour leur misérable repas. Ils allumèrent un grand feu de bois sec dans le creux d’un rocher; puis ils commencèrent enfin à se remettre un.peu du désordre qu’avait causé leur fuite, et à reprendre leurs esprits égarés. Leur faim s’apaisa , et ils ôtèrent une partie de leurs vétements pour pouvoir panser leurs blessures : la bande commenca à chercher des moyens de vengeance. Ils pasbèrent une heure de la sorte, et proposèrent divers expédients; mais comme pour le succès ces expédients exigeaient tous des prouesses personnelles qui exposaient à de grands dangers, on les rejeta, comme de raison; il était impossible de surprendre les troupes, dont la vigilance ne s’endormait jamais, et il était également impossible de surprendre le capitaine Lawton loin de ses soldats ; car on le voyait sans cesse occupé de son devoir, et ses mouvements étaient si rapides qu’une rencontre avec lui déndait entierement du hasard. En outre, il était fort incertain qu’une telle entrevue pût leur être favorable : on connaissait toute la finesse de ce dragon; quelque inégal et montueux que fut le territoire de West-Chester, on savait que le partisan intrépide pouvait tout franchir, et que des murailles de pierres étaient de faibles obstacles pour une charge faite par la cavalerie du sud. Peu à peu la conversation prit une autre direction, et enfin la bande conçut un projet qui promettait tout à la fois de la venger et d'offrir un nouveau stimulant à son activité. On examina l’affaire avec soin ; on fixa le temps et les moyens; enfin rien ne manquait aux arrangements qui devaient précéder cette odieuse action, lorsqu'on fut réveillé par une voix qui criait :

sPar ici, capitaine Jack; voici les bri-

FENIMORE COOPER

gands qui mangent auprès du feu; par ici, tuons les scélérats dans l’endroit où ils sont assis; alerte! à terre! et armez vos pistolets ! »

Ce terrible avertissement fut assez puissant pour renverser la philosophie de cette bande infâme. Ils se levèrent en hâte et s’enfuirent dans le bois; étant déjà convenus du lieu du rendez-vous pour l'expédition projetée, ils se dispersèrent vers les quatre points cardinaux.

Les maraudeurs entendirent divers bruits et différentes voix qui s’appelaient les unes les autres; mais comme ils étaient prompts à la course, ils disparurent bientôt dans l'éloignement.

Peu de temps après Betty Flanagan sortit de lobscurité, et, affectant le plus grand sang-froid, elle s'empara de ce que les skinners avaient laissé en fuyant; ce qui consistait en vivres et en diverses pièces d’habillement ; la vivandière s’assit fort tranquillement, fit un repas qui sembla grandement la satisfaire, puis pendant une heure resta la tête appuyéesur sa main comme ensevelie dans $es pensées ; ensuite elle rassembla les vêtements qui semblèrent le plus à son gout, et elle s’avança dans le bois, laissant le feu projeter sa brillante clarté sur les rochers adjacents, juqu’à ce qu’il s'éteignit, et que ce lieu devint le domaine des ténèbres et de la solitude.

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