‹ Œuvres (volume 2)Chapitre 94 sur 108 · IV. 62° Loraison · texte numérisé non relu

IV. 62° Loraison

Singleton, après avoir fait une petite pause par égard pour dns, du témoin.

« Il est mon fils unique.

— Que savez-vous, monsieur, au sujet de sa visite chez vous, le 29 octobre dernier ?

— Il m'a dit, monsieur, être veau pour me voir ‘ainsi que ses sœurs.

— Était-il déguisé? » demanda un des autres juges.

« 11 ne portait pas l'uniforme du 60°.

— Pour voir ses sœurs aussi ? » reprit le président , vivement ému ; » avezvous des files, monsieur ?

— J'en ai deux: elles sont dans cette enceinte.

— Avait-il une perruque? continua l'officier. |

— Je crois qu’il portait quelque chose de semblable sur sa tête.

— Et combien de temps y avait-il que vous étiez séparés ? demanda le président.

— Un an et deux mois.

— Portait-il une grande redingote d’un drap grossier P » demanda l'officier, consultant un papier qui contenait les charges. is

« Il avait un surtout. | : —.Et vous pensez qu’il n’est venu que pour vous voir ?

— Moi et mes filles.

— C'est un jeune homme courageux, »

dit à voix basse le président à un de ses collègues ‘silencieux. « Je ne vois pas grand mal dans cette fredaine ; c’est une imprudence , mais elle prouve son attachement.

— Savez-vous si votre fils n’était pas chargé de quelque message de la part de sir Henri Clinton, et cette visite ne couvrirait-elle pas quelque autredessein ?

— Comment le saurais-je ? » répondit M. Wharton effrayé; « sir Henri Clinton ne m'en aurait pas fait confidence !

— Savez-vous quelque chose au sujet de cette passe ? » continua le juge, en montrant le papier que Dunwoodie avait pris sur Wharton quand on l'avait arrêté. 1

«Rien, sur mon honneur, rien,»

s’écria le père, s’éloignant du papier, tomme d’un objet de contagion.

L « Mais en ferez-vous serment ?

.‘— Oui, j'en fais le serment.

— Avez-vous d’autres témoins à faire entendre? ceci ne suffit pas, capitaine Wharton; vous avez été pris dans une situation où vous courez le risque de la vie; c’est à vous à prouver votre innocence. Prenez du temps pour réfléchir, et calmez-vous.»

Il y avait dans ce juge un sang-froid qui glaçait d’épouvante le prisonnier. Il oubliait le danger en face du bienveillant colonel Singleton; mais l’air endurci et froid des deux autres était de mauvais augure. |

Il garda le silence, et jeta un coup d'œil expresif sur son ami. Dunwoodie comprit cet appel, ef vint offrir son témoignage; il prêta serment, et on le pria de dire ce qu’il savait ; sa déposition ne changea pas beaucoup l'affaire, et Dunwoodie sentit que c'était impossible ; lui-même savait peu de chose, ét encore ce peu était plutôt contre Henri qu’en sa faveur. Il fut écouté, et le juge silencieux, secouant la tête d’un air signiliçatif, n’annonça que trop clairement l'effet qu’il avait produit.

« Néanmoins, vous persistez à croire que le prisonnier n'avait d’autre but ms celui qu’il a avoué ? » dit le prési-

ent, quand il eut fini.

« Aucun autre, j'en répondrais sur ma vie, v dit le major avec énergie.

« En feriez-vous serment ? » demanda le juge inflexible.

« Comment le pourrais-je? Dieu seul peut lire au fond des cœurs, mais je le éonnais depuis son enfance, jamais à

a été capable de tromper. C’est aulessous de son çaractère.

e — Vous dites qu’il s’est échappé, et qu’il a été repris les armes à la main?

demanda le président.

— C'est. vrai; il a même reçu une blessure; vous voyez que son bras ne se meut encore Le peine. Croyez- Yous, monsieur, qu’il se fût mis en

danger de retomber entre nos mains,

FENLIORE COOPER.

s’il n’eût été fort de son innocence?

— André aurait-il déserté le champ de bataille, major Dunwoodie, si pareille chose lui était arrivée près de Tarry-Town ? » demanda le juge scrutateur ; « n'est-il pas naturel que la jeunesse cherche la gloire ?

— Appelez-vous ceci de la gloire?

s’écria le major, une mort ignominieuse et un nom flétri P — Major Dunwoodie, » reprit Pautre avec la même gravité imperturbable, « vous avez agi noblement ; votre devoir était sévère, votre tâche pénible; vous vous en étes acquitté fidèlement et avec honneur. C’est à nous à remplir la nôtre. » |

Pendant cet examen, les auditeurs montraient le plus vif intérêt. Un sentiment qui ne pouvait séparer le principe de la cause, faisait penser à Chacun que si Dunwoodie n'avait pu émouvoir les juges, personne n’y parviendrait. César avançait sa taille informe, et ses traits exprimaient si bien son inquiétude, il semblait si étranger à la curiosité vague qu’on remarquait dans les autres nègres, qu’il attira l’attention du juge resté jusqu’alors silencieux; pour la première fois il se fit entendre :

« Qu'on fasse avancer ce nègre. »

” Il était trop tard pour reculer , et César se trouva en présence du tribunal ayant d’avoir eu le temps de savoir ce qu'il devait penser. Les autres cédèrent l'interrogatoire à celui qui l'avait sugéré; après avoir mürement réfléchi, il procéda ainsi :

« Vous connaissez le prisonnier ?

— Moi croire que oui, » répondit le nègre d’un ton aussi sentencieux que celui qui lui faisait la question.

« Vous a-t-il donné la perrugue quand il l’a mise de côté?

— Moi en avoir pas besain, murnmura César; moiavoirtrès-hons cheveux à moi.

:+- Vous a-t-on employé à porter quelques lettres , quelques messages , tandis que le capitaine Wharton était chez votre maître ?

:— Moi faire ce qu'être dit à moi!

— Mais que vous a-t-on dit de faire ?

— Quelquefois une chose, quelquefois une autre.

— Assez, » dit le colonel Singleton avec dignité , « vous avez le témoignage d’un homme bien né; qu’attendez-vous de cet esclave? Capitaine, vous voyez la malheureuse impression qu’on a conçue contre vous; avez-vous quelque autre témoin à produire? »

Il restait peu d’espérance à Henri; sa confiance commençait à être ébranlée ; mais, comme s’il eût attendu quelque secours de Ja beauté de sa sœur, il fixa un regard empressé sur les traits päles de Frances. Elle se leva, et s’avança d’un pas chancelant vers ses juges ; la pâleur de ses joues ne dura qu’un instant, et fit place à un vif incarnat ; alors, d’un pas ferme et léger , elle se plaça devant eux ; portant sa main sur son front, et rejetant de côté les boucles de ses beaux cheveux, elle découvrit une beauté et une innocence que rien n'égalait. Le président ferma les yeux un instant, comme si l'expression ardente de son regard et sa physionomie ouverte lui eussent rappelé une aütre image; cette émotion ne fut que passagère, et, se remettant bientôt, il lui demanda, d’un ton qui trahissait ses secrets désirs :

« C’est danc à vous que votre frère a communiqué son intention de faire une visite secrète à votre famille?

— Non, non,» dit Frances, portant la main sur son front, comme pour recueillir ses idées; « il ne m'en avait rien dit; nous n’avons été instruits de sa visite, que lorsqu'il est arrivé; mais est-il nécessaire d’expliquer à des âmes bien nées qu’un fils sait braver les périls pour voir son père, surtout dans des temps comme ceux-ci, et dans uns situation comme la nôtre ?

— Mais était-ce la première fois? ne vous avait-il même jamais parlé de venir vous voir auparavant? » demanda le président, en se penchant vers elle avec un air d’intérét paternel !

« Certainement, certainement , » s’é-

L'ESPION. 195

cria Frances, saisissant l'expression de sa physionomie bienveillante ; « c’est sa quatrième visite.

— Je le savais bien’, » s’écria Île vé-

téran, en se frottant les mains avec un

air de satisfaction; « c’est un fils généreux et courageux. Je vous garantis, messieurs , qu'il doit être brave militaire. Quels déguisements portait-il alors ?

— Aucun, ils n'étaient pas nécessaires ; les troupes royales couvrajent le pays, et le passage était libre.

— Et cette visite était donc la première qu’il vous eût faite sans être vêtu de son uniforme? » demanda le colonel avec plus de douceur, et en cherchant à éviter les regards de ses compagnons.

« Oh oui! c'était la premiere fois, »

s’écria la jeune fille avec empreSsement ; « je vous assure que c’est sa première faute, si c’en est une.

— Mais vous lui avez écrit, vous l'avez pressé de venir vous voir sûrement, jeune demoiselle; vous désiriez voir votre frère? » ajouta l’impatient colonel. |

« Si nous le désirions ! nous faisions bien des vœux pour cela. Oh combien nos prières étaient ferventes ! mais noug n’entretenions aucune correspondancg avec l’armée ; nous aurions exposé notre père, et la crainte nous en erpéchait.

— Est-il sorti de la maison avant sog arrestation P a-t-il eu quelque relation avec quelqu'un qui ne sait pas de votre maison?

— Avec personne , non personne , eXcepté notre voisin, le colporteur Rirch,

— Avec qui? » s’écria le colonel en pälissant, et reculant comme s'il eût senti la morsure d’une coulçuvre.

Dunwoodie poussa un profond gémissement, puis se frappant le front, il s’écria d’un ton perçant ; « il est perdu , » et s’élanca hors de l’apparter ment.

« Harvey Birch, » répéta Frances, fixant ses yeux égarés sur la porte par laquelle venait de sortir son amant.

« Harvey Rirch! » s'écrièrent leg

196 | trois juges ; les deux membres immobiles du tribunal échangèrent des signes d'intelligence, et jetèrent un regard scrutateur sur leur prisonnier.

.« Je ne vous apprendrai rien de nouveau, messieurs, en vous disant qu'on soupçonne Harvey Birch de favoriser la cause royale, » dit Henri, en s’avançant éncore devant les juges; « car vos tribunaux l’ont déjà condamné à subir le sort qui m'est probablement réservé; maintenant, je vous avouerai donc que c’est lui qui m’a procuré un déguisement , et qui m'a fait traverser vos piquets ; mais, jusqu’à ma dernière heure, j'emploierai mon dernier souffle à protester que mes intentions étaient

aussi pures que l’être innocent qui est .

devant vous.

— Capitaine Wharton, » dit le président avec solennité, « les ennemis de la liberté de l'Amérique ont fait de puissants efforts pour renverser notre pouvoir ; il n'existe pas parmi eux d'homme plus dangereux dans sa sphère que ce colporteur de West - Chester.

C'est un espion artificieux , trompeur, et doué d’une pénétration plus profonde qu’il n’est donné en général à ceux de sa classe. Sir Henri ne pouvait mieux faire que de l’associer à l'officier qu’il chargeait d’une seconde entreprise de ce genre. Il aurait sauvé André. En vérite, jeune homme, cette liaison vous Sera funeste. »

‘Une honnête indignation se peignit sur la figure du vieux guerrier tandis qu’il parlait, et sembla produire une sorte de conviction sur ses collègues.

« Je lai perdu , » s’écria Frances, en joignant ses mains et avec l'accent de la terreur ; « si vous nous abandonnez, il est perdu!

— Silence, jeune et innocente créature, silence; » s’écria le colonel vivement ému ; « vous n’avez nui à personne, mais vous nous affligez tous.

— L'amour fraternel est-if donc un crime ? » dit Frances avec égarement.

« Washington, le noble, le juste, l’impartial Washington jugerait-il avec au-

FENIMORE COOPER

tant de rigueur? Suspendez votre jugement jusqu’à ce que Washington en soit instruit.

— C'est impossible , » dit le président, en se couvrant les yeux, comme pour ne pas voir sa beauté.

« Impossible ! oh ! suspendez votre jugement. Je ne demande qu’une semaine ; c'est à genoux que je vous implore ; ayez pitié de moi, si vous voulez trouver miséricorde là où nulle puissance humaine ne pourra vous sauver; accordez-lui seulement un jour.

— C'est impossible, » répéta le colonel d’une voix étouffée; « nos ordres sont absolus , et l’on a déjà accordé un trop long délai. »

Il se détourna de la jeune suppliante , qui était agenouillée, mais il ne pouvait ou ne voulait pas retirer la main qu’elle serrait avec une ferveur qui tenait de la frénésie.

« Reconduisez le prisonnier , » dit l’un des juges à lofficier qui avait la garde de Henri. « Colonel Singleton, faut-il nous retirer ?

— Singleton ! Singleton ! répéta Frances, alors, vous êtes père, et vous aurez pitié de la douleur d’un père; vous ne pouvez pas, vous ne voudrez pas percer un cœur déjà si déchiré. Écoutez - moi, colonel Singleton, si vous voulez que Dieu vous écoute sur votre lit de mort, écoutez-moi, et épargnez mon frère.

— Éloignez-la, » dit le colonel , en cherchant doucement à retirer sa main ; mais personne ne paraissait disposé à lui obéir. Frances cherchait avidement à lire sur son visage qu’il détournait, et elle résista à tous les efforts qu'il fit pour se retirer. |

« Colonel Singleton, il n’y a pas longtemps votre propre fils était souffrant ; il était en danger ; c’est sous le toit de mon père qu’il a trouvé un asile, il y a été chéri. C’est là qu’il a trouvé la protection dont il avait besoin... Oh!

songez à ce fils, l’orgueil de votre vieillesse, le soutien , le protecteur de vos enfants orphelins, et déclarez mon frère coupable, si vous l’osez

‘ …— De quel droit Heath fait-il de moi un bourreau; » s’écria le vétéran avec

force, et en même temps son visage .

était enflammé ; toutes ses veines et ses artères étaient gonilées par la violence des sentiments qu’il cherchait à réprimer; « mais je m’abuse ; allons, messieurs, il faut partir. Nous devons nous acquitter de notre pénible devoir.

— Ne sortez pas... ne sortez pas!

s’écria Frances; non, vous n'aurez pas la cruauté d'arracher un fils aux bras de son père, un ffère d’auprès de sa sœur. Est-ce là cette cause que j'ai si ardemment aimée? sont-ce là les hommes qu'on m'a appris à révérer? mais vous vous attendrissez ; vous m'écouterez, vous aurez pitié de nous, et vous pardonnerez.

— Marchons, messieurs, » et il fit un mouvement vers la porte, en se redressant avec un air de dignité militaire , dans le vain espoir d’étouffer sa sensibilité.

ki, « Ne vous éloignez pas, mais écoutezmoi,» s’écria Frances, saisissant sa main avec un mouvement convulsif.… Colonel Singleton… vous êtes père.

pitié !.… miséricorde! miséricorde au nom de votre fils. miséricorde au nom de votre fille! Oui... vous aviez une fille. C’est dans mes bras qu’elle a rendu les derniers soupirs... Ces mains ont fermé ses yeux... Oui, ces mains qui sont maintenant jointes en prière devant vous lui ont rendu ces derniers devoirs que vous allez nous condamner à rendre à mon malheureux frère ? »

Le vétéran lutta contre une violente émotion, et il la surmonta; mais en poussant un gémissement qui ébranla tout son être. Il jeta même les yeux autour de lui, comme fier de sa victoire ; mais une seconde explosion de douleur survint, et il y succomba. Sa tête, blanchie par la neige de soixante - dix hivers tomba sur lépaule de la jeune fille qui le suppliait dans son désespoir ; l’épée qui avait été sa compagne sur tant de champs de bataille, s’échappa de sa main affaiblie.

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« Que Dieu vous récompense, » s’écria-t-il, et il laissa éclater ses sanglots !

Le colonel Singleton céda longtemps, et sans contrainte à sa douleur; enfin il se calma, et, remettant Frances privée de connaissance dans les bras de sa tante, il se retourna d’un air de résolution vers ses collègues :

« Messieurs , dit-il, il nous reste encore à remplir nos devoirs comme offciers; nos sentiments comme hommes viendront après; que décidez -vous à l'égard du prisonnier ? »

L'un des juges lui présenta une sentence écrite qu’il avait rédigée pendant que le colonel écoutait les intercessions de Frances; il lui annonça que c'était son opinion et celle de son collègue.

Elle contenait en peu de mots que Henri Wharton avait été pris passant les lignes de l’armée américaine, comme espion, et couvert d’un déguisement ; que suivant les lois de la guerre il avait encouru la peine de mort, et que la cour le condamnait à être pendu le lendemain avant neuf heures du matin.

La coutume était qu’on ne pouvait infliger la peine capitale même à un.

ennemi, sans en référer au commandant en chef, ou, en son absence, à l’officier commandant à sa place; mais, comme Washington avait son quartier général à New-Windsor, sur la rive occidentale, on avait le temps de recevoir sa réponse avant l’heure indiquée pour l'exécution. : ’

« C’est un délai bien court, » dit le vétéran, en tenant la plume en suspens, sans cependant avoir un but fixe; « pas même un jour pour qu’un être aussi jeune se prépare à paraître devant Dieu ?

— Les officiers du roi n’ont accordé qu’une heure à Hale', reprit un des

1. Un officier d= ce nom fut découvert dans les lignes anglaises , déguisé et recueillant des informations militaires. 11 fut pris et exécuté sur l'heure. On prétend qu'un des exécuteurs lui ayant fait remarquer combien une telle mort était infâème pour un officier, il répondit : « Toute mort est glorieuse pour celui qui périt en défendant la cause de son pays »

André avait été fusillé au milieu des larmes de

juges, nous avons dépassé le temps ordinaire; mais Washington a le pouvoir d'accorder un sursis ou de païdonner. | |

= Alors j'irai moi-méme trouver Washington, » s’écria le colonel, en donnant sa signature , et en rendant le papier: « et si les services d'un vieillard comme moi, 8i ceux d’un brave officier comme mon fils, me donnent quelque droit à sa faveur, je sauverai ce jeune homme. »

__ En disant ces mots, il partit, le cœur plein de ces généreuses intentions en faveur d'Henri Wharton.

On communiqua la sentence au prisonnier avec tous les ménagements convenables ; et, après avoir donné les instructions nécessaires à l'officier commandant, et avoir dépêché un courrier porteur de leur rapport au quartier gépétal, les deux autres juges remontèrent à cheval pour se rendre à leurs quartiers; ils partirent avec le même extérieur grave ; mais aussi avec la conscience de la froide intégrité qu’ils avaient montrée pendant ke jugement.

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