DEUXIÈME PARTIE
Ce qui rend la vigilance si nécessaire à la piété chrétienne, c'est que toutes les passions qui s'opposent en nous à la loi de Dieu ne meurent, pour ainsi dire, qu'avec nous. Nous pouvons bien les affaiblir par le secours de la grâce , et d'une foi vive et fervente; mais les penchants et les racines en demeurent toujours dans le cœur : nous portons toujours au dedans de nous les principes des mêmes égarements , que nos larmes ont effacés : le crime peut être mort dans nos cœurs; mais le péché, comme parle l'Apôtre, c'est-à-dire, les inclinations corrompues qui ont formé tous nos crimes , y habitent et y vivent encore; et ce fonds de corruption qui nous avait éloignés de Dieu , nous est encore laissé dans notre pénitence, pour servir d'exercice continuel à la vertu ; pour nous rendre plus dignes de la couronne par les occasions éternelles de combat qu'il nous suscite; pour humilier notre orgueil ; pour nous faire souvenir que le temps de la vie présente est un temps de guerre et de péril ; et que , par une destinée inévitable à la condition de notre nature , il n'y a presque jamais qu'un pas à faire entre le relâchement et le crime.
Il est vrai que la grâce de Jésus-Christ nous est donnée pour réprimer ces penchants corrompus qui survivent à notre conversion : mais, comme nous venons de le dire, dans la tiédeur, la grâce ne nous
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offrant presque plus que des secours généraux , et toutes les grâces de protection dont nous nous sommes rendus indignes, étant ou plus rares ou suspendues, il est clair que de cela même, les passions doivent prendre de nouvelles forces. Mais je dis que non-seulement les passions se fortifient dans la vie tiède et infidèle, parce que les grâces de protection qui les affaiblissent y sont plus rares , mais encore par l'état tout seul du relâchement et de la tiédeur elle-même : car la vie tiède et infidèle n'étant qu'une indulgence continuelle pour toutes nos passions; une molle facilité à leur accorder sans cesse , jusqu'à un certain point , tout ce qui les flatte ; une attention même d'amour-propre à éloigner tout ce qui pourrait, ou les réprimer, ou les contraindre; un usage perpétuel de tout ce qui est le plus capable de les enflammer : il est clair qu'elles doivent tous les jours y prendre de nouvelles forces.
En effet, mes frères, il ne faut pas se figurer qu'en ne poussant notre indulgence pour nos passions que jusqu'à certaines bornes permises, nous les apaisions, pour ainsi dire, nous leur en accordions assez pour les satisfaire, et pas assez pour souiller notre âme, et mettre le trouble et le remords dévorant dans la conscience; nous figurer que nous puissions jamais arriver à un certain état d'équilibre entre le crime et la vertu, où d'un côté nos passions soient contentes par les adoucissements que nous leur permettons, et où de l'autre notre conscience soit tranquille par la fuite du crime que nous évitons. Car voilà le plan que se forme l'âme tiède, favorable à son indolence et à sa paresse , parce qu'il bannit également tout ce qu'il y a de pénible dans le crime et dans la vertu, qu'il refuse aux passions tout ce qiu troublerait la conscience, et à la vertu tout ce qui gênerait et mortifierait trop l'amourpropre; mais cet état d'équilibre et d'égalité est une chimère. Les passions ne connaissent pas même de bornes dans le crime ; comment pourraient-elles s'en tenir à celles de la tiédeur? les excès ne peuvent les satisfaire et les fixer; comment de simples adoucissements les fixeraient-ils? plus vous leur accordez, plus vous vous mettez hors d'état de pouvoir rien leur refuser. Le véritable secretpour les apaiser n'est pas de les favoriser jusqu'à un certain point; c'est de les combattre en tout : toute indulgence les rend plus fières et plus indomptables ; c'est un peu d'eau jetée dans l'incendie, qui, loin de l'apaiser, l'augmente; c'est un peu de pâture présentée à un lion dévorant, qui, loin de calmer sa faim, la rend plus vive et plus violente : tout ce qui flatte les passions les aigrit et les révolte.
Or, tel est l'état d'une âme tiède et infidèle : toutes
les animosités qui ne vont pas jusqu'à la vengeance déclarée , elle se les permet : tous les plaisirs où l'on ne voit pas de crime palpable, elle se les justifie : toutes les parures et tous les artifices où l'indécence n'est pas scandaleuse, et où il n'entre ni passion, ni vue marquée, elle les recherche : toutes les vivacités sur l'avancement et sur la fortune qui ne nuisent à personne, elle s'y livre sans réserve : toutes les omissions qui paraissent rouler sur des devoirs arbitraires, ou qui n'intéressent que légèrement des devoirs essentiels , elle n'en fait pas de scrupule : tout l'amour du corps et de la personne, qui ne mène pas directement au crime, elle ne le compte pour rien : toute la délicatesse sur le rang et sur la gloire, qui peut compatir avec une modération que le monde lui-même demande, on s'en fait un mérite. Or, qu'arrive-t-il de là? voulez-vous le savoir? le voici, et je vous prie d'écouter ces réflexions.
Premièrement, c'est que tous les penchants qui s'opposent en nous à la règle et au devoir, s'étant sans cesse fortifiés, la règle et le devoir trouvent ensuite en nous des difficultés insurmontables; de sorte que les accomplir dans une occasion essentielle, où la loi de Dieu nous y oblige, est une eau rapide qu'il faut remonter malgré le courant qui nous entraîne , un cheval indompté et furieux qu'il faut arrêter tout court sur le bord du précipice. Ainsi votre sensibilité sur les injures , toujours trop écoutée, a poussé votre orgueil à un tel point, que dans une occasion décisive, où vous croirez votre honneur essentiellement intéressé, et où il s'agira de pardonner, vous ne serez plus maître de votre ressentiment, et vous abandonnerez votre cœtir à toute la vivacité de la haine et de la vengeance : ainsi, ces soins et ces empressements à cultiver l'estime des hommes, ont si bien fortifié dans votre cœur le désir de mériter leurs louanges et de vous conserver leurs suffrages, que dans une circonstance essentielle où il faudra sacrifier la vanité de leurs jugements au devoir, et s'exposer à leur censure et à leur dérision, pour ne pas manquer à votre âme, les intérêts de la vanité l'emporteront sur ceux de la vérité, et le respect humain sera plus fort que la crainte de Dieu : ainsi , ces vivacités sur la fortune et sur l'avancement, nourries de longue main, ont rendu l'ambition si fort maîtresse de votre cœur, que dans une conjoncture délicate , où il faudra détruire un concurrent pour vous élever, vous sacrifierez votre conscience à votre fortune , et serez injuste envers votre frère , de peur de vous manquer à vous-même : ainsi , enfin , pour éviter trop de détail , ces attachements suspects , ces entretiens trop libres, ces complaisances trop poussées, ces désir»
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de plaire trop écoutés, ont mis en vous des dispositions si voisines du crime et de la volupté , que vous ne serez plus en état de résister dans un péril où il s'agira d'aller plus loin; la corruption préparée par toute la suite de vos démarches passées s'allumera à l'instant; votre faiblesse l'emportera sur vos réflexions ; votre cœur se refusera à votre fierté , à votre gloire, à votre devoir, à vous-même. On n'est pas longtemps fidèle, quand on trouve en soi tant de dispositions à ne l'être pas.
Ainsi, vous serez surpris vous-même de votre fragilité : vous vous redemanderez, que sont devenues ces dispositions de pudeur et de vertu , qui vous inspiraient autrefois tant d'horreur pour le crime : vous ne vous connaîtrez plus vous-même : vous sentirez en vous une pente malheureuse et violente, que vous portiez à votre insu dans votre âme : peu à peu cet état vous paraîtra moins affreux. Le cœur se justifie bientôt tout ce qui le captive : ce qui nous plaît ne nous alarme pas longtemps ; et vous ajouterez au malheur de la chute , le malheur du calme et de la sécurité.
Telle est la destinée inévitable de la vie tiède et infidèle : des passions qu'on a trop ménagées ; des lionceaux , dit un prophète , qu'on nourrit sans précaution, croissent enfin , et dévorent la main indiscrète qui les a elle-même aidés à se fortifier, et à devenir redoutables : les passions venues à un certain point se rendent les maîtresses. Vous avez beau alors vous raviser, il n'est plus temps : vous avez couvé le feu profane dans votre cœur; il faut enfin qu'il éclate : vous avez nourri ce venin au dedans de vous; il faut qu'il gagne , et il n'est plus temps de recourir au remède. Il fallait vous yprendre de bonne heure; les commencements du mal n'étaient pas encore sans ressource : vous l'avez laissé fortifier ; vous l'avez aigri par tout ce qui pouvait le rendre plus incurable ; il faut qu'il prenne le dessus , et que vous vous trouviez la victime de votre indiscrétion et de votre indulgence.
Aussi ne nous dites-vous pas vous-mêmes , tous les jours, mes frères , que vous avez les meilleures intentions du monde, que vous voudriez mieux faire que vous ne faites, et qu'il vous semble que vous désirez sincèrement de vous sauver ; mais qu'il arrive mille conjonctures dans la vie, où l'on oublie toutes ses bonnes résolutions, et où il faudrait être un saint pour ne pas se laisser entraîner ? Et voilà justement ce que nous vous disons , que malgré toutes vos bonnes intentions prétendues, si vous ne fuyez , si vous ne combattez, si vous ne veillez , si TOUS ne priez, si vous ne prenez sans cesse sur vous- 1
même, il se trouvera mille occasions où vous ne serez plus le maître de votre faiblesse : voilà ce que nous vous disons, qu'il n'est qu'une vie mortifiée et vigilante qui puisse nous mettre à couvert des tentations et des périls ; que c'est un abus de croire qu'on sera fidèle dans ces moments où l'on est violemment attaqué, lorsqu'on y porte un cœur affaibli, chancelant, et déjà tout prêt à tomber; qu'il n'y a que la maison bâtie sur le roc, qui résiste aux vents et à l'orage; qu'il n'est que la vigne entourée d'un vaste fossé, et fortifiée d'une tour inaccessible, qui ne soit pas exposée aux insultes des passants ; et qu'en un mot, il faut être saint, et solidement établi dans la vertu, pour vivre exempt de crimes.
Et quand je dis qu'il faut être saint : hélas ! mes frères, les Tmies les plus ferventes et les plus fidèles elles-mêmes, avec des penchants mortifiés, une chair exténuée par les rigueurs de la pénitence, une imagination purifiée par la prière, un esprit nourri de la vérité et de la méditation de la loi de Dieu, une foi fortifiée par les sacrements et par la retraite , se trouvent quelquefois dans des situations si terribles, que leur cœur se révolte, leur imagination se trouble et s'égare ; qu'elles se voient dans ces tristes agitations où elles flottent longtemps entre la mort et la victoire, et où, semblables à un navire qui se défend contre les flots au milieu d'une mer irritée, elles n'attendent de sûreté que de celui qui commande aux vents et à l'orage : et vous voudriez qu'avec un cœur déjà à demi séduit, avec des penchants si voisins du crime , votre faiblesse fût à l'épreuve des occasions , et que les tentations les plus violentes vous trouvassent toujours tranquille et inaccessible.? vous voudriez que dans des mœurs tièdes, sensuelles, mondaines, votre âme offrît aux occasions cette foi , cette force que la piété la plus tendre et la plus attentive quelquefois ne donne pas elle-même? vous voudriez que des passions flattées, nourries, ménagées, fortifiées, demeurassent dociles , immobiles , froides , en présence des objets les plus capables de les allumer; elles qui après de longues macérations , et une vie entière de prière et de vigilance, se réveillent quelquefois tout d'un coup» loin même des périls, et font sentir aux plus justes, par des exemples funestes, qu'il ne faut jamais s'endormir, et que le plus haut point de la vertu n'est quelquefois que l'instant qui'précède la chute ? Telle est notre destinée , mes frères , de n'être clairvoyants que sur les périls qui regardent notre fortune ou notre vie, et de ne pas connaître même ceux qui menacent notre salut. Mais désabusons-nous : pour ériter le crime, il faut quelque chose de plus que U
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tiédeur et l'indolence de la vertu ; et la vigilance est le seul moyen que Jésus-Christ nous ait laissé pour conserver l'innocence. Première réflexion.
Une seconde réflexion qu'on peut faire sur cette vérité , c'est que les passions se fortifiant de jour en jour dans la vie tiède et infidèle, non-seulement le devoir trouve en nous des répugnances insurmontables, mais encore le crime s'aplanit, pour ainsi dire , et on n'y sent pas plus de répugnance que pour une simple faute. En effet, le cœur, par ces infidélités journalières, inséparables de la tiédeur, arrivé enfin comme par autant de démarches insensibles jusqu'à ces bornes périlleuses, qui ne séparent plus que d'un point la vie de la mort, le crime de l'innocence , franchit ce dernier pas sans presque s'en apercevoir : comme il lui restait peu de chemin à faire , et qu'il n'a pas eu besoin d'un nouvel effort pour passer outre, il croit n'avoir pas été plus loin que les autres fois : il avait mis en lui des dispositions si voisines du crime, qu'il a enfanté l'iniquité sans douleur, sans répugnance , sans aucun mouvement marqué, sans s'en apercevoir lui-même; semblable à un mourant que les langueurs d'une longue et pénible agonie ont si fort approché de sa fin , que le dernier soupir ressemble à ceux qui l'ont précédé , ne -lui coûte pas plus d'efforts que les autres , et laisse même les spectateurs incertains si son dernier moment est arrivé , ou s'il respire encore : et c'est ce qui rend l'état d'une âme tiède encore plus dangereux, 'que d'ordinaire on y meurt à la grâce sans s'en apercevoir soi-même ; on devient ennemi de Dieu , qu'on vit encore avec lui comme avec un ami; on est dans le commerce des choses saintes, et on a perdu la grâce qui nous donnait droit d'en approcher.
Ainsi , que les âmes que ce discours regarde ne s'abusent point elles-mêmes, sur ce que peut-être elles se sont jusqu'ici défendues d'une chute grossière : leur état n'en est sans doute que plus dangereux devant Dieu : la peine la plus formidable de leur tiédeur, c'est peut-être que, déjà mortes à ses yeux , elles vivent sans aucune chute marquée : c'est qu'elles s'endorment tranquillement dans la mort, sur une apparence de vie qui les rassure : c'est qu'elles ajoutent au danger de leur état, une fausse paix qui les confirme dans cette voie d'illusion et de ténèbres : c'est enfin que le Seigneur, par des jugements terribles et secrets, les frappe d'aveuglement, et punit la corruption de leur cœur, en permettant qu'elles l'ignorent. Une chute grossière serait , si je l'ose dire , un trait de bonté et de miséricorde de Dieu sur elles : elles ouvriraient du
moins les yeux alors : le crime dévoilé et aperéti porterait du moins le trouble et l'inquiétude dans leur conscience : le mal enfin découvert les ferait peut-être recourir au remède : au lieu que cette vie réglée en apparence les endort et les calme, leur rend inutile l'exemple des âmes ferventes , leur persuade que cette grande ferveur n'est pas nécessaire , qu'il y entre plus de tempérament que de grâce, que c'est un zèle plutôt qu'un devoir ; et leur fait écouter comme de vaines exagérations tout ce que nous disons dans ces chaires chrétiennes, sur les chutes inévitables dans une vie tiède et infidèle. Seconde réflexion.
Enfin , une dernière réflexion à faire sur cette vérité, c'est que telle est la nature de notre cœur, de demeurer toujours fort au-dessous de ce qu'il se propose. Nous avons fait mille fois des résolutions saintes; nous avons projeté de pousser jusqu'à un certain point le détail des devoirs et de la conduite; mais l'exécution a toujours beaucoup diminué de l'ardeur de nos projets, et est demeurée fort au-dessous du degré où nous voulions nous élever : ainsi une âme tiède , ne se proposant pour le plus haut point de sa vertu que d'éviter le crime ; visant précisément au précepte , c'est-à-dire , à ce point rigoureux et précis de la loi , au-dessous duquel se trouve immédiatement la mort et la prévarication, elle demeure infalliblement au-dessous, et ne va jamais jusqu'à ce point essentiel qu'elle s'était proposé : c'est donc une maxime incontestable, qu'il faut beaucoup entreprendre pour exécuter peu , et viser bien haut pour atteindre du moins au milieu. Or, cette maxime si sûre à l'égard même des plus justes , l'est infiniment plus à l'égard d'une âme tiède et infidèle : car la tiédeur aggravant tous ses liens, et augmentant le poids de sa corruption et de ses misères, c'est elle principalement qui doit prendre un grand essor pour atteindre du moins au plus bas degré, et se proposer la perfection des conseils , si elle veut en demeurer à l'observance du précepte; c'est à elle surtout qu'il est vrai de dire, qu'en ne visant précisément qu'à éviter le crime, chargée comme elle est du poids de sa tiédeur et de ses infidélités, elle retombera toujours fort loin du lieu où elle avait cru arriver ; et comme au-dessous de cette vertu commode et sensuelle il n'y a immédiatement que le crime , les mêmes efforts qu'elle croyait faire pour l'éviter, ne serviront qu'à l'y conduire. Voilà des raisons toutes prises dans la faiblesse que les passions fortifiées laissent à l'âme tiède et infidèle, et qui la conduisent inévitablement à la chute. Cependant, l'unique raison que vous nous allé-
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guez pour persévérer dans cet état dangereux , c'est que vous êtes faible , et que vous ne sauriez soutenir un genre de vie plus retiré, plus recueilli , plus mortifié, plus parfait. Mais c'est parce que vous êtes faible, c'est-à-dire, plein de dégoût pour la vertu , de goût pour le monde , d'assujettissement à vos sens; c'est pour cela même, qu'une vie retirée, mortifiée, vous devient indispensable : c'est parce que vous êtes faible, que vous devez éviter avec plus de soin les occasions et les périls , prendre plus sur vous-même, prier, veiller, vous refuser les plaisirs les plus innocents , et en venir à de saints excès de zèle et de ferveur, pour mettre une barrière à votre faiblesse. Vous êtes faible ? Et parce que vous êtes faible, vous croyez qu'il vous est permis de vous exposer plus qu'un autre, de craindre moins les périls, de négliger plus tranquillement les remèdes , d'accorder plus à vos sens , de conserver plus d'attachements pour le monde, et pour tout ce qui peut corrompre votre cœur? Quelle illusion! Vous faites donc de votre faiblesse le titre de votre sécurité? vous trouvez donc, dans le besoin que vous avez de veiller et de prier, le privilège qui vous en dispense? Et depuis quand les malades sont-ils autorisés à se permettre plus d'excès, et user de moins de précautions , que ceux qui jouissent d'une santé parfaite? La voie des privations a toujours été celle des faibles et des infirmes ; et alléguer votre faiblesse, pour vous dispenser d'une vie plus fervente et plus chrétienne, c'est alléguer vos maux pour nous persuader que vous n'avez pas besoin de remède. Seconde raison tirée des passions qui se fortifient dans la tiédeur, et qui prouve que cet état finit toujours par la chute et par la perte de la justice.
A toutes ces raisons, je devais en ajouter une troisième tirée des secours extérieurs de la religion , nécessaires pour soutenir la piété, et qui deviennent inutiles à l'âme tiède et infidèle.
Les sacrements non-seulement ne lui sont plus d'aucune utilité, mais ils lui deviennent même dangereux, ou par la tiédeur avec laquelle elle en approche , ou par la vaine confiance qu'ils lui inspirent : ce ne sont plus pour elle des ressources; ce sont des remèdes accoutumés, usés, si j'ose parler ainsi , qui amusent sa langueur, mais qui ne la guérissent pas : c'est la viande des forts , qui achève de ruiner un estomac faible , loin de le rétablir : c'est un souffie de l'Esprit saint, qui, ne pouvant rallumer le tison encore fumant, achève de l'éteindre : c'est-à-dire , que la grâce des sacrements reçue dans un cœur tiède et infidèle, n'y opérant plus un accroissement de vie et de force, y opère
tôt ou tard la mort et la condamnation , toujours attachées à l'abus de ces divins remèdes.
La prière, le canal des grâces, cette nourriture d'un cœur fidèle, cet adoucissement de la piété, cet asile contre toutes les attaques de l'ennemi, ce cri d'une âme touchée qui rend le Seigneur si attentif à ses besoins; la prière, sans laquelle Dieu ne se fait plus sentir à nous , sans laquelle nous ne connaissons plus notre père , nous ne rendons plus grâces à notre bienfaiteur, nous n'apaisons plus notre juge, nous n'exposons plus nos plaies à notre médecin, nous vivons sans Dieu dans ce monde; la prière enfin, si nécessaire à la vertu la plus établie, n'est plus pour l'âme tiède qu'une occupation oiseuse d'un esprit égaré, d'un cœur sec, et partagé par mille affections étrangères. Elle n'y trouve plus ce goût, ce recueillement, ces consolations qui sont le fruit d'une vie fervente et fidèle : elle n'y voit plus comme dans un nouveau jour les vérités saintes, qui confirment une âme dans le mépris du monde , et dans l'amour des biens éternels, et qui , au sortir de là , lui font regarder avec un nouveau dégoût tout ce que les hommes insensés admirent : elle n'en sort plus remplie de cette foi vive , qui ne compte plus pour rien les dégoûts et les obstacles de la vertu , et qui en dévore avec un saint zèle toutes les amertumes : elle ne sent point au sortir de là plus d'amour pour le devoir, plus d'horreur pour le monde, plus de résolution pour en fuir les périls , plus de lumière pour en connaître le néant et la misère , plus de force pour se haïr et pour se combattre elle-même , plus de terreur des jugements de Dieu, plus de componction de ses propres faiblesses : elle en sort seulement plus fatiguée de la vertu qu'auparavant, plus remplie des fantômes du monde , qui , dans ce moment où elle a été aux pieds de son Dieu, ont, ce semble, agité plus vivement son imagination, flétrie de toutes ces images; plus aise de s'être acquittée d'un devoir onéreux , où elle n'a trouvé rien de plus consolant que le plaisir de le voir finir; plus empressée d'aller remplacer par des amusements et des infidélités , ce moment d'ennui et de gêne; en un mot, plus éloignée de Dieu, qu'elle vient d'irriter par l'infidélité et l'irrévérence de sa prière : voilà tout le fruit qu'elle en a retiré. Enfin, tous les devoirs extérieurs de la religion qui soutiennent la piété, et qui la réveillent, ne sont plus pour l'âme tiède que des pratiques mortes et inanimées , où son cœur ne se trouve plus, où il entre plus d'habitude que de goût et d'esprit de piété, et où, pour toute disposition, on n'y porte que l'ennui de faire toujours la mém« chose.
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Ainsi, mes frères, la grâce dans cette âme se trouvant sans cesse attaquée et affaiblie, ou par les usages du monde qu'elle se permet, ou par ceux de la piété dont elle abuse ; ou par les objets des sens qui nourrissent sa corruption, ou par ceux de la religion qui augmentent ses dégoûts; ou par les plaisirs qui la dissipent, ou par les devoirs qui la lassent; tout la faisant pencher vers sa ruine, et rien ne la soutenant: hélas! quelle destinée pourrait-elle se promettre? La lan)pe qui manque d'huile peut-elle éclairer longtemps? l'arbre qui ne tire presque plus de suc de la terre peut-il tarder de sécher, et d'être jeté au feu? Or, telle est la situation de ràine tiède : toute livrée à elle-même , rien ne la soutient; toute pleine de faiblesse et de langueur, rien ne la défend; tout environnée d'ennuis et de dégoûts, rien ne la ranime; tout ce qui console l'âme juste, ne fait qu'augmenter sa langueur; tout ce qui soutient une âme fidèle, la dégoûte et l'accable; tout ce qui rend aux autres le joug léger, apesantit le sien; et les secours de la piété ne sont plus que ses fatigues ou ses crimes. Or, dans cet état, ô mon Dieu! presque abandonnée de votre grâce, lassée de votre joug, dégoûtée d'elle-même autant que de la vertu , affaiblie par ses maux et par les remèdes, chancelante à chaque pas, un souffle la renverse ; elle-même penche vers sa chute , sans qu'aucun mouvement étranger la pousse; et pour la voir tomber, il ne faut pas même la voir attaquée.
Voilà les raisons qui prouvent la certitude d'une chute dans la vie tiède et infidèle. Mais faudrait-il tant de preuves, mon cher auditeur, oii vos propres malheurs vous ont si tristement instruit? Souvenez-vous d'où vous êtes tombé, comme le disait autrefois l'Esprit de Dieu à une âme tiède : Mentor esto îindè excideris. (Apoc. ii, 5.) Remontez à la source des désordres où vous croupissez encore; vous la trouverez dans la négligence et dans finfidélité dont nous parlons. Une naissance de passion trop faiblement rejetée , une occasion de périls trop fréquentée , des pratiques de piété trop souvent omises ou méprisées, des commodités trop sensucllement recherchées, des désirs de plaire trop écoutés, des lectures dangereuses pas assez évitées : la source est presque imperceptible ; le torrent d'iniquités qui en est sorti a inondé toute la capacité de votre âme : ce n'était qu'une étincelle qui a allumé ce grand incendie : ce fut un peu de levain, qui, dans la suite, a aigri et corrompu toute la masse. Memor esto undè excideris. Souvenez-vous-en : vous n'auriez jamais cru en venir où vous en êtes : vous écoutiez tout ce qu'on disait là-
dessus comme des exagérations de zèle et àe spiritualité : vous auriez répondu de vous-même pour certaines démarches , sur lesquelles vous ne sentez presque plus de remords. Memor esto undè excideris. Souvenez-vous d'où vous êtes tombé : considérez la profondeur de l'abîme où vous êtes : c'est le relâchement et des infidélités légères, qui vous y ont conduit comme par degrés. Souvenez-vous-en, encore une fois ; et voyez si l'on peut appeler un état sûr, ce qui a pu vous conduire au précipice?
Tel est l'artifice ordinaire du dénson : il ne propose jamais le crime du premier coup ; ce serait effaroucher sa proie , et la mettre hors d'atteinte à ses surprises : il connaît trop les routes par où il faut entrer dans le cœur : il sait qu'il faut rassurer peu à peu la conscience timorée contre l'horreur du crime, et ne proposer d'abord que des fins honnêtes, et certaines bornes dans le plaisir : il n'attaque pas d'abord en lion ; c'est un serpent : il ne vous mène pas droit au gouffre ; il vous y conduit par des voies détournées. Non, mes frères, les crimes ne sont jamais les coups d'essai du coeur. David fut indiscret et oiseux , avant d'être adultère : Salomon se laissa amollir par la magnificence et par les délices de la royauté, avant de paraître sur les hauts lieux au milieu des femmes étrangères : Judas aima l'argent, avant de mettre à prix son maître : Pierre présuma, avant de le renoncer. Le vice a ses progrès comme la vertu : comme le jour instruit le jour , dit le Prophète, ainsi la nuit donne de tristes leçons à la nuit ; et il n'y a pas loin entre un état qui suspend toutes les grâces de protection, qui fortifie toutes les passions, qui rend inutiles tous les secours de la piété, et un état où elle est enfin tout à fait éteinte.
Qu'y a-t-il donc encore, mon cher auditeur, qui puisse vous rassurer dans cette vie de négligence et d'infidélité? Serait-ce l'exemption du crime, où vous vous êtes jusqu'ici conservé ? Je vous ai montré , ou qu'elle est un crime elle-même, ou qu'elle ne tarde pas d'y conduire. Serait-ce l'amour du repos? Mais vous n'y trouvez ni les plaisirs du monde , ni les consolations de la vertu. Serait-ce l'assurance que Dieu n'en demande pas davantage? Mais comment I ame tiède pourrait-elle le contenter et lui plaire , puisqu'il la rejette de sa bouche? Serait-ce le dérèglement de presque tous ceux qui vous environnent , et qui vivent dans des excès que vous évitez ? Mais leur destinée est peut-être moins à plaindre et moins désespérée que la vôtre : ils connaissent du moins leurs maux, et vous prenez les vôtres pour une santé parfaite. Serait-ce la crainte de ne pouvoir soutenir une vie plus vigilante , plus mortifiée , plus
LA SAiMAiUrAli\E.
clirétienue? Mais puisque vous avez pu soutenir jusqu'ici un reste de vertu et d'innocence sans les douceurs et les consolations de la grâce, et malgré les ennuis et les dégoûts que votre tiédeur répandait sur tous vos devoirs : que sera-ce, lorsque l'Esprit de Dieu en adoucira le joug, et qu'une vie plus fidèle et plus fervente vous aura rendu toutes les grâces et toutes les consolations dont votre tiédeur vous a privé? La piété n'est triste et insupportable, que lorsqu'elle est tiède et infidèle.
Levez-vous donc, dit un prophète, ame lâche et paresseuse ! rompez le charme fatal qui vous endort et qui vous enchaîne à votre propre paresse. Le Seigneur que vous croyez servir, parce que vous ne l'outragez pas à découvert, n'est pas le Dieu des lâches, mais des forts : il n'est pas le rémunérateur de l'oisiveté et de l'indolence, mais des larmes , des veilles et des combats : il n'établit pas sur ses biens et sur sa cité éternelle le serviteur inutile, mais le serviteur laborieux et vigilant ; et son royaume, dit l'Apôtre, n'est pas la chair et le sang : c'està-dire, une indigne mollesse et une vie toute dans les sens; mais la force et la vertu de Dieu; c'est-àdire, une foi agissante, une vigilance continuelle, un sacrifice généreux de tous nos penchants, un mépris constant de tout ce qui passe, et un désir tendre et enflammé de ces biens invisibles qui ne passeront jamais : c'est ce que je vous souhaite.
Jmsi aoU-i/.
SERMON