FAUSSE CONFIANCE
délivrera? Eh quoi! les vierges folles sont rejetées seulefnent parce qu'elles ont attendu l'époux sans ferveur, sans vigilance, sans empressement, et vous, ame infidèle, qui l'attendez en comblant la mesure de vos crimes , vous osez vous flatter que vous serez traitée plus favorablement !
Secondement, la grâce n'est accordée qu'aux larmes, aux instances, aux désirs; elle veut être longtemps demandée. Or, priez-vous? du moins sollicitez-vous? imitez-vous l'importunité de la veuve de l'Évangile ? travaillez-vous à l'attirer cette grâce, par l'aumône et par des œuvres déjà chrétiennes, comme Corneille le gentil i' dites-vous tous les jours au Seigneur avec le Prophète : Seigneur, convertissez-moi ; tirez-moi de la boue, de peur que je ne m'y enfonce pour toujours. Ah! vous lui dites : Seigneur, vous me convertirez : j'ai beau me défendre contre vous ; vous briserez enfin mes chaînes : vous changerez enfin mon cœur, quelle qu'en puisse être la corruption. Insensé! quoi de plus propre à éloigner un bienfait, que la témérité qui l'exige, et qui fait qu'on ose y prétendre dans le temps même qu'on s'en rend le plus indigne ! Nouvelle raison encore contre vous ; la grâce est réservée aux humbles, à ceux qui se défient, qui craignent qu'on ne leur refuse ce qu'on ne leur doit pas : c'est sur ces âmes que l'Esprit de Dieu se repose et se plaît à opérer de grandes choses; au lieu qu'il méprise les pécheurs présomptueux, et qu'il ne les regarde jamais que de loin : a longe cognoscit. (Ps. cxxxvii , 6.)
Troisièmement, la grâce de conversion que vous attendez avec tant de confiance est le plus grand de tous les dons, vous le savez. Cependant il n'est guère de pécheur qui en soit plus indigne que vous, vous le savez encore mieux : indigne par le caractère de vos désordres dont vous seul connaissez la honte ctTénormité; indigne par les lumières et les inspirations dont vous avez cent fois abusé; indigne par les grâces des mystères et des vérités que vous avez toujours négligées; indigne par la suite même de vos inclinations naturelles que le ciel en naissant vous avait formées si heureuses et si dociles à la vertu , et dont vous avez fait de si tristes ressources de vice; indigne par les dérisions injustes que vous avez faites de la piété , ainsi que par ces désirs impies et injurieux à la vérité de Dieu, qui vous ont fait souhaiter mille fois que tout ce qu'on nous dit d'un avenir fussent des fables; indigne enlin par cette profonde sécurité où vous vivez, qui devant Dieu est le pire de tous vos crimes. Or, je ne vous demande ici que de l'équité : si un seul pécheur devait être exclus de la grâce de conversion aue vous
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attendez, vous auriez lieu de craindre que l'exclusion ne tombât sur vous, et que vous ne fussiez cet enfant unique de malédiction séparé comme un anathème de tous ses frères. Mais si presque tous sont privés de ce bienfait , eh ! mon cher auditeur, devezvous le compter comme assuré pour vous-même ? et qu'avez-vous qui vous distingue des autres, qu'une surabondance de péché? si l'espérance du pécheur présomptueux périt d'ordinaire avec lui, croyezvous que vous vous sauverez par la même voie par où tous les autres périssent? Je sais qu'il ne faut jamais désespérer; mais l'humble confiance n'est pas la présomption : l'humble confiance, après avoir tout tenté, ne compte sur rien; et vous comptez sur tout sans avoirjamais rien entrepris: l'humble confiance ne regarde la miséricorde du Seigneur que comme le complément des défauts de sa pénitence, et vous en faites l'asile de vos crimes; l'humble confiance n'attend en tremblant que le pardon des fautes dont elle a gémi , et vous attendez froidement qu'on vous pardonne celles dont vous ne voulez pas même vous repentir ! Je sais , encore une fois , qu'il ne faut jamais désespérer ; mais s'il y avait une circonstance où le désespoir fût légitime , ah ! ce serait lorsqu'on espère témérairement.
Mais l'âge mûrira les passions, se dit ici à luimême en secret le pécheur : les occasions qui entraînent ne seront pas toujours les mêmes, le temps amènera des circonstances plus favorables au salut; et ce qu'on ne pourrait pas tout à l'heure, on le pourra peut-être un jour, où mille choses à quoi on tient aujourd'hui se trouveront changées. Mon Dieu! ainsi s'abuse l'âme infortunée; et c'est d'une illusion si grossière dont le démon se sert pour séduire presque tous les hommes, les plus sages comme les plus insensés , les plus éclairés comme les plus crédules, les grands comme le peuple. Car dites-moi , mon cher auditeur, lorsque vous vous promettez que le Seigneur vous fera enfin un jour miséricorde, vous vous promettez sans doute qu'il changera votre cœur : or, ce changement si nécessaire à votre salut , pourquoi y comptez-vous plus pour l'avenir que pour aujourd'hui ? Premièrement, vos dispositions à la pénitence seront-elles alors plus favorables? trouverez-vous dans votre cœur plus de facilité à rompre ses chaînes? Quoi! des inclinations à qui les temps et les années auront fait jeter de profondes racines , seront plus aisées à arracher? un torrent qui se sera déjà creusé une pente plus profonde, sera plus facile à détourner? étes-vous raisonnable de le prétendre? Ah! il vous paraît si difficile de réprimer maintenant vos pas- "*ons désordonnées, lesauelles pourtant encore dans
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leur naissance, doivent être plus dociles et plus aisées à discipliner! vous ne différez votre conversion que parce qu'il vous en coûterait trop pour vous vaincre sur certains points : eh quoi ! vous vous persuadez qu'il vous en coûtera moins dans la suite; que cette plante fatale déjà devenue un arbre, pliera plus facilement; que cette plaie plus envieillie et plus corrompue, sera plus près de sa guérison, et demandera des remèdes moins douloureux ? vous attendez du temps des ressources et des facilités de pénitence : et c'est le temps , mes frères , qui vous ôtera toutes celles qui vous restent encore aujourd'hui!
Secondement, les grâces seront-elles à l'avenir ou plus fréquentes ou plus victorieuses ? Mais quand cela serait, votre cupidité alors plus forte leur opposant de plus grands obstacles , les grâces qui aujourd'hui triompheraient de votre cœur, et vous changeraient en un parfait pénitent , ne feront plus alors que vous émouvoir légèrement , et réveiller en vous de faibles et inutiles désirs de pénitence. Mais il s'en faut bien que vous ne deviez même vous flatter de cet espoir : plus vous irriterez la bonté de Dieu en différant votre conversion, plus il s'éloignera de vous : chaque jour, chaque moment diminue quelque chose à ses faveurs et à sa tendresse. Quand vous commençâtes à lui être infidèle , souvenez-vous-en, il ne se passait pas de jour qu'il n'opérât au dedans de vous quelque mouvement de salut, des troubles, des remords, des désirs de pénitence. Aujourd'hui , si vous y prenez garde , ces inspirations sont plus rares : c'est en certaines occasions seulement que votre conscience se réveille, dans la préparation du temps pascal ; et encore ce sont des agitations qui finissent avec la solennité : vous êtes a demi familiarisé avec vosdésordres. Ah ! mon cher auditeur, la suite ne fera qu'ajouter de nouveaux degrés à votre insensibilité, vous le voyez bien; Dieu se retirera de plus en plus de vous , et vous livrera à un sens réprouvé, et à cette tranquillité funeste qui est la consommation et la plus terrible peine de l'iniquité. Or, je vous demande, n'êtesvous pas insensé de marquer pour votre conversion uu temps où vous n'aurez jamais eu moins de secours du côté de la grâce, et moins de facilité du eôté de votre cœur ?
Je pourrais encore ajouter, que plus vous attendez, plus vous contractez de dettes, plus vous enrichissez le trésor d'iniquité , plus vous aurez de crimes à expier, plus votre satisfaction devra être rigoureuse, et, par conséquent, plus votre pénitence sera difficile. De légères austérités , quelques retranchements, des largesseschrétiennes suffiraient
peut-être aujourd'hui pour vous acquitter envers votre Juge , et apaiser sa justice. Mais dans la suite que l'abondance de vos crimes sera montée au-dessus de votre tête , et que les temps et les années auront confondu dans votre souvenir la multitude et l'horreur de vos iniquités : ah! il n'y aura plus alors pour vous de satisfaction assez pénible, plus déjeune assez austère, plus d'humiliation assez profonde; plus de plaisir, quelque innocent qu'il puisse être, qu'il ne faille vous interdire ; plus d'adoucissement qui ne vous devienne criminel : il faudra de saints excès de pénitence pour compenser la durée et l'énormité de vos crimes; tout quitter, vous arracher à tout; sacrifier fortune, intérêts, bienséance; vous condamner peut-être à une retraite éternelle : les grands pécheurs ne reviennent que par là. Or, si de légères rigueurs , dont on se contenterait aujourd'hui , vous paraissent si insupportables, et vous dégoûtent d'un changement , la pénitence aura-t-elle plus d'attraits pour vous, lorsqu'elle vous offrira plus de travaux, et dos démarches mille fois plus amères ? Mon Dieu ! ce n'est que sur l'affaire du salut que les hommes sont capables de pareils mécomptes. Eh! que servent, mes frères, les grandes lumières, l'étendue du génie, la pénétration profonde , le jugement solide pour conduire les affaires de la terre, des entreprises vaines et qui périront peut-être avec nous , si nous sommes des enfants dans l'ouvrage de l'éternité?
Et voulez-vous que je finisse cette partie de mon dibcours par une dernière raison qui achèvera de vous convaincre ? Vous regardez le vain espoir d'une conversion à venir comme un sentiment de grâce et de salut , et comme une marque que le Seigneur vous visite , et qu'il ne vous a pas encore livré à tout l'endurcissement du péché. Mais, mon cher auditeur, le Seigneur ne peut vous visiter dans sa miséricorde, qu'en vous inspirant des troubles et des frayeurs salutaires sur l'état de votre conscience ; c'est par là que commencent toutes les opérations de la grâce : donc , tandis que vous serez tranquille , il est clair que Dieu vous traite selon toute la rigueur de sa justice, qu'il exerce à votre égard le plus terrible de ses châtiments; je veux dire, son abandon et le refus de ses grâces. La paix dans le péché, la sécurité où vous vivez, est donc la marque la plus infaillible que Dieu n'est plus avec vous , et que sa grâce qui opère toujours dans l'âme criminelle le trouble et l'inquiétude, la crainte et la défiance , est entièrement éteinte dans la vôtre. Ainsi , mon cher auditeur, vous vous rassurez sur ce qui devrait vous faire entrer dans les plus justes frayeurs : les signes les plus déplorables de
FAUSSE CONFUNCE.
votre réprobation forment dans votre esprit le plus solide fondement de votre espérance : la confiance dans le péché est le plus terrible châtiment dont Dieu puisse punir le pécheur, et vous en faites un préjugé de salut et de pénitence! Tremblez, s'il vous reste un peu de foi : ce calme n'est pas loin du naufrage-, vous êtes marqué du caractère des réprouvés : ne comptez pas sur une miséricorde qui vous traite d'autant plus rigoureusement , quelle vous permet d'espérer et de compter sur elle.
Ce qui trompe la plupart des pécheurs , mes frères , c'est qu'on s'imagine que la grâce de la conversion est un de ces miracles soudains, qui , dans un clin d'oeil, change la face des choses, qui plante, qui arrache , qui détruit, qui édifie du premier coup , et crée en un instant l'homme nouveau comme l'homme terrestre fut autrefois tiré du néant. Abus, mon cher auditeur; la conversion est d'ordinaire un miracle lent , tardif, le fruit des soins , des troubles , des frayeurs et des inquiétudes amères.
Les jours qui précéderont l'entière destruction de ce monde visible, et l'avènement du Fils de l'Homme , seront des jours de trouble et de frayeur, dit Jésus-Christ : les peuples s'élèveront contre les peuples , et les rois contre les rois : des signes horribles paraîtront dans les airs longtemps avant que le Roi de gloire y paraisse lui-même : toute la nature annoncera par son dérangement sa destruction prochaine, et l'arrivée de son Dieu. Ah! voilà l'image, mon cher auditeur, du changement de votre cœur, de la destruction de ce monde de passions qui est en vous, de l'avènement du Fils de l'Homme dans votre âme. Longtemps avant ce grand événement, vous verrez précéder au dedans de vous des guerres intérieures ; vous sentirez vos passions s'élever les unes contre les autres : des signes heureux de salut paraîtront sur votre personne : tout s'ébranlera , tout se déconcertera : tout annoncera en vous la destruction de l'homme charnel , l'arrivée du Fils de Dieu, la fin de vos iniquités, le renouvellement de votre âme , un ciel nouveau et une nouvelle terre. Ah! quand Vous verrez tous ces signes heureux précéder, levez alors la tête, et dites que votre délivrance approche : His autem fieri incipientibus , respicite, et kvate capita vestra, quoniam appropinquat redemptio vestra. (Luc,xxi, 23.) Alors confiez-vous : adorez les préparatifs terribles , mais consolants, d'un Dieu qui va descendre dans votre cœur. Mais tandis que rien ne s'ébranlera au dedans de vous ; qu'il ne paraîtra dans votre âme aucun signe de changement; que vous ne sécherez pas de frayeur, et que vos passions tranquilles ne seront
troublées que par les obstacles qui en retarderont les plaisirs : ah ! défiez-vous de ceux qui vous diront que le Seigneur va paraître; que vous allez le trouver dans le sanctuaire, je veux dire dans la participation des sacrements aux jours solennds. Dans ces lieux retirés, où vous irez peut-être le soulager dans la personne de ses membres affligés , qui vous prom.ettront toujours qu'enfin il vous visitera; ne les croyez point : ce sont des faux prophètes , dit Jésus-Christ : nolite credere. (Matth. xxiv, 23.) Il n'a précédé en vous aucun signe de son arrivée : vous avez beau attendre et présumer : ce n'est point ainsi qu'il viendra; le trouble et la terreur marchent devant lui ; et l'âme qui est tranquille , et qui se confie, n'en sera jamais visitée.
Heureux donc l'homme, mes frères, qui craint toujours : Beatus homo qui semper est pavidics! (Pbov. XXVIII, 14.) Heureux celui que ses vertus mêmes ne rassurent point tout à fait sur sa destinée éternelle, qui tremble que les imperfections qu'il mêle aux œuvres les plus louables, non-seulement n'en corrompent devant Dieu tout le mérite, mais ne les placent même parmi ces actions que Dieu punira au jour de ses vengeances. Mais quelle idée nous donnez-vous du Dieu que nous adorons? me dira quelqu'un : une idée digne de lui , mes frères , et je vais vous prouver dans ma seconde partie , que la fausse confiance lui est injurieuse , et se forme l'idée d'un Dieu qui n'est ni véritable , ni sage , ni juste, ni même miséricordieux.