POUR LE VENDREDI DE LA TROISIÈIVIE SEMAINE DE CAREME
LA SAMARITAINE
Fenil Jésus in civitatem Samariœ , qnœ diciliir Siehur. Jésus vint en une ville de Samarie nommée Sichar.
(Jf.an, IV, û.)
Les voies de la grâce dans la conversion des pécheurs ne sont pas toujours les mêmes, mes frères. Tantôt c'est un rayon vif et perçant, qui, sorti du sein du Père des lumières, éclaire, frappe, abat, emporte le cœur : tantôt c'est une clarté plus tempérée, qui a ses progrès et ses successions, qui semble disputer quelque temps de la victoire avec les nuages qu'elle veut dissiper, et qui ne prend enfin le dessus qu'après que mille alternatives ont fait douter à qui des deux demeurerait l'honneur du combat. C'est quelquefois un Dieu fort, qui d'un seul coup renverse les cèdres du Liban : quelquefois,
MVSSILI.ON. — TOME I.
c'est un Dieu patient, qui lutte avec un simple fils d'Abraham, et lui laisse faire assez longtemps un triste essai de ses forces, ou pour mieux dire de sa faiblesse.
Sous des conduites si différentes, vous êtes pourtant toujours le même, ô mon Dieu! Quoique vous nous laissiez toujours entre les mains de notre conseil, partout vousagissez comme le maître des cœurs: et si les doutes et les délais d'un apôtre rendirent autrefois plus de gloire à la vérité de votre résurrection , que la prompte soumission des autres disciples , on peut dire que les résistances et les oppositions d'une femme de Samarie font presque plus éclater aujourd'hui la puissance de votre grâce, que les soudaines conversions des pécheresses et des Saiil. Du moins, mes frères, lorsque le Seigneur triomphe d'un cœur sans combattre, il semble qu'ii ne triomphe que pour lui-même : ce sont des prodiges; et il veut seulement qu'on admire sa puissance, et l'empire qu'il a sur nos cœurs. Mais lorsque la conversion d'une âme criminelle est le fruit des efforts réitérés de sa grâce, c'est pour nous alors qu'il triomphe : ce sont des leçons ; et son dessein est de nous faire sentir qu'il ne fait rien en nous sans nous; et que la grâce ne lui ramènera jamais notre cœur, si notre cœur ne se donne luimême. En effet, pourquoi celui qui n'eut besoin que d'une parole pour enlever le fils de Zébédée à leurs filets, Lévi à son bureau, Zachée à ses injustices, ménagerait-il si longtemps aujourd'hui les passions et les préjugés d'une femme étrangère, s'il n'avait voulu nous tracer, dans les défaites et les résistances dont elle use avant que de se rendre, l'image de celles que nous opposons tous les jours à sa grâce?
Or, je remarque trois excuses principales qui lu' servent comme de rempart contre toutes les instances miséricordieuses de Jésus-Christ.
T/excuse de l'état. Elle est femme samaritaine; et par là elle se défend d'accorder au Sauveur ce que sa bonté demande d'elle : Quomodo bibere a viepoach, qiur sia)i nuilîer samaritana? (Jok'><. IV, 9.)
L'excuse de la difficulté. Le puits est profond, et on n'a pas de quoi puiser l'eau : Puteys al/ns est, neque in quo /laurias hahes. (Ibid. 11.)
Enfin, l'excuse de la variété des opinions et des doctrines, qui lui persuade qu'étant douteux s'il faut adorer à Jérusalem ou à Garizim, elle peut se dispenser de croire cet étranger qui lui parle , et demeurer dans l'état déplorable où elle se trouve : Patres nostri in inonte hoc a do rave ru nt , et vo: (licifis quia Jerosotymis est locu^ i(bi adnrare opnrtet. (Jow. IV, 20.)
VENDREDI DE LA TROISIÈME SEMAINE
Or, dans les excuses qu'oppose cette femme aux instances de Jésus-Christ, reconnaissons, dit saint Augustin , celles que nous opposons tous les jours à sa giâce : Audiamus ergo in illà nos , et in illâ agnosccemus nos.
L excuse de l'état. On trouve, dans l'état où la Providence nous a fait naître, des prétextes pour autoriser une vie toute mondaine.
L'excuse de la difficulté. On en trouve dans l'idée impraticable qu'on se forme de la vertu.
Enfin , l'excuse de la variété des opinions et des doctrines sur les règles des mœurs. On trouve dans ces incertitudes et ces contradictions prétendues des motifs de sécurité qui nous calment sur nos transgressions les plus manifestes. Confondons ces trois excuses , en vous exposant l'histoire de notre Évangile. C'est ce que je me propose, après avoir imploré, etc. Ave, Maria.