MARDI DE LA QUA
tent si fort de voir des impies véritables, fermes et intrépides dans l'impiété; qu'ils en cherchent, qu'ils en attirent même des pays étrangers, comme un Spinosa, si le fait est vrai qu'on l'appela en France pour le consulter et pour l'entendre ? c'est que nos incrédules ne sont point fermes dans l'incrédulité, ne trouvent personne qui le soit, et voudraient, pour se rassurer, rencontrer quelqu'un qui leur parut véritablement affermi dans ce parti affreux : ils cherchent dans l'autorité des ressources et des défenses contre leur propre conscience ; et n'osant devenir tout seuls impies, ils attendent d'un exemple ce que leur raison et leur cœur même leur refuse; et par là ils retombent dans une crédulité bien plus puérile et plus insensée, que celle qu'ils reprochent aux fidèles. Un Spinosa, ce monstre, qui, après avoir embrassé différentes religions, finit par n'en avoir aucune, n'était pas empressé de chercher quelque impie déclaré qui l'affermit dans le parti de l'irréligion et de l'athéisme : il s'était formé à lui-même ce chaos impénétrable d'impiété, cet ouvrage de confusion et de ténèbres, où le seul désir de ne pas croire en Dieu peut soutenir l'ennui et le dégoût de ceux qui le lisent; où hors l'impiété tout est inintelligible; et qui, à la honte de l'humanité, serait tombée en naissant dans un oubli éternel , et n'aurait jamais trouvé de lecteur, s'il n'eût attaqué l'Être suprême : cet impie, dis-je, vivait caché, retiré, tranquille; il faisait son unique occupation de ses productions ténébreuses, et n'avait besoin pour se rassurer que de lui-même. Mais ceux qui le cherchaient avec tant d'empressement, qui voulaient le voir, l'entendre, le consulter; ces hommes frivoles et dissolus, c'étaient des insensés, qui souhaitaient de devenir impies ; tt qui ne trouvant pas dans le témoignage de tous les siècles, de toutes les nations, et de tous les grands hommes que la religion a eus, assez d'autorité pour demeurer fidèles , cherchaient dans le témoignage seul d'un homme obscur, d'un transfuge de toutes les religions, d'un monstre obligé de se cacher aux yeux de tous les hommes , une autorité déplorable et monstrueuse qui les affermit dans l'impiété, et qui les défendit contre leur propre conscience. Grand Dieu! que les impies se cachent ici de honte et de confusion ; qu'ils cessent de faire ostentation d'une incrédulité qui est le fruit de leur dérèglement et de leur ignorance, et qu'ils ne parlent plus qu'en rougissant contre la soumission du fidèle! c'est un langage de mauvaise foi; ils donnent à la vanité, ce que nous donnons à la vérité : Erubescant hnpii... quse. loquuntur adversus justum iniquitatem in siipcrbià et in abusione. ( Ps. XXX, 18, 19.)
TRIEME SEMAINE.
Je dis la vérité; et c'est la grande et dernière raison qui fait sentir encore mieux tout le faux et tout le faible de l'incrédulité. Oui, mes frères, tous nos prétendus incrédules sont de faux braves, qui se donnent pour ce qu'ils ne sont pas : ils regardent l'incrédulité comme un bon air ; ils se vantent sans cesse de ne rien croire ; et à force de s'en vanter, ils se le persuadent à eux-mêmes; semblables à certains hommes nouveaux que nous voyons parmi nous , lesquels touchent presque encore à l'obscurité et à la roture de leurs ancêtres , et veulent pourtant qu'on les croie d'une naissance illustre, et descendus des plus grands noms; à force de le dire, de l'assurer, de le publier, ils parviennent presque à se le persuader à eux-mêmes. Il en est ainsi de nos prétendus incrédules : ils touchent encore, pour ainsi dire, à la foi qu'ils ont reçue en naissant, qui coule encore avec leur sang , et qui n'est pas effacée de leur cœur : mais c'est pour eux une manière de roture et de bassesse dont ils rougissent; à force de dire qu'ils ne croient rien , de l'assurer, de s'en vanter, ils croient ne rien croire, et en ont bien meilleure opinion d'eux-mêmes.
Premièrement, parce que cette profession déplorable d'incrédulité suppose des lumières non communes , de la force et de la supériorité d'esprit, et une singularité qui plaît et qui flatte : au lieu que les passions ne supposent que du dérèglement et de la débauche, et que tous les hommes sont capables de dérèglement, mais ne le sont pas de cette supériorité merveilleuse que la vaine impiété s'attribue.
Secondement, parce que la foi est si éteinte dans le siècle où nous vivons, qu'on ne saurait presque trouver dans le monde des hommes qui se piquent d'esprit, et d'un peu plus de lecture et de connaissance que les autres, lesquels ne se permettent sur nos mystères et sur ce que la religion a de plus auguste et déplus sacré, des objections et des doutes. On aurait donc honte de paraître religieux et fidèle avec eux : ce sont des hommes que l'estime publique élève, et auxquels il paraît beau de ressembler : on croit qu'en adoptant leur langage, on adopte leurs talents et leur réputation, et il semble que ce serait faire un aveu public de faiblesse et de médiocrité, de n'oser, ou les imiter, ou du moins les contrefaire : vanité misérable et puérile. Dailleurs, parce que l'on a ouï dire que certains grands hommes, fameux et fort estimés dans leur siècle, ne croyaieiit pas , et que le souvenir de leurs talents et de leurs grandes actions, n'est venu jusqu'à nous qu'avec celui de leur irréligion; on se fait honneur de ces grands exemples, il paraît glorieux de ne rien
DOUTES SUR LA RELIGION
croire d'après de si illustres modèles ; on a sans cesse leurs noms dans la bouche : c'est un faux relief qu'on se donne, où il entre moins d'incrédulité que de vanité risible et de petitesse d'esprit ; puisque rien n'est si petit et si misérable, que de se donner pour ce qu'on n'est pas , et se faire honneur du personnage d'un autre.
Troisièmement enfin , parce que c'est d'ordinaire une société de libertinage , qui nous fait parler le langage de l'impiété; qu'on veut paraître tel que ceux à qui les plaisirs et la débauche nous lient, et qu'il serait honteux d'être dissolu, et de paraître croire encore, devant les témoins et les complices de nos désordres. Le parti d'un débauché qui croit encore, est un parti faible et vulgaire; afin que la débauche soit de bon air, il faut y ajouter l'impiété et le libertinage; autrement ce serait être débauché en novice, il faut l'être en impie et en scélérat : on laisse à ceux qui ne sont point exercés dans le crime, à craindre encore un enfer et ses peines : ce reste de religion paraît se sentir encore un peu trop de l'enfance et du collège. Mais quand on a fait un certain chemin dans la débauche , ah! il faut se mettre au-dessus de ces faiblesses vulgaires : on a bien meilleure opinion de soi, quand on a pu persuader aux autres qu'on n'en est plus là : on se moque même de ceux qui paraissent encore craindre : on leur dit d'un ton d'ironie et d'impiété, comme autrefois la femme de Job à cet homme juste : Âdhuc (u permanes in slmplicitate iuàf (Job, ii, 9.) Eh quoi! vous en êtes encore là? vous êtes assez simple pour croire tous ces contes dont on vous a fait peur quand vous étiez encore au berceau? vous ne voyez pas que ce sont là des visions d'esprits faibles, et que les plus habiles qui nous prêcJient tant pour nous le prouver, n'en croient rien eux-mêmes ? .Idliuc tu permanes in sîmplicitate tua ?
O mon Dieu! que l'impie, qui semble vous mépriser avec tant de hauteur, est petit et méprisable lui-même! C'est un lâche, qui vous insulte tout haut, et qui vous craint encore en secret; c'est un glorieux, qui se vante de ne rien craindre, et qui ne nous dit pas tout ce qui se passe dans son coeur; c'est un imposteur, qui voudrait nous imposer, et qui ne peut réussir à se tromper lui-même; c'est un insensé qui prend sur lui toutes les horreurs de l'impiété, et qui ne peut parvenir à s'en faire une triste ressource; c'est un furieux qui ne pouvant arrivera l'irréligion, ni éteindre les terreurs de sa conscience, éteint en lui toute pudeur et toute décence, et tâche tiu moins de s'en faire un honneur impie devant les hommes; que dirai-je enfin? c'est un homme ivre et emporté, qui
sacrifie sa religion qu'il conserve encore, son Dieu qu'il craint , sa conscience qu'il sent , son salut éternel {fu'il espère, a la déplorable vanité de paraître incrédule. Quel abandon de Dieu! et quel abîme de fureur et d'extravagance !
Ce que je souhaiterais, mes frères, vous qui conservez encore du respect pour la religion de nos pères (et c'est ici le fruit de tout ce discours), ce que je souhaiterais, c'est que vous sentissiez combien tous ces hommes, qui se donnent pour esprits forts, et que vous estimez tant quelquefois, sont méprisables ; c'est que vous cx)mprissiez enfin, que la profession d'incrédulité, qui est presque devenue un bon air parmi nous, est de tous les caractères le plus frivole, le plus lâche, le plus digne de risée ; c'est que vous pussiez connaître ce que cette ostentation d'impiété, que la corruption de nos mœurs a rendue si commune aujourd'hui même aux deux sexes , cache de tout ce qu'il y a déplus bas et de plus honteux, selon le monde même.
Premièrement, de dérèglement. On n'en vient là que lorsque le cœur est profondément corrompu ; qu'on vit actuellement en secret dans la plus honteuse débauche; et que si l'on était connu pour ce qu'on est, on serait à jamais déshonoré, même devant les hommes.
Secondement , la bassesse. On fait le philosophe et l'esprit fort, et on est en secret le pécheur le plus rampant, le plus dissolu, le plus faible, le plus abandonné, le plus esclave de toutes les passions indignes de la pudeur et de la raison même.
Troisièmement, de mauvaise foi et d'imposture. On joue un personnage emprunté ; on se donne pour ce qu'on n'est point; et tandis qu'on déclame si fort contre les gens de bien, et qu'on les traite d'hypocrites et d'imposteurs, on est soi-même le fourbe qu'on décrie, et l'hypocrite de l'impiété et du libertinage.
Quatrièmement, d'ostentation et de mauvaise vanité. On fait le brave, et on tremble en secret; et au premier signal de la mort, on se trouve plus lâche et plus timide que le simple peuple; on fait semblant d'insulter tout haut un Dieu que l'on craint encore en secret, et qu'on espère de se rendre un jour favorable ; caractère puéril et fanfaron , et que le monde lui-même a toujours regardé comme le dernier, le plus vil et le plus risible de tous les caractères.
Cinquièmement , de témérité. On ose sans science, sans doctrine, faire l'habile sur ce qu'on n'entend pas ; condanmer tout ce qui a paru de plus grands hommes dans chaque siècle; et décider sur des points
syti
MERCREDI J)E LA QlATRIEME SEMAliNE.
iinportanls auxquels on n'a jamais donné, et on n'est pas même capable de donner un seuF moment d'attention sérieuse : caractère indécent, et qui ne convient qu'à des hommes qui du côté de l'honneur n'ont plus rien à perdre.
Sixièmement, d'extravagance. On se fait une gloire de paraître sans religion; c'est-à-dire, sans caractère, sans mœurs, sans probité, sans crainte de Dieu et des hommes ; capable de tout , excepté de vertu et d'innocence.
Septièmement, de superstition. Tsous avons vu ces prétendus esprits forts, qui refusent de consulter les oracles des saints prophètes, consulter des devins, accorder aux hommes la science de l'avenir, qu'ils refusent à Dieu; donner dans des crédulités puériles, tandis qu'ils se révoltent contre la majesté de la foi; attendre leur élévation et leur fortune d'un oracle imposteur, et ne vouloir pas espérer leur salut des oracles de nos livres saints , et en un mot , croire ridiculement aux dénions , tandis qu'ils se font un honneur de ne pas croire en Dieu.
Enfin, ce qu'il y a ici de plus déplorable, c'est que tous ces caractères forment un état où il n'y a presque plus de ressource de salut. Car un impie de bonne foi , s'il en est quelqu'un de ce caractère, peut être tout d'un coup frappé de Dieu , et être comme accablé sous le poids de la gloire et de la majesté qu'il blasphémait sans la connaître : le Seigneur, dans sa miséricorde, peut encore ouvrir les yeux à cet infortuné; faire luire la lumière dans ses ténèbres, et lui découvrir la vérité qu'il ne combat, que parce qu'il l'ignore : il y a encore en lui des ressources, de la droiture, delà suite, des principes d'erreur et d'illusion, je l'avoue; mais du moins des principes; il sera de bonne foi à Dieu, dès qu"il le connaîtra, comme il a été son ennemi avant de le connaître. Mais les incrédules dont nous parlons, n'ont presque plus de voie pour revenir à Dieu ; ils insultent le Seigneur qu'ils connaissent; ils blasphèment la religion qu'ils conservent encore dans le coeur; ils résistent à la conscience qui prend en secret le parti de la foi contre eux-mêmes : la lumière de Dieu a beau luire dans leur cœur; elle ne sert qu'à rendre la mauvaise foi de leur impiété plus inexcusable. S'ils étaient absolument aveugles , ils seraient dignes de pitié, et leur péché serait moindre, dit Jésus-Christ : mais maintenant ils voient; et c'est ce qui fait que le crime de leur irréligion n'est plus qu'un blasphème contre l'Esprit saint , qui demeure à jamais sur leur tête.
Réparons donc, mes frères, par notre respect pour la religion de nos pères, par une reronn.'iis-
sance continuelle envers le Seigneur qui nous a fait naître dans la voie du salut, dans laquelle tant de peuples et de nations n'ont pas encore été jugés dignes d'entrer : réparons, dis-je, le scandale de l'incrédulité si commun dans ce siècle, si autorise parmi nous , et qui , devenu plus hardi par le grand nombre et la qualité de ses partisans, ne se renferme plus dans ces ténèbres obscures oià la crainte le retenait, et ose se montrer presque à visage découvert, bravant en quelque sorte la religion du prince et le zèle des pasteurs. Ayons horreur de ces hommes impies et méprisables, qui mettent leur gloire à tourner en risée la majesté de la religion qu'ils professent, fuyons-les comme des monstres indignes de vivre, non-seulement parmi des fidèles, mais encore parmi des hommes que l'honneur, la probité et la raison lient ensemble : loin d'applaudir à leurs discours impies , couvrons-les de confusion par le mépris dont ils sont dignes. Ils est si bas et si lâche, selon le monde même, de déshonorer la religion dans laquelle on vit; il est si beau, et il y a tant de dignité à se faire un honneur de la respecter et de la défendre même avec un air d'autorité et d'indignation, contre les discours insensés qui l'attaquent! Otons à l'incrèlulité, en la méprisant, la gloire déplorable qu'elle cherche : les incrédules seront rares parmi nous dès qu'ils seront méprisés; et la même vanité qui forme leurs doutes, les aura bientôt anéantis ou cachés , dès que ce sera parmi nous un opprobre de paraître impie, et une gloire d'être fidèle. C'est ainsi que nous verrons finir ce scandale, et que nous glorifierons tous ensemble le Seigneur dans la même foi , et dans l'attente des promesses éternelles.
A'msi soit-il.
SERMON
POUB LE MEBCREDI DE LA QUATBIÈME SEMAI^E DE CABÈME.