‹ ŒuvresChapitre 122 sur 264 · DEUXIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

DEUXIÈME PARTIE

L'homme n'aime pas à s'occuper de son néant et de sa bassesse : tout ce qui le rappelle à son origine, le rappelle en même temps à sa fin, blesse son orgueil, intéresse l'amour de son être, attaque par le fondement toutes ses passions, et le jette dans des pensées noires et funestes. Mourir, disparaître à tout ce qui nous environne ; entrer dans les abîmes de l'éternité; devenir cadavre, la pâture des vers, l'horreur des hommes , le dépôt hideux d'un tombeau; ce spectacle tout seul soulève tous les sens , trouble la raison, noircit l'imagination, empoisonne toute la douceur de la vie : on n'ose fixer ses regards sur une image si affreuse : nous éloignons cette pensée ; comme la plus triste et la plus amère de toutes, tout ce qui nous en rappelle le souvenir, nous le craignons , nous le fuyons , comme s'il devait hâter pour nous cette dernière heure. Sous prétexte de tendresse, nous n'aimons pas même qu'on nous parle des personnes chères que la mort nous a ravies; on prend soin de dérober à nos regards les lieux qu'elles habitaient, les peintures où leurs traits sont encore vivants , tout ce qui pourrait réveiller en nous avec leur idée , celle de la mort qui vient de nous les enlever. Que dirai-je? nous craignons les récits lugubres; nous poussons là-dessus nos frayeurs jusqu'aux plus puériles supersti tions; nouscroyons voir partout des présages sinistres de notre mort, dans les rêveries d'un songe, dans le chant nocturne d'un oiseau, dans un nombre fortuit de convives , dans des événements encore plus ridicules : nous croyons la voir partout , et c'est pour cela même que nous tâchons de la perdre de vue.

Or, mes frères, ces frayeurs excessives étaient pardonnables à des païens, pour qui la mort était le plus grand des malheurs, puisqu'ils n'attendaient rien au delà du tombeau , et que vivant sans espérance, ils mouraient sans consolation. Mais on doit être surpris que la mort soit si terrible à des chrétiens, et que la terreur de cette image leur serve même de prétexte pour l'éloigner de leur pensée.

Car, en premier lieu, je veux que vous ayez raison de craindre cette dernière heure; mais, comme elle est certaine, je ne comprends pas, que parce qu'elle vous paraît terrible, vous ne deviez pas vous en occuper et la prévenir : il me semble au contraire, que plus le malheur dont vous êtes menacés est affreux , plus vous devez ne pas le perdrp de vue et

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prendre sans cesse des mesures pour n'en être pas surpris. Quoi! plus le péril vous frappe et vous épouvante, plus il vous rendrait indolent et inappliqué? les terreurs outrées de votre imagination vous guériraient de cette crainte sage même qui opère le salut? et parce que vous craignez trop, vous ne penseriez à rien? Mais quel est l'homme que l'idée trop vive du danger calme et rassure? quoi ! s'il fallait marcher par un sentier étroit et escarpé, entouré de toutes parts de précipices, ordonneriezvous qu'on vous bandât les yeux pour ne pas voir le danger, et de peur que la profondeur de l'abîme ne vous fît tourner la tête? Ah! mon cher auditeur, vous voyez votre tombeau ouvert à vos pieds, cet objet affreux vous alarme ; et au lieu de prendre dans la sagesse de lareligion, toutes les précautions qu'elle vous offre pour ne pas tomber inopinément dans ce gouffre , vous vous bandez vous-même les yeux pour ne le pas voir; vous vous faites des diversions réjouissantes pour en effacer l'idée de votre esprit ; et , semblable à ces victimes infortunées du paganisme, vous courez au bûcher les yeux bandés , couronné de fleurs, environné de danses et de cris de joie, pour ne pas penser au terme fatal où cet appareil vous conduit, et de peur de voir l'autel, c'est-àdire , le lit de la mort, où vous allez à l'instant être immolé.

De plus , si en éloignant cette pensée , vous pouviez aussi éloigner la mort, vos frayeurs auraient du moins une excuse. Mais pensez-y, ou n'y pensez pas, la mort avance toujours; chaque effort que vous faites pour en éloigner le souvenir, vous rapproche d'elle; et à l'heure marquée elle arrivera. Qu'avancez-vous donc en détournant votre esprit de cette pensée? Diminuez-vous le danger? vous l'augmentez ; vous vous rendez la surprise inévitable. Adoucissez-vous l'horreur de ce spectacle en vous le dérobant? ah! vous lui laissez tout ce qu'il a de plus terrible! Si vous vous rendiez la pensée de la mort plus familière, votre esprit faible et timide s'y accoutumerait insensiblement; vous pourriez peu à peu y fixer vos regards, et l'envisager sans trouble, ou du moins avec résignation, au lit de la mort : elle ne serait plus pour vous un spectacle nouveau. Un danger prévu de loin n'a rien qui étonne : la mort n'est formidable que la première fois qu'on en rappelle le souvenir; et elle n'est à craindre que lorsqu'elle est imprévue.

Mais d'ailleurs , quand cette pensée vous troublerait, ferait sur vous des impressions de frayeur et de tristesse, où serait l'inconvénient? N'êtesvous sur la terre que pour y vivre dans un calme

MASSILLON. — TOME I

indolent, et ne vous y occuper que d'images douces et riantes? On en perdrait la raison , dites-vous , si l'on y pensait tout de bon. On en perdrait la raison ? mais tant d'âmes fidèles , qui mêlent cette pensée à toutes leurs actions , et qui font du souvenir de cette dernière heure le frein de leurs passions , et le plus puissant motif de leur fidélité; mais tant d'illustres pénitents, qui s'enfermaient tout vivants dans des tombeaux, pour ne pas perdre de vue l'image de la mort; mais les saints, qui mouraient tous les jours, comme lApôtre, pour ne pas mourir éternellement, en ont-ils perdu la raison? Vous en perdriez la raison? c'est-à-dire , vous regarderiez le monde comme un exil ; les plaisirs , comme une ivresse; le péché, comme le plus grand des malheurs ; les places , les honneurs , la faveur , la fortune , comme des songes ; le salut , comme la grande et unique affaire : est-ce la perdre la raison? Heureuse folie! et que n'êtes-vous dès aujourd'hui du nombre de ces sages insensés ! Vous en perdriez la raison? oui, cette raison fausse, mondaine, orgueilleuse, charnelle, insensée, qui vous séduit; oui, cette raison corrompue, qui obscurcit la foi, qui autorise les passions, qui nous fait préférer le temps à l'éternité, prendre l'ombre pour la vérité, et qui égare tous les hommes ; oui, cette raison déplorable, cette vaine philosophie, qui regarde comme une faiblesse de craindre un avenir, et qui, parce qu'elle le craint trop, fait semblant, ou s'efforce de ne pas le croire. Mais cette raison sage, éclairée , modérée chrétienne; mais cette prudence du serpent si recommandée , dans l'Évangile , c'est dans ce souvenir que vous la trouveriez; mais cette sagesse préférable, dit l'Esprit saint, à tous les trésors et à tous les honneurs de la terre; cette sagesse si honorable à l'homme, et qui l'élève si haut au-dessus de luimême , cette sagesse qui a formé tant de héros chrétiens, c'est l'image toujours présente de votre dernière heure, qui en embellira votre âme. Mais cette pensée, ajoutez-vous, si l'on s'était mis en tête de l'approfondir et de s'en occuper sans cesse, serait capable de faire tout quitter, et de jeter dans des résolutions violentes et extrêmes: c'est-à-dire, de vous détacher du monde, de vos vices , de vos passions, de l'infamie de vos désordres, pour vous faire mener une vie chaste, réglée, chrétienne, seule digne de la raison : voilà ce que le monde appelle des résolutions violentes et extrêmes. Mais de plus , sous prétexte d'éviter de prétendus excès, vous ne prendriez pas même les résolutions les plus nécessaires? commencez toujours : les premiers transports se ralentissent bientôt; et il est bien plus aisé de modérer les excès de piété, que de ranimer sa

langueur et sa paresse. Mais d'ailleurs ne craignez rien de la ferveur excessive et des emportements de votre zèle ; vous n'irez jamais trop loin de ce côtélà. Un cœur indolent, sensuel comme le vôtre, nourri dans les plaisirs et dans la paresse , sans goût pour tout ce qVii regarde le service de Dieu , ne nous promet pas de grandes indiscrétions dans les démarches d'une vie chrétienne : vous ne vous connaissez pas vous-même; vous n'avez pas éprouvé quels obstacles toutes vos inclinations vont mettre aux pratiques les plus communes de la piété. Prenez seulement des mesures contre la tiédeur et le découragement : voilà le seul écueil que vous avez à craindre. Vous vous rappelez l'histoire de Pierre, qui se fit ordonner de remettre le glaive , comme si son zèle eût dû le mener trop loin; et qui au sortir de là vint écliouer contre la voix d'une simple femme, et trouver dans sa lâcheté, la tentation qu'il ne semblait craindre que de sa ferveur et de son courage. Quelle illusion! de peur d'en faire trop pour Dieu, on ne fait rien du tout : la crainte de donner trop d'attention à son salut nous empêche d'y travailler, et l'on se perd , de peur de se sauver trop sûrement: on craint les excès chimériques delà piété, et on ne craint point l'éloignement et le mépris réel de la piété elle-même. La crainte d'en trop faire pour votre fortune et pour votre élévation , et de la pousser trop loin, vous arrête-t-elle? refroiditelle la vivacité de vos démarches et de votre ambition? n'est-ce pas cette espérance elle-même qui les soutient et qui les anime? Rien n'est de trop pour le monde; et tout est excès pour Dieu : on craint , et on se reproche de n'en faire pas assez pour une fortune de boue; et on s'arrête, de peur d'en faire trop pour la fortune de son éternité.

Mais je vais plus loin , et je dis que c'est à vous une ingratitude criminelle envers Dieu , d'éloigner la pensée de la mort , seulement parce qu'elle vous trouble et vous alarme : car cette impression de crainte et de terreur, est une grâce singulière dont Dieu vous favorise. Hélas! combien est-il d'impies qui la méprisent, qui se font un mérite affreux de la voir approcher avec fermeté, et qui la regardent comme l'anéantissement entier de leur être? combien de sages et de philosophes dans le christianisme, qui, sans renoncer à la foi , bornent toutes leurs réflexions , toute la supériorité de leurs lumières, à la voir arriver tranquillement; et ne raisonnent toute leur vie , que pour se préparer, en ce dernier moment, à une constance et à une sérénité d'esprit , aussi puérile que les frayeurs les plus vulgaires , et qui est l'usage le plus insensé qu'on puisse faire de la raison même? combien de ces hommes

JEUDI DE LA QUATRIÈME SEMAINE

follement amoureux de la valeur et de la gloire , qui , au milieu des combats , vont au danger comme à un spectacle , sans remords , sans inquiétude , sans réflexion sur les suites de leur destinée (cette témérité , la valeur de la nation la rend encore plus familière parmi nous , que partout ailleurs ; et je parle devant une cour où ceux qui la composent, sont en possession d'en donner l'exemple aux autres ) ? combien de pécheurs dans la tranquillité des villes et dans l'oisiveté d'une vie privée , livrés à l'endurcissement et à un sens réprouvé, ne sont plus touchés de cette image? combien d'autres enfin, qui, par les suites d'un caractère trop vif, trop frivole, trop léger, et peu propre aux réflexions tristes et sérieuses , passent toute leur vie sans avoir pensé une fois seulement qu'ils devaient mourir ? C'est donc une grâce signalée que Dieu vous fait , de donner à cette pensée tant de force et d'ascendant sur votre âme ; c'est donc vraisemblablement la voie par laquelle il veut vous ramener à lui : si vous sortez jamais de vos égarements , vous n'en sortirez que par là : votre salut paraît attaché à ce remède. Que faites-vous doncenéloignant cette pensée, parce qu'elle vous jette dans des frayeurs salutaires? vous vous privez du seul secours qui peut vous faciliter votre retour à Dieu : vous rendez inutile une grâce qui vous est propre : vous savez, pour ainsi dire, mauvais gré à Dieu de vous en avoir favorisé; et vous vous reprochez à vous-même d'y être trop sensible. Tremblez , mon cher auditeur, que votre cœur ne se rassure contre ces frayeurs salutaires; que vous ne voyiez d'un œil tranquille les spectacles les plus lugubres; que Dieu ne retire de vous ce moyen de salut, et qu'il ne vous endurcisse contre toutes ces terreurs de religion. Un bienfait non-seulement méprisé, mais regardé même comme une peine, est bintôt suivi de l'indignation, ou du moins de l'indifférence du bienfaiteur. Alors l'image de la mort vous laissera toute votre tranquillité : vous courrez à un plaisir au sortir d'une pompe lugubre; vous verrez des mêmes yeux , ou un cadavre hideux , ou l'objet criminel de votre passion : alors vous en viendrez même jusqu'à vous savoir bon gré de vous être mis au-dessus de ces craintes vulgaires ; jusqu'à vous applaudir d'un changement si terrible pour votre salut. Mettez donc à profit pour le règlement de vos mœurs, cette sensibilité, tandis que Dieu vous la laisse encore : rapprochez de vous tous les objets propres à retracer en vous cette image, tandis qu'elle peut encore troubler la fausse paix de vos passions : venez quelquefois sur les tombeaux de vos ancêtres , méditer en présence de leurs cendres sur la vanité des choses d'ici-bas : venez les interroger quelque-

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fois sur ce qui leur reste, dans le séjour ténébreux de la mort, de leurs plaisirs, de leur dignité et de leur gloire : venez vous-même ouvrir ces tristes demeures , et de tout ce qu'ils ont été autrefois aux jeux des hommes , voyez ce qu'ils sont maintenant : des spectres dont vous ne pouvez soutenir la présence, des amas de vers et de pourriture; voilà ce qu'ils sont aux yeux des hommes : mais que sont-ils devant Dieu ? Descendez en vous-même en esprit dans ces lieux d'horreur et d'infection , et choisissez-y d'avance votre place : représentez-vous vous-même dans cette dernière heure, étendu sur le lit de votre douleur, aux prises avec la mort, vos membres engourdis , et déjà saisis d'un froid mortel ; votre langue déjà liée des chaînes de la mort ; vos yeux fixes , immobiles, couverts d'un nuage confus, devant qui tout commence à disparaître ; vos proches et vos amis autour de vous, faisant des vœux inutiles pour votre santé , redoublant votre frayeur et vos regrets par la tendresse de leurs soupirs et l'abondance de leurs larmes ; le ministre du Seigneur à vos côtés , le signe du salut ( alors votre seule ressource ) entre ses mains, des paroles de foi, de miséricorde et de confiance à la bouche. Rapprochez ce spectacle si instructif, si intéressant : vous-même alors dans les tristes agitations de dernier combat , ne donnant plus de marques de vie que dans les convulsions qui annoncent votre mort ; tout le monde anéanti pour vous ; dépouillé pour toujours de vos dignités et de vos titres; accompagné de vos seules œuvres, et près de paraître devant Dieu. Ce n'est pas ici une prédiction; c'est l'histoire de tous ceux qui meurent chaque jour à vos yeux, et c'est d'avance la vôtre. Rappelez ce moment terrible : vous y viendrez , et le jour peut-être n'est pas loin , et peut-être y touchez-vous déjà. Mais enfin, vous y viendrez, et quelque loin qu'il puisse être, ce sera demain , et vous y arriverez en un instant; et la seule consolation que vous aurez alors , sera d'avoir fait de toute votre vie l'étude, la ressource et la préparation de votre mort.

Enfin , et c'est ma dernière raison , remontez à la source de ces frayeurs excessives qui vous rendent l'image et la pensée de la mort si terrible , vous la trouverez sans doute dans les embarras d'une conscience criminelle : ce n'est pas la mort que vous craignez, c'est la justice de Dieu qui vous attend au delà, pour punir les infidélités et les désordres de votre vie : c'est que vous n'êtes pas en état de vous présenter devant lui, tout couvert des plaies les plus honteuses , qui défigurent en vous son image ; et que mourir pour vous dans la situation où vous êtes, ce serait périr pour toute la durée des siècles. Purifiez

donc votre conscience; finissez et expiez vos passions criminelles ; rappelez Dieu dans votre cœur ; n'offrez plus rien à ses yeux digne de sa colère et de ses châtiments ; mettez-vous en état d'espérer quelque chose de ses miséricordes infinies après la mort , alors vous verrez approcher ce dernier moment avec moins de crainte et de saisissement ; et le sacrifice que vous aurez déjà fait à Dieu du monde et de vos passions, non-seulement vous facilitera, mais vous rendra même doux et consolant, le sacrifice que vous lui ferez alors de votre vie.

Car dites-moi, mes frères, qu'a la mort de si effrayant pour une âme fidèle? de quoi la séparé-telle? d'un monde qui périra, et qui est la patrie des réprouvés ; de ses richesses qui l'embarrassent , dont l'usage est environné de périls, et qu'il lui était défendu de faire servir à la félicité de ses sens ; de ses proches, de ses amis, qu'elle ne fait que devancer, et qui vont bientôt la suivre; de son corps , qui avait été jusque-là, ou l'écueilde son innocence, ou l'obstacle perpétuel de ses saints désirs; de ses maîtres et de ses sujets, dont les premiers exigeaient souvent d'elle des complaisances criminelles, et les autres la rendaient responsable de leurs infidélités et de leurs crimes ; de ses places et de ses dignités , qui en multipliant ses devoirs , augmentaient ses périls ; enfin de la vie, qui n'était pour elle qu'un exil , et un désir d'en être délivrée. Que lui rend la mort pour ce qu'elle lui ôte ? elle lui rend des biens immuables , et que personne ne pourra plus lui ravir ; des plaisirs éternels, et (pi'elle goûtera sans crainte et sans amertume ; la possession de Dieu même , assurée et paisible , et dont elle ne pourra plus déchoir; la délivrance de toutes ses passions, qui avaient été pour elleune source continuelle d'inquiétudes et de peines; une paix inaltérable, qu'elle n'avait jamais pu trouver dans le monde; la disso lution de tous les liens qui l'attachaient à la terre, et qui l'y retenaient comme captive ; enfin la société des justes et des bienheureux , pour celle des hommes pécheurs dont elle se sépare. Et qu'y a-t-il donc de si doux dans cette vie, ô mon Dieu , pour une âme fidèle, qui puisse l'y attacher? c'est pour elle une vallée de larmes , où les périls sont infinis , les combats journaliers, les victoires rares , les chutes inévitables; où les violences doivent être continuelles; où il faut tout refuser à ses sens ; où tout nous tente, et tout nous est interdit; où ce qui plaît le plus , est ce qu'il faut le plus fuir et craindre ; en un mot , où si vous ne souffrez , si vous ne pleurez , si vous ne résistez jusqu'au sang, si vous ne combattez sans cesse, si vous ne vous haïssez vous-même , vous êtes perdu. Que trouvez-vous là de si aimable,

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JEUDI DE LA QUATRIÈME SEMAlîNE.

de si attirant , de si capable d'attacher une âme chrétienne? et mourir, n'est-ce pas un triomphe et un gain pour elle?

Aussi , mes frères , la mort est le seul point de vue et la seule consolation qui soutient la fidélité des justes. Gémissent-ils dans l'affliction? ils savent que leur fin est proche; que les tribulations courtes et passagères de cette vie , seront suivies d'un poids de gloire éternelle ; et dans cette pensée , ils trouvent une source inépuisable de patience , de fermeté, d'allégresse. Sentent-ils la loi des membres s'élever contre la loi de l'esprit, et exciter en eux ces mouvements dangereux, qui portent l'innocence jusque sur le bord du précipice ? ils n'ignorent pas qu'après la dissolution du corps terrestre , on le leur rendra céleste et spirituel ; et qu'alors délivrés de toutes ces misères , ils seront semblables aux anges du ciel ; et ce souvenir les soutient et les fortifie. Sont-ils accablés sous la pesanteur du joug de Jésus-Christ? et leur foi plus faible , est-elle sur le point de se ralentir, ou de succomber sous le poids des devoirs austères de l'Évangile ? ah ! le jour du Seigneur n'est pas loin ; ils touchent à la bienheureuse récompense ; et la fin de leur course , qu'ils voient déjà , les anime, et leur fait reprendre de nouvelles forces. Écoutez comme l'Apôtre consolait autrefois les premiers fidèles : Mes frères, leur disait-il , le temps est court ; le jour approche ; le Seigneur est à la porte , et il ne tardera pas : réjouissez-vous donc; je vous le dis encore, réjouissez-vous. C'était là toute la consolation de ces hommes persécutés, outragés, proscrits, foulés aux pieds, regardés comme les balayures du monde, l'opprobre des juifs, et la risée des gentils. ils savaient que la mort allait essuyer leurs larmes; qu'alors il n'y aurait plus pour eux, ni deuil, ni douleur, ni souffrance ; que tout y serait nouveau ; et cette pensée adoucissait toutes leurs peines. Ah ! qui eût dit à ces généreux confesseurs de la foi que le Seigneur ne leur ferait pas goûter la mort , et qu'il les laisserait vivre éternellement sur la terre, eût ébranlé leur foi, tenté leur constance; et en leur ôtant cette espérance , on leur eût ôté toute leur consolation.

Vous n'en êtes pas sans doute surpris , mes frères ; parce que pour des hommes affligés et malheureux , comme ils étaient , la mort devait paraître une ressource. Vous vous trompez; ah! ce n'étaient pas leurs persécutions et leurs souffrances qui faisaient leur malheur et leur tristesse; c'était là leur joie, leur consolation, leur gloire : nous nous glorifions dans les tribulations, disaient-ils : Glurlamur in tribulatiombus (,Rom. v , 3) : c'était l'éloigncinent où ils vivaient encore de Jésus-Christ; c'é-

tait là la source de leurs larmes , et tout ce qui leur rendait la mort si désirable. Tandis que nous sommes dans les corps, disait l'Apôtre, nous sommes éloignés du Seigneur ; et cet éloignement était un état triste et violent pour ces hommes fidèles : toute la piété consiste à souhaiter notre réunion avec Jésus-Christ notre chef, à soupirer après l'heureux moment qui nous incorporera avec tous les élus dans ce corps mystique, qui se forme, depuis la naissance du monde, de toute langue, de toute tribu, de toute nation; qui est la fin de tous les desseins de Dieu, et qui doit le glorifier avec Jésus-Christ dans tous les siècles. Nous sommes ici-bas comme des branches séparées deleur cep ; comme des ruisseaux éloignés de leur source ; comme des étrangers errants loin de leur patrie ; comme des captifs enchaînés dans une prison, qui attendent leur délivrance; comme des enfants bannis pour quelque temps de l'héritage et de la maison paternelle; en un mot, comme des membres séparés de leur corps. Depuis que Jésus- Christ notre chef est monté au ciel, ce n'est plus ici le lieu de notre demeure; nous attendons la bienheureuse espérance, et l'avénément du Seigneur; ce désir fait toute notre piété et notre consolation : et ne pas désirer cet heureux moment pour un chrétien , et le craindre , et le regarder même comme le plus grand des malheurs , c'est dire anathème à Jésus-Christ; c'est ne vouloir avoir aucune part avec lui ; c'est renoncer aux promesses de la foi , et au titre glorieux de citoyen du ciel ; c'est chercher notre bonheur sur la terre, douter d'un avenir, regarder la religion comme un songe, et croire que tout doit finir avec nous.

Non, mes frères, la mort n'a rien que de doux et de désirable pour une âme juste : arrivée à cet heureux moment , elle voit sans regret périr un monde qui ne lui avait jamais paru qu'un amas de fumée, et qu'elle n'avait jamais aimé : ses yeux se ferment avec plaisir à tous ces vains spectacles qu'offre la terre; qu'elle avait toujours regardés comme une décoration d'un moment , et dont elle n'avait pas laissé de craindre les dangereuses illusions : elle sent sans inquiétude, que dis-je? avec plaisir, ce corps mortel qui avait été la matière de toutes ses tentations, et la source fatale de toutes ses faiblesses, se revêtir de l'immortalité : elle ne regrette rien sur la terre, oîi elle ne laisse rien , et d'oii son cœur s'envole comme son âme : elle ne se plaint pas même d'être enlevée au milieu de sa course, et de finir ses jours en un âge encore florissant; au contraire, elle remercie son Libérateur d'avoir abrégé ses peines avec ses années, de n'avoir exigé d'elle que la moitié de sa dette pour le

HOMELIE SUR LAZARE.

prix de son éternité, et d'avoir consommé dans peu son sacrifice, de peur qu'un plus long séjour dans un monde corrompu ne pervertît son cœur. Ses violences, ses austérités, qui avaient tant coûté à la faiblesse de sa chair, font alors la plus douce de ses pensées : elle voit que tout s'évanouit , hors ce qu'elle a fait pour Dieu; que tout l'abandonne, ses biens, ses proches, ses amis, ses dignités, hormis ses œuvres, et elle est transportée de joie de n'avoir pas mis sa confiance dans la faveur des princes, dans les enfants des hommes , dans les vaines espérances de la fortune, dans tout ce qui va périr; mais dans le Seigneur tout seul , qui demeure éternellement, et dans le sein duquel elle va trouver la paix et la félicité que les créatures ne donnent point. Ainsi , tranquille sur le passé, méprisant le présent, transportée de toucher enfin à cet avenir, le seul objet de ses désirs; voyant déjà le sein d'Abraham ouvert pour la recevoir, et le Fils de l'Homme assis à la droite du Père , tenant en ses mains la couronne d'immortalité, elle s'endort dans le Seigneur; elle est portée par les esprits bienheureux dans la demeure des saints , et s'en retourne dans le lieu d'où elle était sortie. Puissiez-vous , mes frères , voir ainsi terminer votre course ! c'est ce que je vous souhaite.

Jinsi soit- il.

SERMON

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