HUMANITE DES GRANDS ENVERS LE PEUPLE
core un orgueil qui puisse leur être permis, c'est celui de se rendre humains et accessibles.
Il est vrai même que Taffabilité est comme le caractère inséparable et la plus sûre marque de la grandeur. Les descendants de ces races ilmstres et anciennes , auxquelles personne ne dispute la supériorité du nom et l'antiquité de l'origine, ne portent point sur leur front l'orgueil de leur naissance; ils vous la laisseraient ignorer, si elle pouvait être ignorée. Les monuments publics en parlent assez, sans qu'ils en parlent eux-mêmes : on ne sent leur élévation que par une noble simplicité : ils se rendent encore plus respectables , en ne souffrant qu'avec peine le respect qui leur est dû ; et parmi tant de titres qui les distinguent, la politesse et l'affabilité est la seule distinction qu'ils affectent. Ceux , au contraire, qui se parent d'une antiquité douteuse, et à qui l'on dispute tout bas l'éclat et les prééminences de leurs ancêtres , craignent toujours qu'on n'ignore la grandeur de leur race, l'ont sans cesse dans la bouche , croient en assurer la vérité par une affectation d'orgueil et de hauteur, mettent la fierté à la place des titres; et, en exigeant au delà de ce qui leur est dû , ils font qu'on leur conteste même ce qu'on devrait leur rendre.
En effet, on est moins touché de son élévation quand on est né pour être grand : quiconque est ébloui de ce degré éminent où la naissance et la fortune l'ont placé , c'est-à-dire qu'il n'était pas fait pour monter si haut. Les plus hautes places sont toujours au-dessous des grandes âmes ; rien ne les enfle et ne les éblouit , parce que rien n'est plus haut qu'elles.
La fierté prend donc sa source dans la médiocrité , ou n'est plus qu'une ruse qui la cache; c'est une preuvecertaine qu'on perdrait en se montrant detrop près : on couvre de la fierté des défauts et des faiblesses que la fierté trahit et manifeste elle-même : on fait de l'orgueil le supplément, si j'ose parler ainsi , du mérite ; et on ne sait pas que le mérite n'a rien qui lui ressemble moins que l'orgueil.
Aussi les plus grands hommes, Sire, et les plus grands rois ont toujours été les plus affables. Une simple femme thécuite venait exposer simplement à David ses chagrins domestiques; et si l'éclat du trône était tempéré par l'affabilité du souverain , l'affabilité du souverain relevait l'éclat et la majesté du trône.
Nos rois, Sire, ne perdent rien à se rendre accessibles : l'amour des peuples leur répond du respect qui leurestdû.Letrônen'estélevé quepourêtre l'asile de ceux qui viennent implorer votre justice ou votre clémence ; plus vous en rendez l'accès facile à
vos sujets , plus vous en augmentez l'éclat et la majesté. Et n'est-il pas juste que la nation de l'univers qui aime le plus ses maîtres, ait aussi plus de droit de les approcher? Montrez , Sire, à vos peuples tout ce que le ciel a mis en vous de dons et de talents aimables; laissez-leur voir de près le bonheur qu'ils attendent de votre règne. Les charmes et la majesté de votre personne; la bonté et la droiture de votre cœur assureront toujours plus les hommages qui sont dus à votre rang, que votre autorité et votre puissance.
Ces princes invisibles et efféminés, ces Assuérus devant lesquels c'était un crime digne de mort pour Esther même d'oser paraître sans ordre , et dont la seule présence glaçait le sang dans les veines des suppliants, n'étaient plus , vus de près , que de faibles idoles , sans âme , sans vie , sans courage , sans vertu , livrés dans le fond de leurs palais à de vils esclaves, séparés de tout commerce, comme s'ils n'avaient pas été dignes de se montrer aux hommes, ou que des hommes faits comme eux n'eussent pas été dignes de les voir : l'obscurité et la solitude en faisaient toute la majesté.
11 y a dans l'affabilité une sorte de confiance en soi-même qui sied bien aux grands , qui fait qu'on ne craint point de s'avilir en s'abaissant , et qui est comme une espèce de valeur et de courage pacifique ; c'est être faible et timide que d'être inaccessible et fier.
D'ailleurs , Sire , en quoi les princes et les grands qui n'offrent jamais aux peuples qu'un front sévère et dédaigneux sont plus inexcusables , c'est qu'il leur en coûte si peu de concilier les cœurs : il ne faut pour cela ni effort ni étude; une seule parole, un sourire gracieux, un seul regard suffit. Le peuple leur compte tout; leur rang donne du prix à tout. La seule sérénité du visage du roi, dit l'Écriture, est la vie et la félicité des peuples; et son air doux et humain est pour les cœurs de ses sujets ce que la rosée du soir est pour les terres sèches et arides : In hilaritate vultûs régis , vita ; et clementia ejus quasi imber serotintis. ( Pbov. xvi, 15. )
Et peut-on laisser aliéner des cœurs qu'on peut gagner à si bas prix.? n'est-ce pas s'avilir soi-même que de dépriser à ce point toute l'humanité.' et mérite-t-on le nom de grand, quand on ne sait pas même sentir ce que valent les hommes.'
La nature n'a-t-elle pas déjà imposé une assez grande peine aux peuples et aux malheureux , de les avoir fait naître dans la dépendance et comme dans l'esclavage.' n'est-ce pas assez que la bassesse ou le malheur de leur condition leur fasse un devoir, et comme une loi, de ramper et de rendre des hom-
QUATRIÈME DIMAr^CJiE DE CARÊME.
mages? faut-il encore leur aggraver le joug par le mépris, et par une fierté qui en est si digne elle-même ? Ne suffit-il pas que leur dépendance soit une peine? faut-il encore les en faire rougir comme d'un crime? et si quelqu'un devait être honteux de son état, seraitce le pauvre qui le souffre , ou le grand qui en abuse ?
Il est vrai que souvent c'est l'humeur toute seule, plutôt que l'orgueil , qui efface du front des grands cette sérénité qui les rend accessibles et affables : c'est une inégalité de caprice plus que de fierté. Occupés de leurs plaisirs , et lassés des hommages , ils ne les reçoivent plus qu'avec dégoût : il semble que l'affabilité leur devienne un devoir importun , et qui leur est à charge. A force d'être honorés , ils sont fatigués des honneurs qu'on leur rend, et ils se dérobent souvent aux hommages publics pour se dérober à la fatigue d'y paraître sensibles. Mais qu'il faut être né dur pour se faire même une peine de paraître humain! N'est-ce pas une barbarie, non-seulement de n'être pas touché, mais de recevoir même avec ennui les marques d'amour et de respect que nous donnent ceux qui nous sont soumis? n'est-ce pas déclarer tout haut qu'on ne mérite pas l'affection des peuples , quand on en rebute les plus tendres témoignages? Peut-on alléguer là-dessus les moments d'humeur et de chagrin que les soins de la grandeur et de l'autorité traînent après soi ? L'humeur est-elle donc le privilège des grands, pour être l'excuse de leurs vices?
Hélas ! s'il pouvait être quelquefois permis d'être sombre, bizarre, chagrin, à charge aux autres et à soi-même, ce devrait être à ces infortunés que la faim , la misère , les calamités , les nécessités domestiques , et tous les plus noirs soucis environnent : ils seraient bien pi us dignes d'excuse , si , portant déjà le deuil, l'amertume, le désespoir, souvent dans le cœur, ils en laissaient échapper quelques traits au dehors. Mais que les grands, que les heureux du monde , à qui tout rit , et que-les joies et les plaisirs accompagnent partout, prétendent tirer de leur félicité même un privilège qui excuse leurs chagrins bizarres et leurs caprices; qu'il leur soit plus permis d'être fâcheux , inquiets, inabordables, parce qu'ils sont plus heureux; qu'ils regardent comme un droit acquis à la prospérité d'accabler encore du poids de leur humeur des malheureux qui gémissent déjà sous le joug de leur autorité et de leur puissance ; grand Dieu ! serait-ce donc là le privilège des grands , ou la punition du mauvais usage qu'ils font de la grandeur? Car il est vrai que les caprices et les noirs chagrins semblent être le partage des grands ; et l'innocence de la joie et de la sérénité n'est que pour le peuple.
Mais l'affabilité, qui prend sa source dans l'hu-' manité, n'est pas une de ces vertus superficielles qui ne résident que sur lé visage ; c'est un sentiment qui naît de la tendresse et de la bonté du cœur. L'affabilité ne serait plus qu'une insulte et une dérision pour les malheureux, si, en leur montrant un visage doux et ouvert, elle leur fermait nos entrailles , et ne nous rendait plus accessibles à leurs plaintes, que pour nous rendre plus insensibles à leurs peines.
Les malheureux et les opprimés n'ont droit de les approcher que pour trouver auprès d'eux la protection qui leur manque. Oui , mes frères , les lois qui ont pourvu à la défense des faibles ne suffisent pas pour les mettre à couvert de l'injustice et de l'oppression : la misère ose rarement réclamer les lois établies pour la protéger, et le crédit souvent leur impose silence.
C'est donc aux grands à remettre le peuple sous la protection des lois : la veuve, l'orphelin, tous ceux qu'on foule et qu'on opprime, ont un droit acquis à leur crédit et à leur puissance; elle ne leur est donnée que pour eux; c'est à eux à porter au pied du trône les plaintes et les gémissements de l'opprimé : ils sont comme le canal de communication, et le lien des peuples avec le souverain, puisque le souverain n'est lui-même que le père et le pasteur des peuples. Ainsi ce sont les peuples tout seuls qui donnent aux grands le droit qu'ils ont d'approcher du trône, et c'est pour les peuples tout seuls que le trône lui-même est élevé. En un mot, et les grands et le prince ne sont, pour ainsi dire, que les hommes du peuple.
Mais si , loin d'être les protecteurs de sa faiblesse , les grands et les ministres des rois en sont eux-mêmes les oppresseurs; s'ils ne sont plus que comme ces tuteurs barbaresqui dépouillent eux-mêmes leurs pupilles; grand Dieu! les clameurs du pauvre et de l'opprimé monteront devant vous ; vous maudirez ces races cruelles; vous lancerez vos foudres sur les géants; vous renverserez tout cet édifice d'orgueil, d'injustice et de prospérité, qui s'était élevé sur les débris de tant de malheureux ; et leur prospérité sera ensevelie sous ses ruines.
Aussi la prospérité des grands et des ministres des souverains , qui ont été les oppresseurs des peuples, n'a jamais porté que la honte, l'ignominie et la malédiction à leurs descendants. On a vu sortir de cette tige d'iniquité des rejetons honteux, qui ont été l'opprobre de leur nom et de leur siècle. Le Seigneur a soufflé sur l'amas de leurs richesses injustes, et l'a dissipé comme de la poussière ; et s'il laisse encore traîner sur la terre des restes infortunés de