‹ ŒuvresChapitre 121 sur 264 · PREMIÈRE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE

Le premier pas que l'homme fait dans la vie , est aussi le premier qui l'approche du tombeau : dès que ses yeux s'ouvrent à la lumière, l'arrêt de mort lui est prononcé; et comme si c'était pour lui un crime de vivre, il suffit qu'il vive, pour mériter de mourir. Ce n'était point là notre première destinée : l'Auteur de notre être avait d'abord animé notre boue d'un souffle d'immortalité : il avait mis en nous un germe de vie , que la révolution des temps et des années n'aurait ni affaibli , ni éteint : son ouvrage était concerté avec tant d'ordre, qu'il eût pu défier la durée des siècles, et que rien d'étranger n'en eût pu jamais dissoudre, ni altérer même l'harmonie. Le péché seul sécha ce germe divin, renversa cet ordre heureux, arma toutes les créatures contre l'homme; et Adam devint mortel, dès qu'il devint pécheur : C'est par le péché , dit l'Apôtre , que le péché est entré dans le monde. ( Rom. v, 12.)

Nous la portons donc tous, en naissant, dans le sein : il semble que nous avons sucé dans les entrailles de nos mères, un poison lent, avec lequel nous venons au monde, qui nous fait languir ici-bas , les uns plus, les autres moins; mais qui finit toujours

JEUDI DE LA QUATRIÈME SEMAINE

par le trépas : nous mourons tous les jours ; chaque estant nous dérobe une portion de notre vie, et nous avance d'un pas vers le tombeau : le corps dépérit, la santé s'use, tout ce qui nous environne nous détruit; les aliments nous corrompent, les remèdes nous affaiblissent; ce feu spirituel qui nous anime au dedans, nous consume, et toute notre vie n'est qu'une longue et pénible agonie. Or, dans cette situation, quelle image devrait être plus familière à l'homme, que celle de la mort? Un criminel condamné à mourir, quelque part qu'il jette les yeux, que peut-il voir que ce triste objet? et le plus ou le moins que nous avons à vivre, fait-il une différence assez grande pour nous regarder comme immortels sur la terre?

Il est vrai que la mesure de nos destinées n'est pas égale : les uns voient croître en paix jusqu'à l'âge le plus reculé, le nombre de leurs années, et, héritiers des bénédictions de l'ancien temps, ils meurent pleins dejours, au milieu d'une nombreuse postérité; les autres, arrêtés dès le milieu de leur course, voient comme le roi Ézéchias, les portes du tombeau s'ouvrir en un âge encore florissant, et cherchant en vain, comme lui, le reste de leurs années ( Is. xxxviii, 10 ); enfin, il en est qui ne font que se montrer à la terre, qui finissent du matin au soir, et qui, semblables à la fleur des champs , ne mettent presque point d'intervalle entre l'instant qui les voit éclore , et celui qui les voit sécher et disparaître. Le moment fatal marqué à chacun est un secret écrit dans le livre éternel que l'Agneau seul a droit d'ouvrir. Nous vivons donc tous, incertains de la durée de nos jours; et cette incertitude, si capable toute seule de nous rendre attentifs à cette dernière heure, endort elle-même notre vigilance. Nous ne songeons point à la mort, parce que nous ne savons oii la placer dans les différents âges de notre vie. Nous ne regardons pas même la vieillesse comme le terme du moins sûr et inévitable : le doute si l'on y parviendra, qui devrait, ce semble, borneren deçà nos espérances, faitque nous les étendons même au delà de cet âge. Notre crainte ne pouvant poser sur rien de certain , n'est plus qu'un sentiment vague et confus , qui ne porte sur rien du tout;desortequerincertitudequi ne devrait tomber que sur le plus ou le moins, nous rend tranquilles sur le fonds même.

Or je dis d'abord, mes frères, que de toutes les dispositions, c'est ici la plus téméraire et la moins sensée; j'en appelle à vous-mêmes. Un malheur qui peut arriver chaque jour, est-il plus à mépriser qu'un autre qui ne vous menacerait qu'au bout d'un certain nombre d'annéeg? Quoi! parce qu'on peut vous

redemander votre âme à chaque instant , vous la posséderiez en paix, comme si vous ne deviez jamais la perdre? parce que le péril est toujours présent, J'attention serait moins nécessaire? et dans quelle autre affaire que celle du salut, l'incertitude devient-elle une raison de sécurité et de négligence ? La conduite de ce serviteur de l'Évangile , qui sous prétexte que son maître tardait de venir, et qu'il ignorait l'heure de son arrivée , usait de ses biens, comme n'en devant plus rendre compte , vous paraîtelle fort prudente? De quels autres motifs Jésus- Christ s'est-il servi pour nous exhorter à veillersans cesse? et qu'y a-t-il dans la religion de plus propre à réveiller notre vigilance, que l'incertitude de ce dernier jour?

Ah ! mes frères , si l'heure était marquée à chacun de nous; si le royaume de Dieu venait avec observation ; si en naissant nous portions écrit sur notre front , le nombre de nos années et le jour fatal qui les verra finir, ce point de vue fixe et certain, quelque éloigné qu'il pût être, nous occuperait, nous troublerait, ne nous laisserait pas un moment tranquilles : nous trouverions toujours trop court Tintervalle que nous verrions encore devant nous : cette image, toujours présente malgré nous à notre esprit, nous dégoûterait de tout, nous rendrait les plaisirs insipides, la fortune indifférente, le monde entier à charge et ennuyeux : ce moment terrible, que nous ne pourrions plus perdre de vue, réprimerait nos passions, éteindrait nos haines, désarmerait nos vengeances, calmerait les révoltes de la chair, viendrait se mêler à tous nos projets ; et notre vie , ainsi déterminée à un certain nombre de jours précis et connus , ne serait qu'une préparation à ce dernier moment. Sommes-nous sages, mes frères? la mort, vue de loin à un point sûr et marqué, nous effraierait, nous détacherait du monde et de nous-mêmes, nous rappellerait à Dieu , nous occuperait sans cesse ; et cette même mort incertaine, qui peut arriver chaque jour, chaque instant; et cette mort qui doit nous surprendre, qui doit venir quand nous y penserons le moins; et cette mort qui est peut-être à la porte, nous laisse tranquilles: que dis-je? nous laisse toutes nos passions, tous nos attachements criminels, toute notre vivacité pour le monde , pour les plaisirs , pour la fortune ; et parce qu'il n'est pas sûr si nous ne mourrons pas aujourd'hui, nous vivons comme si nos années devaient être éternelles.

Remarquez en effet, mes frères, que cette incertitude est accompagnée de toutes les circonstances les plus capables d'alarmer, ou du moins d'occuper un homme sage , et (jui fait quelque usage de la raj«

SUR LA MORT

son. Premièrement, la surprise de ce dernier jour, que vous aviez à craindre, n'est pas un de ces accidents rares , uniques , qui ne tombent que sur quelques malheureux, et qu'il est plus prudent de mépriser que de prévoir. Il ne s'agit pas ici, pour que la mort vous surprenne, que la foudre tombe sur vous, que vous soyez ensevelis sous les ruines de vos palais, qu'un naufrage vous engloutisse sous les eaux; ni de tant d'autres malheurs, que leur singularité rend plus terribles, et cependant moins appréhendés : c'est un malheur familier; il n'est pas de jour qui ne vous en fournisse des exemples; presque tous les hommes sont surpris de la mort; tous l'ont vue approcher, lorsqu'ils la croyaient encore loin; tous sedisaient à eux-mêmes, comme l'insensé de l'Évangile : Mon âme, reposez-vous , vous avez du bien pour plusieurs années. (Luc, xii, 19.) Ainsi sont morts vos proches , vos amis , tous ceux presque que vous avez vus mourir; tous vous ont laissé vousmêmes étonnés de la promptitude de leur mort : vous en avez cherché des raisons dans l'imprudence du malade, dans l'ignorance de l'art, dans le choix des remèdes; mais la meilleure et la seule , c'est que le jour du Seigneur nous surprend toujours. La terre est comme un vaste champ de bataille où l'on est tous les jours aux prises avec l'ennemi : vous en êtes sorti heureusement aujourd'hui ; mais vous y avez vu périr des gens qui se promettaient d'en sortir comme vous : il faudra demain rentrer en lice; qui vous a dit que le sort, si bizarre pour les autres, sera toujours constamment heureux pour vous seul ? etpuisqu'enfin vous devez y périr, étes-vous raisonnable d'y bâtir une demeure stable et permanente , sur le lieu même destiné peut-être à vous servir de sépulture? Mettez-vous dans telle situation qu'il vous plaira, il n'est point de moment qui ne puisse être pour vous le dernier, et qui ne Tait été à vos yeux de quelques-uns de vos frères : point d'action d'éclat qui ne puisse être terminée par les ténèbres éternelles du tombeau ; et Hérode est frappé au milieu des applaudissements insensés de son peuple : point de jour solennel qui ne puisse finir par votre pompe funèbre; et Jézabel fut précipitée le jour même qu'elle avait choisi pour se montrer avec plus de faste et d'ostentation aux fenêtres de son palais : point de festin délicieux qui ne puisse être pour vous une nourriture de mort; et Balthazar expire autour d'une table somptueuse : point de sommeil qui ne puisse vous conduire à un sommeil éternel ; et Holopherne , au milieu de son armée, vainqueur des royaumes et des provinces , expire sous le glaive d'une simple femme d'Israël : point de crime qui ne puisse finir vos crimes; et Zambri trouve une mort

infâme dans les tentes mêmes des filles de Madian : point de maladie qui ne puisse être le terme fatal de vos jours; et vous voyez tous les jours les infirmités les plus légères tromper les conjectures de l'art et l'attente des malades , et tourner tout d'un coup à la mort : en un mot, représentez-vous dans quelque circonstance de votre vie, où vous puissiez jamais vous trouver, à peine pourrez-vous compter ceux qui y ont été surpris : et rien ne peut vous garantir que vous ne le serez pas vous-même. Vous le dites; vous en convenez; et cet aveu si terible n'est qu'un discours que vous donnez à l'usage, et ne vous conduit jamais à une seule précaution , qui puisse vous mettre à couvert du péril.

Secondement , si cette incertitude ne roulait que sur l'heure, sur le lieu, ou sur le genre de votre mort, elle ne paraîtrait pas si affreuse : car enfin, qu'importe au chrétien , dit saint Augustin , de mourir au milieu de ses proches, ou dans des contrées étrangères ; dans le lit de sa douleur, ou dans le sein des ondes , pourvu qu'il meure dans la piété et dans la justice.' Mais ce qu'il y a ici de terrible, c'est qu'il est incertain si vous mourrez dans le Seigneur, ou dans votre péché ; c'est que vous ignorez ce que vous serez dans cette autre terre, où les conditions ne changeront plus; entjre les mains de qui tombera votre âme, seule, étrangère, tremblante, au sortir du corps; si elle sera environnée de lumière, et portée au pied du trône sur les ailes des esprits bienheureux, ou enveloppée d'un nuage affreux, et précipitée dans les abîmes : vous êtes entre ces deux éternités; vous ne savez à laquelle des deux vous appartiendrez : la mort seule vous découvrira ce secret ; et dans cette incertitude , vous êtes tranquille ? et vous la laissez venir indolemment, comme si elle ne devait décider de rien pour vous? Ah! mes frères, si tout devait finir avec nous, l'impie aurait encore tort de dire : Ne pensons point à la fin de notre vie; mangeons et buvons, nous mourrons demain : plus il trouverait de douceur à vivre, plus il aurait raison de craindre la mort , qui ne serait pour lui cependant qu'une cessation entière de son être- Mais nous , à qui la foi découvre au delà des peines ou des récompenses éternelles ; nous qui devons arriver à la mort incertains sur cette terrible alternative, n'y a-t-il pas de la folie, que dis-je? de la fureur (en ne tenant pas à la vérité le même discours que l'impie : Mangeons et buvons, nous mourrons demain) ; mais de vivre comme si nous pensions comme lui ? Eh ! pouvons-nous être un seul instant sans nous occuper de ce moment décisif, et sans adoucir par les précautions de la foi, ce que cette incertitude peut jeter de trouble et de frayeur dans

une âme qui n'a pas encore renoncé à ses espérances éternelles?

Troisièmement, danstouteslesautres incertitudes, ou le nombre de ceux qui partagent avec nous le même péril , peut nous rassurer ; ou des ressources dont nous pouvons nous flatter, nous laissent plus tranquilles ; ou enfin , tout au pire , la surprise n'est qu'une instruction, qui nous apprend, à nos dépens, à être une autrefois plus sur nos gardes. Mais dans l'incertitude terrible dont il s'agit, mes frères, le nombre de ceux qui courent le mêmerisque que nous, ne diminue rien au nôtre : toutes les ressources dont nous pouvons nous flatter au lit de la mort , sont d'ordinaire des illusions; et la religion elle-même qui les fournit, n'en espère presque rien : enfin , la surprise est sans retour ; nous ne mourrons qu'une fois ; et nous ne pouvons plus mettre à profit notre imprudence pour une occasion. Notre malheur nous détrompe, il est vrai; mais ces nouvelles lumières qui dissipent notre erreur, devenues inutiles par l'immutabilité de notre état, ne sont plus que des lumières cruelles qui vont nous déchirer éternellement , et faire la matière la plus douloureuse de notre supplice, plutôt que des réflexions sages qui puissent nous conduire au repentir.

Sur quoi pouvez-vous donc-justifier cet oubli profond et incompréhensible, dans lequel vous vivez de votre dernier jour? sur la jeunesse qui semble vous promettre encore une longue suite d'années? La jeunesse? mais le fils de la veuve de INaïm était jeune : la mort respecte-t-elle les âges et les rangs? La jeunesse? mais c'est justement ce qui me ferait craindre pour vous; des mœurs licencieuses, des plaisirs extrêmes, des passions outrées, les excès de la table, les mouvements de l'ambition, les dangers de la guerre, les désirs de la gloire, les saillies de la vengeance; n'est-ce pas dans ces beaux jours que la plupart des hommes finissent leur course? Adonias eût vieilli , s'il n'eût été voluptueux; Absalon, s'il eût été libre d'ambition; le fils du roi de Sichem , s'il n'eût pas aimé Dina ; Jonathas , si la gloire ne lui eût creusé un tombeau sur les montagnes de Gelboé. Lajeunesse? mais faut-il renouveler ici la douleur de la nation , et redoubler des larmes qui coulent encore? faut-il aigrir la plaie qui saigne encore, et qui saignera longtemps, dans le cœur du grand prince qui nous écoute? Une jeune princesse, les délices de la cour; un jeune prince, l'espérance de l'État; l'enfant même, le fruit précieux de leur tendresse et des vœux publics; la cruelle mort ne vient-elle pas de les moissonner tous ensemble en un clin d'œil ? et cet auguste palais , rempli , il y a peu de jours, de tant de gloire, de ma-

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jesté, de magnificence, n'est-il pas devenu, ce semble, pour toujours une maison de deuil et de tristesse ? La jeunesse? que la France serait heureuse, si l'on eût pu compter sur cette ressource ! hélas ! c'est la saison des périls, et l'écueil le plus ordinaire de la vie. Sur quoi vous rassurez-vous donc encore? sur la force du tempérament? Mais qu'est-ce que la santé la mieux établie? une étincelle qu'un souffle éteint : il ne faut qu'un jour d'infirmité pour détruire le corps le plus robuste du monde. Je n'examine pas après cela si vous ne vous flattez point même là-dessus, si un corps ruiné par les désordres de vos premiers ans, ne vous annonce pas au dedans de vous une réponse de mort; si des infirmités habituelles ne vous ouvrent pas de loin les portes du tombeausi des indices fâcheux ne vous menacent pas d'un accident soudain : je veux que vous prolongiez vos jours au delà même de vos espérances. Hélas, mes frères! ce qui doit finir, peut-il vous paraître long? regardez derrière vous ; où sont vos premières années? que laissent-elles de réel dans votre souvenir? pas plus qu'un songe de la nuit : vous rêvez que vous avez vécu; voilà tout ce qui vous en reste : tout cet intervalle qui s'est écoulé depuis votre naissance jusqu'aujourd'hui, ce n'est qu'un trait rapide qu'à peine vous avez vu passer : quand vous auriez commencé à vivre avec le monde, le passé ne vous paraîtrait pas plus long ni plus réel : tous les siècles qui ont coulé jusqu'à nous, vous les regarderiez comme des instants fugitifs ; tous les peuples qui ont paru et disparu dans l'univers , toutes les révolutions d'empires et de royaumes, tous ces grands événements qui embellissent nos histoires, ne seraient pour vous que les différentes scènes d'un spectacle que vous auriez vu finir en un jour. Rappelez seulement les victoires, les prises de place, les traités glorieux, les magnificences , les événements pompeux des premières années de ce règne ; vous y touchez encore : vous en avez été la plupart, non-seulement spectateurs; mais vous en avez partagé les périls et la gloire : ils passeront dans nos annales jusqu'à nos derniers neveux ; mais pour vous , ce n'est déjà plus qu'un songe , qu'un éclair qui a disparu , et que chaque jour efface même de votre souvenir. Qu'est-ce donc que le peu de chemin qui vous reste à faire? croyons-nous que les jours à venir aient plus de réalité que les passés? les années paraissent longues quand elles sont encore loin de nous; arrivées , elles disparaissent, elles nous échappent en un instant; et nous n'aurons pas tourné la tête , que nous nous trouverons , comme par un enchantement , au ternie fatal qui nous paraît encore si loin , et ne devait jamais arriver. Regardez le monde tel que vous l'avez

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vu dans vos premières années , et tel que vous le i voyez aujourd'hui : une nouvelle cour a succédé à celle que vos premiers ans ont vue ; de nouveaux personnages sont montés sur la scène; les grands rôles sont remplis par de nouveaux acteurs ; ce sont de nouveaux événements, de nouvelles intrigues, de nouvelles passions , de nouveaux héros dans la vertu, comme dans le vice, qui font le sujet des louanges , des dérisions , des censures publiques : un nouveau monde s'est élevé insensiblement, et sans que vous vous en soyez aperçu , sur les débris du premier : tout passe avec vous et comme vous : une rapidité que rien n'arrête , entraîne tout dans les abîmes de l'éternité : nos ancêtres nous en frayèrent hier le chemin; et nous allons le frayer demain à ceux qui viendront après nous. Les âges se renouvellent; la ûgure du monde passe sans cesse; les morts et les vivants se remplacent et se succèdent continuellement : rien ne demeure; tout change, tout s'use, tout s'éteint; Dieu seul demeure toujours le même; le torrent des siècles, qui entraîne tous les hommes , coule devant ses yeux ; et il voit , avec indignation, de faibles mortels, emportés par ce cours rapide, l'insulter en passant; vouloir faire de ce seul instant tout leur bonheur; et tomber, au sortir de là , entre les mains de sa colère et de sa vengeance. Où sont maintenant parmi nous les sages, dit l'Apôtre? et un homme, filt-il capable de gouverner l'univers , peut-il mériter ce nom , dès qu'il peut oublier ce qu'il est et ce qu'il doit être ?

Cependant , mes frères , quelle impression fait sur nous l'instabilité de tout ce qui passe.? la mort de nos proches , de nos amis , de nos concurrents , de nos maîtres? Nous ne pensons pas que nous les allons suivre de près ; nous ne pensons qu'à nous revêtir de leurs dépouilles : nous ne pensons pas au peu de temps qu'ils en ont joui ; nous ne pensons qu'au plaisir qu'ils ont eu de les posséder ; nous nous hâtons de profiter du débris les uns des autres : nous ressemblons à ces soldats insensés , qui au fort de la mêlée , et dans le temps que leurs compagnons tombent de toutes parts à leurs côtés sous le fer et le feu des ennemis , se chargent avidement de leurs habits; et à peine en sont-ils revêtus, qu'un coup mortel leur ôte avec la vie cette folle décoration dont ils venaient de se parer. Ainsi le fils se revêt des dépouilles du père, lui ferme les yeux, succède à son rang , à sa fortune , à ses dignités , conduit l'appareil de ses funérailles, et se retire plus occupé, plus toucht des nouveaux titres dont il est revêtu, qu'instruit des derniers avis d'un père mourant; qu'affligé de sa perte, ou du moins désabusé des choses d'icibas par un spectacle qui lui en met sous les yeux le

néant, et qui lui annonce incessamment la même destinée. La mort de ceux qui nous environnent n'est pas pour nous une instruction plusutile : un tel laisse un poste vacant , et on s'empresse de le demander; un autre vous avance d'un degré dans le service ; celui-ci finit avec lui des prétentions qui vous auraient incommodé; celui-là vous laisse l'oreille et la faveur du maître , et c'était le seul qui pouvait vous la disputer; un autre enfin vous approche d'une dignité , et vous ou\Te les voies à une élévation où vous n'auriez pu prétendre qu'après lui ; et là-dessus , on se ranime, on prend de nouvelles mesures, on fait de nouveaux projets; et loin de se détromper par l'exemple de ceux que l'on voit disparaître, il sort de leurs cendres mêmes des étincelles fatales qui viennent rallumer tous nos désirs, tous nos attachements pour le monde; et la mort, cette image si triste de notre misère, la mort ranime plus de passions parmi les hommes , que toutes les illusions mêmes de la vie. Qu'y a-t-il donc qui puisse nous détacher de ce monde misérable, puisque la mort même ne sert qu'à resserrer les liens, et nous affermir dans l'erreur qui nous y attache?

Ici , mes frères , je ne vous demande que de la raison. Quelles sont les conséquences naturelles que le bon sens tout seul doit tirer de l'incertitude de la mort?

Premièrement , l'heure de la mort est incertaine; chaque année , chaque jour, chaque moment peut être le dernier .de notre vie : donc c'est une folie de s'attacher à tout ce qui doit passer en un instant, et de perdre par là le seul bien qui ne passera pas : donc tout ce que vous faites uniquement pour la terre doit vous paraître perdu, puisque vous n'y tenez à rien , que vous n'y pouvez compter sur rien , et que vous n'en emporterez rien que ce que vous aurez fait pour le ciel : donc les royaumes du monde et toute leur gloire , ne doivent pas balancer un moment les intérêts de votre éternité , puisque les grandes fortunes ne vous assurent pas plus de jours que les médiocres; ni que l'unique avantage qui peut vous en revenir, c'est un chagrin plus amer, quand il faudra au lit de la mort s'en séparer pour toujours : donc tous vos soins, tous vos mouvements , tous vos désirs doivent se réunir à vous ménager une fortune durable, un bonheur éternel que personne ne puisse plus vous ravir.

Secondement, l'heure de votre mort est incertaine : donc vous devez mourir chaque jour ; ne vous permettre aucune action dans laquelle vous ne voulussiez point être surpris; regarder toutes vos démarches, comme les démarches d'un mourant qui attend à tous moments qu'on vienne lui redemander

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son âme; faire toutes vos œuvres comme si vous deviez à l'instant en aller rendre compte ; et puisque vous ne pouvez pas répondre du temps qui suit, régler tellement le présent, que vous n'ayez pas besoin de l'avenir pour le réparer.

Enfin , l'heure de votre mort est incertaine : donc ne différez pas votre pénitence ; ne tardez pas de vous convertir au Seigneur, le temps presse; vous ne pouvez pas même vous répondre d'un jour, et vous renvoyez à un avenir éloigné et incertain. Si vous aviez imprudemment avalé un poison mortel , renverriez-vous à un temps éloigné le remède qui presse, et qui seul peut vous conserver la vie? la mort que vous porteriez dans le sein , vous permettrait-elle des délais et des remises? Voilà votre état. Si vous êtes sage, prenez à l'instant vos précautions : vous portez la mort dans votre ûme, puisque vous y portez le péché : hâtez-vous d'y remédier ; tous les instants sont précieux à qui ne peut se répondre d'aucun : le breuvage empoisonné qui infecte votre âme , ne saurait vous mener loin : la bonté de Dieu vous offre encore le remède ; hâtez-vous encore une fois d'en user, tandis qu'il vous en laisse le temps. Faudrait-il des exhortations pour vous y résoudre? ne devrait-il pas suffire qu'on vous montrât le bienfait de la guérison? faut-il exhorter un infortuné que les flots entraînent , à faire des efforts pour se garantir du naufrage? devriez-vous avoir besoin làdessus de notre ministère? Vous touchez à votre dernière heure ; vous allez paraître en un clin d'oeil devant le tribunal de Dieu : vous pouvez employer utilement le moment qui vous reste. Presque tous ceux qui meurent tous les jours à vos yeux le laissent échapper, et meurent sans en avoir fait aucun usage : vous imitez leur négligence : la même surprise vous attend ; vous mourrez comme eux , avant que d'avoir commencé à mieux vivre. On le leur avait annoncé, et nous vous l'annonçons; leur malheur vous laisse insensibles , et le sort infortuné qui vous attend ne touchera pas davantage ceux à qui nous l'annoncerons un jour : c'est une succession d'aveuglement qui passe des pères aux enfants, et qui se perpétue sur la terre : nous voulons tous mieux vivre, et nous mourons tous avant d'avoir bien vécu.

Voilà, mes frères, les réflexions sages et naturelles où doit nous conduire l'incertitude de notre dernière heure. Mais si de ce qu'elle est incertaine , vous êtes imprudent de ne pas vous en occuper davantage, que si elle ne devait jamais arriver; ce que sa certitude a de terrible et d'effrayant , vous excuse encore moins de folie , d'éloigner cette triste image , corame capable d'empoisonner tout le repos et toute

la douceur de votre vie. C'est ce qui me reste à vous exposer.

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