CHAPITRE XXI
Oh! Henri, quand tu daignes supplier, puis-je résister à tes prières? Oh! bien-aimé jeune homme, quand tu us gagné mon cœur, te puis-je refuser ma main ? L'Ermite de JVarkworth.
Le docteur gradué d’Édimbourg trouva son malade dans un état de convalescence rapide, et entièrement délivré de la fièvre.
Sa sœur, dont les joues étaient plus pâles , s’il était possible, qu’au moment de son arrivée, veiilait assiduement autour de sa couche, lui prodiguant tous ses soins; et les dames de la maison, au milieu de leur douleur et de tant d'émotions, n’avaient point oublié de s’acquiter des devoirs de l'hospitalité.
Frances elle-même se sentit entraînée vers leur hôte inconsolable avec un intérêt dont elle ne se serait point rendu compte, et une force à laquelle elle n’avait pu résister. La jeune fille avait sans le savoir uni les destinées de Dunwoodie et d'Isabelle dans son imagination, et sentait avec toute l’ardeur romanesque d’une âme généreuse qu’elle ne pouvait mieux servir son ancien amant qu’en témoignant de la sollicitude à celle que préférait son cœur.
Isabelle recevait ses attentions avec une espèce de gratitude vague ; cependant ni l’une ni l’autre ne laissait rien
échapper qui pôt faire allusion à la
source cachée de leur inquiétude. La . pénétration de miss Peyton allait rare-
ment au delà de la surface des choses,
et pour elle l’état de Henri Warton semblait ne justifier que trop douloureusement la pâleur de sa nièce et les pleurs dont ses yeux étaient incessamment remplis. Si Sara se montrait moins
empressée dans ses Soins que sa Sœur , Pinexpérimentée vieille fille en savait bien la raison. L'amour chez une femme vertueuse est une sorte de sentiment divin; il semble sanctifler tout ce qui f6mbe ‘sous son influence. Bien que miss Peyton fût sincèrement afiligée du danger qui menaçait son neveu , elle sàvait bien que la guerre est le plus redou-:
table ennemi de l’amour, et que les instants qui étaient ainsi accordés à ces amants devaient être mis à profit par eux.
Plusieurs jours s’étaient écoulés ainsi sans qu'il se passät rien qui sortit des occupations habituelles aux Locusts et aux Quatre-Coins. Les premiersétayaient teur courage de la certitude qu’ils avaient de l'innocence de Henri, et de Ja confiance qu'ils plaçaient dans les efforts de Dunwoodie en sa faveur; les autres attendaient avec indifférence la nouvelle d'un combat ou leur ordre de départ, |
Cependant le capitaine Lawton ne vit pas se réaliser cette double attente. Des lettres de son major lui annonçaient que l'ennemi, voyant que les forces auxquelles il devait se réunir avaient été battues et mises en fuite, et s'était retiré derrière les ouvrages du Fort-Washington, où il restait inactif, mais menaçant d'un instant à l’autre de tenter ‘un coup de main, de venger sa défaite. Le dragon était invité à une grande vigilance , et la lettre se terminait par un compliment adressé à son hônneur, à son zèle, et à son incontestable bra- Youre.
« Extrêémement flatteur, par ma foi, major Dunwoodie, » dit entre ses dents le dragon, jetant loin de lui la lettre, et arpentant sa chambre de long en large pour calmer sa mauvaise humeur.
« Vous avez bien choisi votre homme , pour ce service... Qui, je suis chargé de veiller sur les intérêts d'un vieil infirme, d’un vieil irrésolu, qui ne saurait nous faire savoir si c’est à nous qu'il appartient ou à l’enneml; de plus j'ai sous ma garde quatre femmes dont
FENIMORE COOPER
trois sont assez bien par elles-mêmes, mais qui ne sont pas immensément flat:
tées de ma société, et dont la quatrième, toute bonne qu'elle est, n'en montre pas moins le vilain côté de la quarantaine, ainsi que deux ou trois noirs, une ménagère causeuse qui né cesse de bavarder d'argent, de signes, de présages , à quoi il faut ajouter le pue George Singleton. “Ah! certes,
n camarade qui souffre a droit à tout mon intérêt, Je ferai donc de mon mieux. »
En finissant ce monologue, le dragon
rit un siége, et se mit à siffler comme pour se convaincre lui-même du peu d'importance qu'il mettait à tout cela, lorsqu’étendant négligemment sa jambe bottée, il renversa la cantine où était sa provision d’eau-de-vie. Cet accident fut bientôt réparé, mais, en remettant à sa plage le vase de bois, il remarqua un billet sur Je banc où la liqueur avait été placée. 1] l’ouvrit aussitôt, et lut ce qui suit : « La lune ne se levera pas avant minuit, c'est un temps propice aux actions de ténèbres. » Il était impossible de méconnaître la main qui avait écrit ce billet, c'était la même que celle qui l'avait averti si à propos de l'assassinat qu'on méditait contre lui; pendant longtemps le dragon continua à réfléchir sur la nature de ces deux avis, et sur les motifs qui poussaient le mystérieux colporteur à favoriser , ainsi qu’il l'avait fait depuis peu, un homme qui était son implacable ennemi. Lawton n’ignorait pas que c'était un espion du parti opposé; car la nouvelle qu'il avait portée au commandant en chef anglais , l’avertissant qu’un corps américain était exposé à l’ennemi, avait été la preuve la plus foudroyante çontre lui lors de sa coridamnation, Les suites de cette trahison n'étaient pas devenues funestes, il est vrai, paroe que Washington avait envoyé heufcusémént à ce régiment l’ordre de se retirer avañt que les troupes anglaises ne se prépgrassent à lui couper la retraite, jpâis son crime n’en était pas moins graud.
DT aggeatbiem ee
Peut-être, pensa le partisan, désire-t-il faire de moi un ami, au cas où il serait pris une seconde fois ; mais, à tout événement, il a épargné ma vie dans une occasion , et il l’a sauvée dans une autre.
Je veux être aussi généreux que lui, et souhaite de tout mon cœur que mon devoir ne vienne re s'opposer à mes sentiments. » Le Capitaine était incertain Si le danger dont parlait ce billet menaçait l’habitation ou ses soldats , mais il tait plus porté à croire que c'était des siens que ce billet voulait parler , et il se détermina à prendre des précautions lorsqu'il se hasarderait dans l'obscurité. L'indifférence ayec laquelle Île partisan regardait le danger qui le menaçait spmblerait inconcevable à un habitant d’un pays paisible , et dans un temps d'ordre et’ de tranquillité. Ses idées se portaient plutôt sur les moyens d'attirer l'ennemi dans ses filets que sur la manière d'éviter ses machinations, Mais l’arrivée du chirurgien qui avait été faire sa visite de chaque jour aux Locusts, interrompit ses méditations, Sitgreaves apportait au capitaine Lawton une invitation de miss Peyton, our qu’il honorât cette dame de sa visite , et cela de très-bonne heure dans la soirée. | « Comment! s’écria le dragon, auraient-ils donc aussi reçu une lettre? — Je crois qu’il n’y a rien de plus robable, dit l'opérateur : il est arrivé à la ferme un chapelain de l’armée oyale dans le but de faire l'échange des blessés anglais, et qui est porteur d’un ordre du colonel Singleton , pour qu'ils lui soient remis. Mais jamais on
n’a enfanté un projet plus fou que celui
de les faire mettre en route maintenant.
7 — Un prêtre, dites-vous? Est-ce un vigoureux buveur ? un vrai fainéant d'armée ? un de ces gens dont l’appétit mettrait la famine dans un régiment ?
ou semble-t-il un homme qui remplisse ävec honneur son état?
— Si l’on en croit lextérieur, c’est ua ecclésiastique fort respectable qui est pas entièrement adonné à l’intem-
L'ESPION
pérance, reprit le chirurgien , un prêtre qui dit les gréces d'une manière vraie
rhent très-convenable et très-régulières
— Et partira-t-il cette nuit ?
— Non, ïl attend son cartel d'échange... Mais dépêchezs-vous, John; il nous reste fort peu de temps. Je vais monter pour saigner deux où trois des Anglais qui partiront demain matin, afin d'empêcher linflammation , et je suis à vous dans un moment. » D
Lawton se fut bientôt paré de ses habits de cérémonie, et son compagnon étant prêt, ils reprirent le cheinih'de l'habitation. Quelques jours de ‘repos avaient fait autant de bien à Roanokè qu'à son maître, et Lawton réprimahf la vivacité de son cheval à l'instant où il passa devant les rochers qu'il n'avait pas oubliés, eût ardemment dé.
siré que son perfide ennemi, armé ‘et monté comme lui, vint à sa rencontre ; mais aucun adversaire , aucun eme barras ne vinrent arrêter leur marche, et ils atteignirent les Locusts à l'instant où le soleil couchant lançait ses derniers rayons sur la vallée, et dorait le sommet des arbres dépouillés de verdure de sa lumière resplendissante. 1 ne fallait au dragon qu’un coup d’œil pour le mettre au fait des particularités des choses qui n'étaient pas complétsment voilées; et son premier regard, lorsqu'il entra dans la maison, lui en apprit plus qu’une journée d’obserwar tion au docteur Sitgreaves. Miss Peyton l'aborda avec un sourire de bienveillance, qui surpassait les limites de sa
olitesse ordinaire, et qui évidemment venait du cœur.
Frances marchait çà et là dans une grande agitation et les yeux baignés de larmes , tandis que M. Warton, prêt à recevoir ses hôtes, était paré d’un habit de velours qui aurait produit un grand effet dans un des brillants salons du continent. Le colonel Wellnere portait l'uniforme d’officier des troupes de Fa maison de son prince; Isabelle Sin-
‘gleton, revêtue de gais habits de féte,
qui ne semblaient poin en harmonie
DRNL,, ime
ÿ avec ses sentiments , était assise dans le salon, tandis que son frère, placé auprès d'elle, les joues couvertes d’une eouleur vive, mais passagère et l’œil plein d'intérêt, paraissait tout autre chose qu’un convalescent. Comme il avait quitté la chambre depuis trois * jours, le docteur Sitgreaves, qui commençait à tourner sur lui des yeux pleins d’étonnement , ne pensa pas à lui reprocher son imprudence. Au milieu d’une telle scène , le capitaine Lawton gardait toute la gravité et le calme d’un homme dont les nerfs ne sont pas facilement émus par la nouveauté. Ses compliments furent reçus avec autant de grâce qu'ils avaient été faits, puis après avoir échangé quelques mots avec les différentes personnes qui se trouvaient dans l'appartement , il s’approcha de l'endroit où s'était retiré le chirurgien dans une espèce de confusion, pour chercher à remettre ses esprits de l’état où lavait, en cette occasion, jeté ‘ sa surprise.
« John, » murmura le chirurgien d’un ton de curiosité, « que pensez-vous de tout ce que vous voyez ?
— Que votre perruque et ma tête noire n’en seraient pas plus mal si elles étaient saupoudrées d’un peu de farine de Betty Flanagan; mais il n’est plus temps maintenant , et il faut que nous combattions avec les armes que nous portons. Vraiment, Archibald, vous et moi ressem- -blons à deux miliciens , à côté de ces ‘Français pimpants qui sont venus parmi nous.
— Remarquez , » dit Sitgreaves, dont létonnement croissait , « que le chape- Jain de l’armée est venu ici dans sa robe de cérémonie, en doctor divinitalis .
—Qu'’est-ce que cela veut dire?
" — C'est un échange, dit le dragon; Jes blessés de Cupidon vont se réunir pour régler leurs comptes avec ce dieu, et jurer de ne plus s’exposer à son arc.
— Oh! » s’écria le docteur, portant le bout de son doigt sur un côté de son
# Docteur en divinité, en théologie. x. D. T.
FENIMORE COOPER
nez, et pour la première fois comprenant ce dont il était question.
. « Oui, oh!» murmura Lawton en singeant son camarade; mais soudain se
tournant vers lui, il dit avec chaleur,
quoique à voix basse: « N'’est-il point honteux qu’on permette à un ennemi, à un Beau-Soleil2, de venir enlever une des plus belles fleurs qui aient jamais pris naissance sur notre sol, une fleur digne d’être placée sur le sein d’un galant homme.
— Vous avez raison, John; et, s’il n'est pas plus accommodant comme mari que comme malade , je crains que sa dame ne mène une vie bien malheureuse. 4
— Tant pis pour elle, » dit le dragon avec indignation; « elle l’a choisi chez les ennemis de son pays, et elle aura le bonheur de rencontrer les vertus d’un étranger. »
Leur conversation fut interrompue
par miss Peyton, qui s’avança pour leur
apprendre qu'ils avaient été invités pour assister aux noces de sa nièce aînée avec le colonel Wellmere. Ces messieurs répondirent par un silencieux salut à une nouvelle qu'ils avaient déjà devinée , et Ja bonne demoiselle, par amour pour les convenances , ajouta que leur connaissance était d’ancienne date. et que leur attachement durait depuis longtemps.
Pour toute réponse, Lawton ne fit qu’un salut; mais le chirurgien qui aimait à converser avec miss Peyton, répliqua :
« L'esprit humain est différemment organisé chez les divers individus. Les uns ont des impressions vives et rapides, les autres profondes et durables : il y a même quelques philosophes qui prétendent découvrir une liaison entre les facultés physiques et morales de l’animal ; mais pour moi, madame, je pense que l’habitude et la société ont beaucoup d'influence sur l’un, et que les règles et Jes lumières de la science en ont beaucoup sur l’autre. »
2. À sunshine-hero, dit le texte, pour désigner ce qu'en français aous nommons un mérése flore, À, x,
L’ESPION. "153
À son tour miss Peyton salua en si- ‘lence et comme par marque d’appro- “bation , puis se retira avec dignité, afin ‘d'aller présenter. la fature épouse à la -Compagnie ; car l’instant était arrivé où selon la coutume américaine les serments du mariage devaient être échangés ; et Sara, couverte de la rougeur que lui faisaient éprouver toutes les émotions qui l’agitaient, entra avec sa tante dans ‘le salon. Wellmere s’élança pour recevoir la main qu’elle lui présentait en -détournant le visage. Pour la première fois le colonel anglais sembla persuadé du rôle important qu’il allait remplir ‘dans la cérémonie qui était sur le point ‘d’être célébrée. Jusqu'à ce moment il "avait paru distrait, et comme mal à son aise ; mais la certitude de son bonheur dissipa ce trouble dès qu’il eut apercu éclat de la beauté de sa jeune maitresse. Tous alors se levèrent , et le ré- “vérend chapelain tenait déjà en main le volume ouvert, quand on remarqua que Frances était absente :
‘sortit pour aller chercher sa nièce, qu’elle trouva toute en pleurs dans son ‘propre appartement.
« Venez, ma chère, on n’attend plus que*nous pour commencer la cérémonie, » dit la tante, l’entourant affectueusement de ses bras; « tâchez de prendre quelque empire sur vous-même, afin que vous puissiez honorer d’une manière convenable le choix de votre sœur.
— Est-il... peut-il être digne d’elle ? »
s’écria Frances, dans la plus vive émotion et en se jetant dans les bras de miss Peyton.
« Peut-il en être autrement ? reprit la tante ; n'est-il pas un homme comme il faut ? un brave militaire , quoiqu'il ait ‘éprouvé un revers? Oui, certes, ma
chère, c’est un homme qui semble doué
de toutes les qualités qui peuvent faire ‘le bonheur d’une femme. »
Frances, qui avait soulagé son cœur, reprit assez d’empire sur elle-même et retrouva assez de force pour se haparder à rejoindre la compagnie. Vou:-
miss Peyton
lant remédier à l'embarras auquel avait donné lieu ce retard, le chapelain avait
‘adressé différentes questions au futur
époux qui à l’une d’elles n’avait pas répondu d’une manière très-satisfaisante.
Wellmere avait été forcé de dire qu’il ne
‘s'était pas pourvu d’un anneau, et l’ec-
clésiastique annonça qu’il lui était impossible d'achever sans cela la cérémonie
‘du mariage. Son appel à M. Wharton,
sur Ja convenance d’une telle décision ,
‘reçut une réponse affirmative , qui au-
rait été négative si la question eût été.
posée de manière à amener un semblable résultat. Le coup récent que lui avait fait éprouver le départ de son fils avait ôté au propriétaire des Locusts le peu d'énergie qu’il possédait, et il accorda son approbation à ce que lui demandait le chapelain avec autant de facilité qu’il en avait mise à donner son consentement à la demande en mariage de Wellmere, si inattendue et si précipitée.
C’est dans cet instant critique que pa-
rurent miss Peyton et Frances. Sit-
greaves s’avanca vers la première , et, tout en lui donnant la main pour la conduire à son siége , il lui dit :
« Il paraît, madame, que des circonstances inattendues ont empéché le colonel Wellmere de se munir de toutes les décorations que Ja coutume, l’antiquité et les canons de l'Église ont prescrites comme indispensables pour serrer les nœuds respectables du imariage. »
Miss Peyton regarda d’un air inquiet le futur époux, et voyant qu’il était vétu d’une façon très-convenable, eu égard surtout aux circonstances et à la promptitude avec laquelle la cérémonie avait été fixée, elle tourna les yeux avec sur-
prise vers le docteur, comme pour lui
demander lexplication de ce qu’il venait de lui dire. | Le chirurgien comprit son désir , et
“aussitôt il se disposa à la satisfaire.
« I] y a une opinion dominante, dit-il; elle consiste à vouloir que le cœur soit placé au côté gauche du corps humain, et que conséquemment l'harmonie entre
les membres qui se trouvent de ce côté, qu'on doit appeler le siége de la vie, soit plus intime et plus parfaite que du côté opposé. Mais c'est une erreur qui prend sa source dans l'ignorance où l’on est de l’arrangement scientifique de l'édifice du cerps humais. Conformément à qette opinion, on pense que le quatrième doigt de la main gauche est en possession d'une vertu qui n'appartient pag aux autres, et durant la célébration du mariage ce doigt est enfauré d’une ceinture ou anneau, comme pour enchainer l'affection des deux époux qu'assurent ençore davantage les charmes du caractère de la femme. » Tandis qu’il parlait, le docteur avait placé la main sur son cœur, et il salua presque Jusqu'à terre en achevant sa phrase.
- 4 Je ne sais, monsieur , si j'entends parfaitement ce que vous venez de me dire , » repartit miss Peyton avec dignité, pendant qu'un léger vermillon colorait ses joues, qui depuis longtemps avaient perdu ce lustre qui n’appartient qu’à la jeunesse. 7.
« Une bague, madame, une bague manque pour Ja cérémonie. »
À l'instant où le chirurgien ent fait cette explication:, elle comprit le désagrément de la situation. Elle lançä un regard sur ses nièces, et, dans la plus jeune, elle déméla ung joie secrète qui Jui causa tant soit peu de chagrin ; quant au visage de Sara, il était couvert d’une rougeur que la discrète tante eomprit parfaitement; mais, pour rien au monde, #lle n'aurait voulu violer les doyoirs de l'étiquette féminine. Il vint aussitôt en tfte aux trois dames de la . familla Wharton que l'anneau de leur défunte mère st sœur reposait paisiblement parmi ges autres hijoux, dans un endrait secrst qui avait été pratiqué dès - Jes premiers temps des hostilités, afin de soustraire pas ohjats précieux aux excursiôns deg pillards et des maraydeurs qui infestaiant le pays. La vais- #elle-plate at toutes les autres choses de prix ayaient été mises pendant la nuit dans satte cacioite: la bague y. qvait
FENIMORE COOPER. '
aussi été dépesée et oubliée jugqu’à cet instant. Mais de tout temps il avait été d'usage que le futur époux donnât eét anneau indispensable à la cérémonie; miss Peyton, en ertte oecasion salennelle, ne voulut nas franchir les bornes de la délicatesse ordinaire de son sexe, du .moins jusqu’à ce que l’offense eût été rachetée par une somme convenable de trouble et d'inquiétude, C’est pourquoi elle ne divulgua pas le’ secret par égard pour le décorum , Sara par retenue, et Frances par ces deux sentiments réunis au mécontentement que lui donnait cette alliance, C’était le dosteur Sitgreaves qui devait faire cesser l'embarras où chacun sb trouvait, et il dit : ue.
« Madame, si un simple anneau , qui jadis appartenait à ma propre sœur. p Le docteur s'arrêta un moment, toussa une ou deux fois; « madame continuat-il, si un annçau pouvait être admis à un tel honneur, j'en ai un qu'il serait facile de se procyrer aux Quatre- Coins. et je suis persuadé qu'il irait parfaitement au doigt qui en réclamg un. Il se trouve une bien grande ressemblance.… hem... entre feu ma sœur et miss Wharton, tant dans la taille que dans la charpente anatomique, et nul doute que les proportions ne soient presque toujours observées dans l’économie animale. »
Un regard de miss Peyton rappela le colonel Wellmere au sentiment de son devoir ; il s’élança de son siége, et assura au chirurgien qu'il lui aurait la plus grande obligation s’il voulait envoyer chercher cet anneau. Sitgreaves salua avec un peu de fierté, et sortit pour acquitter la promesse qu’il venait de faire, en dépêchant un message à cet effet. La tante le laissa sortir; mais, ne voulant point admettre un étranger dans Jes secrets de leurs arrangements domestiques , elle le suivit pour le prier de se servir de César en place du domestique de Singleton, qu'isabelle avait offert pour remplir ce message; son frève, sans doute à causa de sa fhiblesse,
L'ESPION
continua à garder le silence pendant toute la soirée. Katy Haynes donc chargée de faire venir le nègre dans à salle à manger où il de avait personne , et où miss Peyton ef le chirurgien se rendirent pour donner leurs instruce tions.
Le consentement si soudaînement accordé à l'union de Sara et de Wellmere, et particulièrement à une époque où un des membres de la famille se trouvait en si grand danger, était dû à la conviction que la situation peu stable du pays ne permettrait probablement pas &ux deux amants une autre occasion de $e revoir ; et à une crainte secrète, de fa part de M. Wharton, que la mort de son fils ne vint, en hôtant la sienne, priver ses enfants de protecteur. Mais quoique miss Peyton se füt coniformée au désir manifesté par son frère pour profiter de la visite accidentelle de l'eeclésiastique, elle n'avait pas cru nécessaire de proctamer le mariage projeté de sa nièce dans le voisinage, et si les circonstances le lui eussent permis, elle n’eût pas agi autrement. Elle crut donc apprendre un bien grand secret à César et à sa femme de confiance.
a César , » dit-elle en souriant, « César, vous saurez maintenanant que votre jeune maîtresse, miss Sara, va s'unir , ce soir même, au colonel Welimere.
— Non, non; moi avoir vu cela
avant, » dit César, riaut et se dandinant avee une joie seerête, tout en faisant signe de la tête, pour prouver le plaisir que lui donnait sa pénétration ; « vieux noir connaître pourquoi jeune maîtresse parler toute seule dans le salon avec un monsieur.
y — Vraiment, César, je pensais que vous n'étiez pas la moitié aussi observateur que vous l’êtes, » dit miss Peyton gravement ; « mais comms vous savez déjà pour quelle occasion yos services sont nécessaires, écoutez ce que monsieur va vaus ordonner, et reruplissez votra message avec exactitude. »
La nair se tourna ave ne sou- J
mission çalme vers le chirurgien qui ne ainsi qu’il suit : |
: « César, votre maîtresse vous a déjà parlé de j’importante cérémonie qui doit se célébrer dans cette habitation; mais il faut une bague; allez à notre mai- $on des Quatre-Coins; donnez ce bilfet au sergent Hollister ou à mistress Elisabeth Flanagan, on en remettra promptement une entre vos mains. Lfayant reçue, revenez ici, et ne manquez pas dans l’aller et le retour de vous hâter le plus que vous pourrez, car mes mélades auront bientôt besoin de moi à l’hopital, et le capitaine Singleton souffre déjà du manque de repos.»
Pendant ce temps le chirurgien avait déjà oublié tout, excepté ce qui appartenait à son devoir, et sans autres compliments il sortit de appartement.
La curiosité, ou peut-être un sentiment opposé, la délicatesse, fit que miss Reyton jeta un coup d’æil sur le billet ouvert que Sitgreaves avait donné au nègre; elle y lut ce qui suit (H était adressé à son aïde ):
« Si Kinder n’a plus de fièvre, done nez-lui un peu à manger. Faites encore une saignée de trois onces à Watson.
Voyez si la femme Flanagan n’a pas laissé quelques bouteilles de son alcool dans l'hopital ; renouveles le pansement de Johnson ,'et renvoyez Smith à son service. Faites-moi passer la bague qui peud à la chaîne de la montre que je vous ai laissée pour marquer l'heure où vous deviez donner les doses, et remettez-la au porteur.
: ARCHIBALD SITGREAVES , M. D; chirurgien des dragons. »
Miss Peyton donna este bizarre épitre au nair, et se retira laissant Katy at César faire les préparatifs du départ ds ce dernier,
« César , » dit Katy d’un air impartant, « quand vous aurez la bague, mettez-la dans votre poche gauche, parge qu'elle est plus près du cœur ; et n'aileg pas la mettre à vatre doigt, car cela lui poricrait malheur, |
— La mettre à mon doigt ? » interrompit le nègre, étendant en même temps ses grosses mains; « vous, penser la bague de miss Sara aller aux doigts de vieux César?
— Qu'elle y aille ou qu’elle n’y aille
pas, cela ne dit rien , » reprit la femme de confiance,« mais c’est un mauvais présage de mettre un anneau de mariage au doigt d’un autre après les noces , et pour cette raison ce doit être dangereux auparavant.
. — Moi dire à vous, Katy, » s’écria César d’un air tant soit peu indigné, « moi aller pour chercher un anneau, et moi jamais songer à mettre lui à mon doigt.
— Allez, allez donc, César, » dit Katy, se ressouvenant soudain que différentes choses importantes relativement au souper réclamaient son attention; « et revenez promptement , que nul étre vivant ne vous retienne. »
Muni d’une semblable recommandation, César la quitta ; et fut bientôt fixé solidement sur la selle. Ainsi qu’il est d'usage chez la plupart des noirs, dès son enfance le nègre avait été un hardi écuyer ; mais, courbé sous le poids de soixante hivers, son sang africain avait un peu perdu de sa vivacité, et le message important dont il était chargé fit qu'il marcha d’abord avec une extrême dignité. La nuit était sombre, et le vent soufflait sur la vallée le froid perçant du glacial novembre.
César avait déjà atteint le cimetière où depuis si peu de temps avaient été dé-
osés les restes du vieux Birch, quand tout à coup lhorreur de sa situation
vint se présenter à son esprit. Il jeta .
“autour de lui des regards pleins de terreur, craignant à tout moment d’aper- ‘cevoir quelque chose de surnaturel. Il y avait tout juste ce qu’il fallait de clarté “pour distinguer comme une forme humaine qui se glissait du milieu des ‘tombes apparemment pour aller joindre ‘la grande route. La philosophie et la rai- -son eussent lutté contre la crainte et ses premières impressions : mais César
FENIMORE COOPER
n’avait ni l’une ni l’autre à son service. Cependant il était bien monté sur un des chevaux du carosse de M. Wharton, et, s’attachant à lanimal avec une adresse singulière, il abandonna Jes guides, et le laissa aller à son gré.
Les monticules , les bois, les rochers, Jes palissades et les maisons fuyaient loin de lui avec la promptitude de l’éclair; et le noir commençait à ne se plus rappeler où il allait, et quelle raison le faisait ainsi galoper, quand il parvint à l’embranchement des deux routes , et l’hdtel Flanagan se présenta devant lui dans toute la simplicité de sa dégradation. La vue d’un bon feu qu'il aperçut à travers les fenêtres prouva à César qu’il était parvenu à un lieu habité par des êtres vivants ; mais avec cette pensée lui vint la crainte des sanguinaires Virginiens ; cependant il devait remplir son devoir; descendant de cheval, il attacha son coursier tout écumant à une palissade , et s’approchant de la fenêtre avec précaution, il préta l'oreille avant de se faire reconnaître.
Devant le feu étaient assis le sergent Hollister et Betty Flanagan, faisant
honneur à une abondante quantité des
provisions de la vivandière.
« Je vous dis, sergent Hollister , » di-
-Sait Betty tenant à la main le verre dans
lequel elle buvait, « qu’il y a folie à penser que ce fût un autre que le colporteur lui-même. Où a-t-on senti une
odeur de soufre , où a-t-on vu des ailes,
une queue, un pied fourchu? en outre, sergent , il est fort indécent de dire à une veuve qu’elle a eu pour compagnon
.de lit Belzébut.
— Cela ne dit pas grand’chose, imis-
‘triss Flanagan , pourvu que vous échap- -piez toujours à ses griffes , » reprit le
vétéran, accompagnant sa remarque
. d’une rasade.
César en avait assez entendu pour
être persuadé que ce qu'il avait à appré-
hender de ce couple n’était pas bien dangereux. Cependant ses dents avaient
déja commencé à claquer et de froid et
esmhen.
A L’ ESPION Ê
de peur, et l’aspect de ce qu’il voyait sur la table le poussa fortement à se hasardér d’entrer. 1l s’approcha avec toutes les précautions nécessaires, et frappa à la porte de la manière la plus respectueuse. La vue d’Hollister , l’épée nue à la main , demandant brusquement qui il était, ne contribua pas à lui redonner du courage: mais la peur lui prêta assez de force pour dire la cause qui l’amenait.
«a Avancez ,» dit le sergent avec le Jaconisme militaire, en jetant un regard scrutateur sur le nègre ; tout en s’approchant avec la lumière. « Avancez, et donnez vos dépêches : mais, arrêtez, avez-vous le mot d'ordre ?
— Moi, penser pas connaître quoi il être , » dit le nègre, tremblant de la tête aux pieds.
« Qui vous a ordonné de porter ce message ? pouvez-vous le dire ?
— Un grand massa, avec des lunettes, reprit César ; lui être venu pour guérir le capitaine Singleton.
— C'est le docteur Sitgreaves ; il ne sait jamais le mot d'ordre lui-même :
maintenant, mauricaud, si c’eût été le capitaine Lawton, il ne vous aurait pas envoyé ici, près de la sentinelle sans
le mot d'ordre; car vous auriez pu at-:
traper une balle dans la tête, et cela aurait été triste pour vous; car bien que vous soyez noir, je ne suis pas de ceux
qui croyent que les nègres n’ont pas
d'âme.
— Certes, un nègre a une âme tout comme un blanc, dit Betty ; venez ici, mon vieux, et. réchauffez à la flamme de ce feu votre carcasse que le froid de l’âge fait trembler. Je suis persuadée qu’un nègre de Guinée aime autant la chaleur qu’un soldat aime à boire un verre de whiskey'. »
César obéit sans dire mot, et un petit mulâtre qui dormait sur un banc, ayant été réveillé, on lui ordonna de porter la lettre dans ‘le bâtiment où étaient établis les blessés.
«a Ici,» dit la vivandière, offrant à