SERMOIS POUR LA FÊTE DE LA CONCEPTION
DE LA TRÈS-SAINTE VIERGE
radam , et videbo visionem hanc magnam.
J'irai, et je verrai cette grande merveille.
(ExoD. ni, 3.)
Sire,
Le prodige qui parut aux yeux de Moïse sur le mont Sinaï avait de quoi le surprendre : un buisson que les flammes enveloppent de toutes parts et qu'elles ne consument pas! Qu'est-ce donc qui suspend l'activité du feu à son égard ? Pourquoi cet élément , qui dévore par son ardeur tout ce qu'il rencontre, semble-t-il respecter ce buisson miraculeux ? Qui n'eût dit comme Moïse : J'irai , et je verrai cette grande merveille : radam, et videbo visionem hanc magnam.^
Le prodige que l'Église présente aujourd'hui à la piété des fidèles est encore plus étonnant. C'est une pure créature , une fille d'Adam, une portion de la masse corrompue du genre humain , qui , malgré la source souillée de laquelle elle tire son origine , malgré la dépravation du siècle au milieu duquel elle habite, malgré l'air empesté qu'elley respire, conserve toute la pureté de son âme sainte, et demeure incorruptible au milieu de la plus grande corruption. O Dieu! qui est semblable à vous? Vous êtes le Dieu qui opérez des merveilles.
Les justes même du premier ordre malgré leurs craintes et leur vigilance, malgré les secours de la grâce qui les soutient, font plus d'une fois chaque jour la triste épreuve de leur faiblesse. Un seul instant de la vie où ils prétendraient être sans péché , ils mentiraient au Saint-Esprit et contre eux-mêmes. Et Marie , depuis le premier moment auquel Dieu a répandu dans son âme la justice et la sainteté, jusqu'au moment auquel elle est entrée dans l'éternité bienheureuse, Marie toujours triomphé du péché, du monde et de tout ce qu'il a de séduisant; du monde et de ses fausses maximes, par lesquelles il fait entrer tant d'âmes dans la voie de perdition *,
LA CONCEPTION
du monde et de toutes les contradictions qu'il suscite à la vertu, et par lesquelles tant de ces justes que l'Évangile appelle temporels sont malheureusement renversés. Le feu du péché l'environne de tous les côtés, mais il ne saurait lui faire sentir son ardeur criminelle. Quel prodige inouï! quelle gloire! quel privilège singulier accordé à Marie ! J'irai , et je verrai cette grande merveille : Fadani. etvidebovisionem hanc magnam.
Cependant, née avec un privilège si sublime, et qui mettait entre elle et le péché un intervalle presque infini , Marie ne crut pouvoir s'y soutenir que par la fidélité et par la vigilance. La même plénitude de grâce, qui la mettait si fort au-dessus de tous les périls, les lui rendit, ce me semble, plus formidables. Ne portant point en elle ce fonds de faiblesse et de corruption qui nous fait un danger de tout, et qui change en pièges nos vertus mêmes , les précautions les plus rigoureuses lui parurent le seul asile et toute la sûreté de son innocence : la retraite, la prière, la fuite du monde, l'abnégation d'ellemême , furent les règles constantes de ses moeurs ; et quoique tant de faveurs reçues du ciel lui donnassent une confiance si ferme, si bien fondée, que la grâce ne l'abandonnerait pas , elle vécut comme si elle avait toujours craint de la perdre. Quelle instruction et quel exemple! Si Marie, délivrée de ce fonds de corruption qui nous rend les chutes si faciles et presque inévitables , fuit le monde , vit dans le recueillement et dans la prière, nous flattons-nous de pouvoir conserver, au milieu de ses plaisirs et de ses périls, une innocence qui trouve déjà au dedans de nous des ennemis si terribles à combattre? C'est la réflexion la plus naturelle où nous conduit ce mystère.
Or, je trouve dans Marie, dont je veux aujourd'hui proposer la fidélité pour modèle aux âmes touchées de Dieu , et que la grâce a retirées du vice , j'y trouve, dis-je, une double fidélité à la grâce reçue : une fidélité de précaution et une fidélité de correspondance; une fidélité de précaution , qui lui fait toujours craindre les moindres périls; une fidélité de correspondance , qui la rend attentive jusqu'à la fin à faire de nouveaux progrès dans les voies de la grâce. Fidèle à conserver la grâce reçue , fidèle à l'augmenter et à la suivre jusqu'où la grâce ellemême voulait la mener : adressons-nous à elle pour obtenir, par son entremise, cette double fidélité. Ave, Maria.