‹ Œuvres (volume 2)Chapitre 87 sur 108 · IV. 60° livraison · texte numérisé non relu

IV. 60° livraison

la conduisit devant l’ecclésiastique, et la cérémonie commenca. Les premières paroles de cet office imposant furent prononcées au milieu du plus profond silence. Le ministre de Dieu fit l’exhortation solennelle, et recut les serments des deux futurs époux; ensuite vint l'instant de donner l’anneau. Par mégarde, et au milieu de l'agitation du moment , il était resté au. doigt où Sitgreaves l'avait placé ; cette circonstance donna lieu à une légère interruption, et l’ecclésiastique allait achever la cérémonie, lorsqu'une figure, s’élançant au milieu des deux contractants, vint tout à couplarrêter… C’était le colporteur. Son œil étincelant n’évitait plus celui des assistants ; il lançait autour de lui des regards farouches , et son corps semblait agité par un effort qui avait mis en mouvement tous ses nerfs ; mais cette émotion s’évanouit bientôt, telle que l’ombre d’un nuage léger ; reprenant son air habituel de profonde humilité, il se tourna vers le futur époux, et le saluant profondément , lui dit :

« Pouvez-vous, colonel Wellmere.

perdre ici des moments si précieux, lorsque votre épouse traverse l’Océan pour vous rejoindre? Les nuits sont longues et la lune brillante. 11 ne faut que peu d'heures de marche pour vous rendre à la ville. »

Surpris d’une apostrophe si soudaine et si extraordinaire, Wellmere, pendant un moment, demeura stupéfait. L’aspect de Birch, tout farouche et tout agité qu’il était, n’inspira aucune terreur à Sara; mais aussitôt qu’elle fut revenue de la surprise que lui causait cette apparition , elle regarda avec inquiétude la figure de celui auquel elle venait de s'engager pour toujours ; ses traits lui prouvèrent d’une manière terrible que ce qu'avait dit le colporteur était la vérité; la chambre lui sembla tourner autour d'elle, et elle tomba inanimée dans les bras de sa tante. Il y a dans la femme un certain sentiment de délicatesse qui, pendant un moment, semble soumettre toutes les autres émo-

es FENIMORE COOPER.

tions les plus puissantes ; et ce fut par son impuision que la nouvelle épouse, privée de tout sentiment, fut immédiatement soustraite aux regards de ses parents, en sorte que dans le salon il ne resta plus que les hommes.

La confusion qu’oceasionna l'évanouissement de Sara fournit au colporteur le moÿen de s'échapper avet une rapidité qui aurait empéché qu’on le poursuivit si l’on en avait eu envie, et tous les yeux se tournèrent sur Wellmere au milieu du silence le plus sinistre.

«a C’est faux... c’est faux comme l’enfer ! » s’écria le colonel en frappant son front avec sa main. « Je n’ai jamais reconnu ses droits, et jamais les lois de mon pays ne pourront me forcer à les reconaître.

— Mais celles de votre conscience et celles de Dieu ? » demanda Lawton.

- Avant que Wellmere eût pu faire une réponse , Singleton , qui jusqu'alors avait été soutenu par son domestique , s’avançant au milieu du cercle, les joues colorées par lindignation, et les yeux pleins de fureur, s’écria :

* «ilen est toujours ainsi avec votre nation, orgueilleux Anglais; où est donc votre honneur si vanté ? Il ne vous oblige qu'entre vous; mais, prenez garde, »

ajouta-t-il, portant la main sur la poignée de son sabre, « chaque fille de l’Amérique a droit à la protection des fils de eette belle contrée, et pas une d’elles n'est assez délaissée pour ne point trouver un compatriote qui veuille venger les injures qui lui ont été faites, et les outrages qu’on veut lui faire supporter.

— Fort bien, monsieur , » dit Wellmere avec hauteur, et en se dirigeant du côté de la porte ; « maintenant votre situation vous protége : mais un temps peut venir... »

Il avait atteint la porte du salon quand un faible coup qu’il reçut sur l'épaule lui fit tourner la tête pour voir

qui le lui donnait; c'était le capitaine

Lawton, qui, avec un sourire d’une ex-

pression toute particulière, lai faiakig signe de le suivre. La situation d’esprit de Wellmere était telle, qu’une seule pensée l’occupait, celle de se soustraire aux regards d'horreur et de mépris que tous les yeux lui lariçaient. Ils gagnèrent l'écurie avant que lé dragon eût parlé; alors seulement il ctia :

« Qu’on m’amène Roanoke. »

Son domestique parut avec le cour sier tout caparaconné , et prét à être monté par son maître; Lawton, avec sang froid jetant la bride sur le cou dé l'animal , tira ses pistolets de leur four reau, et continua : « Vous ne vous êtes point trompé, colonel Wellmere, lorsque vous avez dit que George Singleton rwétait pas propre au combat’ maintenant; mais voici des armes qui ont bien servi; oh! oui, et dans des mains pleines d'honneur, monsieur.

C'étaient les pistolets de mon père, colonel Wellmere; il s’en servit avec honneur dans les guerres contre la France, et me Îles donna pour combattre les ennemis de ma patrie. Comment puis-je mieux m'en servir qu'en exterminant un misérable qui a tenté de détruire une de ses plus belles fleurs ?

— Ce discours injurieux aura sa récompense , » s’écria l'Anglais , saisissant avec vivacité l’arme qui lui était offerte, «et le sang retombera sur la tête de celui qui l’a demandé.

— Amen! dit Lawton, mais attendez un instant, monsieur. Vous êtes libre à présent, et le passe-port de Washington est dans votre poche; tirez le premier; si je péris, ce coursier vous mettra à même de ne point craindre de poursuite , et je vous conseille de fuir sans attendre un moment ; tar Archi.

bald Sitgreaves lui-même voudrait se battre pour une telle cause; et nos dras gons de là-bas ne vous feraient pas de quartier.

— Êtes-vous prêt? » demanda Wellmere, grinçant des dents de rage.

— Approchez la lumière, Tom...

feu! » Wellmere lâcha son coup, et les

L'ESMION:

torsades d’argant de l'épaulsite du dragon sautèrent en l'air.

« À présent, c'est mon taur, » dit Lawton avec fermeté, ef visant de on pistalet le calanel.

— C'est le mien? » dit Ia vaix d’une personne qui, frappant la main du capitaine , lai fit lâcher son arme : « Ne trouvez-vous done rien da mieux à fairé que de tirer sur un homme, comme s’il était un dindon pour un repas de Noël?

Par tous les diables d'enfer, c’est l’enragé Virginien ; tombez sur lui, camiarades , et prenes-le; c’est une prise à laquelle je ne m'attendais guère! »

. Quoique Lawtan füt surpris et désarmé, sa présence d'esprit ne l’abandonna

pas : il reconnut qu'il était entre les

mains de gens dont il n’ayait à attendre aucun quartier et; au moarment où quatre des écarcheurs se précipitaient à la fais sur luj, pour s’en débartasser , il se servit de toute sa farce gigantesque.

Trois de la bande le prirent par le cou - et par les bras, afin d'empêcher ses efforts, et de le lier avec des cordes.

Il FE poussa le prerhier avec tant de violence, qu’il J'envaya contre le bâtiment,

où il demeura pendant un mament tout étourdi du coup. Mais le quatrième lui saisit les jambes , et, incapable de lutter contre de telles forces réunies, le dragon tomba entraînant avec lui deux de ses assaillants. Le combat à terre fut court, roais terrible; les écorcheurs vomisgaient les plus affreuses imprécations, appelant à leur aide trois autres de la bande, qui regardaient cette lutte com-

me s'ils eussent été glacés d'horreur.

On entendit un des combattants respirer avec difficulté, puis le gémissement étouffé d’un homme qu’on étrangle; et aussitôt l’un des individus de ce groupe se leva sur ses pieds, et se dégagea de - l’étreinte terrible de ceux qui le retemnaient. Wellmere et le domestique de Lawton s’enfuirent , l’un vers l'écurie, ‘et l’autre dans la maison pour y donner l'alarme , et tout demeura dans l’obs- ‘eurité. L'homme qui s'était relevé s’élanea sur la sellé du cheval auquel on

n'avait pas pris tarde. Hes étineslles dé feu jaillissant des pieds armés du coura sier donnèrent assez de clarté pour qu'on pût distiiguer le dragon courant à toute bride sur la grande route.

« Par l'enfer, il s’est enfui! » s'écria le chef enroué de rage et de fatigue j « feul!.., abattez-le; feu, vous dis-je ; ou il ne sera Plus temps! »

On obéit à ce commandement, un instant d'une pénible incertitude lui succéda , et chacun erut qu’il allait en< tendre tomber de son cheval le corps gigantesque de Lawton.

« Quand vous l'auriez tué, il ne tomberait pas pour cela,» murmura un des hommes de la bande ; « j'ai vu des Virginiens assis sur leurs chevaux avec deux ou trois balles dans le corps; souvent même ils étaient morts. »

Un soufle de vent apporta le bruit lointain du galop d’un cheval au loin dans.

la vallée, et la rapidité, prouvait que

le cavalier était expert de la course.

« Les chevaux bien dressés s’arrétent toujours au moment de la chute de leur cavalier, » observa un des hommes de :

la bande.

— Eh bien donc! » cria le chef en frappant de rage la terre avec son mousquet, « le coquin est en sûreté!

allons , à l'ouvrage. Une petite demi-

heure nous amènera ce sournois de sergent et tous ceux qu’il commande.

C'est grand hasard si le bruit de nos fusils ne les met pas en campagne.

Vite, à vos postes, et mettez le feu en commençant par les chambres ; les ruines fumantes sont propres à cacher des actes comme les nôtres.

— Que faut-il faire de cette masse de terre? » s’écria un autre, en poussant le corps ‘encore insensible de celui que

‘Lawton avait presque privé de la vie;

« en le frottant un peu il serait possible de lui faire reprendre ses sens.

— Qu'il demeute, » dit le chef d’un ton féroce; « s’il avait été seulement la moitié d’un homme. j'aurais en ma puissance ce scélérat de dragon. entrez dans la maison, vous dis-je, et mettez

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