COMMUNIONS INDIGNES
SU
encore revêtu de la ressemblance du péché ; la mort était comme une destinée naturelle pour lui ; elle était la suite du choix libre qu'il avait fait d'une nature condamnée à cette triste loi. Mais aujourd'hui , mon cher auditeur, vous l'arrachez du sein de la gloire; vous le faites descendre de la dioite de son Père , pour l'exposer à de nouvelles indignités : il nous avait avertis qu'il ne mourrait qu'une fois , et que sa résurrection terminerait la carrière pénible de ses souffrances; et vous l'obligez à y rentrer : vous le dépouillez de ce vêtement de gloire et d'immortalité dont le Père l'avait revêtu au sortir du tombeau , pour le revêtir encore d'une robe de pourpre et d'ignominie : vous attachez à la croix une chair glorieuse qui ne devait plus goûter la mort. Ah! Seigneur, vous vous flattiez en expirant sur la croix que tout était consommé pour vous; vous croyiez toucher enfla au terme heureux de vos peines et de vos souffrances , et que tout ce que U malice de vos ennemis avait pu inventer contre vous était accompli : cependant de nouveaux outrages vous attendaient dans votre gloire même; un Calvaire plus ignominieux vous était préparé sur nos autels, et votre croix n'était, pour ainsi dire, que le commencement de vos douleurs et de vos peines : Initium doloruni hxc. ( Mabc. xiii, 8. )
Troisièmement, du moins ses bourreaux en le crucifiant accomplissaient les ordres de son Père, exécutaient, sans le savoir, l'arrêt de mort qu'il avait prononcé contre son Fils en la personne du premier pécheur : Morte morieris (Gen. ii, 17); ils servaient même au dessein que Jésus-Christ avait eu dès le premier instant de s'offrir à son Père : il semble que ces meutriers ne faisaient que se joindre à la justice de Dieu qui le frappait ; et à son propre amour qui l'immolait; c'était alors le temps où toutes les mains devaient être tournées contre lui. Mais ici, mes frères, vous le déshonorez dans le temps que le Père le glorifie : il ne vous le livre plus comme il l'avait livré autrefois ; vous l'arrachez de son sein paternel malgré lui , pour lui ravir de nouveau la vie : personne ne se joint plus à vous pour opérer ce mystère de mort; le Fils lui-même, ne se livre plus parce qu'il l'a voulu , comme autrefois ; vous êtes le seul qui trempez dans ce funeste sacrifice, le seul qui le voulez, le seul qui l'exécutez; le ciel et la terre en ont horreur, et toute l'énormité ûu sang répandu retombe sur vous seul.
En quatrième lieu, le crime de ceux qui le crucifièrent fut utile à tous les hommes; ils répandirent un sang dont l'effusion lava nos souillures ; ils immolèrent un agneau dont le sacrifice nous réconcilia avec Dieu; ils mirent à mort un juste dont le
tombeau fut glorieux , et où la mort elle-même fut vaincue ; ils ouvrirent un côté d'où l'Église des nations sortit, et d'où sortirent tous les justes des siècles à venir; ils percèrent des mains d'où mille grâces découlèrent sur l'univers; ils couronnèrent un chef sacré qui , par là, devint le roi des hommes et des anges ; ils élevèrent une croix qui triompha ensuite du monde entier : en un mot, ce fut là une de ces fautes heureuses par laquelle fut consommé l'ouvrage de notre salut , et les desseins éternels de Dieu sur son Église accomplis. Mais lorsque vous venez le crucifier sur l'autel , et vous y rendre coupable de son corps et de son sang, en y participant indignement; quelle utilité du moins peut-il revenir à la terre de votre sacrilège ? quelle gloire le Seigneur peut-il tirer de cet outrage? voulez-vous le savoir ? des maux publics et des calamités nouvelles, les malheurs de l'Église. Ah! si l'Apôtre se plaignait autrefois que les maladies populaires, les morts, les accidents funestes n'étaient qu'une suite de communions indignes : Ideo inter vos dormiunt multi (i Cor. II, 30); et s'il s'en plaignait dans un siècle où chacun répandait son propre sang pour Jésus- Christ , au lieu de profaner le sien , où l'Eucharistie faisait des martyrs plutôt que des sacrilèges; s'il s'en plaignait à l'Église de Corinthe toute composée presque de prophètes , d'apôtres , de martyrs , de docteurs, de fidèles qui avaient reçu le don des langues, des miracles, et l'effusion visible de l'Esprit saint; si , dans ces siècles de foi et de ferveur, l'Apôtre ne cherche point ailleurs que dans les communions indignes les calamités qui affligeaient l'Église de Corinthe : grand Dieu ! quels fléaux ne doivent point attirer sur nous tant de ministres indignes, tant d'âmes ou téméraires, ou hypocrites, qui, dans un siècle aussi corrompu , viennent se présenter à vos autels.!" n'en doutons pas, mes frères, si le Seigneur nous frappe depuis si longtemps ; s'il verse sur nos villes et sur nos provinces la coupe de sa fureur ; si nous voyons tant de gens , frappés comme d'une main invisible, tomber soudainement à nos côtés , des morts imprévues , des chutes terribles , l'Église déshonorée par ceux mêmes qui doivent en être l'appui et l'ornement : d'où croyons-nous que sont partis ces fléaux si longs et si cruels , si ce n'est du sanctuaire ? où auraient pu se former ces orages et ces tempêtes , qui , depuis si longtemps , éclatent sur nos têtes , si ce n'est sur vos autels mêmes , ô mon Dieu ! vous n'êtes armé que pour venger les communions indignes et la profanation de vos mystères saints. Voilà, mes frères, la source des malheurs publics; car si, sur le Calvaire, le ciel ne put voir sans horreur le crime de ceux qui mirent à
DIMANCHE DES HAMEAUX
mort Jésus-Christ, quoique le salut de tous les lionimes y fût attaché; si toute la nature retomba, pour ainsi dire , dans son premier chaos ; si tout fut confondu; si le voile du temple fut déchiré; si tout l'univers entier parut frappé de la main de Dieu; quelles peuvent être les suites du même attentat renouvelé mille fois sur l'autel, si ce n'est le dérangement des saisons, la confusion de la nature, les troubles et les schismes qui déchirent l'Église; en un mot, la face du christianisme entièrement bouleversée?
En cinquième lieu, les motifs de ceux qui le crucifièrent pouvaient adoucir un peu la noirceur de leur crime. Premièrement, les prêtres et les pharisiens cherchaient la mort d'un homme qui les avait décriés, qui avait découvert au peuple l'imposture de leur conduite, qui les avait appelés sépulcres blanchis ; et il était de leur intérêt que leur accusateur fût lui-même condamné comme un malfaiteur : son supplice devait faire l'apologie de leur vertu. Mais vous, mes frères, vous le livrez dans le temps qu'il vous épargne, qu'il dissimule vos fautes, qu'il a une langue et qu'il ne s'en sert pas pour vous condamner; qu'il a des yeux, et qu'il ne veut pas encore voir les secrets dérèglements dont vous êtes coupables : dans un temps où vous l'approchez même pour lui donner le perfide baiser ; il ne vous foudroie pas, il ne vous dit pas en se dévoilant, comme à ces sacrilèges soldats : Voici le Jésus que vous cherchez; dans un temps où il pourrait découvrir par une punition éclatante la perfidie que vous portez au pied de ses autels, et auquel cependant il se tait; il vous ménage, il veut ignorer ce que vous êtes , et ne pas vous couvrir d'un opprobre éternel devant vos frères ; c'est le temps que vous choisissez pour lui faire le plus sanglant de tous les outrages! Secondement, il n'est pas dit que ceux qui eurent part à sa mort fussent du nombre de ces aveugles qu'il avait éclairés , ou de ces boiteux qu'il avait redressés, ou de ces lépreux qu'il avait guéris j ou de ces morts qu'il avait ressuscites : s'ils ne le défendirent pas contre la violence et l'autorité de ses ennemis , du moins ne parurent-ils pas parmi ses bourreaux; du moins ne les entendit-on pas crier : Que son sang soit sur nous et sur nos enfants ! et si la reconnaissance n'en fit pas de généreux conf'îsseurs de son nom , ah! du moins l'ingratitude ne les confondit pas avec ceux qui l'attachèrent à la croix.
Or, ici, mes frères, comprenez quel est le crime du pécheur qui communie indignemnnt : c'est un aveugle que Jésus-Christ a éclairé; c'est un lépreux qu'il a mille fois guéri ; c'est un mort que sa bonté
a ressuscité : il porte encore sur lui les marque* précieuses de ses faveurs ; il est marqué du caractère ineffaçable de ses dons : la reconnaissance toute seule devrait l'attacher à son libérateur ; il ne devrait paraître à l'autel que pour lui venir porter l'hommage de son amour et de ses actions de grâce. Que l'infidèle que Jésus-Christ a négligé; que le barbare qu'il a laissé dans les ténèbres de la superstition et de l'impiété, viennent le déshonorer sur ses autels, nous n'en serions point surpris : il les traite à la rigueur, il ne les a pas comptés parmi les brebis qui devaient entendre sa voix; il ne les a fait naître, ce semble , que pour les faire servir d'exemple à sa justice : mais un fidèle pour lequel il n'a rien eu de réservé, un disciple de son Évangile à qui il a révélé tous ses mystères , communiqué tous ses dons , qu'K. a associé à l'espérance de ses promesses ; mais un chrétien devenu la chair de sa chair, et les os de ses os, par l'union ineffable qu'il a contractée avec lui dans son baptême, peut-il armer contre lui des mains consacrées par tout son sang? peut-il venir même insulter son bienfaiteur dans le plus signalé de tous ses bienfaits ? Ah ! c'est de quoi il se plaint lui-même dans son Prophète : Si mon ennemi, dit-il, si un sauvage qui ne me connaît pas, et qui n'a presque rien reçu de moi, m'avait chargé d'outrages, je l'aurais souffert avec patience : Si inimicus meus maledixisset mihi, sustinuissem utique (Ps. Liv, 13); mais vous qui ne deviez plus faire qu'un corps et qu'une âme avec moi , vous qui étiez au nombre de mes disciples et de mes amis : Tu vero homo unanimîs, dux meus, et notus meus (ibid. 14); vous que j'avais principalement en vue dans la carrière pénible de mes souffrances ; vous , que j'ai encore distingué sur mes autres disciples, par mille marques particulières de bonté, vous ne me rendez que des outrages pour mes faveurs : Tu vero homo unanimîs, dux meus, et notus meus! Aussi sur la croix il priait pour ses bourreaux : Mon père, pardonnez-leur, disait Jésus-Christ en expirant. Us ne savent ce qu'ils font ( Luc , xxiii , 34 ) ; mais sur l'autel, il ne peut voir son sang foulé aux pieds, sans demander vengeance contre ces profanateurs. Sixièmement, quoique l'Agneau eût été mis à mort dès le commencement du monde, on peut dire néanmoins que, lor-sque la perfidie des Juifs le crucifia, cette chair en un sens n'avait pas encore racheté les hommes ; le sang qu'ils répandaient n'avait pas encore lavé leurs iniquités. Mais vous, qui venez le crucifier à l'autel , vous profanez un sang qui vous a mille fois purifié de vos souillures : vous foulez aux pieds une chair qui a été le canal sacré de toutes les grâces que vous avez reçues; une chair qui a été