DEUXIÈME PARTIE
Mais si l'inaction en est le premier écueil , l'incertitude et l'indécision que traîne d'ordinaire après soi une conscience timide et scrupuleuse, ne paraissent pas moins à craindre.
Ce n'est pas que je prétende autoriser ici cette sagesse profane qui fait toujours marcher les intérêts de l'État avant ceux de l'Évangile , ni cette erreur commune qui ne croit pas l'exactitude des régies de l'Évangile compatible avec les maximes du gouvernement et les intérêts de l'État.
Dieu qui est auteur des empires, ne l'est-il pas des lois qui les gouvernent? a-t-il établi des puissances qui ne puissent se soutenir que par le crime? et les rois seraient-ils son ouvrage s'ils ne pouvaient régner sans que la fraude et l'injustice fussent les
DIMANCHE DES RAMEAUX
compagnes inséparables de leur règne? N'est-ce pas lajusticeet le jugement qui soutiennent les trônes? la loi de Dieu nedoit-elle pas être écrite sur le front du souverain, comme la première loi de l'empire? et s'il fallait toujours la violer pour maintenir la tranquillité des sociétés humaines , ou la loi de Dieu serait fausse, ou les sociétés humaines ne seraient pas l'ouvrage de Dieu !
Quelle erreur, mes frères, de se persuader que ceux qui sont en place ne doivent pas regarder de si près à la rigidité des règles saintes; que les empires et les monarchies ne se mènent point par des maximes de religion; que la loi de Dieu est la règle du particulier, mais que les États ont une règle supérieure à la loi de Dieu même; que tout tomberait dans la langueur et dans l'inaction , si les maximes du christianisme conduisaient les affaires publiques; et qu'il n'est pas possible d'être en même temps et l'homme de l'État et l'homme de Dieu!
Quoi! mes frères, la justice, la vérité, la bonne foi seraient funestes au gouvernement des États et des empires ! La religion , qui fait tout le bonheur et toute la sûreté des peuples et des rois , en deviendrait-elle elle-même l'écueil ! Un bras de chair soutiendrait plus sûrement les royaumes que la main de Dieu, qui les a élevés! Les peuples ne pourraient devoir l'abondance et la tranquillité qu'à la fraude et à la mauvaise foi de ceux qui les gouvernent ! et les ministres des rois ne pourraient acheter que par la perte de leur salut le salut de la patrie! Quel outrage pour la religion et pour tant de bons rois qui n'ont régné heureusement que par elle!
J'avoue, Sire, que lorsque le souverain est ambitieux et médite des entreprises injustes, l'artifice et la mauvaise foi deviennent comme inévitables à ses ministres, ou pour cacher ses mauvais desseins, ou pour colorer ses injustices. Mais que le prince soit juste et craignant Dieu , la justice et la vérité suffiront alors pour soutenir un trône qu'elles-mêmes ont élevé : l'habileté de ses ministres ne sera plus que dans leur équité et dans leur droiture : on ne donnera plus à la fraude et à la dissimulation les noms pompeux d'art de régner et de science des affaires. En un mot , donnez-moi des David et des Pharaon amis du peuple de Dieu, et ils pourront avoir des Nathan et des Joseph pour leurs ministres.
C'est donc déshonorer la religion, dit saint Augustin {De Civ. Dei) , de croire qu'elle ne doit pas être consultée dans le gouvernement des républiques et des empires. Mais c'est lui faire un égal outrage de prendre dans une piété mal entendue des motifs U indécision et d'incertitude qtii entrevoient partout
les apparences du mal , et qui opposent sans cessé un fantôme de religion aux entreprises les plus justes et aux maximes les plus capitales.
C'est à la sagesse humaine et corrompue à être incertaine et timide; toujours enveloppée sous de fausses apparences, elle doit toujours craindre qu'un coup d'oeil plus heureux ne la perce enfin et ne la démasque. Mais là sagesse qui vient du ciel nous rend plus décidés et plus tranquilles : on marche avec bien plus de sécurité quand on ne veut marcher que dans la lumière. L'homme vertueux tout seul a droit d'aller la tête levée, et de défier la prudence timide et incertaine de l'homme trompeur : une sainte fierté sied bien à la vérité.
Aussi c'est se faire une fausse idée de la piété de se la figurer toujours timide, faible, indécise, scrupuleuse , bornée , se faisant un crime de ses devoirs et une vertu de ses faiblesses ; obligée d'agir et n'osant entreprendre ; toujours suspendue entre les intérêts publics et ses pieuses frayeurs, et ne faisant usage de la religion que pour mettre le trouble et la confusion où elle aurait dû mettre l'ordre et la règle. Ce sont là les défauts que les hommes mêlent souvent à la piété, mais ce ne sontpasceuxdela piété même. C'est le caractère d'un esprit faible et borné, mais ce n'est pas une suite de l'élévation et de la sagesse de la religion. En un mot c'est l'excès de la vertu, mais la vertu finit toujours où l'excès commence.
Non, Sire, la piété véritable élève l'esprit, ennoblit le cœur, affermit le courage. On est né pour de grandes choses quand on a la force de se vaincre soi-même. L'homme de bien est capable de tout dès qu'il a pu se mettre par la foi au-dessus de tout. C'est le hasard qui fait les héros , c'est une valeur de tous les jours qui fait le juste. Les passions peuvent nous placer bien haut , mais il n'y a que la vertu qui nous élève au-dessus de nous-mêmes.
Quel règne. Sire, plus glorieux en Israël que celui de Salomon , tandis qu'il demeura fidèle à la loi de ses pères? quel gouvernement plus sage et plus absolu ? tous les raffinements de la politique ont-ils jamais poussé si loin Tart de régner et de conduire les peuples? Quelle gloire et quelle magnificence environnait son trône ! La piété en avilissait-elle la majesté ? Quel prince vit jamais ses sujets plus soumis, ses voisins s'estimer plus heureux de son alliance , et des souverains à la tête des empires plus vastes et plus puissants que le sien avoir pour sa personne des égards et des déférences qu'ils ne devaient pas à sa couronne ? Les sages des autres nations ne se regardaient-ils pas comme des insensés devant lui? ne venait-on pas des contrées les plus éloignées, admirer l'ordre et l'harmonie qui lui fai-