ÉCUEILS DE LA PIETÉ DES GRANDS
les lois céderaient la place à l'injustice et à la violence , les peuples seraient comme des brebis sans pasteur, tout l'État dans la confusion et dans le désordre ! et Dieu , auteur de l'ordre public ; regarderait avec des yeux de complaisance une piété oisive qui le renverse! et les peuples, exposés à la merci des flots , n'auraient pas droit de dire à ce pilote endormi et infldèle , avec plus de raison que les disciples sur la mer ne le disaient à Jésus-Cbrist : Seigneur, il vous est donc indifférent que nous périssions, et notre perte ou notre salut n'est plus une affaire qui vous intéresse? Magister, noiiadteperti7iet quia perimus? (Mabc, iv, 38. ) La religion autoriserait donc des abus que la raison elle-même condamne !
Mais la religion elle-même n'est-elle pas nécessairement liée à l'ordre public? elle tombe ou s'affaiblit avec lui. Les mœurs souffrent toujours de la faiblesse des lois ; la confusion du gouvernement est aussi funeste à la piété des peuples qu'au bonheur des empires : le bon ordre de la société est la première base des vertus chrétiennes , l'observance des lois de l'État doit préparer les voies à celles de l'Évangile. l'Église ne doit compter sur rien dans un empire oii le gouvernement n'a rien de fixe ; aussi les États oii la multitude gouverne, et ceux où elle partage la puissance avec le souverain, sans cesse exposés à des révolutions, se départent aussi facilement des lois que du culte de leurs pères : les soulèvements y sont aussi impunis que les erreurs ; et c'est là où l'hérésie a toujours trouvé son premier asile : elle se fortifie au milieu de la confusion des lois et de la faiblesse de l'autorité ; elle doit toujours sa naissance ou son progrès aux troubles et aux dissensions publiques. Les règnes les plus faibles et les plus agités ont toujours été parmi nous , comme partout ailleurs, les règnes funestes de son accroissement et de sa puissance ; et dès que l'harmonie civile se dément, toute la religion elle-même chancelle.
Aussi les plus saints rois de Juda, Sire, mêlaient les devoirs de la piété avec ceux de la royauté. Le pieux Josaphat , au sortir du temple où il venait tous les jours offrir ses vœux et ses sacrifices au Dieu de ses pères, envoyait, dit l'Écriture, dans toutes les villes de Juda , des hommes habiles et des prêtres éclairés , pour rétablir l'autorité des lois et la pureté du culte , que les malheurs des règnes précédents avaient fort altérées.
David lui-même , malgré ces pieux cantiques qui faisaient son occupation et ses plus chères délices, et qui instruiront jusqu'à la fin les peuples et les rois , paraissait sans cesse à la tête de ses armées
et des affaires publiques ; ses yeux étaient ouverts sur tous les besoins de l'État, et, ne pouvant suffire seul à tout , il allait chercher, jusqu'aux extrémités de la Judée, des hommes fidèles, pour les faire asseoir à ses côtés , et partager avec eux les soins qui environnent le trône : Oculi mei ad fidèles terrx, ut sedeant mecum. ( Ps. c , 6. )
Les plus pieux rois vos prédécesseurs ont toujours été les plus appliqués à leurs peuples. Celui surtout que l'Église honore d'un culte public , descendait même dans le détail des différends de ses sujets ; et comme il en était le père , il ne dédaignait pas d'en être l'arbitre. Jaloux des droits de sa couronne, il voulait la transmettre à ses successeurs avec le même éclat et les mêmes prérogatives qu'il l'avait reçue de ses pères. Il croyait que l'innocence de la vie seule ne suffit pas au souverain , qu'il doit vivre en roi pour vivre en saint, et qu'il ne saurait être l'homme de Dieu s'il n'est pas l'honnne de ses peuples.
Il est vrai , Sire, que la piété dans les grands va quelquefois dans un autre excès. Elle les jette dans une multitude de soins et de détails inutiles; ils se croient obligés de tout voir de leurs yeux et de tout toucher de leurs mains : les plus grandes affaires les trouvent souvent insensibles, tandis que les plus petits objets réveillent leur attention et leur zèle : ils ont les sollicitudes de l'homme privé; ils n'ont pas celles de l'homme public : ils peuvent avoir la piété du sujet, ils n'ont pas celle du prince. Ce n'est pas à eux cependant à abandonner le gouvernail pour vaquer à des fonctions obscures qui n'intéressent pas la sûreté publique : leurs mains sont premièrement destinées à manier ces ressorts principaux des États , qui font mouvoir toute la machine ; et tout doit être grand dans la piété des grands.