CHAPITRE XX VII
N’avez-vous pas encore de contr’ordre pour Claudio, et doit-il moarir demain ?
Suansrzanx, Mesure pour mesure.
APRÈS avoir entendu sa sentence, le prisonnier passa quelques heures dans le sein dè sa famille. M. Wharton, dans l'abattement du désespoir, pleurait sur la fin prématürée de son fils, et Frances, qui avait repris connaissance, éprouvait une angoisse de douleur plus cruelle que l’amertume de la mort. Miss Peyton était la seule qui conservât une lueur d’espérance, ou plutôt assez de présence d'esprit pour lui suggérer ce qu’on pourrait faire dans un pareil moment. Ce caime de la bonne tante n’était nullement causé par sté ennemis; Hale expira sans être plaint, et même il fut accablé de reproches : cependant l'an fut Viètie de l’ambîtiof, et l’autre de son amour pour sa patrie. La postérité jugera entre eux.
FENIMORE COOPER
son insouciance sur le sort de'son neveu, mais il avait pour fondement s4 confiance dans lé caractère de Washington. 1! était né dans la même colonie qu'elle , et, bien que du côté de Washington, son entrée au service dès sa première jeunesse, et du côté de la vieille tänte, ses fréquentes visites à la maison de si sœur jusqu’à ce qu’elle en prit la diréction, se fussént opposées à ce qu’ils se rencontrassent, néanmoins elle connaissait parfaitement les vertus domestiques du général, et savait parfaitement que l’inflexible rigidité qu’il déployait dans ses actes publics ne se retrouvait plus dans sa vie privée.
En Virginie , on le connaissait pour un maître ferme, mais juste et bon; et la vieille dame éprouvait une sotte d’orgueil en retrouvant un compatriote dans celui qui conduisait [es armées, et présidait en grande partie aux destins de l'Amérique. Élle savait que Henri était innocent du crime pour lequel on lPavait condamné , et, pleine de cette bonne foi qui caractérise toujours une âme pure et ingénue, elle ne pouvait toncevoir ces distinctions et ces interprétations légales, qui conduisaient au supplice sans qu’il y eût preuve évidente de culpabilité. Mais cet espoir devait cesser bientôt. À l'approche de la nuit, un régiment , qui était campé sur les bords de la rivière, s’avança jusqu’en face de la maison où était notre héroine et sa famille, et dressa ses tentes en cet endroit, dans l'intention avouée d’y rester jusqu’au lendemain matin, afin de donner une solennité imposante à l’exécution d’un espion anglais.
Dunwoodie avait excuté tous les ordres qu’il avait recus, et il était libre d'aller rejoindre ses troupes. Elles Pattendaient avec impatience pour marcher contre un détachement de l’ennemi, qui s’avançait lentement sur les bords de la rivière , afin de protéger un détaehement de fourrageurs. Il avait avec lui un petit détachement de la troupe de Lawton , commandé par le lieutenant Mason , dans la pensée que leur témoi-
L’ESPION
gnagè pourrait étre nécessaire pour appuyer l'accusation ; mais l’aveu du capitaine Wharion avait dispensé d’examiner aucun témoin dans lintérêt du peupie r. Le major, ne pouvant se résoudre à faire face à la douleur de la famille de Henri, et ne voulant pas s’exposer à l’influence qu’elle pourrait exercer sur lui, s'était promené seul pendant tout ce temps, à quelque distance de la ferme; if était.en proie aux plus cruelles inquiétudes ; il avait bien; ainsi que miss Peyton, quelque espoir dans la miséricorde de Washington, quoiqu'il s’élevât sans cesse dans son esprit des moinents terribles de doute et d’abattement. Îl connaissait les lois du service, et avait plus lhabitude de considérer Washington comme chef, que comme homme privé. Tout récemment un exemple effrayant avait prouvé que Washington n’était pas hommie à épargner un coupable, pour ménager sa propre sensibilité. Tandis qu’il se promenait d’un pas rapide dans le verger, accablé sous le poids de ces doutes pénibles , que traversaient de rares rayons d'espérance, Mason s’approcha de lui, tout prêt à monter à cheval.
« Pensant que vous aviez peut-êétrè oublié les nouvelles qui nous sont arrivées ce matin de là-bas, monsieur, j'ai pris la liberté de faire mettre le détachement sous les armes, » dit froidement le lieutenant, en abattant avec le fourreau de son sabre la tête des herbes qui se trouvaient près de lui.
— Quelles nouvelles? » demanda le major , en tressaillant.
« Aucune, sinon que John Bull est dans West-Chester, accompagné d’un train de chariots , qu’il tâche de remplir, èt, s’il y réussit, nous serons forcés d'aller chercher notre subsistance dans èes maudites montagnes. Ces voraces d’'Anglais sont si à l’étroit dans l’île d’'York, que quand ils se hasardent à eñ sortir, c’est tout au plus s’ils laissent
r. En Amérique on administte la justice au
pom du bon peuple etc, etc., — en qui réside la dorée
assez de paille pour fäiré üh Hé à une héritière Yankee.
— Où dites-vous que Pexptëéé les a quittés? je n’ai nül Souvenir de cèttè nouvelle.
— Sur les hauteurs au-dessus de Sing-Sing ; » reprit le lieutenant avec la plus grande surprise; « la route addessous a l'air d’un marché à fourrage, et tous les porcs soupirent leur anitienné lamentable, en voyant 1e blé passer devanteux pour se rendre à King'$-Bridge.
L’ordonnance envoyée pat George Singleton , et qui a apporté ces nouvelles, dit que nos clievaux ont tenu conseil , pour savoir s'ils ne laissèraient pas là leurs cavaliers, pour aller prendre un dernier repas, car il est douteux qu’ils tettouvent encore à se remplir l’estomac : si nous laissons tes gens-là partir avec leur butiti, nous ne trouverons pas à Noël prochain üh seul morceau de port assez gras pour frire dans sa graisse.
— Laissez là lès sottises de l'ordonnance Singleton, monsieur Masori, »
$’écria Dunwoodie impätienté; « qu’il äpprennè à attendre les ordres dè ses supérieürs. |
— Je vous demañde pardon pour lui, majot Duhwoodie, reprit le lieutenant, mais nous étions tou$ deux dans l’erreur; nous pensions que l’ordre de Heath portait d'attaquer et de molester l'ennemi chaque fois qu’il se hasarderait à sortir de sbn nid.
— Vous vous oubliez, lieutenant Mason , dit le major; tâchez que je n’aie pas à vous faire souvenir que les ordres doivent me parvenir avant d’arriver jusqu’à vous. :
— Je le sais, major Dunwoodie, je le sais , et je regrette què votre mémoire vous serve assez mal pour vous laissèr oublier que je n’ai jamais hésité à y obéir. |
— Paidonnez-moi, Mason, » s’écria Dunwoodie, en lui prenant les deux mains. « Je vous connais pour un brave et zélé militaire. Oubliez cette marque d'humeur... Mais cette affaire... Avezvous jamais eu un ami? É
4 — Au contraire, interrompit le lieutenant, pardonnez à mon zèle dévoué.
Je connaissais les ordres , et je craignais
e le blâme ne retombât sur mon offcier.… Mais restez... Et qu’un seul homme se permette de dire un mot à notre corps, vous verrez tous les sabres sortir d'eux-mêmes du fourreau ; d’ailleurs , ils sont encore en marche, et la route de Croton à Kings-Bridge est longue... Arrive que pourra, je vois que nous aurons le temps de tomber sur leurs talons avant qu’ils n’aient regagné le logis.
— Oh! combien je voudrais que ce courrier fût de retour du quartier général ! s’écria Dunwoodie ; cette incertitude est insupportable.
— Votre souhait s’accomplit, s’écria Mason ; le voilà, et il va d’un train qui semble annoncer de bonnes nouvelles ; que Dieu le veuille ! car je puis dire que moi-même je n’aimerais pas à voir un brave jeune homme danser en l'air. »
Dunwoodie n’entendit qu’une faible partie de cette declaration sentimentale; car, avant qu’elle fût à moitié, il avait déjà sauté par-dessus la haie, et il se trouvait devant le messager.
} «Quelles nouvelles ? » s’écria le major, dès que le courrier eût arrêté son cheval.
— Bonnes! » reprit l’autre, et il n’hésita pas à remettre ses papiers entre les mains d’un officier connu aussi avantageusement que l'était le major.
« Mais vous les lirez vous-même. »
Dunwoodie ne s'arrêta pas pour en prendre lecture, mais vola avec l'élan de la joie vers la chambre du prisonnier. La sentinelle le connaissait, et le laissa passer sans observation.
« Oh! Peyton , » s’écria Frances, dès
qu’il entra, « vous semblez un envoyé du ciel; apportez-vous un message de miséricorde ?
w — Tenez, Frances... Tenez, Henri.
Tenez, chère cousine Jeannette. » s’écria le jeune homme, tout en brisant le cachet d’une main tremblante.. Voici la lettre adressée au capitaine de la garde... Maïs , écoutez, »
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Tous écoutaient dans l’anxiété la plus vive; et l’angoisse d'un espoir détruit vint ajouter à leur misère, quand ils virent le rayon de joie qui avait brillé un instant sur la figure du major faire place à un regard de terreur. Le papier contenait la sentence de la cour , et audessous était écrit ce peu de mots:
« Approuvé, GEORGE WASHINGTON. »
« Il est perdu, il est perdu. » s’écria Frances, en tombant dans les bras de sa tante.
« Mon fils. Mon fils. sanglotta son père. Il y a de la miséricorde au ciel, s’il n’y en a pas sur cette terre. Puisse Washington n'avoir jamais besoin de cette miséricorde qu’il refuse à mon enfant innocent.
— Washington , » répéta Dunwoodie, en jetant autour de lui un regard d’horreur.. « Oui, c'est bien l’œuvre de Washington... Voilà bien sa signature.
Son nom est là; il sanctionne cette horrible action.
— Cruel. .cruel Washington! s’écria miss Peyton, il s’est familiarisé avec le sang ! comme il a changé de nature!
— Ne le blâmez pas, dit Dunwoodie ; c’est le général , et non l’homme qui a agi … Je réponds sur ma vie qu’il ressent le coup qu’il est contraint de porter.
— Combien je me suis trompée ! s’écria Frances. Il n’est pas le sauveur de son pays; c’est un tyran froid et sans pitié. Oh! Peyton.. Peyton ! combien vous m’avez trompée sur son compte !
— Paix, chère Frances ; paix au nom du ciel, ne parlez pas ainsi ; il n’est que le gardien des lois.
— Vous avez raison, major Dunwoodie , » dit Henri, se remettant du choc qu’il avait éprouvé en voyant s’éteindre un dernier rayon d'espérance.
Alors il se leva de son siége pour s’approcher de son père. « Moi la victime, dit-il, je ne le blâme pas; on m'a accordé toute l’indulgence que je pouvais attendre; je ne dois pas être injuste sur le bord de la tombe. Dans un tel moment, après l'exemple si ré:
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cent d’une trahison qui a mis votre cause en danger , je ne suis pas surpris de la justice inflexible de Washington.
Il ne me reste plus qu’à me préparer au sort si prochain qui m'attend. C'est à vous, major Dunwoodie, que j'adresse ma première requête.
— Parlez,» dit is major d’une voix étouffée.
Henri se retourna, et, indiquant avec un geste expressif sa famille en pleurs, il continua :
« Devenez un fils pour ce vieillard; “soutenez sa faiblesse, et défendez - le contre les injures que lui attirera peut-
être la tâche qui retombe sur moi. Il
n’a pas beaucoup d'amis parmi les gouvernants de ce pays, que votre nom puissant le protége!
— Il en sera ainsi.
— Et cette infortunée, » continua Henri, en désignant Sara, qui ne savait ce qui se passait autour d'elle, « javais espéré trouver l’occasion de la venger.»
Ici le ressentiment anima ses traits pâles; « mais de telles pensées sont criminelles; je sens que j'avais tort; auprès de vous, Dunwoodie, elle trouvera un asile et la sympathie dont elle a besoin.
— Oui, murmura Dunwoodie.
— Cette bonne tante a déjà des droits à votre affection; je n’ai pas besoin de vous la recommander; mais... » il prit Frances par la main, et la regardant avec l'expression de l’amour fraternel , « voici le don le plus précieux; qu’elle vous appartienne, et aimez-la comme l'innocence et la vertu. »
Le major ne put réprimer l’empressement avec lequel il étendit la main pour recevoir ce don précieux; mais Frances, reculant devant la main qu’il lui tendait, alla cacher son visage dans le sein de sa tante, en disant :
« Non... Non... Non! Quiconque a contribué à la perte de mon frère , ne sera jamais rien pour moi. »
Henri continua à la regarder avec une tendre compassion , et il fut quelques instants avant de pouvoir reprendre
la parole que tout le monde lui laissait d’un commun accord.
« Je me suis donc trompé; je croyais, Dunwoodie, que ma sœur avait su apprécier votre mérite, votre noble dévouement à la cause qui vous a paru la plus juste; je croyais qu’elle avait été sensible à votre bonté envers notre père, lors de son emprisonnement , et à votre amitié pour moi; je croyais que ma sœur en sentait tout le prix.
— Sans doute, oui, sans doute, »
reprit Frances, à voix basse, en cachant
encore plus son visage sur le sein de sa tante.
« Je crois, mon cher Henri , que nous ferons mieux d’éloigner ce sujet pour le moment, lui dit Dunwoodie.
— Vous oubliez, » reprit le prisonnier, en souriant faiblement, « que mes heures sont comptées, et qu’il me reste encore beaucoup à faire.
— Je crains bien, » ajouta le major en rougissant, « que miss Wharton n’ait conçu de moi une opinion qu'il n’est plus en notre pouvoir de faire changer, et qui l’empécherait d’aquiescer à vos désirs. |
— Non, non, non, » s’écria Frances avec vivacité; « vous vous trompez, Peyton; par ses dernières paroles elle a fait cesser tous mes soupçons.
— Généreuse Isabelle, » murmura Dunwoodie avec un élan de joie; « néanmoins, Henri, épargnez votre sœur.
Epargnez-moi aussi.
— Je n’en ai pas le temps, » reprit Henri,enretirant doucement Frances desbras de sa tante; « ce n’est pas dans les circonstaces où nous sommes qu’on peut laisser deux femmes charmantes sans protecteur. Elles n’ont plus d’asile, et le
chagrin les privera bientôt de leur der-
nier ami,» et il regarda son père; « puis-je mourir en paix quand je prévois à quels dangers elles vont être exposées.
— Vous m'oubliez, » Jui dit miss Peyton, frémissant aussi à l’idée de voir une cérémonie nuptiale dans un tel moment.
— Non, ma chère tante, je ne vous oublie pas , ni ne vous oublierai tant que la pensée vivra en moi; mais vous perdez devueles circonstances et les dangers. La digne maîtresse de cette maison a déjà envoyé quérir un ministre de Dieu, pout qu’il m'aide à effectuer mon passage dans l’autre monde. Frances , si vous désirez que je meure en paix. que j'éprouve une sécurité qui me permettra de tourner toutes mes pensées vers Dieu ; consentez qu'il vous unisse à Dunwoodie. »
Frances secoua la tête, mais garda le silence.
« Je ne vous demande pas de vous
réjouir , de proclamer une félicité dont jé sens que vous ne pourrez jouir de longtemps ; mais de vous donner un droit à Son nom puissant ;
accordez-lui le droit légitime de vous protéger. »
La jeune fille rie répondit que par un signe de refus.
« Pour l'amour de cette infortunée , »
dit Henri, en désignant Sara; « pour l'amour de vous, pour l'amour de moi, ma sœur.
— Paix, Henri; ou vous me briserez le cœur, » s’écria la jeune fille extrémeinent agitée ; « quand il s’agirait de l'univers entier, je ne pourrais en ce moment m’engager dans les vœux solennels que vous voulez exiger ; je serais malheureuse pour la vie.
— Vous ne laimez donc pas,» dit Henri, du ton du reproche, « et je
cesse de vous demander ce qui contra-
rierait votre inclination. »
Frances porta une main sur son visage, pour cacher sa rougeur, et elle tendit l’autre à Dunwoodie , en lui disant avec solennité :
« Maintenant vous êtes injuste envers moi ; comme tout à l'heure vous l'étiez envers vous-même,
— Promettez-moi donc,» lui dit Wharton , après avoir réfléchi un instant en silence; «que dès que le souvenir de mon sort se sera un peu adouci, vous accorderez votre main à mon ami, et je serai satisfait.
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— Je vous le proniéts , à dit Fräncés, en retirant sa main que Dunwoodié abañdonna avec délicatesse, sans même y avoir porté ses lèvres.
— Eh bien ! ma bonne tante. continua Henri, voulez-vous me laisser seul avec mon ami, pour un moment: j'ai à le
charger de quelques tristes devoirs , et -
je voudrais vous épargner, ainsi qu ‘À ma sœur , la douleur de les entendre.
=: y a encore assez de temps pour voir Washington,» dit miss Peyton, en s’avançant vers la porte. Puis elle continua avec beaucoup de dignité :
« J'irai moi-même; certes il prétera l'oreille à une femme née dans Ja même colonie que lui; et nous sommes, en quelque sorte, alliés avec sa famille.
— Pourquoi ne pas s'adresser à M. Harper, » dit Frances, a souvenir des paroles de leur hôte, paroles qui se présentaient à son idée pour la première fois.
« Harper , » répéta Dünwoodie en se tournant vers elle, avec la promptitude de Péclair ; « que voulez-vous dire
de Harper ? le connaissez-vous ?
— C'est inutile, » dit Henri, en en-
traînant de côté son ami; « Frances se
rattache à l’espérance avec tout l’amour d'une sœur; retirez-vous, ma bienaimée , et laissez-moi avec mon ami. »
Mais Frances avait lu dans les yeux de Dunwoodie une expression qui l'avait enchaînée à sa place, et, cherchant à vaincre ses sentiments , elle continua :
- « Ïl a passé chez nous deux jours: il était avec nous quand on arrêta Henri.
— Et... et... le connaissiez-vous ?
.— Non,» continua-t-elle, pouvant à peine respirer, en remarquant le. vif intérêt de son amant ; « nous ne le conunaissions pas... Il "est veau chez nous la nuit; mais il nous était tout à fait étranger; il est resté avec nous pendant un grand orage; il a paru prendre intérêt à Henri, et lui a promis son amitié.
— Quoi ! » s’écria le major avec étonnement ; « a-t-il connu votre frère ?
— Certainement ; à sa requête Henri quitta son déguisement.
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— Mais ,» dit Dunwoodie, en pälissant d'inquiétude, « il ne le connaissait pas comme officier de l’armée royale ?
— Si, en vérité, s’écria miss Peyton,
et c’est lui-même qui l’a averti du dan-
ger auquel il s’exposait. »
Dunwoodie saisit le fatal papier qui était resté à terre depuis le moment où il l’avait laissé échapper de ses mains, et en examina attentivement l'écriture ; quelque chose paraissait bouleverser ses pensées. Il passa la main sur son front ; tous les yeux étaient attachés sur lui, dans l'attente la plus cruelle ; tous craignaient d'admettre encore une fois çette espérance qui avait été si péniblement déçue.
« Qu’a-t-il dit, qu’a-t-il promis ? »
demanda enfin le major avec une impatience qui tenait du délire. |
« Il a dit à Henri de s’adresser à lui, s’il se trouvait en danger ; ajoutant qu'il s’acquitterait auprès du fils de lhospitalité qu’il avait recue du père.
— Savait-il que c'était à un officier anglais qu’il faisait cette promesse ?
— Certainement , et c'était en le prévenant du danger.
— Alors, » s’écrià le jeune homme, à haute voix, et cédant enfin à un transport de joie , «vous êtes sauvé...
Alors je le sauverai. Oui, Härper n’oubliera jamais sa parole.
— Mais la chose est elle en son pouvoir? demanda Frances; pourra-t-il ébranler l’inflexible Washington ?
— S'il le pourra! S'il ne le pouvait
pas, » s’écria-t-il, hors d'état de mat-
triser son émotion, « qui le pourrait ?
Greene, Heath, le jeune Hamilton ne sont rien auprès de ce Harper ; mais , »
dit-il, en courant vers Frances, et lui serrant les mains avec agitation, « répétez-le moi encore : vous dites que vous avez sa promesse ?
— Je vous l’assure, je vous l’assure , Peyton; sa promesse donnée librement et solennellement, et avec la connaissance de tous les faits.
— Calmez-vous, » s’écria Dunwoodie,
en la serrant un instant contre son
cœur. « Rassurez-vous, car Henri n’a plus rien à craindre. » |
Il ne s'arrêta pas pour leur donner de.
plus amples explications ; mais il se précipita hors de la chambre, laissant toute la famille dans le plus grand étonnement.
Tous gardaient le silence de la surprise, et, au même instant, ils entendirent les pas de son cheval qui s’éloignait avec la promptitude de léclair.
Après ce brusque départ, les amis inquiets qu’il venait de quitter restèrent longtemps à discuter sur les probabilités de réussite. Cependant son air d'assurance s’était en partie communiqué à ses auditeurs. Chacun sentait que Ja perspective devenait moins effrayante, et l'espoir renaissant ranima aussi le courage. Tous, excepté Henri, éprouvaient une certaine joie; mais, dans le fait, sa position était trop pénible pour qu'il pût encore s’y livrer, et il ressentit, pendant plusieurs heures , que l’incertititude est plus terrible que la certitude du mal. Il n’en était pas de même de Frances ; pleine de son affection, elle avait toute confiancé en la promesse de Dunwoodie ; sans se tourmenter de doutes qu’elle ne pouvait éclaircir, elle croyait son amant capable d'effectuer tout ce qui était au pouvoir de l'homme; et, se rappelant vivement l’air de bienveillance de Harper, la jeune fille se livrait à toute la félicité d’un nouvel espoir.
La joie de iniss Peyton était plus modérée, et elle fit quelques reproches à sa nièce de s’abandonner à toute sa vivacité avant d’avoir plus de certitude ; mais le léger sourire qui errait sur les lèvres de la bonne tante démentait cette modération qu’elle voulait inspirer.
.« Ma très-chère tante, » lui dit gaiement Frances, en réponse à l’une de ces réprimandes , « pourquoi voudriezque je réprimasse le plaisir que me cause l'espoir de la délivrance de Henri, quand vous-même m'avez si souvent dit qu'il était impossible que des hommes comme.
ceux qui gouvernent le pays sacrifiassent un innocent.
— Oui, je croyais que c'était impossible, mon enfant , et je le crois encore, mais au moins il faut savoir modérer sa joie aussi bien que sa douleur. »
Frances se rappela les derniers aveux d'Isabelle, et tournant ses yeux humides des larmes de la reconnaissance vers son excellente tante : |
« C’est vrai, répondit-elle, mais il est des sentiments qui ne peuvent céder à la raison. Ah! les voilà qui avancent dans ce champ, les monstres qui viennent pour voir la mort d’un de leurs semblables ; comme si cette vie n’était pour eux qu’une parade militaire.
— Elle n’a pas beaucoup plus de prix aux yeux de soldats mercenaires, » reprit Henri, qui cherchait à oublier son inquiétude.
« Vous regardez avec une attention qui ferait croire qu’une parade vous offre quelque attrait, ma chère, » lui dit miss Peyton, qui remarquait que sa nièce regardait par la croisée avec une ” attention vive et profonde ; mais Frances ne répondit rien.
On apercevait facilement de cette fenétre le passage qu’ils avaient franchi dans les montagnes ; et le sommet, sur lequel se trouvait la cabane mystérieuse, se trouvait en face d’elle. Les flancs de la montagne étaient escarpés et stériles ; au delà des chênes rabougris et dépouillés de feuillage, qui y croissaient çà et là,.on apercevait des masses énormes de rochers ; qui semblaient impraticables. La base de la montagne était à environ un demi-mille de la maison, et l’objet qui avait attiré l'attention de Frances était l'apparition d’une figure humaine sortie tout à coup de derrière un rocher d’une forme remarquable, et disparue aussi subitement. Cette manœuvre fut répétée plusieursfois, comme si l'intention du fugitif (car tel il paraissait être ) était de reconnaître ce qui se passait parmi les troupes, et de s’assurer de l’état de la plaine.
Malgré l'éloignement, Frances crut aussitôt reconnaître Birch. Peut - être cette idée venait des manœuvres de cet
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homme, et aussi de la première impression qu’elle avait éprouvée , en l’apercevant sur le sommet de la montagne.
Elle était bien certaine que c'était le même qu’elle y avait vue; seulement, cette fois , il n’avait pas ce qu'elle avait pris pour sa balle. Dans son imagination, le souvenir d’Harvey se rattachait tellement aux airs mystérieux de Harper, que, lors même qu’il se fût agi de circonstances qui l’auraient moins intéressée , elle eût renfermé ses soupçons en elle-même. Frances réfléchissait à cette seconde apparition, et cherchait dans sa pensée quel rapport pouvait avoir cet homme extraordinaire avec les destins de sa famille. Il avait, en quelque sorte, sauvé Sara du coup qui n’était retombé sur elle qu’en partie; et, en aucun cas, il ne s’était montré contraire aux intérêts de ses parents.
Après avoir tenu longtemps ses yeux fixés sur le point où elle avait vu cet être étrange, dans la vaine attente qu’il s’y remontrerait, elle se retourna vers ses parents; miss Peyton était assise près de Sara, qui paraissait un peu moins étrangère à ce qui se passait autour d'elle; quoique toujours insensible à la joie et à l’affliction.
e Eh bien! ma chère, » lui dit sa tante, en souriant, « vous avez eu le temps de vous instruire dans la manœuvre d’un régiment; cette connaissance n’est pas inutile dans la femme d’un militaire.
— Je ne le suis pas encore , » répondit Frances, en rougissant jusqu’au blanc des yeux, « et nous n'avons pas lieu de souhaiter un autre mariage dans notre famille.
— Frances,» s’écria son frère, en s’élançant de son siége , et en arpentant la chambre au milieu d’une violente agitation; « ne touchez pas cette corde , je vous en conjure ; tant que mon sort est encore si douteux , je désire être en paix avec tous les hommes.
— Eh bien ! que l'incertitude cesse , »
s'écria Frances, en s’élançant vers ‘la porte, « car voici Po qui apporte
L'ESPION
l'heureuse nouvelle de votre grâce. »
À peine avait-elle prononcé ces mots, que la porte s’ouvrit, et le major entra.
, Son air n’annonçait ni le succès ni le
désappointement ; mais il peignait la contrariété ; il prit la main que, dans la plénitude de son cœur , Frances avait tendue vers lui; mais, l’abandonnant aussitôt, il se jeta sur unechaise, comme un homme accablé de fatigue.
» Vous avez échoué, » lui dit Wharton, dont le cœur tressaillit, quoiqu'il parût calme.
« Avez-vous vu Harper? » lui demanda Frances, eu pâlissant.
« Je ne l'ai pas vu. Tandis que je traversais Ja rivière dans une barque, il paraît qu’il venait de ce côté dans une autre. Je suis revenu sans délai. J'ai suivi ses traces pendant plusieurs milles dans les Highlands du passage de l’ouest ; mais là, je les ai totalement perdues. Je suis revenu ici pour calmer votre inquiétude , mais je le verrai cette nuit, et j'obtiendrai un sursis pour Henri.
— Mais avez-vous vu Washington ?
demanda miss Peyton. »
Dunwoodie Ja fixa un instant d’un air distrait.… Elle répéta la question. Il répondit gravement et avec réserve :
« Le commandant en chef avait quitté le quartier général.
— Mais, Peyton ,» s’écria Frances alarmée, « s’ils allaient ne pas se voir, il serait trop tard... Harper seul ne suflira pas. »
Son amant tourna lentement les yeux sur son visage inquiet, et, après les y avoir arrêtés un instant, lui demanda d’un air pensif :
« Vous dites qu’il a promis de secourir Henri ?
— Certainement , il l’a promis, et de lein gré, pour reconnaître l’hospitaité qu’il avait reçue chez mon père. »
Dunwoodie secoua la tête, et reprit d’un air grave :
« Je n'aime pas ce mot d’hospitalité ; il est bien vague. Il faut quelque chose de plus pour intéresser Harper; je crains
quelque méprise; répétez-moi tout ce qui s’est passé. »
Frances acquiesca à cette demande avec empressement. Elle détailla particulièrement la manière dont il était arrivé aux Locusts, la réception qu’on lui avait faite, et les événements qui s’étaient passés, aussi fidèlement que sa mémoire le lui permit. Lorsqu’elle rapporta la conversation qui s'était établie entre son père et son hôte, le major sourit, mais il garda le silence. Ensuite elle en vint à l’arrivée de Henri ; elle insista sur la manière dont Harper s'y était pris pour engager son frère à quitter son déguisement, et rappela avec une exactitude étonnante ses remarques sur l’imprudence du jeune homme.
Elle répéta même les paroles remarquables qu’il avait adressées à Henri, en lui disant qu’il était moins en danger par la connaissance qu’en avait Harper, qu'il ne l’eût été sans cela. Frances s’exprima avec toute la vivacité de son admiration sur la bienveillance qu’il lui avait témoignée à elle-même, et détailla minutieusement ses adieux à toute la famille. |
Dunwoodie l’écouta d’abord avec une attention grave; puis, à mesure qu’elle avançait, on remarquait en lui une satisfaction évidente ; il sourit quand elle en vint à parler d'elle; et lorsqu'elle termina son récit, il s’écria avec l’expression d’une vive joie :
« Nous sommes sauvés ! nous sommes sauvés ! » °
Mais il fut interrompu ainsi que nous le verrons dans le chapitre suivant.
ALAnLArR