L'INCARNATION
paternels , qui perpétuera la mémoire d'un si bon roi dans tous les siècles.
Non , Sire, ce ne sont pas les statues et les inscriptions qui immortalisent les princes; elles deviennent tôt ou tard le triste jouet des temps et de la vicissitude des choses humaines. En vain Rome et la Grèce avaient autrefois multiplié à l'infini les images de leurs rois et de leurs césars , et épuisé toute la science de l'art pour les rendre plus précieuses aux siècles suivants ; de tous ces monuments superbes , à peine un seul est venu jusqu'à nous. Ce qui n'est écrit que sur le marbre et sur l'airain est bientôt effacé ; ce qui est écrit dans les cœurs demeure toujours.
Aussi le dernier caractère de la grandeur de Jésus-Christ , c'est la durée et la perpétuité de son règne : Et regni ejus non erit finis. Il était hier, il est aujourd'hui, et il sera dans tous les siècles : ses bienfaits perpétueront sa royauté et sa puissance Les hommes de tous les temps le reconnaîtront, l'adoreront comme leur chef, leur libérateur, leur pontife toujours vivant, et qui s'offre toujours pour nous à son Père : il sera même le prince de l'éternité, il régnera sur tous les élus dans le ciel, et l'Église triomphante ne sera pas moins son royaume et son héritage que celle qui combat sur la terre. C'est ici une grandeur de perpétuité et de durée.
En effet , la gloire qui doit finir avec nous est toujours fausse. Elle était donnée à nos titres plus qu'à nos vertus : c'était un faux éclat qui environnait nos places , mais qui ne sortait pas de nous-mêmes. Nous étions sans cesse entourés d'admirateurs , et vides au dedans des qualités qu'on admire. Cette gloire était le fruit de l'erreur et de l'adulation , et il n'est pas étonnant de la voir finir avec elles. Telle est la gloire de la plupart des princes et des grands. On honore leurs cendres encore fumantes d'un reste d'éloges; on ajoute encore cette vaine décoration à celle de leur pompe funèbre. Mais tout s'éclipse et s'évanouit le lendemain : on a honte des louanges qu'on leur a données; c'est un langage suranné et insipide qu'on n'oserait plus parler : on en voit presque rougir les monuments publics où elles sont encore écrites, et où elles ne semblent subsister que pour rappeler publiquement un souvenir qui les désavoue. Ainsi les adulations ne survivent jamais à leurs héros; et les éloges mercenaires, loin d'immortaliser la gloire des princes, n'immortalisent que la bassesse, l'intérêt et la lâcheté de ceux qui ont été capables de les donner.
Pour connaître la grandeur véritable des souve-
CARACTÈRES DE LA GRANDEUR DE J. C
rains et des grands , il faut la chercher dans les siècles qui sont venus après eux. Plus même ils s'éloignent de nous, plus leur gloire croît et s'affermit lorsqu'elle a pris sa source dans l'amour des peuples. On dispute encore aujourd'hui à un de vos plus vaillants prédécesseurs les éloges magnifiques que son siècle lui donna à l'envi ; et malgré la gloire de Marignan , on doute si la valeur doit le faire compter parmi les grands rois qui ont occupé votre trône : et avec moins de ces talents brillants qui font les héros, et plus de ces vertus pacifiques qui font les bons rois, son prédécesseur sera toujours grand dans nos histoires , parce qu'il sera toujours cher à la nation dont il fut le père. On ne compte pour rien les éloges donnés aux souverains pendant leur règne, s'ils ne sont répétés sous les règnes suivants. C'est là que la postérité, toujours équitable, ou les dégrade d'une gloire dont ils n'étaient redevables qu'à leur puissance et à leur rang, ou leur conserve un rang qu'ils durent à leur vertu bien plus qu'à leur puissance. Il faut, Sire, que la vie d'un grand roi puisse être proposée comme une règle à ses successeurs, et que son règne devienne le modèle de tous les règnes à venir : c'est par là qu'il sera, si je l'ose dire, éternel comme le règne de Jésus- Christ : Etregniejus non erit finis.
Le règne de David fut toujours le inodeîr des bons rois de Juda , et sa durée égala celle du trône de Jérusalem. Ce ne furent pas ses victoires toutes seules qui le rendirent le modèle des rois ses successeurs : Saùl en avait remporté comme lui sur les Philistins et sur les Amalécites. Ce fut sa piétc envers Dieu, son amour pour son peuple, son zèie pour la loi et pour la religion de ses pères , sa sou mission à Dieu dans les disgrâces , sa modération dans la victoire et dans la prospérité, son respect pour les prophètes qui venaient de la part de Dieu l'avertir de ses devoirs et lui ouvrir les yeux sur ses faiblesses, les larmes publiques de pénitence et de piété dont il baigna son trône pour expier le scandale de sa chute, les richesses immenses qu'il amassa pour élever un temple au Dieu de ses pères , sa confiance dans le grand prêtre et dans les ministres du culte saint, le soin qu'il prit d'inspirer à son fils Salomon les maximes de la vertu et de la sagesse, et enfin le bon ordre et la justice des lois qu'il établit dans tout Israël.
Voilà, Sire, la grandeur que Votre Majesté doit se proposer. Régnez de manière que votre règne puisse être éternel; que non-seulement il vous assure la royauté immortelle des enfants de Dieu , mais encore que dans tous les âges qui suivront, on vous pro-
pose aux princes vos successeurs comme le modèle des bons rois.
Ce ne sera pas seulement en remportant des vio toires que vous deviendrez un grand roi ; ce sera votre amour pour vos peuples, votre fidélité envers Dieu , votre zèle pour la religion de vos pères , votre attention à rendre vos sujets heureux, qui feront de votre règne le plus bel endroit de nos histoires, et le modèle dé tous les règnes à venir.
Aimez vos peuples. Sire; et que ces mêmes paroles , si souvent portées à vos oreilles , trouvent toujours un accès favorable dans votre coeur. Soyez tendre, humain, affable, touché de leurs misères, compatissant à leurs besoins; et vous serez un grand roi , et la durée de votre règne égalera celle de la monarchie. Dieu vous a établi sur une nation qui aime ses princes , et qui , par cela seul , mérite d'en être aimée. Dans un royaume où les peuples naissent, pour ainsi dire, bons sujets, il faut que les souverains en naissant naissent de bons maîtres. Vous voyez déjà tous les cœurs voler après vous, Sire; l'amour ne peut se payer que par l'amour; et vous ne seriez pas digne de la tendresse de vos sujets , si vous leur refusiez la vôtre.
Il n'y a point d'autre gloire pour les rois : leur grandeur est toute dans l'amour de leurs peuples; ce sont eux qui perpétuent de siècle en siècle la mémoire des bons princes. Et quelle gloire en effet pour un roi de régner encore après sa mort sur les cœurs de ses sujets! d'être sûr que, dans tous les temps à venir, les peuples, ou regretteront de n'avoir pas vécu sous son règne, ou se féliciteront d'avoir un roi qui lui ressemble! Quelle gloire. Sire, de faire dire de soi dans toute la suite des siècles, comme la reine de Saba le disait de Salomon : Heureux ceux qui le virent, et qui vécurent sous la douceur de ses lois et de son empire! Heureux l'âge qui montra à la terre un si bon maître! Heureuses les villes et les campagnes qui virent revivre sous son règne l'abondance, la paix, la joie, la justice; l'innocence des âges les plus fortunés! Heureuse la nation que le ciel favorisera un jour d'un prince qui lui soit semblable!
Grand Dieu! c'est vous seul qui donnez les bons rois aux peuples; et c'est le plus grand don que vous puissiez faire à la terre. Vous tenez encore entre vos mains l'enfant auguste que vous destinez à la monarchie. Son âge, son innocence, le laissent encore l'ouvrage commencé de vos miséricordes. Il n'est pas encore sorti de dessous la main qui le forme, et qui l'achève. Grand Dieu! il est encore temps, formez-le pour le bonheur des peuples à qui
DIMANCHE DE LA PASSION
vous J'avez réservé; et que cette prière si souvent ici renouvelée, ne lasse pas votre bonté , puisqu'elle intéresse si fort le salut et la félicité d'une nation que vous avez toujours protégée!
C'est sous les bons rois que votre culte s'affermit, que la foi triomphe des erreurs, que l'affreuse incrédulité est bannie ou obligée de se cacher, que les nouvelles doctrines sont proscrites, que les esprits rebelles ne trouvent de protection et de sûreté que dans l'obéissance et dans l'unité; que vos ministres, paisibles dans l'exercice de leurs fonctions, et veillant sans cesse à la conservation du dépôt, voient l'autorité de l'empire donner les mains à celle du sacerdoce; et que tous les cœurs, déjà réunis au pied du trône, portent la même union et la même concorde au pied des autels. Ajoutez donc en lui de jour en jour, ô mon Dieu! de ces traits heureux qui promettent de bons rois à leurs peuples; que l'ouvrage de vos miséricordes croisse et se développe tous les jours en lui avec ses années. Nous ne vous demandons pas qu'il devienne la vainqueur de l'Europe; nous vous demandons qu'il soit le père de son peuple. C'est la puissance de votre bras qui nous l'a conservé , en frappant autour de son berceau tout le reste de sa famille royale ; que ce soit elle qui nous le forme et qui nous le prépare! II est, comme IMoïse, l'enfant sauvé des funérailles de toute sa race; qu'il soit comme lui le sauveur et le libérateur de son peuple; et que ce premier prodige , qui l'a retiré du sein de la mort, soit pour nous le présage assuré de ceux que vous nous faites espérer sous son empire!
Ainsi soit-il.
SERMON
POUR LE DIMANCHE DE LA. PASSION