‹ ŒuvresChapitre 2 sur 264 · DE L'ÉDITION DE · texte numérisé non relu

DE L'ÉDITION DE

Les Sermons de Massillon ' ont été prêcliés vingt ans de suite, à Pajis ou à la cour, avec un succès toujours égal. C'est le préjugé le moins équivoque et le plus décisif en faveur de ce genre d'ouvrages. Un talent médiocre a quelquefois la vogue ; et tant qu'il ne sera pas effacé par un talent supérieur, on le verra s'attirer, et se conserver même pour un temps l'estime et les applaudissements du public. Mais , réunir en sa faveur et fixer constamment les suffrages d'une multitude libre et indépendante, toujours prête à se retirer dès qu'on cesse de l'atlaclier et de lui plaire , c'est ce qui n'est donné qu'aux génies du premier ordre. Il n'appartient qu'aux Bossuet , aux Bourdaloue et à ceux qui leur ressemblent , d'exercer un empire perpétuel sur les esprits et sur les cœurs.

Nous pouvons donc nous dispenser de faire ici l'éloge des Sennonsde Massillon. Qu'ajouterions-nous à l'approbation constante et unanime de toute la France? D'ailleurs le public s'apercevTa bientôt que les Sermons que nous lui présentons sont dans le vrai goût de la cbaire; c'est au co^ur que parle Massillon ; c'est le cœur qu'il affecte et qu'il intéresse; or, quiconque a le secret d'aller au cœur, soit qu'on l'écoute, soit qu'on le lise, est sûr de plaire, et de plaire toujours.

Ce pathétique qui fait la principale force de l'éloquence et le caractère propre de notre orateur, manquait presque

■ Massillon (Jean-Baptiste), né à Uyères en Provence, le 24 juin 166.3 , lit ses études au collège de l'Oratoire de sa \ ille natale ; entra , en 1681 , dans cette congrégation ; fut ordonné prêtre; signala son' talent dès son début dans la chaire, et alla néanmoins s'enfermer dans le monastère de Sept-Fonds , dont il prit l'habit , résolu d'échapper ainsi aux. séductions de l'amour-propre que sa piété lui faisait redouter.

Rendu cependant à la congrégation de l'Oratoire par l'autorité du cardinal de Noailles, Massillon professa successivement les belles-lettres et la théologie à Pézenas , à Montbrison et à Vienne ; fut ensuite , en 1 691 , appelé à Paris pour y diriger le séminaire de Saint-Magloire; alla deux ans après prêcher le carême à Montpellier, et y excita une telle admiration , qu'il lui devint désormais impossible de fuir sa renommée.

Rappelé immédiatement dans la capitale, il y prêcha le Carême de 1699; fut nommé prédicateur à la cour pour l'Avent de la même année, et y produisit une si profonde impression que Louis XFV, dont il était destiné à faire l'éloge funèbre, témoigna plusieurs fois le désir de l'entendre. Ce ne fut néanmoins qu'après la mort de ce prince que Massillon reçut la récompense due à son talent. Promu, en I7I7, a Tévêché de Clermont , il prononça l'année suivante devant Louis XV, alors àgë de neuf ans , ses discours si connus sous le nom de Petit Carême; fut reçu en 1719 à l'Académie française , et partit ensuite pour son diocèse, où il mourut le 18 septembre 1742.

VÉloge de cet illustre orateur, par d'Alembert , a été lu à l'Académie française en 1771 , et sa ville natale lui a élevé une statue.

f entièrement à la chaire , lorsque le ministère de la parole lui fut confié. On en avait heureusement banni tous ces traits entassés d'une érudition déplacée, assemblage bizarre du sacré et du profane , propre à imposer au vulgaire ignorant , plus propre encore à révolter l'homme sensé. Mais le commun des prédicateurs ignorait l'art d'intéresser par le sentiment, quoique de là dépende tout le succès du discours; et combien d'autres défauts n'avait-on pas encore à leur reprocher? Aussi , lorsque ^Massillon arriva de la province , le révérend père de la Toui-, général de l'Oiatoire , lui demandant ce qu'il pensait des prédicateurs les plus suivis : Je leur trouve, répondit-il, bien de l'esprit et (les talents; maïs si je prêche, je ne prêcherai pas comme eux. H tint parole : il prêcha, et s'ouvrit une route toute nouvelle.

Qu'on ne le soupçonne pas néaimioins d'avoir confondu Bourdaloue avec les autres orateuis de son temps. Pouvaitil ne pas applaudir à ce grand homme , duquel il est vrai de dire , comme Quintilien le disait de Cicéron : Qu'il faut juger du progrès que l'on a fait dans l'éloquence, par le goût que l'on (route à la lecture de ses mivr âges. Trop connaisseur pour s'y méprendre, à peine eut-il entendu Bourdaloue, qu'il l'admira; et s'il ne le prit pas en tout pour son modèle, c'est que son talent le portait vers un autre genre d'éloquence. Or, il était fortement persuadé que pour réussir en quelque genre que ce soit, l'on doit étudier son talent et le suivre; en un mot, travailler de génie ; que s'attacher servilement à copier la manière d'un autre, quelque parfait qu'il soit, à moins que sa manière ne se trouve assortie aux dispositions que la nature a mises en nous , c'est s'exposer à ne jamais rien faire qui ait un certain feu , et ce tour original qui fait le mérite des bon-, ouvrages.

Pour la plupart des autres prédicateurs , outre ce défaut d'onction et de sentiment , Massillon leur reprochait d'entrer dans un trop grand détail sur les conditions et sur les mœurs extérieures; moyen infaillible pour eiuiuyer les trois quarts de son auditoire, toujours composé de peisonnes qui diffèrent toutes entre elles , ou par l'âge , ou par l'état , au par la condition. Tandis que vous instruisez le magistrat sur les devoirs de sa chaige, devez-vous vous flatter d'attirer l'attention de tout ce qui n'exerce point les fonctions de la magistrature? Et tous ceux qui ne sont point engagés dans le commerce seront-ils curieux d'entendie des vérités qui n'attaquent que les fraudes et l'avarice des négociants.'' Non , sans doute : l'intérêt que nous avons à ce que l'on dit, peut seul nous y rendre attentifs. Cela étant, toutes les vérités que le prédicateur annonce , et que nous ne pour-

><»ijs pas BOUS appliquer persounelleiueûl , ae nous iotéres- ' sant point, ce n'est phis qu'avec ennui et avec dégoût que nous les écoutons; et nous soupirons après la fin d'un discours qui ne s'adresse point à nous.

Le prédicateur doit donc être sobre et réservé dans la pe'nture des mœurs extérieures et des conditions, s'il désire être écouté attentivement. Veut-il attacher tout son auditoire? Qu'il attaque les passions, qui sont les mômes dans tous les hommes , malgré la différence des objets vers lesquels elles se portent. En peignant d'après nature les mouvements , les ruses , la souplesse des passions , rien de ce que l'on dit ne peut être étranger pour aucun de ceux qui écoutent.

Enfin Massillon n'approuvait pas que l'on s'arrêtât si longtemps à établir des vérités que personne n'ignore , des maximes générales dont tout le monde convient ; il voulait que l'on s'appliquât principalement à découvrir ces malheureux prétextes que l'amour-propre trop ingénieux ne manque jamais de suggérer pour secouer le joug de la loi ; et qu'après les avoir découverts, l'on en fit sentir avec force toute l'illusion.

11 se fit donc une manière de composer, qu'il ne dut qu'à lui-même ; et sans autre guide que son propre génie et ce talent oi iginal qu'il avait reçu de la nature , il sut se gaiantir des défauts qu'il avait cru remarquer dans les autres. Chez lui, rien d'inutile et de superflu. Dès la première phrase, supposant les principes , ou les élablissant en deux mots , il cherche les raisons sur lesquelles chacun en particulier, sans contester l'existence de la loi , ni la nécessité de lui obéir, se met dans le cas de la dispense ; il cherche ces raisons dans le cœur de ceux qui l'écoutenl , dans l'attache à ces passions , dont les intérêts nous sont mallieureusement plus chers que notre salut ; passions auxquelles nous voudrions bien ne pas renoncer, sans être forcés cependant de nous regarder comme ùifracteurs de la loi. C'est là qu'il découvre la source intarissable de tous ces frivoles prétextes et de ces tempéraments que l'homme imagine pour allier Dieu et le monde, Jésus-Christ et Déliai. Nous sommes tentés d'accorder à nos passions tout ce qu'elles désirent ; mais nous voudrions en môme temps nous mettre à l'abri des remords qui viennent empoisonner nos plaisirs ; car pour peu qu'il reste de sentiment de religion dans une âme , le remords est inséparable du vice ; et pour calmer les alarmes d'une conscience qui n'est pas encore endurcie, il faut lui persuader qu'elle n'est pas coupable. Que faisons-nous donc? Nous avons recours à mille subtilités , à des subterfuges , à des exceptions , à des modifications qui, laissant subsister le précepte en lui-même, anéantissent totalement pour chacun de nous en particulier l'obligation de l'accomplir. Ainsi la conscience est rassurée contre les teneurs de la loi ; elle apprend à ne plus redouter ses menaces. Que ciaindrait-elle en effet? La loi ne punit que les prévaricateurs ; or, où la loi cesse d'obliger, il n'y a point de prévarication.

Que fait Massillon ? Afin de dissiper ces ténèbres , qui pour être volontaires n'en sont pas moins épaisses , il vous met votre propre cœur sous les yeux , selon l'expression du prophète ; il vou» forc« de vous y voir tel que vous êtes

PREFACE

et tout autre que vous ue croyez êtie , c'est-à-dire le jouel déplorable de mille passions qui obscurcissent les lumières de votre esprit , et corrompent la droiture de votre cœur ; il vous force de reconnaître que ce n'est pas de ce fonds de lumière et de droiture naturelle que Dieu a mis en vous , encore moins des lumières de l'Évangile , que vous lirez les raisons par lesquelles vous prétendez être dispensé de la loi ; que le langage que vous tenez est le langage des passions, et qu'elles seules vous inspirent. Cessez donc d'être vicieux , et vous cesserez bientôt d'alléguer ces prétextes comme des raisons décisives. Et c'est ici surtout que triomphe l'éloquence de Massillon. Lorsqu'après avoir démasqué les ruses et les artifices de l'amour-propre , il en montre dans tout leur jour la misère et la fausseté , avec quelle force et quelle véhémence ne les combat-il pas !

C'est un torrent impétueux qui renverse tout ce qu'il rencontre ; c'est pour ainsi dire un déluge de raisons toutes convaincantes, toutes intéressantes, qui, à l'appui les unes des autres , viennent coup sur coup confondre et accabler le pécheur. Cependant le pécheur, accablé et confondu , n'ayant rien à répliquer, voit avec étonnement que le prédicateur, loin d'être épuisé , a mille traits encore dont il pourrait le percer. Et ce qui forme le caractère distinctif de l'éloquence de Massillon , c'est que tous ses traits portent droit au cœur : c'est de ce côté-là qu'il dirige toujours ses coups ; ce qui est simplement raison et preuve dans les autres, prend dans sa bouche la teinture du sentiment; non-seulement il convainc , mais il touche , il remue , il attendrit; il ne se contente pas de vous prouver que le parti de la vertu est le plus raisonnable et le plus digne de l'homme ; dans ses discours la vertu vous parait souverainement aimable ; vous n'y trouvez que des douceurs et des consolations ; vous voudriez déjà être en possession d'un bien sans lequel vous n'imaginez plus de bonheur. 11 ne se borne pas à faire sentir l'injustice et la déraison du vice, il le fait trouver difforme , haïssable ; vous ne pouvez plus vous souffrir sous l'empire de ce cruel tyran ; vous ne l'envisagez plus que comme l'ennemi juré de votre félicité. En trant dans une sainte indignation contre vous-même, vous vous trouvez si aveugle, si injuste, si malheureux, que vous ne voyez d'autre ressource que de vous jeter entre les bras de la vertu.

Des Sermons composés dans ce goût ne pouvaient manquer d'être écoutés avec une extrême attention. Chacun se reconnaît dans ces tableaux vifs et naturels où le prédicateur peint le cœur humain , et montre les ressorts qui lo font mouvoir ; chacun s'imagine que c'est à lui que le discours s'adresse , que l'orateur n'en veut qu'à lui ; de là l'effet prodigieux de ses instructions. Après l'avoir entendu , on ne s'arrêtait point à faire l'éloge ou la critique du Sermon ; l'auditeur se retirait dans un morne silence , l'air pensif, les yeux baissés, le recueillement sur le visage, emportant l'aiguillon que l'orateur chrétien lui avait laissé dans le cœur. Ces suffrages muets valent bien les plus grands applaudissements : ceux-ci flattent le ministre , et lui prouvent qu'il a su plaire; ceux-là le consolent, et l'assurent qu'il a touclié. Aussi , lorsque Massillon eut prêché son premier Avent à Versailles , Louis XIV lui dit ces paroles remarquables : Mon père, j'ai entendit plusieurs grands

PRÉFACE

orateurs dans ma chapelle; j'en ai été fort content : pour vous, toutes les fois que je vous ai entendu, j'ai été très-mécontent de moi-même. Éloge parfait, qui honore également le goût et la piété du monarque , et le talent du prédicateur.

Le style de Massillon, quoique noble et digne de la majesté de la chaire , n'en est pas moins simple et à la portée du peuple. La vivacité de son imagination ne prête à ses expressions que ce qu'il faut d'agrément pour satisfaire l'iiomme d'esprit, sans que la multitude soit réduite à admirer ce qu'elle n'enlend pas.

Ennemi de tout ce qui ressent l'affectation dans le style , il l'était encore plus de ces pensées qui n'ont d'autre mérite que le brillant , qui ne font qu'amuser l'esprit et le détourner de l'attention qu'il doit aux vérités importantes qu'on lui annonce. Massillon n'offre partout que des idées grandes et sublimes qui élèvent l'âme , qui montrent la religion sous ce caractère de noblesse et de majesté qui lui est propre , et qu'elle semble perdre quelquefois , parce qu'on l'a confiée à des mains qui, loin de l'embellir, ne peuvent que la défigurer.

On croira sans doute que des discours si éloquents , dans lesquels il y a d'autant plus d'art qu'il n'y parait rien que de naturel, étaient le fruit d'un travail long et pénible , et que cette belle et noble simplicité , qui se refuse souvent aux efforts mêmes des plus grands hommes , n'est pas venue se présenter à lui , sans qu'il l'ait longtemps recherchée : point du tout. Ces Sermons ont été composés avec une facilité qui tient du prodige : pas un seurqui ait coûté plus de dix à douze jours. Combien de gens , même du métier, trouveraient que ce temps suffirait à peine pour en former et pour en bien digérer le plan ! En 1 704 , il parut pour la seconde fois à la cour. Louis XIV , après lui avoir témoigné dans les ternies les plus gracieux son extrême satisfaction, ajouta : Et je veux, mon père, vous entendre désormais tous- les deux ans. Sur-le-champ Massillon forma le dessein de ne revenir à Versailles qu'avec des sermons nouveaux. Il est fâcheux qu'un tel projet n'ait point eu de suite. A n'en juger que par cette abondance , cette richesse , cette variété qui règne dans tout ce qui est sorti de sa plume , on sent qu'il était parfaitement en état de l'exécuter.

En 1718, déjà nommé à l'évêché de Clennont, il fut chargé de prêcher le Carême devant le roi, qui entrait alors dans cet âge où la raison commence à se développer. Il crut qu'en cette occasion il devait prêcher pour le prince luimême , et pour l'instruire des devoirs de la royauté. Mais pour cela il fallait des sermons tout différents de ceux qu'il avait prêches jusqu'alors, lesquels, et pour le fond des choses et pour la manière , ne pouvaient convenir à un jeune prince de neuf ans. 11 inventa donc, pour ainsi dire, un nouveau genre d'éloquence ; le style , l'instruction , tout fut proportionné à l'âge du jeune monarque. Dans le style, il répandit plus de vivacité , plus d'agréments, plus de fleurs , et même quelque chose d'académique. Les instructions , dépouillées de la sécheresse du raisonnement, furent des maximes sur les devoirs des princes , exprimées en peu de mots , mais présentées de manière à faire une vive impres-

sion sur l'esprit et sur le cœur. Ce fctyle et cette façon d'instruire était quelque chose de tout nouveau pour Massillon ; cependant six semaines suffirent pour composer ces dix sermons si admués, si vantés, qui renferment en abrégé tout ce qui peut former un prince chéri de Dieu et des hommes, et qui furent souvent interrompus, ou par des applaudissements, ou par les larmes de son auguste auditoire.

A l'égard de l'action , cette partie si essentielle à l'orateur, ce ne fut pas d'abord par cet endroit qu'il se fit admirer. Le goût du temps n'était pas le sien. H ne pouvait souffrir qu'au lieu de cet air naturel qui porte avec soi la conviction , l'on prit un certain air emprunté , et un ton de déclamateur, qui faisant regarder les ministres de Jésus- Christ comme des gens qui ne montent en chaire que pour jouer un personnage , ôte presque toute la force et toute croyance à leiu-s discours. Il fallait donc s'attendre que l'auditeur, gâté par ce goût de déclamation presque généralement répandu , se révolterait d'abord contre la manière de dire de Massillon , dans laquelle aucune des règles qu'on s'était faites , ne paraissait observée. Mais comme il faisait néanmoins une inipression extraordinaire sur les esprits , on se rendit bientôt à l'expérience : on ne s'embarrassa plus de ces prétendues règles que l'orateur paraissait négliger; et le public s'élevant au-dessus des préjugés , conclut avec raison qu'il fallait sans doute que sa manière de dire fût bonne , et qu'elle fût même la meilleure , puisque nul autr« prédicateur ne faisait, à beaucoup près , une impression

aussi vive.

Au reste , il serait fort difficile de faire comprendre à ceux qui ne l'ont point entendu , ce que c'était que son action. Elle lui était tellement propre, qu'on peut assurer que comme il n'eut point de modèle à suivre , il n'a point formé d'élève qui l'ait imité.

On le voyait arriver dans la chaire comme un homme qui vient de méditer profondément un sujet. Dès qu'il parait, son air recueilli et pénétré annonce déjà la grandeur et l'importance des vérités dont il va vous entretenir. II n'a pas ouvert la bouche, et l'auditoire est saisi. Il parle enfin , mais ce n'est pas cx)mme un orateur qui vient débiter avec art un discours dont il a chargé sa mémoire. Tout coule de source. Il parle de l'abondance du cœur, ne pouvant contenir au dedans de lui les vérités dont il est plein. Un feu intérieur le dévore; il faut qu'il lui ouvre une issue, et qu'il le laisse éclater au dehors. Aussi rien en lui qui ne soit animé ; tout parle , tout persuade, tout remue, tout attendrit, tout porte dans l'âme la conviction et le sentiment ; et cela n'était point du tout un effet de l'art dans Massillon; c'était un talent naturel qxii lui faisait exprimer et dire les choses avec force et vivacité , parce qu'il les sentait de même.

Il faisait donc proprement consister tout le mérite de l'action, à paraître bien pénétré lui-môme des vérités dont il voulait convaincre ses auditeurs. Jamais personne n'a porté ce talent plus loin que Massillon : c'est le témoignage que le public en a rendu , et l'éloge qu'en ont fait toutes les personnes de goût. Serait-il permis de rapporter à ce sujet un trait remarquable par sa singularité , et qui nous

PllËFACE.

échappe? L'acfeiif le plus parfait qu'ait en le lliéâtre français voulut l'entendre : il lut frappé du vrai (ju'il trouva dans sa miuiière de prononcer, et dit à un autre acteur qui l'avait accompagné : Mon ami , voilà un orateur, et nous, nous ne somrnes que des comédiens.

Il n'est pas besoin d'avertir le public que c'est ici la première édition des Sermons de IMassillon. Il est vrai qu'on imprima sous son nom, il y a près de quarante ans, quatre ou cinq petits volumes; mais plus do la moitié des sermons que renferme ce recueil , sont de différents prédicateurs, dont quelques-uns même ont. revendiqué publiquement ce qui leur appartenait, entre autres, feu M. Poucet de la Rivière, évêque d'Angers : l'éditeur du père Bretonneau, qui vient d'en réclamer trois qu'il a, dit-il, trouvés dans le manuscrit de ce prédicateur, et que nous ne trouvons point en effet dans celui de Massillon. Pour les autres dont les auteurs ne nous sont j>oint connus , en attendant que quelqu'un veuille les adopter, ils ne jouiront pas sans doute plus longtemps de la réputation (jne leur donnait une origine supposée.

A l'égard d'une vingtaine de sermons que l'on pourrait appeler avec un peu plus de fondement. Sermons de Massillon, qu'on prenne la peine de les confronter avec l'original que nous donnons aujourd'hui ; la différence est palpable ; si l'on y trouve quelques traits de ressemblance, c'est celle qui peut se trouver entre un squelette, et un corps vivant plein de suc et d'embonpoint; entre un original de 3Iichel-Ange , et la copie de ce même tableau faite par quelque apprenti sans talent.

On trouve dans ces pièces informes des lambeaux de Massillon, et même dans quelques-unes d'assez longs morceaux de ses véritables sermons. JMais quelle comparaison entre im mauvais assortiment de lambeaux cousus ensemble pai- un copiste , qui d'ordinaire , pour ne rien dire de pis , n'est pa.s un homme du métier, et un discours tel qu'il sort des mains d'un si grand maître !

D'ailleurs , notre édition contient près de cent sermons , dont plusieurs même n'ont jamais été prononcés. On y

trouve un Aventelun Carême complei , sans compter le Petit Carême, qu'il composa pour le roi en 1718. Nous donnons aussi plusieurs Oraisons funèbres , plusieurs Discours et PanégyTiques qui n'ont jamais vu le jour ; les Conférences ecclésiastiques qu'il fit dans le séminaire Saint- Magloire en amvanL à Paris , celles qu'il a faites à ses curés pendant son épiscopat; les Discours qu'il prononçait à Is tête des synodes qu'il assemblait tous les ans : nous don nous enfin un ouvrage auquel il a consacré pendant quelques années toutes les heures de loisir que lui laissaient les fonctions épiscopales ; ce sont des paraphrases sur une partie des Psaumes. Ce qu'on peut dire de ces différentes pièces, c'est qu'elles sont toutes frappées au coin de l'auteur. Le même goût règne partout. Toujours même élévation et même noblesse , soit dans le style , soit dans les pensées ; toujours ce pathétique qui enlève ; toujours ces peintures du cœur humain si vraies et si intéressantes. La cour se souvient encore des applaudissements qu'elle donna au Petit Carême., Les Conférences ecclésiastiques commencèrejit à faire sa réputation : ses Sermons la portèrent à ce haut degré dans lequel elle s'est soutenue jusqu'à la fin : ses Oraisons synodales ont plus d'une fois atlondri ses curés jusques aux larmes : et nous ne craignons point d'assurer que le public regrettera qu'il n'ait pas achevé ce qu'il avait commencé sur les Psaumes : il n'est peut-être point d'ouvrage oîi soient mieux développés les mouvements d'un cœur qui gémit sur ses égarements passés , et ([ui , désabusé du monde et des faux biens , reconnaît enfin que , n'ayant été créé que pour Dieu , il ne peut trouver qu'en Dieu sa consolation et son bonheur.

Voici donc un recueil exact et fidèle des ouvrages de Massillon , tels qu'il avait pris la peine de les revoir, de les corriger, et de les copiei une seconde fois de sa propre main. Que nous reste-t-il à désirer, sinon que le cœur s'ouvre aux saintes vérités si dignement établies dans ces Discours, et qu'ils opèrent sur ceux qui les liront, les mêmes ettets de grâce et de conversion qu'ont souvent ressentis ceux qui les entendaient ?

MASSILLOr^.

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