‹ Œuvres (volume 2)Chapitre 88 sur 108 · LED · texte numérisé non relu

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le feu aux chambres... Nous ne pouvons manquer de réussir ici; il y a assez de numéraire et d’argenterie pour faire de nous des gens comme il faut, et pour nous venger par-dessus le marché.»

Is ne pouvaient résister à l’idée de l'argent sous quelque forme qu'il se présentât ; et, laissant leur compagnon qui commençait à donner de faibles signes de vie, ils coururent en désordre vers la maison. Wellmere profita de l’occasion, s’échappa de l'écurie, monta sur son cheval, et parvint à gagner la grande route sans être aperçu. Il hésita pendant quelques minutes , ne sachant s’il se dirigerait vers le lieu où il savait qu'était la troupe, pour chercher à secourir la famille Wharton; ou, si, profitant de l’échange qui avait été effectué par le prêtre, il ne retournerait pas vers l’armée royale. La honte et la conscience de son crime le déterminèrent à suivre ce dernier parti ; il prit donc le chemin de New-York, accablé de l’idée de sa bassesse, et tourmenté de la crainte de rencontrer une femme offensée, qu’il avait épousée lors de son dernier voyage en Angleterre, et à laquelle, aussitôt qu’il avait eu satisfait sa passion , il s’était proposé de disputer ses droits. Dans le tumulte et l'agitation du moment, on avait à peine pris garde à la retraite de Lawton et de Wellmere; la situation de M. Wharton et l’épuisement qui avait succédé à l’irritation de George Singleton réclamaient les soins du docteur et de l’ecclésiastique. La détonation des armes à feu fit craindre à la famille un nouveau danger, et une minute s'était à peine écoulée, que le chef et un des hommes de sa bande entrèrent dans le salon.

« Rendez-vous, sujets du roi George, »

s’écria le chef, en présentant son mousquet à la poitrine de Sitgreaves, « ou je ferai couler un peu de sang tory de vos veines.

— Là, là, mon ami, dit le chirurgien ; vous êtes sans doute plus habile à faire des blessures qu’à les guérir : l’arme que vous dirigez d’une manière si in-

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discrète, est on ne plus dangereuse pour la vie animale.

— Rendez-vous donc, ou recevez-en tout le contenu, s’écria le chef.

— Pourquoi donc me rendrais-je? je suis un médecin , et non un combattant.

Vous devez traiter des articles de la capitulation avec le capitaine John Lawton; quoique, à vrai dire, s’il s’agit de se rendre, je ne pense pas que vous le trouviez très-accommodant. »

Durant ce temps, le coquin avait examiné le groupe; persuadé qu’il n’en avait que fort peu de chose à craindre, impatient de s'approprier sa part de butin, il jeta aussitôt son mousquet, et se mit à placer dans un sac, avec l’aide d’un des siens, plusieurs pièces d’argenterie, de manière à se trouver dans la situation la plus convenable pour emporter le magot lorsqu'ils seraient obligés de s’enfuir. L'habitation présentait alors un spectacle très-singulier. Les dames étaient réunies autour de Sara, encore évanouie dans une des chambres que les maraudeurs n'avaient pas remarquée.

M. Wharton, assis dans un état complet d’insensibilité, écoutait infructueusement les discours consolants de l’ecclésiastique, qui fut bientôt lui-même glacé de terreur à l’aspect de ce qui se passait. Singleton, couché sur un canapé, tremblait de faiblesse , et ne faisait aucune attention aux objets qui l’entouraient ; tandis que le chirurgien lui faisait prendre des cordiaux, et examinait les bandages avec une tranquillité qui semblait se rire du tumulte. César et les domestiques du capitaine Singleton avaient couru se cacher dans le bois: et Katy Haynes, courant çà et là dans le bâtiment, formait un paquet de ce qu’elle avait de plus précieux, rejetant avec b plus scrupuleuse délicatesse tout ce qui ne faisait pas partie de son avoir.

Mais revenons à ce qui se passait aux Quatre-Coins. Lorsque le vétéran eut fait monter à cheval ses soldats, et leur eut fait prendre les armes , un vif désit de participer à la gloire du danger et de l’exécution vint s'emparer de la vivan-

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dière. Si elle y fut poussée par la crainte de rester seule, ou par le désir de voler en personne au secours de son favori, c’est ce que nous ne nous hasarderons pas d'affirmer ; mais, au moment où Hollister allait donner avec tant soit peu de répugnance l’ordre de se mettre en marche , on entendit la voix de Betty qui s’écriait :

« Arrêtez un moment, mon cher sergent ; que deux des jeunes soldats attèlent ma charrette, et je partirai avec vous ; comme il y a toute apparence qu’il y aura des blessés, elle sera utile pour le transport. »

Quoique au fond du cœur Hoilister fût charmé de tout ce qui pouvait apporter quelque retard à un service qui lui plaisait si peu, il affecta cependant d’éprouver de la mauvaise humeur d'étre ainsi retenu, et répondit :

« Il n’y a qu’un boulet de canon, qui puisse faire descendre de cheval mes soldats, et il n’est que trop vraisemblable que nous aurons un fameux feu d'artillerie et de mousqueterie dans une affaire que le diable a suscitée; ainsi, Élisabeth, vous pouvez venir si cela vous plaît; mais la charrette ne nous sera point utile.

— Vous mentez, mon cher sergent , » dit Betty, qui était tant soit peu sous l'influence de ses libations; «le capitaine Singleton n’a-t-il pas été frappé d’une balle il y a dix jours , ét ne l’a-t-elle pas renversé? Et le capitaine Jack n’a-t-il pas eu le même sort? et n’est-il pas resté par terre, la face en Pair , et faisant une laide grimace ? et les soldats ne l’ont-ils pas cru mort, et n’ont-ils pas tourné le dos en laissant l’honneur du combat aux troupes régulières P

— Vous mentez vous-même, » cria le sergent avec fierté, « ainsi que tous ceux qui disent que l’honneur de cette journée n’est pas à nous.

— Pour un instant... seulement, je veux dire pour un instant, dit la vivandiere ; le major Dunwoodie vous a ramenés , et vous avez fait fuir les troupes régulières. Mais le capitaine est tombé,

et je pense pourtant qu'il n’y a pas de meilleur cavalier ; ainsi, sergent, la charrette sera nécessaire. Ici, deux de vous; attelez ma jument, et demain matin vous ne manquerez pas de whisky; et mettez-lui sous le coussinet un morceau de la peau de Jenny ; les chemins rocailleux de West-Chester ont abimé la pauvre bête. » Avec la permission du sergent, l’équipage de mistriss Flanagan fut promptement en état de recevoir son fardeau.

« Comme nous ne sommes pas certains si nous serons attaqués de front ou par derrière, dit Hollister, cinq de vous marcheront en avant, et le reste protégera notre retraite vers nos quartiers , au cas où l’on nous poursuivrait.

C'est un terrible moment pour un homme peu expérimenté, Élisabeth, de commander un semblable service ; pour moi, je serais charmé qu’un des officiers fût ici; mais je m’abandonne à la volonté

‘de Dieu!

— Allons, fi donc, » dit la vivandière, qui était montée dans sa charrette, et s’y était assise fort commodément; « le diable m’emporte s’il se trouve un ennemi dans les environs; marchez donc plus vite que cela, que je fasse trotter ma jument , ou le capitaine Jack n’aura pas beaucoup à vous remercier de votre secours.

— Quoique je ne sache pas comment oncommunique avec les esprits, mistriss Flanagan, dit le vétéran, je n’ai pas servi dans l’ancienne guerre , et cinq ans dans celle-ci, sans savoir comment on

- garde son bagage. Washington manque-

t-il jamais de couvrir ses bagages ? Une vivandière ne m’apprendra pas mon devoir. Faites ainsi que je l’ai ordonné, et préparez-vous. | — Fort bien, en marche, quel que soit le chemin » cria l’impatiente vivandière ; « le nègre est déjà là-bas, et gare au capitaine si vous êtes en retard.

— Êtes-vous bien certaine que ce soit un vrai nègre qui ait apporté l’ordre ? »

dit le sergent , se plaçant entre les pelo.

tons , afin de pouvoir causer avec Betty,

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et d’être à même de se porter au besoin $oit en tête, soit en queue.

— Non, dit la vivandière, je ne suis certaine de rien, mon cher. Mais pour-

uoi vos soldats ne piquent-ils pas leurs Chevaux pour leur faire prendre le trot?

la jument n’est pas à son aise dans cette maudite vallée , et il n’y fait pas chaud à marcher comme un convoi.

— De la douceur , de la prudence et du calme, mistriss Flanagan , dit le vétéran; la lémérité ne fait pas le bon officier. Si nous allons à la rencontre d’un esprit, il n’y a pas de doute qu’il éffectuera son attaque par surprise.

Les chevaux ne sont pas fameux dans

és ténèbres ; et j'ai une réputation à

soutenir, bonne femme.

— Une réputation! répeta Betty. Et le capitaine Jack n’a-t-il pas une vie et une réputation à perdre?

— Halte! cria le sergent; qu'est-ce qui se cache au pied du rocher, là, sur Ja gauche? °

— Ce n’est assurément rien, dit la vivandière excédée ; à moins que ce ne soit l’âme du capitaine Jack qui vient vous trouver, parce que vous n’avez pas été assez prompt à vous mettre en marche.

— Betty, c’est une sottise de parler ainsi. Qu'un de vous s’avance pour reconnaître les lieux... Tenez l'épée à lamain. que les hommes du second rang se serrent sur leurs chefs de file.

-— Morbleu ! s’écria Betty, êtes-vous fou ou poltron? laissez-moi me détourner de la route, enfants, et je mènerai ma jument vers cet endroit en moins d’un clin d'œil; ce n’est pas d’un revenant que j'ai peur. » |

En ce moment, un des dragons revint dire qu’il n‘y avait rien qui pût les empécher d’avancer, et ils poursuivirent leur marche avec beaucoup de précaution et de prudence.

« La prudence et le courage sont les joyaux du soldat, mistriss Flanagan, dit le sergent, et sans l’une de ces vertus, l’autre n’est bonne à rieu. |

— La prudence sans courage, cria la

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vivandière, c'est dé que vous voulez dire ? et c’est ce que je pense moi-même, sergent. Cette bête tire les rênes avec une telle force que je ne puis l’arréter.

— Un peu de patience, bonne femme...

Paix ! qu'est-ce que c’est ? » dit Hollister, prétant l'oreille au coup de pistolet tiré par Welmere. « Je parierais que c’est un pistolet, et un pistolet de notre régiment. Silence! serrez-vous sur vos chefs de file! Mistriss Flanagan , il faut que je vous quitte. » Ce disant, et ayant repris tout son courage au sôn martial qu’il venait d'entendre, il se mit à la tête de sa troupe, avec un air de fierté militaire qui ne put être remarquée par la vivandière à cause de l'obscurité.

« En marche, au galop! »

Le moment d’ensuite le galop d’un cheval se fit entendre sur la route, de manière à annoncer qu'il y allait de la vie ou de la mort du cavalier ; Hollister fit encore faire halte à sa troupe, et s’avança pour reconnaître.

« Halte ! qui va là ? » s’écria Hollister d’un ton qui prouvait une ferme résolution.

« Ha! Hollister , c’est vous? demanda Lawton; toujours prêt, et à votre poste ; mais où sont vos dragons ?

— ]ci, capitaine, et disposés à vous suivre partout , » dit le vétéran, enchanté de se voir débarrassé de sa res-

onsabilité, et impatient d’être conduit l'ennemi.

« C’est bien, » dit le capitaine galopant vers sa troupe, et lui adressant quelques mots d'encouragement ; il Jui fit prendre le chemin de la vallée avéc presque autant de vitesse qu’il en avaït mis à venir. Le misérable cheval de la vivandière fut bientôt laissé à une grande distance en arrière, et Betty n'étant plus avec la troupe, détourna sa charvers le bord du chemin, en se disant :

« Là ! il n’est pas difficile de voir que le capitaine Jack est avec eux; ils ne vont plus maintenant comme un enterrement, mais comme des nègres qui courent à une /éée. Bon, je vais atta-

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cher Ja jument à ce bout de haie, et j'irai à pied pour voir l'affaire; il ne serait pas raisonnable d'exposer la pauvre bête à recevoir quelque mauvais ‘COUP. »

Sous la conduite de Lawton, les sol-

dats ne craignaient point le danger et n’y réfléchissaient jamais. Ils ignoraient si C'était une troupe de réfugiés ou un détachement de l’armée royale qu’ils allaient attaquer; mais ils savaient que d'officier qui marchait à leur tête était distingué par son courage et ses prouesses personnglles, et ce sont là des vertus toutes puissanfes pour captiver le soldat. Parvenu à la porte des Locusts , le capitaine fit faire halte, et disposa tout pour l'attaque. Il mit pied à terre, ef ordonna à huit de ses dragons de suivre son exemple ; ensuite se tournant vers Hollister , il dit :

« Vous, demeurez ici pour garder les chevaux; mais si quelqu'un essaye de s’enfuir , arrêtez-le ou tuez-le, et... »

En cet instant les flammes sortirent avec violence par les fenêtres et par le toit de cèdre de la maison , et une brillante clarté illumina l'obscurité de la nuit.

« En avant, s’écria le capitaine, en avant!

Point de quartier avant d’avoir fait jusfice. »

Il y avait dans la voix de Lawton, je ne sais quelle énergique puissance qui alla vibrer dans tous les cœurs, même au milieu des horreurs qui désolaient cette habitation. Le chef des écorcheurs laissa

tomber son butin, et demeura un mo-.

ment immobile de terreur; ensuite, courant vers la croisée, il l’ouvrit à l'instant où Lawton , le sabre à la main, se précipitait dans l'appartement,

« Meurs, infâme! » cria le dragon en fendant jusqu’à la mâchoire la tête d’un autre maraudeur; mais le chef, s’é- Jançant sur la pelouse, se déroba à sa vengeance. Aux cris des femmes épouvantées, Lawton redevint maître de ses esprits, et les instantes prières. de l’ecclésiastique lui firent penser à veiller au salut de la famille. H tomba encore pu pouvoir des dragons un homme de

A67 la bande, et il eut le sort de son camarade; mais le reste avaient pris la fuite. Occupées près de Sara, ni miss Singleton ni les autres dames de la maison ne s'étaient aperçues de l’entrée des écorcheurs, quoique les flammes vinssent les entourer avec une rage qui menacçait de détruire le bâtiment. Les cris de Katy et de la femme épouvantée de César, mélés au bruit et au tumulte de l'appartement voisin, furent ce qui d’abord fit connaitre à miss Peyton ct à Isabelle l’imminence du danger.

« Miséricorde! » s’écria miss Peyton effravée ; « il y a une affreuse confusion dans la maison , et les conséquences de cette affaire feront répandre du sang.

— Aucun d’eux ne peut se battre, à répondit Isabelle, dont la pâleur était plus grande que celle de sa tante; « le docteur Sitgreaves est d’une humeur très-pacifique , et sans doute le capitainè Lawton ne porterait pas si loin l’oublj des convenances.

— Le caractère des gens du sud est prompt et fougueux, continua miss Peyton; et votre frère, quoique faible et malade, a paru tout cet après midi mécontent et irrité. |

— Grand Dieu ! » s’écria Isabelle, se soutenant avec peine à Paide du canapé sur lequel était couchée Sara. « Par nature il est aussi doux qu’un agneau, mais le lion ne peut lui être comparé lorsqu'il est irrité.

— Il faut que nous courions auprèg d'eux, dit miss Peyton ; par notre présence nous apaiserons ce tumulte, ef sans doute nous sauverons la vie à l’ug de nos semblables. » |

Miss Peyton était poussée à rempli ce qu’elle croyait être un devoir de son sexe et de la nature; et, avec toute lg dignité d’une femme blessée dans ses sense timents les plus intimes, elle s’avan vers la porte, suivie d'Isabelle, qui avait repris son énergie, et dont l'œil annonçait, par son brillant éclat , une âme égale à la tâche qu’elle venait de sims poser. L'appartement où avait été trans.

portée Sara était situé dans une des aileg

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du bâtiment , et communiquait au grand salon “de l'habitation par un passage long et ordinairement sombre. Il était alors éclairé, et elles remarquèrent plusieurs figures qui le traversaient à son extrémité, courant avec une telle promptitude qu'il était impossible de savoir ce qu’elles faisaient.

« Avançons , » dit la tante avec une fermeté que démentait son visage:

« assurément ils respecteront notre sexe.

— Nen doutons pas,» s'écria Isabelle, se mettant à la tête de l’entreprise. Frances resta seule avec sa sœur. La jeune fille garda le silence pendant quelques minutes, regardant avec attention le visage pâle de Sara, et épiant avec une telle anxiété son œil qui se ranimait, qu’elle ne prit point garde à l’absence de ses amies; tout à coup à un violent craquement qui partit

de l'appartement de l'étage supérieur :

succéda une brillante clarté qui, pénétrant à travers l’ouverture de la porte, rendit à l'œil les objets aussi distincts que s’ils eussent été placés sous le soleil de midi. Sara se souleva sur sa couche, et, regardant d’un œil étonné autour d'elle, pressa son front de ses deux mains, comme si elle eût voulu se rappeler quelque événement; ensuite souriant d’un air égaré en examinant sa sœur , elle dit :

« C’est donc ici le ciel, et vous êtes un de ses brillants esprits. Oh! que sa splendeur est glorieuse! Je savais bien que le bonheur que je venais d’éprouver était trop grand pour la terre. Mais nous nous retrouverons..… oui... Oui...

nous nous retrouverons.

— Sara ! Sara! » s’écria Frances épouvantée; « ma sœur. ma chère sœur... oh! ne souriez pas d’une manière si horrible! reconnaissez-moi, ou vous me déchirerez le cœur.

— Silence, » dit Sara, levant sa main pour faire taire sa sœur; « vous pourriez troubler son repos; il me suivra sans doute au tombeau. Pensez-vous qu'il puisse y avoir’ deux épouses dans

Le.

la tombe? Non... non... non... Une...

une... une... une seule ! «

Frances appuya sa tête sur les genoux de sa sœur , et fondit en larmes.

«Vous versez des pleurs, doux ange? »

continua Sara d’une voix affectueuse :

« le ciel n’est donc pas exempt de chagrin. Mais où est Henri? Il a été exécuté, et doit être aussi avec nous; mais ils vien-

dront peut-être ensemble. Oh, comme ils

seront contents de se revoir! »

Frances se leva, et, dans amertume du désespoir qu’elle ne pouvait surmonter, elle marcha à grands pas dans la chambre. Sara la suivit des yeux, admirant d’une manière enfantine et sa beauté et son ajustement qui était conforme à l’occasion; puis pressant son front de sa main, elle dit encore :

« Vous êtes semblable à ma sœur ; mais tous les esprits bons et aimables se ressemblent. Dites-moi, avez-vous jamais été mariée ? avez-vous jamais permis qu’un étranger enlevât une partie de votre affection à votre père, à votre frère, à votre sœur, ainsi que je l’ai fait ? Si vous avez agi autrement, pauvre malheureuse , j’en suis fâchée, quoique vous soyez dans le ciel.

— Paix, Sara... paix, paix ; je vous conjure de garder le silence, » s’écria Frances , en se précipitant sur le lit de sa sœur, « où vous me ferez expirer à vos pieds. »

On entendit un autre horrible craquement , qui ébranla le bâtiment jus-

e dans ses fondations. C’était la chute

e la toiture, et les flammes déployèrent leur épouvantable lueur, en sorte que des fenêtres de la chambre on pouvait distinguer les objets qui entouraient lhabitation. Frances courut à l’une d'elles, et vit un groupe éperdu rassemblé sur la pelouse : elle reconnut sa tante et Isabelle qui, pleines de désespoir, montraient du doigt.le bâtiment en feu, et sans doute suppliaient les dragons d’y entrer. Ce fut le premier moment où la jeune fille comprit l’étendue du danger qui la menaçait ainsi que sa sœur. Elle poussa un grand cri, et

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courut machinalement vers le passage, mais sans but et sans réflexion.

Une colonne de fumée épaisse et suffoquante vint lui barrer le chemin. Elle s’arrétait pour respirer, lorsqu'un homme l’enlevant dans ses bras, la porta dans un état d’insensibilité, à travers l’obscurité et les débris enflammés, jusqu’à ce qu’il fût arrivé en plein air. A l'instant où Frances revint à elle, elle vit que c'était à Lawton qu’elle devait la vie, et, se précipitant à ses pieds, elle s’écria :

« Sara, Sara, Sara ! sauvez ma sœur,

et puisse Dieu vous combler de sa bénédiction ! »

Ses forces l’abandonnèrent , et elle tomba sur le gazon , entièrement privée de ses sens. Le dragon la montra du doigt à Katy, en lui disant de la secourir , puis s’avança une seconde fois vers la maison. Le feu avait pris aux boiseries et aux fenêtres qui donnaient sur. la terrasse, et tout l’extérieur du bâtiment était couvert de fumée. La seule entrée se trouvait au milieu de ces dangers, et le hardi et impétueux Lawton s’arrêta incertain. Ce ne fut qu'un seul moment, et il s’élança au milieu des décombres embrasés et des ténèbres, où il erra une minute sans pouvoir trouver. l’entrée, et retourna avec précipitation sur la pélouse. Ayant un instant seulemement respiré l'air pur, il renouvela sa tentative ; ce fut encore sans succès ; mais, à la troisième fois , il rencontra un homme chancelant sous le poids d’un corps humain. Ce n’était ni la place, ni le temps de faire des questions ou des distinctions , et le dragon les prenant tous deux dans ses bras, à l’aide de sa force extraordinaire, il les emporta au milieu de la fumée. À son grand étonnement , il vit que c'était le chirurgien, et le corps d’un des écorcheurs que ce dernier avait sauvé.

« Archibald ! s’écria-t-il, au nom de Dieu, pourquoi avez-vous ramené à la lumière le corps de ce mécréant? ses crimes sont en horreur au ciell ».

sm

L'opérateur était trop hors de lui pour répondre de suite; mais essuyant Ja sueur qui couvrait son front , et faisant sortir de ses poumons les vapeurs qu’il avait respirées, il dit d’un air ému :

« Ah! il n’y a plus d’espoir. Si j'étais venu assez à temps pour arrêter l’effusion de la jugulaire, il aurait été sauvé; mais la chaleur a produit une hémorrhagie ; oui , la vie est tout à fait éteinte. Eh bien, y a-t-il quelques blessés de plus ? »

Sa question ne fut point entendue, car Frances avait été transportée dans la partie opposée du bâtiment où ses amis étaient réunis, et Lawton était encore une fois disparu dans la fumée.

Dans cet instant, la flamme avait dispersé une partie des vapeurs suffocantes, et le dragon put facilement trouver la porte; là il rencontra un homme portant dans ses bras Sara privée de ses sens. Ils n’avaient eu que le temps de regagner la pelouse, lorsque le feu sortit par toutes les croisées, et enveloppa tout le bâtiment L'un linceul de flammes.

« Dieu soit loué! » s’écria le sauveur de Sara : « c’eût été une terrible mort que de mourir ainsi. »

Le dragon détourna vers celui qui parlait ses regards qui étaient fixés sur le bâtiment, et,à son grand étonnement, vit, au lieu d’un de ses propres soldats, le colporteur.

« Ciel! l’espion, s’écria-t-il. Grand Dieu! vous êtes attaché à mes pas comme un spectre.

— Capitaine Lawton ,» dit Birch s'appuyant accablé d’une fatigue passagère contre la haie près de laquelle ils s'étaient retirés pour se mettre à l’abri de la chaleur de l'incendie. « Je suis encore en votre pouvoir , car je ne puis ni fuir ni résister.

— La cause de l'Amérique m'est aussi chère que la vie, dit le dragon, mais elle ne peut exiger de moi que j'oublie Ja reconnaissance et l’honneur. Fuis, malheureux, tandis qu’aucun de mes sol-

#10 gats.ne peut t’apercevoir, ou il ne sera plus en mon pouvoir de te sauver.

— Puisse Dieu vous conduire et vous faire vaincre vos ennemis! » cria Birch, Faisissant la main du dragon avec une force athlétique que la maigreur de sa figure n'aurait pas fait soupconner.

— Arrête! dit Lawton ; seulement un mot... êtes-vous ce que vous semblez être ?.. pouvez-vous. êtes-vous...

. — Je suisun espion royal, » interrompit Birch, détournant son visage, et s’efforçant de dégager sa main.

— Va donc, misérable, » dit le dragon, en le lächant ; « ou l’avarice ou l'erreur a égaré un noble cœur. »

La brillante lueur des flammes se projetait à une grande distance à l’entour de ce qui restait du bâtiment ; et ces dernières paroles étaient à peine sorties de la bouche de Lawton , que la figure décharnée du colporteur avait disparu de l’espace éclairé, et s'était perdue dans les ténèbres que le contraste rendait encore plus obscures.

L'œil de Lawton resta un instant fixé sur l’endroit où cet homme inexplicable avait disparu à ses yeux ; se tour»

nant ensuite vers Sara qui était encore sans connaissance, il l’enleva dans ses bras, et la porta comme un enfant endormi, il la remit aux soins de 5es anis.

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