‹ ŒuvresChapitre 106 sur 264 · DEUXIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

DEUXIÈME PARTIE

Il n'est presque point de pécheur, quelque déplorée que soit sa vie, qui ne compte sur une conversion à venir, comme sur une démarche aisée et facile, et qui là-dessus ne se calme et ne vive tranquille dans ses crimes : il n'en est aucun , qui , lorsqu'il s'agit enfm de se convertir, ne regarde cette entreprise comme un ouvrage impossible, et qui là-dessus ne recule et ne perde courage. Or, voici le nouveau prétexte que la femme de Samarie oppose aux nouvelles instances de la grâce. Elle se figure des difficultés insurmontables dans les promesses de Jésus- Christ: la profondeur du puits, le défaut de moyens pour y atteindre, tout la conduit à se persuader que le bienfait dont on la flatte est une chimère : Puteus altits est, neque in quo haurias hahes.

Et voilà , mes frères , î'excuse qu'on oppose encore tous les jours aux mouvements secrets de la grâce qui nous sollicitent à un changement de vie : le défaut de moyen, l'impossibilité de l'entreprise. En premier lieu, on a des abîmes sur la conscience; depuis si longtemps on vit dans la dissolution , sans

foi, sans culte, sanssacrements; comment se résoudre à éclaircir ce chaos , et à creuser dans ce.s fatales profondeurs? PwfeMS altusest. D'ailleurs on est d'un caractère si fragile; on a porté en naissant des inclinations si vives pour le plaisir; on ne paraît pas né pour la dévotion; comment changer de tempérament, et se refondre tout entier.? Puieus altus est. Enfin la vie chrétienne, telle que nous la dépeignons, est une entreprise qui fait peur : le moyen de se condamner à la retraite; passer les jours à la prière, à la lecture , aux œuvres de miséricorde ; mortifier ses sens, se disputer tout ce qui fait plaisir, rompre avectout l'univers.? Heureux ceuxquienont laforce! mais il n'est pas donné à tout le monde de l'avoir : Puteus altus est.

Mais revenons sur tous ces prétextes. Premièrement, vous avez des abîmes sur la conscience; vous ne savez par où vous y prendre pour commencer. Mais n'est-ce par cet état déplorable lui-même qui devrait vous porter à tout entreprendre? Quoi! la connaissance que vous avez de nos maux, vous éloigne du remède.? vous regardez votre délivrance comme une peine.? vous ressemblez à un esclave qui refuserait sa liberté, parce qu'il gémirait sous un ancien esclavage et sous le poids d'une infinité de chaînes. Mais vous est-il moins pénible de porter ce fardeau d'iniquité sur votre cœur? souffrez-vous moins en cachant vos plaies, que si vous les alliez découvrir au médecin charitable qui les guérit et qui les purifie.? Que vous propose-t-on de si difficile.? d'éclaircir une conscience dont vous ne pouvez plus calmer les remords ; d'en faire sortir des serpents qui vous déchirent; de vous ouvrir à un ministre de Jésus- Christ, qui mêlera ses larmes aux vôtres ; qui sera plus touché de vos malheurs, que scandalisé de vos faiblesses ; qui ranimera votre espérance, en vous redisant avec bonté, qu'il y a des pécheurs plus coupables que vous dont la grâce a fait de grands saints ; qui vous aidera, par ses prières et ses gémissements, à sortir de l'état déplorable où vous êtes; qui vous consolera dans votre douleur; qui vous soutiendra dans votre faiblesse; qui vous rassurera *dans votre confusion; et qui sera moins le juge de votre conscience, que l'ami de votre adversité, et le confident charitable de vos peines. Ah! vous n'aurez pas plus tôt ouvert ce cœur que vous ne pouvez plus porter, que vous sentirez la joie et la sérénité renaître au dedans de vous : ce glaive, qui vous perce, arraché ; ce poids , qui vous accable, tombé ; ce ver, qui vous ronge, expiré; ces pensées sombres, qui vous noircissent l'esprit, disparaîtront; vous bénirez cent fois le moment heureux qui vous a vu prendre une résolution si nécessaire à votre salut, et au repos même

LA SAMARlTAliNE.

de votre vie. Toute la difficulté que je trouve ici est de vivre dans la situation ou vous êtes ; de vous défendre, et contre la voix du ciel qui vous appelle, et contre la voix de votre conscience qui vous condamne ; de vous supporter vous-même ennemi de Dieu depuis que vous avez pu le connaître; éloigné des sacrements, des consolations de la grâce, vivant seul avec vous-même, c'est-à-dire, avec votre conscience et vos crimes : voilà la peine. La conversion qu'on vous propose n'en est que l'adoucissement , et le plus assuré remède.

Mais en second lieu, vous ne paraissez point né pour la piété, dites-vous; vous ne vous gagnerez jamais sur certains points, par où cependant il faudrait commencer ; toutes vos inclinations se trouventjustement l'autre extrémité de ce qu'on appelle vertu et dévotion : Puteus altus est. Mais premièrement, quand il devrait vous en coilter un peu plus qu'à un autre, n'avez-vous pas plus qu'un autre de crimes et de voluptés à réparer? D'ailleurs, l'éternité ne mérite-t-elle pas que vous vous fassiez quelque violence.' ne vous en êtes-vous jamais fait pour le monde? ces penchants que vous nous donnez pour si invincibles , ne les avez-vous pas mille fois surmontés par des motifs de fortune , de gloire, de bienséance? ce malheureux tempérament que vous nous alléguez si souvent, ne vous trouvez-vous pas tous les jours dans des situations où il faut le gêner, le contraindre? Et qu'est la vie du monde, et de la cour surtout, qu'une éternelle contrainte ; une gêne qui ne finit point; une suite d'occupations opposées à vos penchants; une scène où il faut toujours jouer le personnage d'un autre? Ah! ce n'est pas à vous surtout qui habitez les palais des rois , à venir nous alléguer des inclinations désaccou^mées de toutjoug,etqui, par un long usage d'indé*ndance, ne sauraient plus se contraindre : vous avez appris à prendre sur vous-même, et à sacrifier tous les jours vos penchants à des intérêts plus forts : depuis que vous avez des passions, il a presque toujours fallu, ou les surmonter, ou les contrefaire; flatter ceux que vous méprisez; caresser ceux que vous haïssez; ramper devant ceux auxquels votre orgueil est inconsolable d'être forcé de céder; laisser le plaisir pour le devoir : ah! le monde vous a instruit pour la vertu; et les contraintes de la cour et des passions, vous ont disposé plus que vous ne croyez à celles de l'Évangile.

Que dirai-je encore? peut-être vous en aurait-il plus conté de vous vaincre dans une grande jeunesse : les passions alors plus vives, les réflexions moins sérieuses et moins tristes, les plaisirs plus séduisants par leur nouveauté, laissaient peut-être alors

à votre faiblesse moins de liberté de s'en défendre : mais à l'heure qu'il est , que , lassé par votre propre expérience, vous en avez connu le vide et l'amertume; à l'heure qu'il est, que l'âge, les emplois, les bienséances même du monde, exigent de vous des mœurs plus sérieuses et plus réglées; à l'heure qu'il est, que des dégoûts, des contre-temps, l'épreuve mille fois faite de la légèreté , de la fausseté , de la perfidie même des créatures, vous ont appris ce qu'il fallait attendre des passions et des engagements profanes ; à l'heure qu'il est, que moinspropre au monde , il commence à se refroidir à votre égard , et à vous avertir qu'il est temps de vous faire d'autres plaisirs et d'autres occupations que les siennes; à l'heure qu'il est, que vous ne traînez plus au milieu de ces amusements, qu'une conscience inquiète, qu'un ennui mortel que rien ne saurait plus égayer, parce qu'il prend sa source dans la tristesse et la maladie de votre âme, que Dieu seul peut soulager; ah ! il vous en coûtera moins que vous ne croyez de vous passer du monde, de l'oublier, de le mépriser ; vous portez déjà au dedans de vous les semences de ces heureuses dispositions, vous ne l'aimez déjà plus par raison, par dégoût, par l'inconstance toute seule du cœur; que sera-ce quand la grâce aidera ces préparations de la nature , que vous le haïrez par un principe de foi et de piété, et que la lumière du ciel vous en aura découvert toute la corruption, tous les périls, tout le néant et toute la misère?

Enfin, ne semble-t-ilpasque vous ne devez compter que sur vous-même ! J'avoue que si l'ouvrage de la conversion était l'ouvrage de l'homme seul , vous devriez en désespérer : mais ignorez-vous que ce qui n'est pas possible à l'homme seul, l'est à l'homme aidé de Dieu; que rien n'est difficile à la grâce; que les cœurs les plus fragiles et les plus corrompus sont ceux quelquefois où elle opère de plus grandes choses ; et que l'extrémité de nos misères est souvent la plus favorable disposition à l'excès de ses miséricordes; Hélas ! la pécheresse de la cité était fragile, enivrée du monde, pleine de passions , et ne paraissait pas née pour la vertu; cependant fut-il jamaisd'amour plus vif pour Jésus-Christ, de pénitence plus prompte, plus fervente, plus durable que la sienne? Augustin était faible ; hélas ! ses désirs , ses rechutes , ses perplexités , ses agitations, ses efforts impuissants pour s'arracher à sa boue , et le poids fatal qui l'y rentraînait à l'instant, vit-on jamais tant de faiblesse.^ et cependant l'Église a-t-elle vu de conversion plus glorieuse à la grâce de Jésus-Christ? Et, pour ne pas sortir de notre Évangile, la femme de Samarie 1 était faible; la multitude de ses mariages n'avait psî

VENDREDI DE LA TROISIEME SEMAl.NE

la ramener ades mœurs plus régulières , et son mauvais caractère l'emportait toujours : cependant le Sauveur ne triomphe-t-il pas aujourd'hui de toute sa faiblesse? Ah! c'est que la grâce change les inclinations, corrige le tempérament, forme un nouveau cœur, renouvelle tout l'homme : c'est que les vases de boue, entre les mains de l'Ouvrier toutpuissant, deviennent bientôt des vases d'élite, plus solides que l'airain, plus brillants que la lumière, plus purs que le métal le plus précieux : c'est, en un mot, que la grâce est plus forte que la nature. Mais en dernier lieu, les rigueurs d'une vie chrétienne vous épouvantent : car vous ne vous flattez point, dites-vous; si vous preniez le parti de la vertu , vous ne voudriez pas le prendre à demi , comme tant d'autres : si vous vous déclariez une fois , vous voudriez que ce fut tout de bon, sans ménagement et sans réserve; mais c'est cela même qui fait peur. Aussi on ne sait, ajoutez-vous, comment les choses iront après cette vie; mais l'Évangile exactement accompli ne semble pas fait pour des hommes aussi faibles que nous le sommes : Puteus altus est , neque in quo haurias hahes.

A cela, on n'a qu'à vous répondre d'abord : Si vous croyez que l'Évangile est une loi donnée de Dieu, vous devez supposer qu'elle porte les caractères divins de son législateur ; que c'est une loi sage, équitable, modérée, conforme à nos besoins, proportionnée à notre faiblesse, utile à nos misères; que c'est un remède, et non pas un piège; le secours, et non le désespoir de notre inOrmité. Le Seigneur n'est pas un tyran bizarre, qui ne fasse des lois que pour trouver, dans l'impossibilité de les observer, des prétextes de nous perdre : c'est un père miséricordieux, qui ne pense qu'à faciliter à ses enfants les voies de la vie éternelle : c'est un maître généreux, qui dans les ordres mêmes qu'il nous prescrit, a bien plus d'égard à nos intérêts, qu'à sa propre gloire. Quelle idée vous faites-vous donc de sa loi sainte? c'est une loi raisonnable, consolante, seule capable de remédiera vos peines , et d'établir une paix solide dans notre cœur. Et quel autre intérêt, que le nôtre, aurait pu porter le Seigneur à donner une loi aux hommes? A-t-il besoin de nos hommages? lui revient-il quelque chose de nos vertus? sa félicité est-elle intéressée à notre fidélité? est-ce une gloire à lui, de s'assujettir les iiommes par des lois capricieuses, où l'on puisse dire qu'il ne cherche que l'honneur de se faire obéir et de dominer sur les consciences par les terreurs et les menaces dont il accompagne ses préceptes? Il n'a donc cherché que notre intérêt etnotre consolation, en nous prescrivant les ordonnances admirables de

sa loi sainte. En ne donnant point de loi aux hommes , et nous laissant vivre au gré de nos passions, il eut nourri parmi les hommes la source de tous les troubles , l'origine de tous les malheurs : il eût fait de la société une confusion affreuse, sans liens, sans règle, sans équité, sans dépendance; oii les seules passions, qui arment les hommes les uns contre les autres, les auraient liés ensemble; où nos seuls désirs auraient décidé de nos droits. En mettant des bornes à nos penchants, il en a donc mis à nos peines : en nous marquant nos devoirs, il nous a donc montré nos remèdes : en ne nous laissant point à nous-mêmes et entre les mains de nos passions, il nous a donc empêchés d'être nos propres tyrans: en nous assujettissant à sa loi, il n'a pas voulu tyranniser notre cœur, mais en fixer les inquiétudes.

Mais tel est l'artifice du démon, dit saint Augustin : a la naissance de la foi il tâchait de renverser l'œuvre de Dieu, et d'anéantir l'Évangile, en rendant Jésus-Christ méprisable. Qui adorez-vous? disait-il aux chrétiens par la bouche des sages du paganisme ; un Juif? un mort? un crucifié? un homme de néant, et qui n'a pu se délivrer lui-même de la mort? Jnteà quid dicebat? quem colitis? Judaewn? mortuuni ? crucifixion ? nullius viomenti hominem , qui non potuit à se mortem depelleref Quand il a vu que ce moyen était inutile, continue ce Père; que ces blasphèmes n'étaient plus écoutés qu'avec horreur; que les peuples en foule couraient adorer ce crucifié ; que , malgré la puissance des césars , la fureur des tyrans, la sagesse des philosophes, l'ancienne prescription de l'idolâtrie, soutenue de la majesté des lois de l'empire, de la crédulité de tous les siècle» et de la magnificence des superstitions, les temples profanes étaient détruits , les idoles renversées , la folie de la croix triomphante de tout l'univers : et qu'un si grand événement, si favorable tout seul à la cause des chrétiens , si marqué par des caractères de divinité, si au-dessus de la possibilité de toutes les entreprises humaines; ayant encore pour lui l'accomplissement des prophéties, ne laissait plus rien à dire contre la vérité de l'Évangile ; il s'est tourné d'un autre. côté; il n'a plus osé traiter la doctrine de Jésus-Christ de fable et d'imposture ; il est convenu de sa sainteté , de sa sublimité , de la perfection de ses maximes. La loi chrétienne, a-t-il dit par la bouche des mondains , est une loi admirable , sainte , divine ; il faut en convenir ; rien de si beau et de si élevé que les préceptes de Jésus- Christ : mais qui les pratique? mais comment les observer? mais cette grande perfection est-elle possible en cette vie? mais la faiblesse humaine peut-

LA SAMARITAINE

elle aller jusque-là? mais s'il y a eu autrefois des homines qui aient suivi à la lettre tout ce que l'Évangile prescrit, sans doute ils étaient faits autrement que nous le sommes ? Cœpit àfide cdio modo deterrei^e. Magna lex est christiana; potens lex illa, divina, ineffabilis : scd guis illam împlet? Les blasphèmes de l'impiété sont tombés d'eux-mêmes ; ceux de l'impossibilité trouvent encore aujourd'hui des partisans et des apologistes au milieu d'un monde profane, et qui se glorifie du nom de chrétien. D'ailleurs, ce qu'il y a d'injuste dans les préjugés que l'on se forme contre la possibilité de la vie chrétienne, c'est que ceux qui s'en plaignent n'en ont jamais fait l'épreuve : ils adoptent là-dessus un langage qu'ils ont trouvé établi dans le monde ; et, sans connaître de la piété que le sentiment de la corruption qui les en éloigne, ils prononcent que les maximes de Jésus-Christ ne sont pas possibles, parce qu'ils le souhaitent. Mais nous aurions droit de vous dire : Essayez de la vertu , avant de vous en plaindre. Si vous aviez, selon la parole de l'Évangile, commencé l'édifice, et que vous n'eussiez pu l'achever; quoique le mauvais succès de l'entreprise dût être attribué à votre imprudence, selon Jésus-Christ, et au défaut de précautions, néanmoins vous pourriez nous dire que l'entreprise passe vos forces. IMais vous n'avez jamais fait de démarche sincère de salut; vous avez jusqu'ici mené une vie sensuelle, dissipée, pleine de passions et d'inutilités; pourquoi décidez-vous donc sur ce que vous ne sauriez connaître.' Prononcez, à la bonne heure, sur la vie du monde, sur le vide et l'amertume de ses plaisirs, sur l'inquiétude et les fureurs de ses revers et de ses injustices, sur les agitations et le tourment de ses espérances, sur la perfidie et l'inconstance de ses amitiés et de ses promesses; vous le pouvez; vous êtes là-dessus, à la cour surtout plus que partout ailleurs, juges légitimes : décriez, exagérez les difficultés, les peines, les dégoûts de la vie du monde et de la cour; on vous le permet, et votre propre expérience vous en a assez instruits pour nous l'apprendre : mais pour la vie chrétienne, ce n'est pas à vous à parler de ses rigueurs et de ses ennuis; c'est un point que l'expérience seule peut décider : essayez-en premièrement; rompez avec le monde; finissez vos passions; commencez à vivre dans l'éternité : vous nous direz alors si le joug de Jésus-Christ est aussi accablant qu'on se le figure , si le vice est plus aimable que la vertu; nous vous écouterons alors : mettez-vous seulement en état de décider : voilà tout ce que nous demandons : peut-être céderez-vous d'abord à la difficulté; et alors vous nous reprocherez l'ostentation de nos

promesses : peut-être aussi vous en coùtera-t-il moins que vous ne croyez ; et si cela est , n'êtes-vous pas à plaindre, de refuser à votre salut des efforts aussi légers que ceux qu'on vous demande?

Lorsque les Israélites , sur le point d'entrer dans la terre de Chanaan , parurent rebutés des difficultés de l'entreprise; et que, refusant d'avancer, ils ne cessaient de dire que ces villes étaient imprenables, ces peuples invincibles, et que cette terre était toute couverte de monstres et de géants , qui dévoraient ses habitants : Nequaquam ad hxinc populum valenms ascendere, quia forfior nabis est : terra dévorât habitatores sucs. (Num. xiii, 23, 33.) Josué et Caleb, qui venaient de visiter cette terre heureuse, et qui en connaissaient les douceurs, les agréments et l'abondance, leur parlèrent de la sorte : Enfants d'Israël, venez voir vous-mêmes cette terre délicieuse que le Seigneur vous propose, et qui doit être votre possession éternelle : vous verrez que le lait et le miel y coulent de toutes parts : vous dévorerez ces peuples terribles, qui alarment tant votre faiblesse, comme on dévore le pain qui sert tous les jours de nourriture à l'homme; vous y trouverez le terme de vos travaux, le délassement de vos fatigues, la consolation de vos peines, le repos que vous cherchez en vain depuis tant d'années, et enfin des douceurs que vous n'avez jamais goûtées, ni dans la servitude de l'Egypte, ni dans les voies arides et pénibles du désert : nous l'avons nous-mêmes parcourue; et nous ne venons ici au pied du tabernacle saint , et devant toute l'assemblée d'Israël, que pour être les témoins de la vérité, et les garants des promesses que le Seigneur a faites à nos pères : Terra quam clrcuivimns valdè bona est; et tradet Dominus hiimum lacté et melle mananteni. (NuM. xiv, 7, 8.)

Et voilà, mes frères, ce que nous pourrions vous dire ici, nous qui, par les engagements d'un état saint, et un long usage du joug de Jésus-Christ, devons connaître quelles en sont les douceurs et les consolations; et qui du moins pouvons rendre témoignage à la vérité de Dieu, et à la gloire de sa grâce. Pourquoi vous laissez-vous décourager par des difficultés que vous n'avez pas encore éprouvées ? Venez voir vous-mêmes ce qui se passe dans cette terre heureuse où vous vous figurez des difficultés si insurmontables. Loin d'y trouver ces monstres qui vous épouvantent, et que l'erreur de votre imagination s'y figure; d'y trouver ces ennuis, ces dégoûts, ces horreurs que vous craignez tant et qui vous arrêtent; vous verrez que le lait et le miel y coulent en abondance; vous y trouverez des sources de consolations solides : le repos que vous cherche/

VENDREDI DE LA TROISIEME SEMAINE

depuis si longtemps , la paix du cœur, que le monde et les passions ne donnent pas, et que vous n'avez pas encore trouvée ; toutes les ressources de la grâce, dont vous avez été jusqu'ici privés. Nous en avons nous-mêmes fait une heureuse expérience, et nous ne paraissons ici devant l'autel saint et dans l'assemblée des fidèles, que pour rendre témoignage aux miséricordes du Seigneur sur les âmes qui reviennent à lui par une sincère pénitence : Terra quant circuivimus valdè bona est ; et iradet Dominus humum lacté et melle manantem.

Oui, mes frères, si vous connaissiez le don de Dieu, comme le dit aujourd'hui le Sauveur à la femme de Samarie : Si scires donum Dei; si vous pouviez comprendre quelle joie la grâce répand sur les devoirs les plus rigoureux de la vie chrétienne, et quelles sont les consolations secrètes qui accompagnent les sacrifices les plus pénibles qu'on fait à Dieu : Si scires : si l'on pouvait vous faire sentir d'avance combien les hommes, les plaisirs, les prétentions, les espérances, et tout cet amas de vanité et de fumée , devient peu de chose à une âme touchée de Dieu : Si scires : si vous pouviez comparer les inquiétudes qui vous déchirent, les difficultés qui traversent vos passions, à la tranquillité dont vous jouiriez dans la vertu, et aux facilités que la grâce y ménage à notre faiblesse; en un mot, l'eau du puits de Jacob , figure des plaisirs du monde , à l'eau que le Sauveur promet à la femme de Samarie, image des douceurs de la vertu : Si scires : si vos yeux pouvaient s'ouvrir, et connaître quel don Dieu fait à une âme, lorsqu'il la délivre de ses passions, et qu'il met en leur place, dans son cœur, la paix, la charité, la justice : Si scires donum Dei, ah! sans doute, loin de différer encore, vous n'auriez pas assez de tout votre cœur pour demander ce don céleste; pas assez de larmes pour pleurer les jours et les années que vous en avez été privé. La source de nos craintes est dans notre cœur; et la vertu n'est appréhendée, que parce qu'elle n'est pas connue.

Mais tout le monde n'en parle pas comme vous, dit-on ; et ce que nous seniblons faire si aisé, d'autres le font bien difficile. Dernière excuse que la femme de Samarie oppose aux instances de Jésus-Christ, la variété des opinions et des doctrines : Patres nostri in monte hoc adoraverunt ; et vos dicitis quia Jerosolymis est locus téi adorare oportet. Ce devait être ici ma dernière partie ; mais j'abrège.

En effet, Jésus-Christ avait conduit insensiblement cette pécheresse au point essentiel de sa conversion; à cette passion honteuse , qui seule s'opposait à la grâce dans son cœur • il lui avait découvert tout le secret criminel de sa dissolution et de sa conduite;

elle ne pouvait plus dissuîiuler des égarements dont elle voyait le Sauveur trop instruit : le trouble, la honte, les remords commencent à naître dans son âme : mais ce n'étaient là que de faibles commencements; le cœur n'était point encore rendu. Je vois bien que vous êtes un prophète (Jean, iv, 19), lui dit-elle; voilà tout le fruit qu'elle semble retirer de la vérité qui la condamne. Semblable à la plupart de ces âmes mondaines, lesquelles au sortir d'un discours où le zèle du ministre aura dévelopé toute la honte de leurs faiblesses les plus secrètes , et tracé la peinture de leur cœur comme si elles-mêmes l'avaient instruit de tout ce qui s'y passe, se contentent de dire que c'est un prophète : rideo quia propheta es tu; qu'on se reconnaît soi-même à tout ce qu'il dit; qu'on dirait qu'il voit dans les cœurs et dans les plus secrets penchants de ceux qui l'écoutent : mais voilà tout. On lui donne des louanges qu'il méprise, et dont il gémit devant Dieu : et on ne se corrige point; ce qui serait sa gloire, sa consolation et sa couronne.

Nos pères, continue la pécheresse , ont adoré sur cette montagne; et vous dites que Jérusalem est le lieu où il faut adorer. Nouvel artifice dont elle s'avise. Pour détourner la question de ses mœurs, qui lui déplaît et qui l'embarrasse, elle se jette habilement sur une question de doctrine : les contestations entre Jérusalem et Garizim , sur la vérité de leur culte et sur la sainteté de leur temple , n'avaient pas fini depuis que le traître et l'ambitieux Manassès avait élevé l'autel sacrilège sur la montagne de Samarie; et chacun soutenant la gloire de sa maison et la majesté de ses sacrifices, ils s'accusaient mutuellement, comme il arrive presque toujours, de superstition et d'idolâtrie.

Or, voilà ce qui donne lieu à la réponse de la femme de Samarie : il semble qu'elle veut , par cette variété d'opinions et de doctrines, justifier ses désordres ; et que l'incertitude où elle prétend qu'on est sur le lieu et sur les règles du véritable culte, suffit pour autoriser sa tranquillité dans l'état déplorable où elle se trouve. Ainsi c'est comme si elle répondait à Jésus-Christ : Mais , Seigneur, à quoi s'en tenir .^ Vous Juifs, vous prétendez qu'il faut adorer à Jérusalem, et n'avoir point de commerce avec Samarie ; nos pères ont toujours adoré sur cette montagne ; ils nous ont permis ce que vous condamnez. Pour qui se déclarer, dans cette diversité de sentiments? Convenez premièrement des devoirs que le Seigneur exige de nous, du temple et de l'autel qu'il a choisis ; et après cela j'écouterai vos instructions, et je pourrai m'en tenir à la sagesse de vos conseils et de vos maximes.

LA SAMARITAINE

Eî voilà le prétexte dont on se sert encore tous ] comme lui répond Jésus-Christ, que ce ne serait ics jours dans le monde pour s'étourdir sur les vé- ni à Garizim, iiiàJérusalem,maispar toutela terre, rites les plus terribles du salut, la variété des opinions sur les règles des .mœurs. On ne sait à qui en croire, nous dit-on tous les jours; les uns vous aamnent , les autres vous sauvent ; ici on vous passe certains points, ailleurs on les condamne; ici vous obsen'ez la loi en l'adoucissant, ailleurs vous ne l'adoucissez qu'en la transgressant; ici on a des raisons pour défendre , ailleurs on croit en avoir pour permettre; en un mot, ici vous êtes un saint, ici vous n'avez pas encore commencé à être chrétien. Et làdessus, ô mon Dieu, le pécheur insensé conclut qu'il n'a qu'à vivre tranquille dans ses égarements, que l'Évangile ne renferme que des opinions et des problèmes ; que chacun le tourne selon les préventions de son propre esprit; et qu'au fond il n'y a rien de trop assuré dans tout ce que nous leur disons de votre loi sainte.

Mais , sans apporter ici tout ce qui pourrait confondre un prétexte si injurieux à la vérité et à la piété chrétienne, souffrez que je me contente de vous demander : Ne tient-il qu'à l'uniformité des sentiments que vous sortiez de vos passions honteuses? est-ce à vous à venir nous alléguer la variété des opinions et des doctrines sur les règles des mœurs? Des âmes religieuses, timorées, craintives, pourraient nous opposer ces perplexités et ces incertitudes : comme elles ne croient jamais marcher uar un chemin assez sûr; que leurs devoirs paraissent souvent incompatibles avec leur situation, et que la décision n'en est pas toujours facile; il se peut faire qu'elles trouvent quelquefois dans le sanctuaire, ici une indulgence qui les rassure, ailleurs une sévérité qui les alarme ; et qu'elles demeurent incertaines de la route qu'il faudrait tenir. 3Iais pour vous , avez-vous jamais trouvé une grande variété de sentiments sur le dérèglement de vos mœurs, et sur l'indignité de vos passions? nos décisions sont-elles fort différentes sur la honte de votre état , navez-vous pas ouï partout là-dessus les mêmes oracles , que les fornîcateurs , les adultères, les impudiques , les adorateurs d'idoles ne posséderont pas le royaume de Dieu? Cette uniformité d'opinions vous ramène-t-elle à la vérité que vous ne sauriez vous dissimuler à vous-même ? Cependant c'est vous seul qui vous plaignez qu'on ne sait à quoi s'en tenir; car c'est le monde le plus déréglé qui tient ce langage, et vous êtes le seul que tout se réunit pour condamner.

Vous imitez la femme de Samarie. Il n'était pas question pour elle de savoir s'il fallait adorer à Jérusalem ou à Garizim, puisque le temps était venu.

que son Père aurait des adorateurs en esprit et en vérité : ce différend ne la regardait pas , pour ainsi dire; ce point pouvait être douteux pour elle; et on ne lui faisait pas encore un crime de l'ignorer. Mais le dérèglement de sa conduite et de ses commerces criminels était clair pour elle; il n'y avait là-dessus, ni à Jérusalem, ni à Garizim même, aucune loi qui pût l'autoriser : elle connaissait sur ce point ses obligations, et on demandait qu'elle les remplît. iMais , au lieu de commencer par le devoir qui était clair, et qui la regardait toute seule, elle va chercher des prétextes dans une variété de sentiments qui ne la regardait plus. Commencez par retrancher de vos mœurs tout ce que vous y connaissez de visiblement contraire à la loi de Dieu; tout ce que tous les sentiments et toutes les opinions d'un commun accord y condamnent : après cela vous aurez droit de vous plaindre de nos contentions prétendues; après cela, vous nous reprocherez, tant qu'il vous plaira, la différence des décisions et des conduites. De quoi vous avisez-vous de nous reprocher qu'on ne sait , pour ainsi dire, oh il faut adorer, ni à qui s'adresser pour marcher sûrement , et connaître ce que Dieu demande de nous? Vous n'en n'êtes pas encore là; ce doute est trop pieux et trop élevé pour vous : laissez là des dissensions qui vous sont inutiles, et renoncez à des désordres qui non-seulement n'ont pour eux aucun suffrage, mais que vous ne pouvez plus vous justifier à vous-même : en un mot, soyez adorateur en esprit et en vérité, comme le dit aujourd'hui Jésus-Christ à la femme de Samarie; alors toutes les contentions humaines vous deviendront indifférentes, vous trouverez Dieu partout, parce que vous ne chercherez que Dieu partout : la variété des décisions vous fera seulement déplorer la triste des tinée de la vérité , toujours exposée ici-bas à la contradiction; c'est-à-dire, ou àia sévérité indiscrète, ou à l'indulgence excessive des hommes : vous en gémirez devant le Seigneur; vous lui demanderez qu'il manifeste sa vérité à la terre; qu'il répande un esprit de paix et de sagesse sur ceux à qui la foi , l'instruction et la doctrine sont confiées; qu'il pacifie, qu'il réunisse, qu'il protège son Église : qu'il lui suscite des pasteurs fidèles pour la gouverner, des docteurs éclairés pour l'instruire, des prêtres saints et zélés pour l'édifier; des princes religieux pour la défendre; que dis-je? qu'il prolonge les jours du prince glorieux qui en bannit les scandales , qui en calme les dissensions, qui les prévient même par sa prudence, qui en répare les ruines, qui en soutient la gloire et la majesté, qui en fait la gloire

VENDREDI DE LA TROISIÈME SEMAINE

lui-même , et qu'il donne à nos neveux des rois qui l'imitent, puisqu'ils ne seront pas assez lieureux pour en avoir qui lui ressemblent.

Voilà les dispositions que la raison et la religion demanderaient de vous : mais sur l'affaire du salut; on ne se pique pas de prudence, on ne sait ce qu'on adore, comme le reproche Jésus-Christ à la femme de Samarie : f^os adoratis quod nescitis ( Joan. IV, 22j : on veut retenir le fond de la religion de ses pères, comme les Samaritains; on veut y mêler comme eux des usages profanes, et favorables aux passions. On sent bien que la conscience ne ratifie pas ce mélange , et qu'on n'est pas d'accord avec soi-même; mais, pour se calmer, on suppose que nous-mêmes ne le sommes pas entre nous : on se fait de nos dissensions prétendues, une raison insensée de paix et de sécurité : on est bien aise que la vérité soit contestée, embrouillée, obscurcie, pour pouvoir se persuader presque qu'elle n'est plus; et nous sommes contents de nous-mêmes , quand nous avons pu ajouter à nos crimes le malheur d'y être plus tranquilles. ;

Telle était la disposition de la femme de Samarie : ne pouvant plus se défendre, ni contre les instances du Sauveur, ni contre les remords de sa propre conscience ; fappée de ses égarements passés, attirée par les consolations qu'on lui promet dans des mœurs nouvelles , elle voudrait encore renvoyer sa conversion à un temps plus favorable : Quand le Messie sera venu, répond-elle à Jésus-Christ, il 710US annoncera toute chose. (Jean, iv, 25.) Voilà tout le fruit qu'elle paraît tirer des paroles de Jésus- Christ; un vain projet d'un changement à venir, un espoir frivole, qu'un temps enfin viendra oii elle renoncera tout de bon à ses dérèglements : et c'est là que se termine d'ordinaire tout le fruit de nos instructions. Nous excitons les consciences, nous ne les changeons pas : nous inspirons des désirs, nous ne persuadons pas les œuvres : nous entendons beaucoup de projets, nous ne voyons presque jamais de démarche. Mais le Sauveur ne permet pas à cette pécheresse de s'abuser sur un point si dangereux : C'est moi-même qui vous parle, lui dit-il; n'attendez point d'autre prophète; voici celui que le ciel vous envoie, pour vous retirer de vos voies égarées ; ne renvoyez pas à un autre temps : si je sors des frontières de Samarie; si vous laissez perdre ce moment heureux; si je m'éloigne de votre cœur, vous périssez sans ressource : Ego sum qui loquor tecum. (Ibid. iv, 26.) Et voilà ce qu'il vous dit ici en secret à vous seul, mon cher auditeur : Voici enOn le don de Dieu, l'heure de votre salut, le moment de ma mi-

séricorde; n'en attendez point d'autre ; il y a si longtemps que vous différez, que vous vous trompez vous-même par des retardements et des projets inutiles de conversion : à mesure que vos années avancent , vos desseins de changements reculent et s'éloignent de vous. Vous comptiez que l'âge vous ferait revenir; et l'âge, en changeant tout le reste, n'a pas changé votre cœur : vous vous promettiez qu'une situation plus tranquille vous laisserait plus de loisir de penser à votre salut ; le loisir est venu , et la volonté de me servir est à venir encore : vous vous disiez à vous-même , que certains engagements rompus, que certaines bienséances finies, vous mettriez tout de bon ordre à votre conscience : ces engagements ne sont plus, ces bienséances ont fini, et vos passions sont encore les mêmes. Ah! jusques à quand serez-vous le jouet de vos vaines espérances .' Ne rendez pas inutile ma grâce , qui aujourd'hui vous trouble et vous rappelle : n'est-ce pas déjà une faveur bien signalée, que je vienne vous chercher jusque dans une terre infidèle ; que je vienne vous inspirer des désirs de conversion jusque dans le palais des rois, dans le centre des plaisirs et des passions humaines? Si vous connaissiez le don de Dieu; si vous faisiez attention que, dans le temps même que des ténèbres profondes sont répandues sur tout ce qui vous environne, et que mon nom est à peine connu de ceux avec qui vous vivez , vous seule êtes recherchée, éclairée, touchée; ah! loin de différer encore, vous regarderiez ce moment comme le moment décisif de votre éternité; c'està-dire, ou le comble de mes miséricordes éternelles sur votre âme , ou le terme fatal de ma bonté et de ma patience.

Grand Dieu! dissipez donc, comme la poussière, les vains obstacles que j'oppose encore à votre grâce : soutenez mes forces chancelantes, et mes résolutions tant de fois infidèles : ne permettez plus que ma faiblesse triomphe de votre puissance : ne combattez plus avec moi que pour vaincre : et reprenez vous-même un cœur que j'ai bien pu vous ravir tout seul , mais que je ne saurais plus tout seul vous rendre; afin que, redevenu la conquête de votre grâce , je puisse bénir mon libérateur dans tous les

les siècles.

Ainsi soit-il.

•«»*««ii«

SUR L'AUMOr^E.

POUK LE QUATRIÈME DIMANCHE DE CAREME.

SUR L'AUMONE

Acccpil ergo Jésus panes : et cUin grattas egisset, dislribuit discumhcutibus.

Jésus prit les pains; et ayant rendu grâces, il les distribua aux disciples, et les disciples à ceux qui étaient assis.

(Jea>, VI, II.)

Ce n'est pas sans mystère, que Jésus-Christ associe aujourd'hui les disciples au prodige de la multiplication des pains, et qu'il se sert de leur ministère pour distribuer la nourriture miraculeuse à un peuple pressé de faim et de misère. Il pouvait sans doute encore faire pleuvoir la manne dans le désert, et épargner à ses disciples le soin d'une si pénible distribution.

Mais ne pouvait-il pas aussi, après avoir ressuscité Lazare , ne point employer leur secours pour le délier.' sa voix toute-puissante, qui venait de briser les chaînes de la mort, aurait-elle trouvé quelque résistance dansdefaibles liens que la main de l'homme avait formés.' c'est qu'il voulait leur tracer par avance, dans cette fonction, l'exercice sacré de leur ministère; la part qu'ils allaient avoir désormais à la résurrection spirituelle des pécheurs ; et que tout ce qu'ils délieraient sur la terre serait délié dans le ciel.

Il pouvait encore, lorsqu'il fut question de payer le tribut à César, se passer des Glets de Pierre, pour chercher une pièce d'argent dans les entrailles d'un poisson; lui qui des pierres mêmes, pouvait susciter des enfants d'Abraham, aurait pu, à plus forte raison, les changer en un métal précieux, et y trouver le prix du tribut dii à César : mais en la personne du chef de l'Église, il voulait instruire tous ses ministres à respecter ceux qui portent le glaive ; et à donner, en rendant Thonneur et le tribut aux puissances établies de Dieu, un exemple de soumis- •sion au reste des fidèles.

Ainsi, en se servant aujourd'hui de l'entremise des apôtres, pour distribuer aux troupes le pain miraculeux , son dessein est d'accoutumer tous ses disciples à la miséricorde et à la libéralité envers les malheureux : il vous établit les ministres de sa providence, et ne multiplie les biens de la terre entre vos mains, qu'afin que de là ils se répandent sur cette multitude d'infortunés qui vous environne.

Il pourrait, sans doute, les nourrir lui-même, comme il nourrit autrefois les Paul et les Élie dans !e désert : il pourrait sans votre entremise, soula-

ger des créatures qui portent son image; lui dont la main invisible prépare la nourriture aux petits corbeaux mêmes, qui l'invoquent dans leur délaissement : mais il veut nous associer au mérite de sa libéralité; il veut que vous soyez placés entre lui et les pauvres, comme des nuées fécondes, toujours prêtes à répandre sur eux les rosées bienfaisantes que vous n'avez reçues que pour eux.

Tel est l'ordre de sa providence : il fallait ménager à tous les hommes des moyens de salut : les richesses corrompraient le cœur, si la charité n'en expiait les abus; l'indigence lasserait la vertu, si les secours de la miséricorde n'en adoucissaient l'amertume : les pauvres facilitent aux riches le pardon de leurs plaisirs; les riches animent les pauvres à ne pas perdre le mérite de leurs souffrances.

Appliquez-vous donc, qui que vous soyez, .à toute la suite de cet Évangile. Si vous gémissez sous le joug de l'indigence, la tendresse et l'attention de Jésus-Christ sur les besoins d'un peuple errant et dépourvu vous consoleront : si vous êtes né dans l'opulence, l'exemple des disciples va vous instruire. Vous y verrez , en premier lieu , les prétextes qu'on oppose au devoir de l'aumône, confondus : vous y apprendrez, en second lieu , quelles doivent en être les règles. C'est-à-dire, que, dans la première partie de ce discours, nous établirons ce devoir contre toutes les vaines excuses de la cupidité; dans la seconde, nous vous instruirons sur la manière de l'accomplir, contre les défauts même de la charité : c'est l'instruction la plus naturelle que nous présente l'histoire de notre Évangile. Implorons le secours de l'Esprit saint par l'entremise de Marie.

Ace, Maria.

Page 1