‹ ŒuvresChapitre 107 sur 264 · PREMIÈRE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE

On ne met guère en question, dans le monde, si la loi de Dieu nous fait un précepte de l'aumône ? l'Évangile est si précis sur ce dev'oir; l'esprit et le fond de la religion y conduisent si naturellement; la seule idée que nous avons de la Providence dans la dispensation des choses temporelles, laisse si peu de lieu sur ce point à l'opinion et au doute, que, quoique plusieurs ignorent toute l'étendue de cette obligation, il n'est personne néanmoins qui ne convienne du fond et de la règle.

Qui l'ignore en effet, que le Seigneur, dont la providence a réglé toutes choses avec un ordre .<<i admirable, et préparé leur nourriture même aux animaux, n'aurait pas voulu laisser des hommes crées à son image, en proie à la faim et à l'indigence, tandis qu'il répandrait à pleines mains, sur un petit nombre d'heureux, la rosée du ciel et la graisse de

la terre; s'il n'avait préten'du que l'abondance des uns suppléât à la nécessité des autres ?

Qui l'ignore, que tous les biens appartenaient originairement à tous les hommes en commun; que la simple nature ne connaissait , ni de propriété , ni de partage; et qu'elle laissait d'abord chacun de nous en possession de tout l'univers? mais que pour mettre des bornes a la cupidité, et éviter les dissensions et les troubles, le commun consentement des peuples établit que les plus sages , les plus miséricordieux, les plus intègres , seraient aussi les plus opulents ; qu'outre la portion du bien que la nature leur destinait, ils se chargeraient encore de celle des plus faibles , pour en être les dépositaires, et les défendre contre les usurpations et les violences; de sorte qu'ils furent établis par la nature même, comme les tuteurs des malheureux ; et que ce qu'ils eurent de trop ne fut plus que l'héritage de leurs frères , confié à leurs soins et à leur équité?

Qui l'ignore enfin, que les liens de la religion ont encore resserré ces premiers nœuds que la nature avait formés parmi les hommes ; que la grâce de Jésus-Christ, qui enfanta les premiers fidèles, nonseulement n'en fit qu'un cœur et qu'une âme, mais encore qu'une famille, d'oii toute propriété fut bannie; et que l'Évangile, nous faisant une loi d'aimer nos frères comme nous-mêmes, ne nous permet plus, ou d'ignorer leurs besoins, ou d'être insensibles à leurs peines?

Mais il en est du devoir de l'aumône , comme de tous les autres devoirs de la loi : en général, en idée on n'ose en contredire l'obligation; la circonstance de l'accomplir est-elle arrivée? on ne manque jamais de prétexte, ou pour s'en dispenser tout à fait, ou pour ne s'en acquitter qu'à demi. Or, il semble que l'Esprit de Dieu a voulu nous marquer tous ces prétextes dans les réponses que font les disciples à Jésus-Christ, pour s'excuser de secourir cette multitude affamée qui l'avait suivi au désert. En premier lieu , ils le font souvenir qu'à peine ont-ils de quoi fournir à leurs propres besoins, et qu'il ne leur reste que cinq pains d'orge et deux poissons : Est puer unus hic, qui habet qiànque panes hordeaceos et duos pisces. ( Joan. "vi, 9. ) Et voilà le premier prétexte que la cupidité oppose au devoir de la miséricorde. A peine a-t-on le nécessaire; on a un nom et. un rang à soutenir dans le monde, des enfants à établir, des créanciers à satisfaire, des fonds à dégager, des charges publiques à supporter, mille frais de pure bienséance auxquels il faut fournir : or, qu'est-ce qu'un revenu qui n'est pas infini , pour des dépenses de tant de sortes? Sed haec quid inter tantos? (Ibid.) Ainsi

QUATRIÈME DIMANCHE DE CARÊME

parle tous les jours le monde, et le monde le plus brillant et le plus somptueux.

Or, mes frères, je sais que les bornes du nécessaire ne sont pas les mêmes pour tous les états;

qu'elles augmentent à proportion du rang et de la naissance; qu'une étoile, comme parle l'Apôtre, dort différer en clarté d'une autre étoile ; que même, dès les siècles apostoliques , on voyait dans l'assemblée des fidèles des hommes revêtus d'une robe de distinction, et portant au doigt un anneau d'or, tandis que les autres, d'une condition plus obscure, se contentaient de simples vêtements pour couvrir leur nudité ; qu'ainsi la religion ne confond pas les états ; et que si elle défend à ceux qui habitent les palais des rois, la mollesse des mœurs et le faste indécent des vêtements, elle ne leur ordonne pas aussi la pauvreté et la simplicité de ceux qui vivent au fond des champs , et de la plus obscure populace : je le sais.

Mais , mes frères , c'est une vérité incontestable , que ce qu'il y a de superflu dans vos biens ne vous appartient pas; que c'est la portion des pauvres; et que vous ne devez compter à vous de vos revenus, que ce qui est nécessaire pour soutenir l'état où la Providence vous a fait naître. Je vous demande donc, est-ce l'Evangile ou ^a cupidité, qui doit régler ce nécessaire ? Oseriez-vous prétendre que toutes les vanités dont l'usage vous fait une loi , vous fussent comptées devant Dieu comme des dépenses inséparables de votre condition? prétendre que tout ce qui vous flatte, vous accommode, nourrit votre orgueil, satisfait vos caprices, corrompt votre cœur, vous soit pour cela nécessaire ? prétendre que tout ce que vous sacrifiez à la fortune d'un enfant pour l'élever plus haut que ses ancêtres ; tout ce que vous risquez à un jeu excessif; que ce luxe, ou qui ne convient pas à votre naissance, ou qui en est un abus , soient des droits incontestables qui doivent être pris sur vos biens avant ceux de la charité? prétendre enfin, que parce qu'un père obscur et échappé de la foule vous aura laissé héritier de ses trésors, et peut-être aussi de ses injustices , il vous sera permis d'oublier votre peuple et la maison de votre père, vous mettre à côté des plus grands noms , et soutenir le même éclat, parce que vous pouvez fournir à la même dépense?

Si cela est ainsi, mes frères, si vous ne comptez pour superflu, que ce qui peut échapper à vos plaisirs , à vos profusions , à vos caprices , vous n'avez donc qu'à être voluptueux, capricieux, dissolus, prodigues, pour être dispensés du devoir de l'aumône. Plus vous aurez des passions à satisfaire plus l'obligation d'êtrecharitable diminuera ; et vos excès, que le Seigneur vous ordonnait d'expier par la misé-

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ricorde, seront eux-mêmes le privilège qui vous en décharge. II faut donc qu'il y ait ici une règle à observer, et des bornes à se prescrire , différentes de celles de la cupidité : et la voici , la règle de la foi. Tout ce qui ne tend qu'à nourrir la vie des sens , qu'à flatter les passions, qu'à autoriser les pompes et les abus du monde ; tout cela est superflu pour un chrétien ; c'est ce qu'il faut retrancher, et mettre à part : voilà le fonds et l'héritage des pauvres ; vous n'en êtes que le dépositaire , et ne pouvez y toucher sans usurpation et sans injustice. L'Évangile , mes frères, réduit à peu le nécessaire du chrétien , quelque élevé qu'il soit dans le monde ; la religion retranche bien des dépenses; et si nous vivions tous selon les règles de la foi , nos besoins , qui ne seraient plus multipliés par nos passions , seraient moindres : nous trouverions la plus grande partie de nos biens inutile; et, comme dans le premier âge de la foi, l'Église ne verrait point d'indigent parmi les fidèles. Nos dépenses augmentent tous les jours , parce que tous les jours nos passions se multiplient ; l'opulence de nos pères n'est plus qu'un état pauvre et malaisé pour nous; et nos grands biens ne peuvent plus suffire , parce que rien ne suffit à qui ne se refuse rien.

Et pour donner à cette vérité toute l'étendue que demande le sujet que nous traitons ; je vous demande en second lieu , mes frères , l'élévation et l'abondance oti vous êtes nés vous dispensent-elles de la simplicité , de la frugalité , de la modestie , de la violence évangélique ? Pour être nés grands , vous n'en êtes pas moins chrétiens. En vain , comme ces Israélites dans le désert , avez-vous amassé plus de manne que vos frères ; vous n'en pouvez garder pour votre usage, que la mesure prescrite par la loi : Qui mullùm, non abundavit. (ii Cor. yiii, 15.) Hors de là, Jésus-Christ n'aurait défendu le faste, les pompes , les plaisirs , qu'aux pauvres et aux malheureux; eux à qui l'infortune de leur condition rend cette défense fort inutile.

Or , cette vérité capitale supposée : si , selon la règle de la foi , il ne vous est pas permis de faire servir vos richesses à la félicité de vos sens ; si le riche est obligé de porter sa croix , de ne chercher pas sa consolation en ce monde , etde se renoncer sans cesse soi-même comme le pauvre ; quel a pu être le dessein de la Providence , en répandant sur vous les biens de la terre? et quel avantage peut-il vous en revenir à vous-mêmes? Serait-ce de fournir à vos passions désordonnées .•> mais vous n'êtes plus redevables à la chair, pour vivre selon la chair. Serait-ce de soutenir l'orgueil du rang et de la naissance? mais tout ce que vous donnez à la vanité, vous le retranchez de ^a charité. Serait-ce de thésauriser pour vos ne-

veux ? mais votre trésor ne doit être que dans le ciel. Serait-ce de passer la vie plus agréablement? mais si vous ne pleurez , si vous ne souffrez , si vous ne combattez , vous êtes perdus. Serait-ce de vous attacher plus à la terre ? mais le chrétien n'est pas de ce monde , il est citoyen du siècle à venir. Serait-ce d'agrandir vos possessions et vos héritages ? mais vous n'agrandiriez jamais que le lieu de votre exil ; et le gain du monde entier vous serait inutile, si vous veniez à perdre votre âme. Serait-ce de charger vos tables de mets plus exquis? mais vous savez que l'Évangile n'interdit pas moins la vie sensuelle et voluptueuse au riche, qu'à l'indigent. Repassez sur tous les avantages que vous pouvez retirer selon le monde de votre prospérité , ils vous sont presque tous interdits par la loi de Dieu.

Ce n'a donc pas été son dessein de vous les ménager, en vous faisant naître dans l'abondance; ce n'est donc pas pour vous, que vous êtes nés grands; ce n'est pas pour vous, comme le disait autrefois Mardochée à la pieuse Esther, que le Seigneur vous a élevée à ce point de grandeur et de prospérité qui vous environne ; c'est pour son peuple affligé ; c'est pour être le protectrice des infortunés : Et quis novit utrùm ad regnum veneris, ut in tali tem])ore parareris ? {EsxHi^R , ly , 14. ) Si vous ne répondez pas à ce dessein de Dieu sur vous , continuait ce sage Juif, il se servira de quelque autre qui lui sera plus fidèle; il lui transportera cette couronne qui vous étaitdestinée;ilsaurabienpourvoirparquelqueautre voie , à l'affliction de son peuple ; car il ne permet pas que les siens périssent ; mais vous et la maison de votre père , périrez : Per aliam occasionem liberabuntur Judxi ; et tu, et domus patris tui peribitis. (EsTHER , IV, 14. ) Vous n'êtes donc, dans les desseins de Dieu , que les ministres de sa providence envers les créatures qui souffrent : vos grands biens ne sont donc que des dépôts sacrés que sa bonté a mis entre vos mains, pour y être plus à couvert de l'usurpation et de la violence, et conserves plus sûrement à la veuve et à l'orphelin : votre abondance dans l'ordre de sa sagesse n'est donc destinée qu'à suppléer à leur nécessité ; votre autorité , qu'à les protéger; vos dignités, qu'à venger leurs intérêts; votre rang qu'à les consoler par vos offices : tout ce que vous êtes , vous ne l'êtes que pour eux , votre élévation ne serait plus l'ouvrage de Dieu , et il vous aurait maudits en répandant sur vous les biens de la terre , s'il vous les avait donnés pour un autre usage.

Ah ! ne nous alléguez donc plus , pour excuser votre dureté envers vos frères , des besoins que la loi de Dieu condamne ; justifiez plutôt sa providence

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envers les civaiurcs qui souffrent : faites-leur connaître , en rentrant dans son ordre , qu'il y a un Dieu pour elks comme pour vous; et bénir les conseils adorables de sa sagesse dans la dispensationdes choses d'ici-bas , qui leur a ménagé dans votre abondance des ressources si consolantes.

I\Iais d'ailleurs, mes frères, que peuvent retrancher à ces besoins que vous nous alléguez tant , les largesses modiques qu'on vous demande? Le Seigneur n'exige pas de vous une partie de vos fonds et de vos héritages , quoiqu'ils lui appartiennent tout entiers , et qu'il ait droit de vous en dépouiller ; il vous laisse tranquilles possesseuis de ces terres , de ces palais, qui vous distinguent dans votre peuple, et dont la piété de vos ancêtres enrichissait autrefois nos temples : il ne vous ordonne pas , comme à ce jeune homme de l'Évangile , de renoncer à tout , de distribuer tout votre bien aux pauvres , et de le suivre : il ne vous fait pas une loi , comme autrefois aux premiers fidèles , de venir porter tous vos trésors aux pieds de vos pasteurs : il ne vous frappe pas d'anathème, comme il frappe Ananie et Saphire , pour avoir osé seulement retenir une portion d'un bien qu'ils avaient reçu de leurs pères , vous qui ne devez peut-être qu'aux malheurs publics , et à des gains odieux ou suspects , l'accroissement de votre fortune : il consent que vous appeliez les terres de vos noms, comme dit le prophète, et que vous transmettiez à vos enfants les possessions qui vous sont venues de vos ancêtres : il veut seulement que vous en retranchiez une légère portion pour les infortunés qu'il laisse dans l'indigence : il veut que , tandis que vous portez sur l'indécence et le faste de vos parures , la nourriture d'un peuple entier de malheureux , vous ayez de quoi couvrir la nudité de Bcs serviteurs qui n'ont pas où reposer leur tête : il veut que de ces tables voluptueuses , oii vos grands biens peuvent à peine suffire à votre sensualité , et aux profusions d'une délicatesse insensée , vous laissiez du moins tomber quelques miettes pour soulager des Lazares pressés de la faim et de la misère : il veut que , tandis qu'on verra sur les murs de vos palais des peintures d'un prix bizarre et excessif, votre revenu puisse suffire pour honorer les images vivantes de votre Dieu : il veut enfin que, tandis que vous n'épargnerez rien pour satisfaire la fureur d'un jeu outré , et que tout ira fondre dans ce gouffre, vous ne veniez pas supputer votre dépense, mesurer vos forces, nous alléguer la médiocrité de votre fortune, et l'embarras de vos affaires , quand il s'agira de consoler l'affliction d'un chrétien. Il le veut ; et n'a-t-il pas raison de le vouloir ? Quoi ! vous seriez riche pour le mal , r t pauvre pour le bien ? vos

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revenus suffiraient pour vous perdre et ils ne suûiraient pas pour vous sauver , et pour ache ter le ciel ? et parce que vous outrez l'amour de vous même , il vous serait permis d'être barbare envers vos frères ?

Mais, mes frères , d'où vient que c'est ici la seule circonstance, où vous diminuez vous-mêmes l'opinion qu'on a de vos richesses ? Partout ailleurs , vous voulez qu'on vous croie puissants , vous vous donnez pour tels; vous cachez même quelquefois, sous des dehors encore brillants , des affaires déjà ruinées , pour soutenir cette vaine réputation d'opulence. Cette vanité ne vous abandonne donc , que lorsqu'on vous fait souvenir du devoir de la miséricorde : alors , peu contents d'avouer la médiocrité de votre fortune, vous l'exagérez ; et la dureté l'emporte dans votre cœur, non-seulement sur la vérité, mais encore sur la vanité. Ah! le Seigneur reprochait autre fois à un évêque , dans l'Apocalypse : Fous dites , Je suis riche, je suis comblé de biens; et vous ne savez pas que vous êtes pauvre, nu et misérable y à mes yeux ! (Apoc. m, 17.) Mais il devrait aujourd'hui changer ce reproche à votre égard , et vous dire : Oh ! vous vous plaigne? que vous êtes pauvre , et dépourvu de tout; et vous ne voulez pas voir que vous êtes riche, comblé de biens, et que, dans un temps où presque tous ceux qui vous environnent souffrent , vous seul ne manquez de rien à mes yeux !

Et c'est ici le second prétexte qu'on oppose au devoir de l'aumône; la misère générale. Aussi les disciples répondent en second lieu au Sauveur, pour s'excuser de secourir cette multitude affamée , que le lieu est désert et stérile, que l'heure est déjà passée, et qu'il faut renvoyer le peuple, afin qu'il aille dans les bourgs, et dans les maisons voisines, acheter de quoi se nourrir : Desertus est locus hic , etjam horaprxteriit. (Marc, vi, 35. ) Nouveau prétexte dont on se sert pour se dispenser de la miséricorde : le malheur des temps, la stérilité et le dérangement des saisons.

Mais premièrement, Jésus-Christ n'aurait-il pas pu répondre aux disciples, dit saint Chrysostôme : C'est parce que le lieu est désert et stérile , et que ce peuple ne saurait y trouver de quoi soulager sa faim , qu'il ne faut pas le renvoyer à jeun , de peur que les forces ne lui manquent en chemin. Et voilà, mes frères, ce que je pourrais aussi d'abord vous répondre ; les temps sont mauvais , les saisons sont fâcheuses : ah ! c'est pour cela même que vous devez entrer dans des inquiétudes plus vives et plus tendres sur les besoins de vos frères. Si ce lieu est désert et stérile pour vous , que doit-il être pour tant de malheureux ? si vous vous ressentez du malheur des temps , ceux qui n'ont pas les mêmes ressources que vous,

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que n^en dcivenl-ils pas souffrir? si les plaies de l'Egypte entrent jusque dans les palais des grands et de Pharaon même, quelle sera la désolation de la cabane du pauvre et du laboureur? si les princes d'Israël, dans Samarie affligée, ne trouvent plus de ressource dans leur aire, ni dans leur pressoir, selon l'expression du Prophète, quelle sera l'extrémité d'une populace obscure, réduite peut-être, comme cette mère infortunée, non à se nourrir du sang de son enfant , mais à faire de son innocence et de son âme, le prix funeste de sa nécessité ?

Mais d'ailleurs, ces fléaux dont nous sommes affligés, et dont vous vous plaignez, sont la peine de votre dureté envers les pauvres ; Dieu venge sur vos biens l'injuste usage que vous en faites ; ce sont les cris et les gémissements des malheureux que vous abandonnez, qui attirent l'indignation du ciel sur vos terres et sur vos campagnes. C'est donc dans ces calamités publiques , qu'il faut vous hâter d'apaiser la colèrede Dieu par l'abondance de vos largesses ; c'est alors qu'il faut plus que jamais intéresser les pauvres dans vos malheurs. Ah! vous vous avisez de vous adresser au ciel , d'invoquer, par des supplications générales , les saints protecteurs de cette monarchie , pour obtenir des saisons plus heureuses , la cessation des fléaux publics le retour de la sérénité et de l'abondance : mais ce n'est pas là seulement qu'il faut porter vos vœux et vos prières; vous ne trouverez jamais les saints sensibles à vos peines , tandis que vous ne le serez pas vous-mêmes à celles de vos frères : vous avez sUr la terre les maîtres des vents et des saisons ; adressez-vous aux pauvres , ce sont eux qui ont , pour ainsi dire , les clefs du ciel : ce sont leurs vœux qui règlent les temps et les saisons , qui nous ramènent des jours sereins ou funestes , qui suspendent ou qui attirent les faveurs du ciel ; car l'abondance n'est donnée à la terre que pour leur soulagement; et ce n'est que par rapport à eux, que le ciel vous punit , ou que le ciel vous favorise.

Mais pour achever de vous confondre , vous, mes frères, qui nous alléguez si fort le malheur des temps; la rigueur prétendue de ces temps retranchet-elle quelque chose à vos plaisirs ? que souffrent vos passions des misères publiques? Si le malheur des temps vous oblige à vous retrancher sur vos dépenses, retranchez d'abord tout ce que la religion condamne dans l'usage de vos biens; réglez vos tables, vos parures , vos jeux , vos trains , vos édifices sur le pied de l'Évangile ; que les retranchements de la charité ne viennent du moins qu'après tous les autres ; retranchez vos crimes , avant que de retrancher vos devoirs. C'est le dessein de Dieu, quand il frappe de «érilité les provinces et les royaumes; d'ôter aux

UASSILLON. — TOME I.

grandsetaux puissants les occasions des dissolutions et des excès : entrez donc dans l'ordre de sa justice et de sa sagesse; regardez-vous comme des criminels publics que le Seigneur châtie par des punitions publiques? dites-lui, comme David, lorsqu'il vit h main de Dieu appesantie sur son peuple : C'est sur moi , Seigneur, qui suis le seul coupable , qui ai attiré votre indignation sur ce royaume en abusant de ma prospérité, et en me livrant à des passions honteuses ; c'est sur moi seul que doit tomber la fureur de votre bras : Vertatur, obsecro, manus tua contra me (II Reg. XXIV, 17) : mais cette populace obscure et affligée; mais ces infortunés, qui, dans une condition pénible , ne mangeaient leur pain qu'à la sueur de leur front ; eh ! qu'ont-ils fait , Seigneur, pour être exposés au glaive de votre vengeance P^"^» sum quipeccavi , ego inique egi : isti qui oves sunt , quid fecerunti (Ibid. )

Voilà votre modèle : faites cesser, en finissant vos désordres , la cause des malheurs publics ; offrez à Dieu, en la personne des pauvres, le retranchement de vos plaisirs et de vos profusions , comme le seul sacrifice de justice , capable de désarmer sa colère ; et puisque ces fléaux ne tombent sur la terre que pour punir l'abus que vous avez fait de l'abondance , portez-en aussi tout seuls , en retranchant ces abus , la peine et l'amertume. Mais qu'on ne s'a perçoive des malheurs publics , ni dans l'orgueil des équipages , ni dans la sansualité des repas , ni dans la magnificence des édifices , ni dans la fureur du jeu et l'entêtement des plaisirs, mais seulement dans votre inhumanité envers les pauvres ; mais que tout au dehors , les spectacles , les assemblées profanes , les réjouissances publiques , que tout aille même train , tandis que la charité seule se refroidira ; mais que le luxe croisse même de jour en jour, et que la miséricorde seule diminue; mais que le monde et le démon ne perdent rien au malheur des temps, tandis que Jésus-Christ tout seul en souffre dans ses membres affligés ; mais que le riche , à couvert de son opulence, ne voie que de loin les effets de la colère du ciel , tandis que le pauvre et l'innocent en deviendront la triste victime ; grand Dieu ! vous ne voudriez donc frapper que les malheureux en répandant des fléaux sur la terre? votre unique dessein serait donc d'achever d'écraser ces infortunés sur qui votre main s'était déjà fort appesantie, en les faisant naître dans l'indigence et dans la misère? les puissants de l'Egypte seraient donc épargnés par l'ange exterminateur, tandis que toute votre fureur viendrait fondre sur l'Israélite affligé, sur son toit pauvre et dépourvu, et marqué même du sang de l'Agneau ? Oui , mes frères, les calamités publiques ne sont destinées qu'à

punir les riches et les puissants ; et ce sont les riches et les puissants tout seuls qui n'en souffrent rien : au contraire , en multipliant les malheureux , elles leur fournissent un nouveau prétexte de se dispenser du devoir de la miséricorde.

Dernière excuse des disciples , fondée sur le grand nombre de personnes qui ont suivi le Sauveur au désert : Ce peuple est en si grand nombre , disent-ils , que quand nous achèterions pour deux cents deniers de pain , cela ne suffirait pas. Dernier prétexte qu'on oppose au devoir de l'aumône ; la multitude des pauvres. Oui , mes frères , ce qui devrait ranimer ia charité, l'éteint : la multitude des malheureux vous endurcit à leurs misères : plus le devoir augmente , plus vous vous en croyez dégagés ; et vous devenez cruels , pour avoir trop d'occasions d'être charitables.

Mais enpremier lieu , d'où vient, je vous prie , cette multitude de pauvres dont vous vous plaignez ? Je sais que le malheur des temps peut en augmenter le nombre; mais les guerres , les maladies populaires, les dérèglements des saisons que nous éprouvons, ont été de tous les siècles : les calamités que nous voyons ne sont pas nouvelles ; nos pères les ont vues , et ils en ont vu même de plus tristes ; des dissensions civiles, le père armé contre l'enfant , le frère contre le frère ; les campagnes ravagées par leurs propres habitants; le royaume en proie à des nations ennemies , personne en sûreté sous son propre toit : nous ne voyons pas ces malheurs ; mais ont-ils vu ce que nous voyons? tant de misères publiques et cachées ? tant de familles déchues ? tant de citoyens autrefois distingués , aujourd'hui sur la poussière, et confondus avec le plus vil peuple ? les arts devenus presque inutiles ? l'image de la faim et de la mort répandue sur les villes et sur les campagnes ? que dirai-je.' tant de désordres secrets qui éclatent tous les jours , qui sortent de leurs ténèbres , et où précipitent le désespoir et l'affreuse nécessité.^ D'où vient cela, mes frères? n'est-ce pas d'un luxe qui engloutit tout , et qui était inconnu à nos pères? de vos dépenses qui ne connaissent plus de bornes , et qui entraînent né cessairement avec elles le refroidissement de la charité?

Ah! l'Église naissante n'était-elle pas persécutée, désolée , affligée ? les malheurs de nos siècles approchent-ils de ceux-là ? on y souffrait la proscription des biens , l'exil, la prison; les charges les plus onéreuses de l'État tombaient sur ceux qu'on soupçonnait d'être chrétiens; en un mot, on ne vit jamais tant de calamités : et cependant il n'y avait point de pauvres parmi eiux, dit saint Luc : Nec qulsquam egens erat inter illos. (Act. iv, 34.) Ah! c'est que

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des richesses de simplicité sortaient du fond de leur pauvreté même , selon l'expression de l'Apôtre ; c'est qu'ils donnaient selon leurs forces , et au delà ; c'est que des provinces les plus éloignées , par les soins des hommes apostoliques , coulaient des fleuves de charité , qui venaient consoler les frères assemblés à Jérusalem , et plus exposés que les autres à la fureur de la synagogue.

Mais plus encore que tout cela : c'est que les plus puissants d'entre les premiers fidèles étaient ornés de modestie; et que nos grands biens peuvent à peine suffire au faste monstrueux dont l'usage nous fait une loi : c'est que leurs festins étaient des repas de sobriété et de charité ; et que la sainte abstinence même que nous célébrons ne peut modérer parmi nous les profusions et les excès d€S tables et des repas : c'est que , n'ayant point ici-bas de cité permanente , ils ne s'épuisaient pas pour y faire des établissements brillants, pour illustrer leur nom, pour élever leur postérité , et ennoblir leur obscurité et leur roture; ils ne pensaient- qu'à s'assurer une meilleure condition dans la patrie céleste ; et qu'aujourd'hui nul n'est content de son état; chacun veut monter plus haut que ses ancêtres ; et que leur patrimoine n'est employé qu'à acheter des titres et des dignités qui puissent faire oublier leur nom et la bassesse de leur origine : en un mot, c'est que la diminution de ces premiers fidèles , comme parle l'Apôtre , faisait toute la richesse de leurs frères affligés , et que nos profusions font aujourd'hui toute leur misère et leur indigence. Ce sont nos excès , mes frères, et notre dureté qui multiplient le nombre des malheureux : n'excusez donc plus là-dessus le défaut de vos aumônes ; ce serait faire de votre péché même votre excuse. Ah! vous vous plaignez que les pauvres vous accablent, mais c'est de quoi ils auraient lieu de se plaindre un jour eux-mêmes : ne leur faites donc pas un crime de votre insensibilité , et ne leur reprochez pas ce qu'ils vous reprocheront sans doute un jour devant le tribunal de Jésus-Christ.

Si chacun de vous , selon l'avis de l'Apôtre , mettait à part une certaine portion de ses biens pour là subsistance des malheureux; si dans la supputation de vos dépenses et de vos revenus, cet article était toujours le plus sacré et le plus inviolable ; eh ! nous verrions bientôt diminuer parmi nous le nombre des affligés ; nous verrions bientôt renaître dans l'Église la paix, l'allégresse, l'heureuse égalité des premiers chrétiens ; nous n'y verrions plus avec douleur cette monstrueuse disproportion , qui élève les uns, et les place sur le faîte de la prospérité et de l'opulence , tandis que les autres rampent sur la

terre, et gémissent dans l'abîme de l'indigence et de l'aflliction : il n'y aurait parmi nous de malheureux que les impies , point de misères secrètes que celles que le péché opère dans les âmes ; point de larmes que des larmes de pénitence; point de soupirs que pour le ciel , point de pauvres que ces heureux disciples de l'Évangile, qui renoncent à tout pour suivre leur maître; nos villes seraient le séjour de l'innocence et de la miséricorde ; la religion , un commerce de charité ; la terre , l'image du ciel, où , dans différentes mesures de gloire , chacun est également heureux; et les ennemis delà foi seraient encore forcés , comme autrefois , de rendre gloire à Dieu , et de convenir qu'il y a quelque chose de divin dans une religion qui peut unir les hommes d'une manière si nouvelle.

Mais ce qui fait ici la méprise, c'est que dans la pratique personne ne regarde l'aumône comme une des plus essentielles obligations du christianisme; ainsi on n'a rien de réglé sur ce point : si l'on fait quelque largesse, c'est toujours d'une façon arbitraire; et quelque légère qu'elle puisse être, on est content de soi-même , comme si on venait de faire une oeuvre de surcroît.

Car d'ailleurs, mes frères, quand vous prétendez excuser la modicité de vos aumônes , en disant que le nombre des pauvres est infini ; que croyezvous dire par là? vous dites que vos obligations à leur égard sont devenues plus indispensables; que votre miséricorde doit croître à mesure que les misères croissent, et que vous contractez de nouvelles dettes , en même temps qu'il s'élève de nouveaux malheureux sur la terre. C'est alors, mes frères, c'est dans ces calamités publiques que vous devez vous retrancher même sur des dépenses, qui hors de là vous seraient permises et peut-être nécessaires : c'est alors que vous ne devez plus vous regarder que comme le premier pauvre, et prendre comme une aumône , tout ce que vous prenez pour vousmême : c'est alors que vous n'êtes plus ni, grand, ni homme en place, ni citoyen distingué, ni femme de naissance; vous êtes simplement fidèle, membre de Jésus-Christ , frère d'un chrétien affligé.

Et certes, dites-moi : tandis que les villes et les campagnes sont frappées de calamités; que des hommes créés à l'image de Dieu , et rachetés de tout son sang , broutent l'herbe comme des animaux , et dans leur nécessité extrême , vont chercher à travers les champs une nourriture que la terre n'a pas faite pour l'homme, et qui devient pour eux une nourriture de mort; auriez-vous la force d'y être le seul heureux ' .' Tandis que la face ' Discours prononcé en 1709.

SUR L'AUMONE. 371

de tout un royaume est changée , et que tout retentit de cris et de gémissements autour de votre demeure superbe, pourriez-vous conserver au dedans le même air de joie, de pompe, de sérénité , d'opulence Pet où serait l'humanité, la raison, la religion? Dans une république païenne , on vous regarderait comme un mauvais citoyen ; dans une société de sages et de mondains , comme une âme vile , sordide; sans noblesse, sans générosité, sans élévation; et dans l'Église de Jésus-Christ, sur quel pied voulezvous qu'on vous regarde? eh! comme un monstre indigne du nom chrétien que vous portez , de la foi dont vous vous glorifiez , des sacrements dont vous approchez, de l'entrée même de nos temples où vous venez , puisque ce sont là les symboles sacrés de l'union qui doit être parmi les fidèles.

Cependant la main du Seigneur est étendue sur nos peuples dans les villes et dans les campagnes; vous le savez , et vous vous en plaignez : le ciel est d'airain pour ce royaume affligé; la misère, la pauvreté, la désolation, la mort, marchent partout devant vous. Or, vous échappe-t-il de ces excès de charité, devenus maintenant une loi de discrétion et de justice ? prenez-vous sur vous-même une partie des calamités de vos frères ? vous voit-on seulement toucher à vos profusions et à vos voluptés , criminelles en toute sorte de temps , mais barbares et punissables même par les lois des hommes en celui-ci? Que dirai-je? ne mettez-vous pas peutêtre à profit les misères publiques? ne faites- vous pas peut-être de l'indigence comme une occasion barbare de gain? n'achevez-vous pas peut-être de dépouiller les malheureux, en affectant de leur tendre une main secourablePetne savez-vous pas l'art inhumain d'apprécier les larmes et les nécessités de vos frères? Entrailles cruelles! dit l'Esprit de Dieu , quand vous serez rassasié , vous vous sentirez déchiré : votre félicité fera elle-même votre supplice ; et le Seigneur fera pleuvoir sur vous sa fureur et sa guerre.

Mes frères , que la présence des pauvres devant le tribunal de Jésus-Christ sera terrible pour la plupart des riches du monde! que ces accusateurs seront puissants , et qu'il vous restera peu de chose à répondre , quand ils vous reprocheront qu'il fallait si peu de secours pour soulager leur indigence, qu'un seul jour retranché de vos profusions aurait suffi pour remédier aux besoins d'une de leurs années; que c'est leur propre bien que vous leur refusiez, puisque ce que vous aviez de trop leur appartenait; qu'ainsi vous avez été non-seulement cruels, mais encore injustes en le leur refusant; mais enfin que votre dureté n'a servi qu'à exercer leur

QUATRIÈME DIMANCHE DE CARÊME

patience, et les rendre plus dignes de Timmortaiité , tandis que vous alors , dépouillés pour toujours de ces mêmes Diens que vous n"avez pas voulu mettre en sûreté dans le sein des pauvres , n'aurez plus pour partage que la malédiction préparée à ceux qui auront vu Jésus-Christ souffrant la faim , la soif, la nudité dans ses membres , et qui ne l'auront pas soulagé ; Nudus eram, et non cooperuislis me. (Matth. XXV, 43.) Telle est l'illusion des prétextes dont on se sert pour se dispenser du devoir de l'aumône; établissons maintenant les règles qu'il faut observer en l'accomplissant : et , après avoir défendu cette obligation contre toutesles vaines excuses de la cupidité , tâchons de la sauver aussi des défauts même de la charité.

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