‹ ŒuvresChapitre 187 sur 264 · DEUXIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

DEUXIÈME PARTIE

Et qu'y a-t-il dans votre état de plus digne d'envie que le pouvoir de faire des heureux? Si l'humanité envers les peuples est le premier devoir des grands, n'est-elle pas aussi l'usage le plus délicieux de la grandeur?

Quand toute la religion ne serait pas elle-même un motif universel de charité envers nos frères , et que notre humanité à leur égard ne serait payée que par le plaisir de faire des heureux et de soulager ceux qui souffrent, en faudrait-il davantage pour un bon cœur? Quiconque n'est pas sensible à un plaisir si vrai , si touchant , si digne du cœur, il n'est pas né grand, il ne mérite pas même d'être homme. Qu'on est digne de mépris, dit saint Ambroise, quand on peut faire des heureux , et qu'on ne le veut pas ! Infelixcujus inpoiestate est tant or um animas a morte defendere, et non est voluntas . (S. Amb. invita Nab. 13. )

Il semble même que c'est une malédiction atta-

MASSIII.ON. — TOME I.

fortune obscure et privée n'envient dans les grands que le pouvoir de faire des grâces, et de contribuer à la félicité d'autrui : on sent qu'à leur place on serait trop heureux de répandre la joie et l'allégresse dans les coeurs en y répandant des bienfaits, et de s'assurer pour toujours leur amour et leur reconnaissance. Si, dans une condition médiocre, on forme quelquefois de ces désirs chimériques de parvenir à de grandes places, le premier usage qu'on se propose de cette nouvelle élévation, c'est d'être bienfaisant , et d'en faire part à tous ceux qui nous environnent : c'est la première leçon de la nature, et le premier sentiment que les hommes du commun trouvent en eux. Ce n'est que dans les grands seuls qu'il est éteint : il semble que la grandeur leur donne un autre cœur, plus dur et plus insensible que celui du reste des hommes ; que plus on est à portée de soulager des malheureux, moins on est touché de leurs misères ; que plus on est le maître de s'attirer l'amour et la bienveillance des hommes, moins on en fait cas; et qu'il suffit de pouvoir tout, pour n'être touché de rien.

Mais quel usage plus doux et plus flatteur, mes frères, pourriez-vous faire de votre élévation et de votre opulence? Vous attirer des hommages? mais l'orgueil lui-même s'en lasse. Commander aux hommes, et leur donner des lois? mais ce sont là les soins de l'autorité, ce n'en est pas le plaisir. Voir autour de vous multiplier à l'infini vos serviteurs et vos esclaves? mais ce sont des témoins qui vous embarrassent et vous gênent, plutôt qu'une pompe qui vous décore. Habiter des palais somptueux? mais vous vous édifiez, dit Job, des solitudes où les soucis et les noirs chagrins viennent bientôt habiter avec vous. Y rassembler tous les plaisirs? ils peuvent remplir ces vastes édifices, mais ils laisseront toujours votre cœur vide. Trouver tous les jours dans votre opulence de nouvelles ressources à vo? caprices ? la variété des ressources tarit bientôt , tout est bientôt épuisé; il faut revenir sur ses pas. et recommencer sans cesse ce que l'ennui rend insipide, et ce que l'oisiveté a rendu nécessaire. Employez tant qu'il vous plaira vos biens et votre autorité à tous les usages que l'orgueil et les plaisirs peuvent inventer : vous serez rassasié, mais vous ne serez pas satisfait ; ils vous montreront la joie, mais ils ne la laisseront pas dans votre cœur.

Employez-les à faire des heureux , à rendre la vie plus douce et plus supportable à des infortunés que l'excès de la misère a peut-être réduits mille fois à souhaiter, comme Job, que le jour qui les vit naître eût été lui-même lanuit éternelle de leur tom-

QUATRIÈME DIMANCHE DE CARÊME

beau : vous sentirez alors le plaisir d'être né grand, vous goûterez la véritable douceur de votre état; c'est le seul privilège qui le rend digne d'envie. Toute cette vaine montre qui vous environne est pour les autres ; ce plaisir est pour vous seul. Tout le reste a ses amertumes; ce plaisir seul les adoucit toutes. La joie de faire du bien est tout autrement douce et touchante que la joie de le recevoir. Revenez-y encore, c'est un plaisir qui ne s'use point; plus on le goûte , plus on se rend digne de le goûter : on s'accoutume à sa prospérité propre , et on y devient insensible; mais on sent toujours la joie d'être l'auteur de la prospérité d'autrui : chaque bienfait porte avec lui ce tribut doux et secret dans notre âme : le long usage qui endurcit le cœur à tous les plaisirs le rend ici tous les jours plus sensible.

Et qu'a la majesté du trône elle-même , Sire , de plus délicieux que le pouvoir de faire des grâces ? Que serait la puissance des rois , s'ils se condamnaient à en jouir tout seuls.? une triste solitude, l'horreur des sujets, et le supplice du souverain. C'est l'usage de l'autorité qui en fait le plus doux plaisir ; et le plus doux usage de l'autorité c'est la clémence et la libéralité qui la rendent aimable.

Nouvelle raison : outre le plaisir de faire du bien, qui nous paye comptant de notre bienfait , montrez de la douceur et de l'humanité dans l'usage de votre puissance, dit l'Esprit de Dieu; et c'est la gloire la plus sûre et la plus durable où les grands puissent atteindre : In matisxietudine opéra tuaperfice, et super hominumgloriam dUiyeris. ( EccL. m, 19.)

Non, Sire, ce n'est pas le rang, les titres, la puissance , qui rendent les souverains aimables ; ce n'est pas même les talents glorieux que le monde admire, la valeur, la supériorité du génie, l'art de manier les esprits et de gouverner les peuples ; ces grands talents ne les rendent aimables à leurs sujets qu'autant qu'ils les rendent humains et bienfaisants. Vous ne serez grand qu'autant que vous leur serez cher : l'amour des peuples a toujours été la gloire la plus réelle et la moins équivoque des souverains; et les peuples n'aiment guère dans les souverains que les vertus qui rendent leur règne heureux.

Et, en effet, est-il pour les princes une gloire plus pure et plus touchante que celle de régner sur leseœurs.? La gloire des conquêtes est toujours souillée de sang; c'est le carnage et la mort qui nous y conduit ; et il faut faire des malheureux pour se l'assurer. L'appareil qui l'environne est funeste et lugubre; et souvent le conquérant lui-même, s'il est humain , est forcé de verser des larmes sur ses propres rictoires.

Mais la gloire , Sire , d'être cher à son peuple et de le rendre heureux, n'est environnée que de la joie et de l'abondance ; il ne faut point élever de statues et de colonnes superbes pour l'immortaliser; elle s'élève dans le cœur de chaque sujet un monument plus durable que l'airain et le bronze, parce que l'amour dont il est l'ouvrage est plus fort que la mort. Le titre de conquérant n'est écrit que sur le marbre; le titre de père du peuple est gravé dans les cœurs.

Et quelle félicité pour le souverain de regarder son royaume comme sa famille , ses sujets comme ses enfants ; de compter que leurs cœurs sont encore plus à lui que leurs biens et leurs personnes , et de voir, pour ainsi dire , ratifier chaque jour le premier choix de la nation qui éleva ses ancêtres sur le trône ! La gloire des conquêtes et des triomphes a-t-elle rien qui égale ce plaisir? Mais de plus, Sire, la gloire des conquérants vous touche , commencez par gagner les cœurs de vos sujets; cette conquête vous répond de celle de l'univers. Un roi cher à une nation valeureuse comme la vôtre n'a plus à craindre que l'excès de ses prospérités et des ses victoires.

Écoutez cette multitude que Jésus-Christ rassasie aujourd'hui dans le désert : ils veulent l'établir roi sur eux : Ut râpèrent eum, etfacerent eum regem. (Joan. vi, 15.) Ils lui dressent déjà un trône dans leur cœur, ne pouvant le faire remonter encore sur celui de David et des rois de Juda ses ancêtres : ils ne reconnaissent son droit à la royauté que par son humanité. Ah! si les hommes se donnaient des maîtres, ce ne serait ni les plus nobles ni les plus vaillants qu'ils choisiraient ; ce serait les plus tendres , les plus humains, des maîtres qui fussent en même temps leurs pères.

Heureuse la nation, grand Dieu à qui vous destinez dans votre miséricorde un souverain de ce caractère ! D'heureux présages semblent nous le promettre : la clémence et la majesté, peintes sur le front de cet auguste enfant , nous annoncent déjà la félicité de nos peuples ; ses inclinations douces et bienfaisantes rassurent et font croître tous les jours nos espérances. Cultivez donc, ô mon D'eu', ces premiers gages de notre bonheur! rendez-le aussi tendre pour ses peuples que le prince pieux auquel il doit la naissance, et que vous n'avez fait que montrer à la terre. Il ne voulait régner, vous le savez, que pour nous rendre heureux; nos misères étaient ses misères, nos afflictions étaient les siennes ; et son cœur ne faisait qu'un cœur avec le nôtre. Que la clémence et la miséricorde croissent donc avec l'âge dans cet enfant précieux, et coulera

CARACTÈRES DE LA GRANDEUR DE J. C

en lui avec le sang d'un père si humain et si miséricordieux ! que la douceur et la majesté de son front soit toujours une image de celle de son âme ! que son peuple lui soit aussi cher qu'il est lui-même cher à son peuple! qu'il prenne dans la tendresse de la nation pour lui la règle et la mesure de l'amour qu'il doit avoir pour elle ! par là il sera aussi grand que son bisaïeul, plus glorieux que tous ses ancêtres, et son humanité sera la source de notre félicité sur la terre et de son bonheur dans le ciel.

yiinsi soit-il.

SERMON

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