DEUXIÈME PARTIE
On pourrait faire à la plupart de ceux qui nous vantent sans cesse leurs doutes sur la religion , et qui trouvent que tout est plein de contradictions dans ce que la foi nous oblige de croire ; on pourrait, dis-je, leur faire la même réponse que Tertullien faisait autrefois aux païens sur tous les reproches qu'ils formaient contre les mystères et la doctrine de Jésus-Christ. Ils condamnent, disait ce Père, ce qu'ils n'entendent pas; ils blâment ce qu'ils n'ont jamais examiné, et qu'ils ne connaissent que par ouï-dire; ils blasphèment ce qu'ils ignorent; et ils l'ignorent, parce qu'ils le haïssent trop, pour vouloir se donner la peine de l'approfondir et de le connaître : Malunt nescire, quiajam oderunt. (Ter- TULL.) Or rien n'est plus indécent et plus insensé, continue ce Père, que de décider fièrement sur ce que l'on ignore; et tout ce que la religion demanderait de ces hommes frivoles et dissolus qui s'élèvent si fort contre elle, c'est qu'ils ne la condamnassent pas avant de l'avoir bien connue : Unimi gestit interdùm ne ignorafa damnetur.
Voilà, mes frères, où en sont presque tous ceux qui se donnent dans le monde pour incrédules : ils n'ont jamais approfondi, ni les difficultés, ni les preuves respectables de la religion; ils n'en savent pas même assez pour en douter. Ils la haïssent; car comment aimer ce qui nous condamne ? et cette haine est la seule science qui forme leurs doutes, et qui
leur apprend à la combattre : Malunt nescire ^ quia jam oderunt.
En effet, quand je vois d'un coup d'oeil tout ce que les siècles chrétiens ont eu de plus grands hommes , de génies plus élevés, de savants plus profonds et plus éclairés , lesquels , après une vie entière d'étude, et une application infatigable, se sont soumis avec une humble docilité aux mystères de la foi , ont trouvé les preuves de la religion si éclatantes, qu'il leur a paru que la raison la plus fière, et la plus indocile, ne pouvait refuser de se rendre; l'ont défendue contre les blasphèmes des païens ; ont rendu muette la vaine philosophie des sages du siècle, et fait triompher la folie de la croix, de toute la sagesse et de toute l'érudition de Rome ou d'Athènes; il me semble que pour revenir à combattre des mystères depuis si longtemps et si universellement établis; que pour être, si j'ose m'exprimer ainsi, reçu appelant de la soumission de tant de siècles, des écrits de tant de grands hommes, de tant de victoires que la foi a remportées, du consentement de l'univers , en un mot, d'une prescription si longue et si bien affermie; il faudrait, ou de nouvelles preuves qu'on n'eût pas encore confondues, ou de nouvelles difficultés dont personne ne se fût encore avisé , ou de nouveaux moyens qui découvrissent dans la religion un faible qu'on n'avait pas encore découvert. Il me semble que pour s'élever tout seul contre tant de témoignages , tant de prodiges, tant de siècles, tant de monuments divins, tant de personnages fameux, tant d'ouvrages que les temps ont consacrés, que toutes les attaques de l'incrédulité ont rendus d'âge en âge plus triomphants et plus immortels, en un mot, tant d'événements étonnants, et jusque-là inouïs, qui établissent la foi des chrétiens ; il faudrait des raisons bien décisives et bien évidentes, des lumières bien rares et bien nouvelles, pour entreprendre ou d'en douter, ou de la combattre. Hors de là on aura droit de nous regarder comme un insensé, qui viendrait tout seul défier de loin une armée entière, seulement pour faire ostentation de son vain défi, et se parer d'une fausse bravoure.
Cependant lorsque vous approfondissez la plupart de ces hommes qui se disent incrédules, qui se récrient sans cesse contre les préjugés populaires, qui nous vantent leurs doutes, et nous défient d'y satisfaire et d'y répondre , vous trouvez qu'ils n'ont pour toute science , que quelques doutes usés et vulgaires, qu'on a débités dans tous les temps, et qu'on débite encore tous les jours dans le monde; qu'ils ne savent qu'un certain jargon de libertinage qui passe de main en main , qu'on reçoit sans l'exami-
DOUTES SUR LA RELIGION
ner, et qu'on répète sans l'entendre : vous trouvez que toute leur capacité et leur étude sur la religion , se réduit à certains discours de libertinage, qui courent les rues , s'il est permis de parler ainsi ; à certaines maximes rebattues, et qui , à force d'être redites, commencent à tenir de la bassesse du proverbe. Vous n'y trouvez nul fond, nul principe, nulle suite de doctrine , nulle connaissance de la religion qu'ils attaquent : ce sont des hommes dissipés par les plaisirs, et qui seraient bien fâchés d'avoir un moment de reste, pour examiner ennuyeusement des vérités qu'ils ne se soucient pas de connaître; des hommes d'un caractère léger et superficiel , incapables d'attention et d'examen, et qui ne sauraient soutenir un seul instant de sérieux et de méditation tranquille et rassise; disons-le encore, des hommes noyés dans la volupté, et en qui la débauche a peut-être même abruti et éteint ce que la nature pouvait leur avoir donné de pénétration et de lumières.
Voilà les ennemis redoutables que l'impiété oppose à la science de Dieu; voilà les hommes frivoles, dissipés, ignorants, qui osent taxer de crédulité et d'ignorance , tout ce que les siècles chrétiens ont eu et ont encore de docteurs plus consommés , et de personnages plus habiles et plus célèbres : ils ne savent que le langage des doutes ; mais ce sont des doutes qu'ils ont appris; ils ne les ont pas formés; ils répètent ce qu'ils ont ouï; c'est une tradition d'ignorance et d'impiété qu'ils ont reçue : aussi ils ne doutent pas ; ils ne font que conserver à ceux qui les suivront, le langage de l'irréligion et des doutes : ils ne sont pas incrédules; ils ne sont que les échos de l'incrédulité; en un mot, ils savent ce qu'il faut dire pour douter, mais ils n'en savent pas assez pour douter eux-mêmes.
Et une preuve de ce que j'avance, c'est que dans tous les autres doutes , on ne doute que pour s'éclaircir; on cherche tout ce qui peut conduire à la vérité, qu'on ne voit encore qu'à demi. IMais ici on ne doute que pour douter : preuve que le doute ne nous intéresse pas plus que la vérité qu'il nous cache : on serait bien fâché qu'il fallût se donner la peine d'éclaircir le vrai ou le faux des incertitudes qu'on prétend avoir sur nos mystères. Oui, mes frères, si la peine de ceux qui doutent était une obligation indispensable de chercher la vérité, nul ne douterait; nul ne voudrait acheter à ce prix le plaisir de se dire incrédule; nul peut-être même n'en serait capable : preuve décisive qu'on ne doute point; qu'on n'est pas plus attaché à ses doutes qu'à la re- Hgion ( car on n'est guère plus instruit sur l'un que sur l'autre), mais seulement qu'on a perdu ces pre-
miers sentiments de retenue et de foi, qui nous laissaient encore un reste de respect pour la religion de nos pères. Ainsi on fait bien de l'honneur à des hommes si dignes en même temps, et de pitié et de mépris, de croire qu'ils ont pris un parti, qu'ils ont embrassé un système : on leur fait bien de l'honneur de les ranger parmi les impies sectateurs d'un Socin, de les qualifier des titres affreux de déistes ou d'athées : hélas ! ils ne sont rien, ils ne tiennent à rien ; du moins ils ne savent eux-mêmes ce qu'ils sont; ils ne sauraient nous le dire; et ce qu'il y a ici de déplorable, c'est qu'ils ont trouvé le secret de se former un état plus méprisable, plus bas, plus indigne de la raison, que celui de l'impiété; et que c'est les honorer, de leur donner le titre odieux d'incrédule, qui avait été jusqu'ici la honte de l'humanité, et le plus grand opprobre de l'homme.
Et pour finir cet article par une réflexion qui confirme la même vérité, et qui est bien humiliante pour nos prétendus incrédules, c'est qu'eux qui nous traitent si fort d'esprits faibles et crédules; eux qui vantent tant la raison, qui nous accusent sans cesse de nous faire une religion des préjugés populaires, et de ne croire que parce que ceux qui nous ont précédés ont cru; eux, dis-je, ils ne sont incrédules et ne doutent, que sur l'autorité déplorable d'un libertin à qui ils ont ouï dire souvent, que tout ce qu'on leur prêche d'un avenir n'est qu'un épouvantail pour alarmer les enfants et le peuple : voilà toute leur science, et tout l'usage qu'il ont fait de la raison. Ils sont impies, sans examen et par crédulité, comme ils nous accusent d'être fidèles ; mais par une crédulité qui ne peut trouver d'excuse que dans la fureur et dans l'extravagance : c'est l'autorité d'un seul discours impie, prononcé d'un ton ferme et décisif, qui a subjugué leur raison, et qui les a rangés du côté de l'impiété. Ils nous trouvent trop crédules de nous rendre à l'autorité des prophètes , des apôtres, des hommes inspirés de Dieu, des prodiges éclatants opérés pour établir la vérité de nos mystères , et à cette tradition vénérable de saints pasteurs qui nous ont transmis d'âge en âge le dépôt de la doctrine et de la vérité, c'est-à-dire, à la plus grande autorité qui ait jamais paru sur la terre ; et ils se croient moins crédules, et il leur semble plus digne de raison, de déférer à l'autorité d'un impie, qui dans un moment de débauche, prononce d'un ton ferme qu'il n'y a point de Dieu , et ne le croit pas peut-être lui-même. Ah! mes frères, que l'homme s'avilit et se rend méprisable, quand il se fait une fausse gloire de n'être plus soumis à Dieu!
Aussi, mes frères, pourquoi croyez-vous que les prétendus incrédules, dont nous parlons, souhai-