‹ ŒuvresChapitre 21 sur 264 · PREMIÈRE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE

Ce n'est pas d'aujourd'hui que les hommes s'en prennent à Dieu même de leurs dérèglements, et tâchent de rendre sa sagesse et sa bonté responsables de leurs faiblesses injustes. On peut dire que cet aveuglement entra dans le monde avec le péché. Le premier homme ne chercha point ailleurs l'excuse de son crime ; et loin d'apaiser, par un humble aveu de sa misère, le Seigneur auquel il venait de désobéir, il l'accusa d'avoir été lui-même , en l'associant à la femme, la cause de sa désobéissance.

Et voilà, mes frères, l'illusion de presque toutes les âmes qui vivent dans le crime , et qui renvoient à l'avenir la conversion que Dieu demande d'elles. Elles nous redisent sans cesse que la conversion ne dépend pas de nous ; que c'est au Seigneur à changer leur cœur, et à leur donner la foi et la grâce qui leur manquent. Ainsi elles ne se contentent pas de l'irriter en différant de se convertir, elles l'insultent même en l'accusant de leur endurcissement et du délai de leur pénitence. Confondons aujourd'hui l'égarement et l'impiété de cette disposition , et pour rendre l'âme criminelle plus inexcusable dans son impénitence , ôtons-lui-en du moins le prétexte.

Vous nous dites donc, en premier lieu, que vous vous convertiriez si vous aviez la foi , si vous étiez bien persuadé de la religion , mais que la foi est un don de Dieu , que vous l'attendez de lui seul , et que , dès qu'il vous l'aura donnée , il ne vous en coûtera pas beaHcoup de commencer tout de bon et de prendre votre parti. Premier prétexte ; on n'a pas la foi , et c'est à Dieu seul à la donner.

Mais je ne vous demande pas d'abord , comment l'avez-vous donc perdue cette foi si précieuse.^ Vous l'aviez reçue dans votre baptême; une éducation chrétienne l'avait conservée dans votre cœur ; elle avait crû avec vous; c'était un talent inestimable que le Seigneur vous avait confié , en vous discernant de

tant de nations infidèles , et en vous marquant du sceau du salut au sortir du sein de votre mère. Qu'avez-vousdonc fait du don de Dieu.? qui a effacé de dessus votre front ce signe d'élection éternelle ? N'est-ce pas le dérèglement des passions , et les ténèbres qui en ont été la juste peine? Doutiez-vous de la foi de vos pères avant que d'être impudique et dissolu ? N'est-ce pas vous-même qui avez éteint dans la boue ce flambeau céleste que l'Église, en vous régénérant , vous a mis à la maki pour vous servir de guide à travers les ténèbres et les périls de cette vie ? Pourquoi vous en prenez-vous donc à Dieu de la dissipation que vous avez faite de ses grâces? C'est à lui à vous redemander son propre don , à vous faire rendre compte du talent qu'il vous avait confié ; à vous dire: Serviteur injuste et ingrat, qu'avais-je fait pour les autres que je n'eusse fait pour vous ? J'avais embelli votre âme du don de la foi , et du caractère de mes enfants : vous avezjeté cette pierre précieuse devant des animaux immondes, vous avez éteint la foi et la lumière que j'avais mise au dedans de vous ; je l'ai conservée longtemps malgré vous-même dans votre cœur; je l'ai fait survivre à tous les efforts impies que vous avez faits pour l'éteindre , parce qu'elle était devenue incommode à vos désordres ; vous savez ce qu'il vous en a coûté pour secouer le joug de la foi , et en venir au point où vous êtes; et ce terrible état, qui est la plus juste peine de vos crimes, en deviendrait aujourd'hui la seuJe excuse? Et vous dites que ce n'est pas votre faute que de manquer de foi , puisqu'elle ne dépend pas de l'homme, vous qui avez eu tant de peine à l'arracher du fond de votre âme? Et vous prétendez que c'est à moi à vous la donner, si je veux que vous me serviez , moi qui vous la redemande, et qui ai tant lieu de me plaindre que vous l'ayez perdue? Entrez en jugement avec votre Seigneur, et justifiez-vous si vous avez quelque chose à lui répondre.

Et pour mieux vous faire sentir, mon cher auditeur, toute la faiblesse de ce prétexte : vous vous plaignez que vous manquez de foi, vous dites que vous souhaiteriez de l'avoir ; que rien n'est plus heureux que d'être vivement persuadé , et que rien ne coûte dans cet état : mais si vous souhaitez d'avoir la foi ; si vous croyez que rien n'est plus heureux que d'être véritablement convaincu des vérités du salut et de l'illusion de tout ce qui se passe; si vous enviez la destinée des âmes qui sont parvenues à cet état souhaitable ; si cela est , voilà donc la foi que vous attendez , et que vous croyez avoir perdue. Que vous faut-il connaître encore de plus pour finir une vie criminelle, que le bonheur de ceux qui en sont sortis pour travailler à leur salut? Vous dites que

»ous souhaiteriez avoir la foi : mais vous l'avez dès ' ({ue vous la croyez digne d'être souhaitée ; du moins vous en avez assez pour connaître que le plus grand bonheur de l'homme est de tout sacrifier à ses promesses. Or, les âmes qui reviennent tous les jours à Dieu n'y sont pas attirées par d'autres lumières; les justes qui portent son joug ne sont pas soutenus et animés par d'autres vérités : nous-mêmes qui le servons, n'en connaissons pas davantage.

Cessez donc de vous séduire vous-même et d'attendre ce que vous avez déjà. Ah! ce n'est pas la foi qui vous manque , c'est la volonté de remplir les devoirs qu'elle vous impose; ce ne sont pas vos doutes qui vous arrêtent, ce sont vos passions. Vous ne vous connaissez pas vous-même ; vous êtes bien aise de vous persuader que vous manquez de foi , parce que ceprétexteque vous opposez à la grâce estmoins humiliant pour l'amour-propre , que celui des vices honteux qui vous retiennent. Mais remontez à la source; vos doutes ne sont nés que de vos dérèglements ; réglez donc vos mœurs , et la foi ne vous offrira plus rien que de certain et de consolant ; soyez chaste, pudique, tempérant, et je vous réponds de la foi que vous croyez avoir perdue ; vivez bien , et il ne vous en coûtera plus rien de croire.

Et une preuve que je vous dis vrai , c'est que si, pour revenir à Dieu, il ne devait vous en coûter que de soumettre votre raison à des mystères qui nous passent; si la vie chrétienne ne vous offrait pointd' autres difficultés , que certaines contradictions apparentes qu'il faut croire gons les pouvoir comprendre ; si la foi ne proposait point de devoirs pénibles à remplir ; si pour changer de vie il ne fallait pas renoncer aux passions les plus vives et aux attachements les plus chers ; si c'était ici une affaire purement d'esprit et de croyance , et que le cœur et les penchants n'y souffrissent rien , vous n'auriez plus de peine à vous rendre : vous regarderiez comme des insensés ceux qui mettraient en balance des difficultés de pure spéculation qu'il n'en coûte rien de croire , avec une éternité malheureuse qui au fond peut devenir le partage des incrédules. La foi ne vous paraît donc difficile que parce qu'elle règle les passions, et non parce qu'elle propose des mystères. C'est donc la sainteté de ses maximes qui vous révolte, plutôt que l'incompréhensibilité de ses secrets : vous êtes donc corrompu ; mais vous n'êtes pas incrédule.

Et en effet, malgré vos doutes prétendus sur la foi, vous sentez que l'incrédulité déclarée est un parti affreux ; vous n'oseriez vous y fixer : c'est un sable mouvant sous lequel vous entrevoyez mille précipices qui vous font horreur, où vous ne trouvez point de consistance , et oii vous n'oseriez marcher

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d'un pied ferme et assuré. Vous dites tous les jours vous-même qu'on ne risque rien en se donnant à Dieu; qu'au fond, quand il ne serait pas si certain qu'il y aurait quelque chose après cette vie, l'alternative est trop affreuse pour ne pas prendre des mesures ; et que , dans une incertitude même effective des vérités de la foi , le parti de l'homme de bien serait toujours le plus sûr et le plus sage. Votre état est donc plutôt une irrésolution vague d'un cœur agité , et qui craint de rompre ses chaînes , qu'un doute réel et effectif sur la foi , et une crainte que vous ne perdiez vos peines en lui sacrifiant vos plaisirs injustes : vos incertitudes sont donc plutôt des efforts que vous faites pour vous défendre contre un reste de foi qui vous éclaire encore en secret , qu'une marque que vous l'ayez perdue. Ne cherchez donc plus à vous convaincre; travaillez plutôt à ne plus combattre la conviction intérieure qui vous éclaire et qui vous condamne. Revenez à votre cœur, réconciliez-vous avec vous-même , laissez parler une conscience qui plaide encore sans cesse au dedans de vous pour la foi, contre vos propres dérèglements ; en un mot, écoutez- vous vous-même et vous serez fidèle. Mais on convient, direz-vous, que s'il ne fallait que croire, il n'en coûterait pas beaucoup. C'est ici un second prétexte des pécheurs qui diffèrent : c'est la grâce qui manque , et on l'attend ; la conversion n'est pas l'ouvrage de l'homme, et c'est à Dieu seul à changer le cœur. Or je dis que ce prétexte si vulgaire , si souvent répété dans le monde , est dans la bouche presque de tous ceux qui vivent dans le crime : si nous considérons le pécheur qui l'allègue, il est injuste; si nous avons égard à Dieu à qui il s'en prend , il est téméraire et ingrat ; si nous l'examinons en lui-même, il est insensé et insoutenable. Premièrement , si nous considérons le pécheur qui l'allègue, il est injuste; car vous vous plaignez que Dieu ne vous a pas encore touché, que vous ne sentez aucun goût pour la dévotion , et qu'il faut attendre que le goût vienne pour changer de vie. Mais plein de passions comme vous êtes , êtes-vous raisonnable d'attendre et d'exiger que Dieu vous fasse sentir un grand goût pour la piété ? Vous voulez que votre cœur, encore plongé dans le désordre, sente les douceurs et les attraits chastes de la vertu ? Vous ressemblez à un homme qui ne se nourrirait que de fiel et d'absinthe, et qui se plaindrait après tout cela qu'il trouve tout amer. Vous dites que c'est à Dieu à vous donner du goût pour son service , s'il veut que vous le serviez , vous qui abrutissez tous les jours votre cœur par des excès indignes, vous qui mettez tous les jours un nouveau chaos entre Dieu et vous par de nouveaux dérèglements i

TROISIÈME DIMANCHE DE L'A VENT

vous enfin, qui achevez d'éteindre tous les jours dans votre âme , par de nouvelles débauches , ces sentiments mêmes de vertu naturelle, ces impressions heureuses d'innocence et de régularité nées avec nous, qui auraient pu servir à vous rappeler à la vertu et à la justice. O homme! n'êtes-vous donc injuste que lorsqu'il s'agit d'accuser la sagesse et la justice de votre Dieu ?

Maisje dis plus : quand Dieu opérerait dans votre cœur ce goût et ces sentiments de salut que vous attendez, dissolu et corrompu comme vous êtes,sentiriez-vous seulement l'opération de sa grâce .^ Quand il vous appellerait, l'entendriez-vous, dissipé comme vous êtes par les plaisirs d'une vie toute mondaine ? Quand il vous toucherait ce sentiment de grâce, aurait-il quelque suite pour votre conversion, éteint qu'il serait d'abord par la vivacité et l'emportement des passions profanes? Et en effet, il opère encore dans votre cœur, ce Dieu plein de longanimité et de patience , il répand encore au dedans de vous les richesses de sa bonté et de sa miséricorde. Ah! ce n'est pas sa grâce qui vous manque; mais vous la recevez dans un cœur si plein de corruption et de misère, qu'elle n'y fait rien, pour ainsi dire, qu'elle n'y excite rien ; c'est une étincelle de feu qui tombe dans un abîme de boue et de puanteur, et qui s'éteint dans le moment même qu'elle est tombée.

Rentrez donc en vous-même, mon cher auditeur, et comprenez toute l'injustice de vos prétextes. Vous vous plaignez que Dieu vous manque, et que vous attendez sa grâce pour vous convertir; mais est-il un pécheur dans la bouche de qui cette plainte soit plus injuste que dans la vôtre? Rappelez ici tout le cours de votre vie , suivez depuis le premier âge jusqu'aujourd'hui. Le Seigneur vous avait prévenu dès votre enfance de ses bénédictions; il avait mis en vous un naturel heureux, une âme bonne et toutes les inclinations les plus favorables à la vertu; il vous avait ménagé, dans l'enceinte même d'une famille , des secours et des exemples domestiques de foi et de piété. Les miséricordes du Seigneur ont été encore plus loin : il vous a préservé de mille périls ; il vous a fait survivre à des occasions où les malheurs de la guerre ont vu périr à vos côtés vos amis , et peut-être les complices de vos désordres ; il n'a pas épargné , pour vous ramener à lui , les afflictions, les dégoûts et les disgrâces; il vous a enlevé les objets criminels de vos passions , dans le temps que votre cœur y tenait plus fortement; il a conduit votre destinée avec tant de miséricorde , que vos passions ont toujours été traversées de mille obstacles , que vous n'avez jamais pu parvenir à l'accomplissement de tous vos souliaits cri-

minels , et qu'il a toujours manqué quelque chose à votre bonheur injuste; il vous a formé des engagements et des devoirs sérieux, qui vous ont imposé malgré vous l'obligation d'une vie sage et réglée devant les hommes ; il n'a pas permis que votre conscience se soit endurcie dans le dérèglement , et vous n'avez jamais pu réussir à calmer vos remords et à vivre tranquille dans le crime; il n'y a pas eu de jour où vous n'ayez senti le vide du monde et l'horreur de votre état; au milieu même de vos plaisirs et de vos excès , la conscience s'est réveillée, et vous n'avez calmé vos inquiétudes secrètes qu'en vous promettant un changement à venir. Un Dieu juste et miséricordieux vous presse et vous poursuit partout , depuis que vous l'avez abandonné : il s'est attaché à vous, dit un prophète , comme le ver s'attache au vêtement , pour ronger sans cesse votre cœur et vous faire de l'importunité de sa morsure un remède salutaire. A l'heure même que je vous parle, il opère au dedans de vous , et ne met dans ma bouche ses vérités saintes, et ne m'envoie ici vous les annoncer que pour vous rappeler peut-être TOUS seul. Qu'est donc votre vie tout entière? qu'un enchaînement de grâces? Qui êtes-vous vous-même , qu'un enfant dedilection et l'ouvrage des miséricordes du Seigneur ? Injuste que vous êtes ! et vous vous plaignez après cela que sa grâce vous manque , vous sur qui seul le Seigneur semble jeter des regards sur la terre , vous dans le cœur de qui il opère si continuellement , comme s'i-l n'avait que vous seul à sauver de tous les hommes, vous pour qui seul il semble ménager la plupart des événements qui arrivent autour de vous ; vous , en un mot , dont tous les moments sont de nouvelles grâces, et dont le plus grand crime sera d'en avoir trop reçu, et d'en avoir toujours abusé.

Mais pour achever de vous confondre , sur quoi vous fondez-vous pour nous dire que la grâce vous manque ? Vous le dites , sans doute , parce que vous sentez qu'il vous eu coûterait trop, dans l'état où vous êtes, pour revenir à Dieu. Mais vous croyez donc qu'avoir la grâce, c'est se convertir sans qu'il en coûte rien , sans qu'on se fasse aucune violence , sans s'en apercevoir presque soi-même? Vous croyez donc qu'avoir la grâce , c'est n'avoir plus de passions à combattre , plus de chaînes à rompre , plus de tentations à surmonter; que c'est renaître par la pénitence, sans pleurs, sans douleur, sans difficulté? Ah ! je vous réponds que sur ce pied-là vous ne l'aurez jamais cette grâce chimérique; car il vous en coûtera toujours pour vous convertir; il faudra toujours, quelle que puisse être la grâce, faire des efforts héroïques, réprimer vos penchants, vous ar-

DELAI DE LA CONVERSIOiN.

radier aux objets les plus chers et sacrifier tout ce qui vous captive encore. Voyez s'il n'en coûte rien à ceux qui reviennent tous les jours à Dieu; et cependant ils ont la grâce, puisque c'est elle qui les délivre et change leur cœur. Informez-vous d'eux si la grâce aplanit tout, facilite tout, si elle ne laisse plus rien à souffrir à l'amour-propre. Demandez-leur s'ils n'ont pas eu mille combats à soutenir; mille obstacles à vaincre, mille passions à modérer, et vous saurez si avoir la grâce , c'est se convertir sans y mettre rien du sien. Voyez s'il n'en coûta rien autrefois à Augustin : quels efforts pour s'arracher à sa boue, pour rompre la chaîne de fer qui liait sa volonté rebelle ! et cependant en quel cœur la grâce opèra-t-elle jamais avec plus d'abondance et de force que dans le sien? La conversion est donc un sacrifice pénible, un baptême laborieux, un enfantement douloureux, une victoire qui suppose des combats et des fatigues. La grâce les adoucit, je l'avoue; mais elle ne fait pas qu'on n'ait plus à combattre , et si , pour changer de vie , vous attendez une grâce de cette nature , je vous déclare qu'il n'y en eut jamais , et que c'est être résolu de périr, que d'attendre si follement son salut et sa délivrance.

Mais si le prétexte du défaut de la grâce est injuste du côté du pécheur qui l'allègue, il n'est pas moins téméraire et ingrat par rapport à Dieu à qui il s'en prend.

Car vous dites que Dieu est le maître, et que, lorsqu'il voudra de vous , il saura bien vous trouver. C'est-à-dire que vous n'avez qu'à le laisser faire tout seul, et que , sans que vous vous mettiez en peine de votre salut, il saura bien, quand il voudra, changer votre cœur ; c'est-à-dire que vous n'avez qu'à passer agréablement la vie dans les plaisirs et dans le crime, et que , sans que vous vous en mêliez , sans y penser seulement, sans apportera la conversion que vous attendez d'autres dispositions qu'une vie entière de désordres et de résistances éternelles à sa grâce, il saura bien vous prendre quand son moment sera venu ; c'est-à-dire que votre salut , cette grande affaire, cette affaire unique que vous avez sur la terre, n'est plus votre affaire , et que le Seigneur, qui ne vous a donné à conduire que celle-là, qui vous ordonne de la préférer à toutes les autres, de les négliger toutes pour vaquer à celle-là toute seule , vous en a pourtant absolument déchargé , pour la prendre tout entière sur lui seul. Montrez-nous donc cette promesse dans quelque nouvel Évangile; car vous savez qu'on ne la trouve pas dans celui de Jésus- Christ. Le pécheur, dit un prophète, n'a rien que d'insensé à répondre pour se justifier, et son cœur

prend de mauvaise foi le parti de ses crimes contre Dieu même : Stidtusfatua loquetur, et cor ejusfaciet iniqtdtatem , utpe7ficiat simulationem , et loquatur ad Dominumfraudulenter. (Is. xxvii. G.)

Enfin ce prétexte est insensé en lui-même. Car vous dites que la grâce vous manque ; je vous ai déjà répondu que vous vous trompez; que si vous êtes de bonne foi , vous devez reconnaître que la grâce ne vous a pas manqué, que vous avez ressenti plus d'une fois ses impressions salutaires ; qu'elle aurait triomphé de vos passions , si votre dureté et l'impénitence de votre cœur n'y avaient toujours opposé une résistance opiniâtre; que Dieu, qui veut que tous les hommes soient sauvés, qui n'a tiré du néant des créatures raisonnables qu'afin qu'elles le louent, le bénissent, le glorifient; en un mot, qui ne nous a faits que pour lui , vous a ouvert à vous , moncher auditeur, comme à tant d'autres pécheurs, mille voies de conversion qui vous auraient ramené infailliblement dans le droit chemin, si vous n'aviez pas fermé l'oreille à sa voix lorsqu'il vous appelait. La grâce vous manque, dites-vous ; eh bien 1 que prétendez-vous par là? Serait-ce de donner à entendre que Dieu qui est notre père , et dont nous sommes les enfants , qui a pour nous une affection qui surpasse infiniment celle de la mère la plus tendre pour un fils unique , qu'un Dieu si bon nous laisse , faute de secours, dans l'impossibilité de faire le bien? Mais pensez-vous qu'un tel langage serait un blasphème contre la sagesse de Dieu , et la justification de tous les crimes ? Ignorez-vous donc que quelque plaie qu'ait faite à notre liberté le chute d'Adam, elle nous l'a pourtant encore laissée; qu'il n'y aurait plus de lois et de devoirs imposés à l'homme s'il n'avait pas le pouvoir réel et véritable de les accomplir; que la religion , loin d'être un secours et une consolation , ne serait plus qu'un désespoir et un piège ; que si , malgré tous les soins que Dieu a de notre salut , nous périssons, c'est toujours la faute de notre volonté, et non pas le défaut de sa grâce; que nous sommes tout seuls les auteurs de notre perte et de nos malheurs; qu'il n'a tenu qu'à nous de les éviter ; et que mille pécheurs , n'ayant pas plus de grâce et de secours que nous, ont rompu leurs chaînes et rendu gloire à Dieu et à ses miséricordes par une vie toute nouvelle.

Mais quand ces vérités de la foi seraient moins sûres, et qu'il serait vrai , mon cher auditeur, que la grâce vous manque, il serait donc vrai que Dieu vous a abandonné tout à fait, que vous êtes marqué d'un caractère de réprobation, et que votre état ne saurait être pire. Car n'avoir point de grâce, c'est la plus

terrible de toutes les situations , et le préjugé le plus certain d'une condamnation éternelle. Et cependant c'est cette pensée affreuse elle-même qui vous rassure, qui justifie à vos yeu\ votre tranquillité dans le crime, qui vous fait différer votre conversion sans trouble , sans remords, qui sert même d'excuse à vos désordres ; c'est-à-dire que vous êtes ravi de ne la point avoir cette grâce précieuse , que vous vous dites avec complaisance à vous-même : Dieu ne veut point encore de moi; je n'ai qu'à vivre, en attendant, tranquillement dans le crime; sa grâce ne viendra pas encore sitôt ; c'est-à-dire que vous ne le souhaitez pas , et que vous seriez même fâché qu'elle vînt rompre des chaînes que vous aimez encore. N'avoir pas la grâce devrait être pour vous le motif le plus effrayant, le plus puissant, pour sortir de votre état déplorable , et c'est le seul qui vous calme et qui vous arrête.

D'ailleurs plus vous différez, moins vous en aurez de grâce; car plus vous différez, plus vos crimes se multiplient , plus Dieu s'éloigne de vous ; ses miséricordes s'épuisent , ses moments d'indulgence B'écoulent , votre mesure se remplit, le terme terrible de son obligation approche; et s'il est vrai que V'ous n'ayez pas assez de grâce aujourd'hui pour vous convertir, vous n'en aurez pas assez dans quelque temps pour comprendre même que vous ayez besoin de conversion et de pénitence.

Ce n'est donc pas à la grâce qu'il faut vous en prendre, c'est à vous-même. Augustin, dans ses faibles désirs de conversion, s'en prenait-il au Seigneur du délai de sa pénitence? Ah! il n'en cherchait pas la raison ailleurs que dans la faiblesse et le dérèglement de son cœur. Je traînais, dit-il luimême , un cœur malade et déchiré de remords , n'accusant que moi seul de mes malheurs , et des délais que j'apportais à une vie nouvelle : Sic xgrotabam, et excruciabar, accusans memetipsum. (Confess. I. Yiii, ch. II, n° I.) Je me roulais dans mes propres chaînes sans faire aucun effort , comme si elles avaient dû se rompre d'elles-mêmes : ï'olvens ac versans me in vinculo meo , donec abriimperetur totum. (Ibid.) Pour vous. Seigneur, vous ne cessiez de châtier mon cœur par des amertumes secrètes , y opérant sans cesse, par une sévérité miséricordieuse, des remords cuisants qui troublaient toute la douceur de ma vie : Et instabastu inoccultisvieis, Domine, severâ misericordiâ flagella ingeminas timoris etpndoris. ( Ibid. ) Cependant les amusements du monde , que j'avais toujours aimés et que j'aimais encore , me retenaient : Rctinebant me nugx nugarum antiqux amicx mex (Confess. I. viii.

TROISIÈME DIMANCHE DE L'A VENT

ch. Il, n" 2G. ) ; et ils me disaient tout bas : Vous alle2 donc renoncer à tous les plaisirs.? Dimittisne nos? ( Ibid. ) Dès ce moment vous allez donc dire adieu pour toujours à tout ce qui a fait jusqu'ici tout l'agrément de votre vie ? J momento isto, non erimus tecum ultra in xternum 1 ( Ibid. ) Quoi ! désormais il ne vous sera plus permis de voir les personnes qui vous ont été les plus chères ; il faudra vous séparer de vos amis de plaisir, vous bannir de leurs assemblées, vous interdire les joies les plus innocentes et toutes les douceurs de la société ? A momento isto, non tibi licebit hoc et illud ultra in xternum ? ( Ibid . ) Mais croyez-vous pouvoir soutenir l'ennui d'une vie si triste, si vide, si unie, si différente de celle que vous avez jusqu'ici menée.' Putasne sine istis poteris ? ( Ibid. )

Voilà où ce pécheur, à demi touché, trouvait les raisons de ses délais et de ses résistances, dans la crainte de renoncer à ses passions, et de ne pouvoir soutenir la démarche d'une nouvelle vie , et non dans le défaut de la grâce : et voilà précisément où vous en êtes , et ce que vous dites tous les jours en secret à vous-même.

Car après tout , supposons que la grâce vous manque , qu'en concluez-vous? Que les crimes où vous vous plongez tous les jours , si la mort vous surprend dans cet état déplorable , ne vous damneront pas? Vous n'oseriez le dire. Que vous n'avez qu'à vivre tranquille dans vos désordres , en attendant que Dieu vous touche et que la grâce vous soit donnée ? Mais il est extravagant d'attendre la grâce en s'en rendant tous les jours indigne. Que vous n'êtes pas coupable devant Dieu du délai de votre conversion, puisqu'elle ne dépend pas de vous? Mais tous les pécheurs qui diffèrent et qui meurent impénitents seraient donc justifiés, et l'enfer ne serait plus que pour les justes qui se convertissent. Que vous ne devez plus vous occuper de votre salut, et le laisser au hasard sans vous en mettre en peine? Mais c'est le parti du désespoir et de l'impiété. Que le moment de votre conversion est marqué, et qu'un peu plus ou un peu moins de dérèglement ne l'avancera ou ne le reculera pas d'un instant? Mais vous n'avez donc qu'à vous percer le cœur d'un glaive, ou vous aller précipiter au milieu deis ondes, sous prétexte que le moment de votre mort est marqué, et que cette témérité ne le hâtera et ne le retardera pas d'un seul instant. O homme! s'écrie l'Apôtre , en répondant à la folie et à l'impiété de ce prétexte , est-ce ainsi que vous méprisez les richesses do la bonté de votre Dieu ? Ignorez-vous que sa patience à souffrir vos désordres, loin de les autoriser, doit vous rappeler à U pénitence ? et cepea-

DÉLAI DE LA CONVERSION

dant c'est sa longaiiimilé même qui vous rassure dans le crime, et, par l'endurcissement de votre cœur, vous amassez un trésor abondant de colère pour le jour terrible qui vous surprendra , et où il sera rendu à chacun selon ses œuvres.

La seule conséquence sensée qu'il vous serait donc permis de tirer, supposé que la grâce vous manque, c'est que vous devez prier plus qu'un autre pour l'obtenir, ne rien oublier pour fléchir un Dieu irrité , et qui s'est retiré de votre cœur, vaincre par vos importunités sa résistance, éloigner, en attendant, tout ce qui éloigne sa grâce de votre cœur, lui préparer les voies , écarter tous les obstacles qui vous l'ont rendue jusqu'ici inutile, vous interdire les occasions 011 votre innocence trouve toujours de nouveaux écueils,etqui achèvent de fermer votre cœur aux saintes inspirations : voilà une manière chrétienne et sage de rendre gloire à Dieu, de confesser qu'il est le seul maître des cœurs , et que tout don vient de lui. Maisde dire, comme vous dites tous les jours , sans rien changer à vos mœurs désordonnées : Quand Dieu voudra de moi , il saura bien me trouver ; c'est dire, je ne veux point encore de lui; je puis encore me passer delui ; je vis heureux et tranquille ; quand il me forcera et que je ne pourrai plus l'éviter, alors je me rendrai; mais , en attendant, je jouirai de ma bonne fortune, et du privilège qu'il m'accorde de ne pas me convertir encore. Quelle affreuse préparation à cette grâce précieuse qui change le cœur ! Voilà pourtant tout ce qui la fait attendre avec conllance à l'âme impénitente.

Tels sont les prétextes que le pécheur qui diffère sa conversion tire du côté de Dieu. Venons à ceux qu'il prend dans lui-même.

SECONDE PARTIE

Il est étonnant, mes frères, que la vie étant si courte, le moment de la mort si incertain , tous les instants si précieux, les conversions si rares, les exemples de ceux qui sont surpris si fréquents , l'avenir si terrible, on puisse se former à soi-même tant de prétextes frivoles pour différer de changer de vie. Dans tous les autres dangers qui menacent ou notre vie, ou notre honneur, ou notre fortune, les précautions sont promptes et présentes; il n'est que le péril qui soit douteux et éloigné ; ici le péril est certain et présent, et les précautions sont toujours incertaines et reculées. Il semble ou que le salut soit une chose arbitraire , ou que notre vie soit entre nos mains, ou que le temps de faire pénitence nous ait été promis, ou que mourir sans l'avoir faite ne soit pas un fort grand malheur; tous les pécheurs s'endorment tranquillement dans cette espérance

M4SSILL0N. — TOME I.

qu'ils se convertiront un jour, sans travailler jamais à changer de vie! Et ce qu'il y a de plus incompréhensible dans le délai de leur pénitence, c'est qu'ils conviennent tous du besoin qu'ils ont de se convertir , du mauvais état de leur conscience , qu'ils regardent tous comme le dernier des malheurs de mourir dans cet état funeste, et cependant qu'ils diffèrent tous d'en sortir sur des prétextes si puérils , que le sérieux même de la chaire chrétienne souffre de les réfuter et de les combattre.

L'âge, les passions, les suites d'un changement de vie qu'on craint de ne pouvoir soutenir, voilà les vains prétextes qu'on s'oppose à soi-même pour différer la conversion que Dieu demande de nous.

Je dis premièrement l'âge. On veut laisser passer les années de la jeunesse, à laquelle un parti aussi sérieux que celui de la piété ne paraît pas convenir : on attend une certaine saison de la vie où, la première fleur de l'âge effacée , les mœurs deveimes plus sérieuses, les bienséances plus exactes, le monde moins attentif sur nous, l'esprit même plus mûr et plus capable de soutenir cette grande entreprise , on se promet à soi-même qu'on y travaillera , et que rien ne sera plus capable alors de nous en détourner.

Mais il serait naturel de vous demander d'abord qui vous a dit que vous arriverez au terme que vous vous marquez à vous-même , que la mort ne vous surprendra pas dans le cours de ces années que vous destinez encore au monde et aux passions, et que le Seigneur, que vous n'attendez que vers la fin du jour, n'arrivera pas dès le matin et lorsque vous y penserez le moins ! La jeunesse est-elle un garant bien sur contre la mort? Voyez., sans parler ici de ce qui arrive tous les jours au reste des hommes , si , en vous renfermant même dans le petit nombre de vos amis et de vos proches, vous n'entrouverez point à qui la justice de Dieu ait creusé un tombeau dès les premières années de leur course; qui, comme la fleur des champs, aient séché du matin au soir, et ne vous aient laissé que le triste regret de voir éclore une vie qui a été aussitôt éteinte. Insensé ! on va peut-être au premier jour vous demander votre âme : et ces projets de conversion que vous renvoyez à l'avenir, de quoi vous serviront-ils? Et ces grandes résolutions que vous vous promettez d'exécuter un jour, que changeront-elles à votre malheur éternel, si la mort les prévient comme elle les prévient tous les jours, et ne vous laisse que le regret inutile de les avoir en vain formées?

Mais je veux que la mort ne vous surprenne pas, et je vous demande sur quoi vous promettez-vouj que l'âge changera votre cœur et vous disposera plus

TROISIÈME DIMANCHE DE L'AVEM

que vous ne l'êtes aujourd'hui à une vie nouvelle? | le Seigneur n'est-il pas le Dieu de tous les temps et L'â«^e chant^ea-t-il le cœur de Salomon ? ah ! c'est | de tous les âges ? Est-il un seul de nos jours qui ne

alors que ses dissolutions montèrent au plus haut point , et que sa honteuse fragilité ne connut plus de bornes. L'âge prépara-t-il Saùl à sa conversion? ah! c'est alors qu'il ajouta à ses égarements passés la superstition, l'impiété, l'endurcissement et le désespoir. L'âge apporta-t-il quelque remède aux désordres de Jésabel et de l'incestueuse Hérodias? c'est alors qu'elles parurent plus ambitieuses , plus voluptueuses, plus attentives à plaire que jamais. Peut-être, en avançant en âge, sortirez-vous de certaines mœurs déréglées, parce que le dégoût tout seul qui les suit vous en aura retiré; mais vous ne vous convertirez pas pour cela : vous ne vivrez plus dans le désordre, mais vous ne vous repentirez pas, mais vous ne ferez pas pénitence, mais votre cœur ne sera pas changé ; vous serez encore mondain , ambitieux , voluptueux, sensuel; vous vivrez tranquille dans cet état, parce que vous n'aurez plus que toutes les dispositions de ces vices sans vous livrer à leurs excès. Les années, les exemples, le long usage du monde , n'auront servi qu'à vous endurcir la conscience, qu'à substituer une indolence et une sagesse mondaine aux passions, et à effacer cette sensibilité de religion que le premier âge laisse dans l'âme encore alors craintive et timorée: vous mourrez impénitent.

Et si vous croyez que ce soit ici un simple mouvement de zèle , et non une vérité fondée sur l'expérience , examinez ce qui se passe tous les jours à vos veux, voyez toutes les âmes qui ont vieilli dans le monde et que l'âge mûr seul a retirées des plaisirs : l'amour du monde ne meurt qu'avec elles; sous des dehors différents et que la bienséance seule a changés, vous voyez le même goût pour le monde, les mêmes penchants, la même vivacité pour les plaisirs, un cœur jeune encore dans un corps changé et effacé. On rappelle avec complaisance les joies des premières années , on fait revivre par l'erreur de l'imagination tout ce que l'âge et le temps nous ont ôté; on regarde avec envie une jeunesse florissante et les amusements qui la suivent , on en prend tout ce qui peut encore compatir avec le sérieux de son etai ; on se fait des prétextes pour être encore de certains plaisirs avec bienséance et sans s'exposer à la risée publique. Enfin, à mesure que le monde s'enfuit et nous échappe, on court après lui avec plus de goût que jamais : le long usage qu'on en a fait n'a servi qu'à nous le rendre plus nécessaire , et nous mettre hors d'état de nous en passer; et l'âge n'a point fait encore de conversion.

Mais quand ce malheur ne serait point à craindre,

lui appartienne, et qu'il nous ait laissé pour le monde et pour la vanité? N'est-il pas jaloux même des prémices de notre cœur et de notre vie , figurées par ces prémices des fruits de la terre que la loi ordonnait de lui offrir? Pourquoi lui retrancheriez-vous donc la plus belle partie de vos années pour la consacrer au démon et àses œuvres ? La vie est-elle trop longue pour être tout entière employée à la gloire du Seigneur, qui nous l'a donnée et qui nous en promet une immortelle? Le premier âge est-il trop précieux pour être consacré à mériter la possession éternelle de l'Être souverain ? Vous ne lui réservez donc que les restes et le rebut de vos passions et de votre vie ? et c'est comme si vous lui disiez : Seigneur, tant que je serai propre au monde et aux plaisirs, n'attendez pas que je revienne à vous et que je vous cherche; tant que le monde voudra de moi , je ne saurais me résoudre à vouloir de vous; quand il commencera à m'oublier, à m'échapper, et que je ne pourrai plus en faire usage , alors je me tournerai vers vous , je vous dirai : î\Ie voici ; je vous prierai d'accepter un cœur que le monde rejettera et qui sera même triste de la dure nécessité où il se trouvera de se donner à vous ; mais jusque-là n'attendez de moi qu'une indifférence entière et un oubli parfait ; au fond vous n'êtes bon à servir que lorsqu'on n'est plus soi-même bon à rien; on est sûr du moins qu'on vous trouve toujours , tous les temps vous sont les mêmes : mais le monde , après une certaine saison de la vie , on n'y est plus propre , et il faut se hâter d'en jouir avant qu'il nous échappe et tandis qu'il est encore temps. Ame indigne de confesser jamais les miséricordes d'un Dieu que vous traitez avec tant d'outrage! Et croyez-vous qu'alors il acceptera des hommages si forcés et si honteux à sa gloire , lui qui ne veut que des sacrifices volontaires , lui qui n'a pas besoin de l'homme, et qui lui fait grâce lors même qu'il accepte ses vœux les plus purs et ses hommages les plus sincères!

Le prophète Isaïe insultait autrefois en ces termes à ceux qui adoraient de vaines idoles : Vous prenez un cèdre sur le Liban, leur disait-il; vous en retranchez la plus belle et la meilleure partie pour fournir à vos besoins , à vos plaisirs , au luxe et à l'ornement de vos palais; et , quand vous ne savez plus quoi employer ce qui vous reste, vous en faites une vaine idole , et vous lui offrez des vœux et des hommages ridicules : Et de reliquo ejus idoluni faciani. (Is. XLiv, 19. )Etvoilàcequeje puis vous dire ici à mon tour : Vous retranchez de votre vie les plus belles et les plus florissantes années, pour satisfaire vos goûts

DELAI DE LA CONVERSION

et vos passions injustes ; et quand vous ne savez plus quel usage faire de ce qui vous reste , et qu'il devient inutile au monde et aux plaisirs, alors vous en faites une idole, vous le faites servir à la. religion, vous vous en formez une vertu fausse , superficielle , inanimée, à laquelle vous consacrez à regret les restes de vos passions et de vos désordres : Et de rellquo ejus îdolumfaciam. Omon Dieu ! est-cedonc là vous regarder comme un Dieu jaloux qu'une tache légère dans les offrandes les plus pures blesse et offense , ou comme une vaine idole qui ne sentirait pas l'indignité et la simulation des hommages qu'on lui offre ? Et de reliquo ejus idolumfaciayii.

Oui, mes frères, on ne recueille dans un âge avancé que ce qu'on a semé les premières années de la vie. Si vous semez dans la corruption, dit l'Apôtre , vous moissonnerez dans la corruption : vous le dites tous les jours vous-mêmes, qu'on meurt toujours comme on a vécu ; que les caractères ne changent point; qu'on porte dans la vieillesse tous les défauts et tous les penchants du premier âge ; et que rien n'est plus heureux que de se former de bonne heure des inclinations louables, et de s'accoutumer, comme dit un prophète, à porter le joug du Seigneur dès une tendre jeunesse : Bonum est vivo, cùmportaveritjugumab adolescentiâ suû. (Thben. 111,27.)

En effet, mes frères, quand nous n'aurions égard qu'au repos seul de notre vie ; quand nous n'aurions point d'autre intérêt que de nous préparer même icibas des jours heureux et paisibles ; quel bonheur de prévenir d'avance, et d'étouffer dans leur naissance, en se tournant d'abord à la vertu , tant de passions violentes qui déchirent ensuite le cœur, et qui font tout le malheur et toute l'amertune de notre vie ! Bonum est vivo, cùm portaveritjugum ab adolescentiâ suâ. Quel bonheur de n'avoir mis en soi que des idées douces et innocentes, de s'épargner la funeste expérience de tant de plaisirs criminels, qui corrompent le cœur pour toujours, qui souillent l'imagination, qui nous laissent mille images honteuses et importunes, lesquelles nous accompagnent jusque dans la vertu , survivent toujours à nos crimes , et en deviennent souvent de nouveaux e\\es-mêmes\ Bonum est viro, cùm portaverit jugum ûb adolescentiâ suâ. Quel bonheur de s'être fait , dans ses premières années, des plaisirs innocents et tranquilles, d'avoir acooutumé le cœur à s'en contenter, de n'avoir pas contracté la triste nécessité de ne pouvoir plus se passer des plaisirs violents et criminels; et de ne s'être pas rendu insupportable, par un long usage des passions vives et tumultueuses , la douceur et la tranquillité de la vertu et de l'innocence! Bonum est

viro , cùm portaverit jugum ab adolescentiâ suâ. Que ces premières années passées dans la pudeur et dans l'horreur du vice attirent de grâces sur tout le reste de la vie ! qu'elles rendent le Seigneur attentif à toutes nos voies ! et qu'elles nous rendent nous-mêmes l'objet hien-aimé de ses soins et de ses complaisances paternelles ! Bonum est viro , cùm 'portaveritjugum ab adolescentiâ suâ.

Mais on convient , direz-vous , qu'il est heureux de s'être donné à Dieu de bonne heure, et d'avoir pu se préserver de tous les inconvénients de l'âge et des plaisirs. Mais on n'en est pas là : on a suivi la route ordinaire; le torrent du monde et des passions ont entraîné; on se trouve même encore actuellement dans des engagements trop vifs, et qu'il n'est point en soi de rompre ; on attend une situation plus favorable; et on se promet que, lorsque la passion qui nous captive sera éteinte, on ne se rengagera plus dans de nouveaux liens , et on se rangera tout de bon au devoir et à la vertu. Second prétexte : les passions et les engagements dont on ne peut encore sortir.

Mais premièrement , cette situation plus favorable que vous attendez pour revenir à Dieu , êtes-vous bien sûr qu'elle arrive? Qui vous a révélé le cours et la durée des passions qui vous arrêtent actuellement.? Qui leur a marqué un terme, et leur a dit, comme le Seigneur aux flots d'une mer agitée : Vous viendrez jusque-là, et vous y verrez briser votre impétuosité et la fureur de vos vagues.? Usque hùc venies. (Job, xxxyiii, 11.) Quand finiront-elles, le savez-vous? Pouvez-vous répondre qu'elles finiront un jour? qu'elles finiront du moins avant que vous finissiez vous-même ? Seriez vous le premier pécheur surpris dans ses passions déplorables? Tous les hommes presque qui meurent à vos yeux , ne meurent-ils pas dans ce triste état? meurt-on autrement dans le monde? les ministres appelés au secours des mourants trouvent-ils au lit de la mort beaucoup de pécheurs qui , depuis longtemps quittes de leurs habitudes , se préparaient à ce dernier moment? Qu'y trouvons-nous, que des âmes encore liées de mille chaînes, que la mort seule va dissoudre? que des consciences inexplicables, si j'ose parler ainsi , et encore enveloppées dans le chaos d'une vie toute désordonnée? Qu'y entendons-nous , que des regrets inutiles sur cette terrible surprise , et de vaines protestations qu'on auraitpris d'autres mesures si l'on avait pu la prévoir? Quels sont les soins ordinaires qui occupent notre ministère dans ces derniers moments? D'éclaircir des consciences, que nous ne devrions plus alors que consoler ; d'aider à rappeler des crimes, que nous ne devrions plus alors qu'exhorter à oublier , de faire expliquer au pécheur

TROISIEME DIMANCHE DE L'AVENT

mourant ses désordres, nous qui devrions alors le soutenir et l'animer par le souvenir de ses vertus ; en un mot, d'ouvrir les abîmes de son cœur, nous qui ne devrions plus ouvrir alors à l'âme prête à se déga- «ex de son corps que le sein d'Abraham et les trésors d'une gloire immortelle. Voilà les tristes oftices que aous vous rendrons peut-être un jour : vous nous appellerez à votre tour ; et , au lieu que nous aurions dû nous consoler alors avec voUs , en vous entretenant des avantages que promet au fidèle une sainte mort , nous ne serons occupés qu'à vous faire raconter les crimes de votre vie.

Mais quand vos passions n'iraient pas jusqu'à cette dernière heure, plus vous différez, plus vous jetez de profondes racines dans le crime; plus vos chaînes forment de nouveaux replis sur votre cœur; plus ce levain de corruption que vous portez au dedans de vous se dilate, s'étend, aigrit et corrompt toute la capacité de votre âme. Jugez-en par le progrès que la passion a fait jusqu'ici dans votre cœur. Ce n'étaient d'abord que des libertés timides, et où , pour vous calmer, vous cherchiez encore une ombre d'innocence ; ce n'étaient ensuite que des actions douteuses , et où vous aviez encore peine à démêler le crime de la simple offense; le désordre suivit de près, mais les excès marqués en étaient encore rares : vous vous les reprochiez aussitôt à vous-mêmes , vous ne pouviez les porter longtemps sur la conscience encore effrayée de son état. Insensiblement les chutes se sont multipliées ; le désordre est devenu un état fixe et habituel; la conscience n'a plus crié que faiblement contre l'empire de la passion ; le crime vous est devenu nécessaire, il n'a plus réveillé de remords; vous l'avez avalé comme de l'eau qui coule sans se faire sentir, et sans piquer d'aucun goût le palais par où elle passe. Plus vous avancez, plus le venin gagne; plus un reste de force que la pudeur, que la raison , que la grâce avaient mis en vous s'affaiblit ; plus ce qui était encore sgiin dans votre âme , s'infecte et se souille. Quelle folie donc de laisser vieillir et corrompre des plaies , sous prétexte qu'elles seront plus aisées à guérir ! Et que faites-vous , en différant , que rendre vos maux plus incurables, et ôter à l'espérance de votre conversion toutes les ressources qui pourraient vous rester encore ?

Vous vous flattez peut-être sur ce qu'il n'est pas de passions éternelles , et que le temps et le dégoût en font revenir tôt ou tard. A cela je vous réponds , premièrement que vous pourrez bien à la vérité vous lasser des objets qui aujourd'hui vous captivent, mais que vos passions nefiniront pas pour cela. Vous pourrez bien vous former de nouveaux liens; mais

vous ne vous formerez pas un nouveau cœur, h n'est point de passions éternelles , je l'avoue; mais la corruption et le désordre le .sont presque toujours : les passions , que le dégoût tout seul finit , laissent toujours le cœur tout prêt pour une autre, et d'ordinaire c'est un nouveau feu qui chasse et éteint le premier. Rappelez-vous vous-même ce qui vous est arrivé jusqu'ici; vous croyiez qu'un tel engagement fini , vous seriez libre et en état de revenir à Dieu; vous marquiez à ce moment heureux le terme de vos désordres et le commencement de votre pénitence : cet engagement a fini.; la mort, l'inconstance, le dégoût, ou quelque autre accident, l'a rompu , et cependant vous ne vous êtes pas converti ; de nouvelles occasions se sont présentées , vous vous êtes formé de nouveaux liens, vous avez oublié vos premières résolutions, et votre dernier état est devenu pire que le premier. Les passions que la grâce n'éteint pas ne font que rallumer le cœur pour des passions nouvelles.

Je vous réponds, secondement: Quand même tous vos engagements criminels seraient finis ; quand il n'y aurait plus d'objet particulier qui occupât votre cœur; si le temps et le dégoût tout seuls vous ont mené là , vous n'en serez pas plus avancé pour votre conversion. Vous tiendrez encore à tout, en ne tenant plus à rien : vous vous trouverez dans un certain état vague d'indolence et d'insensibilité, plus éloigné du royaume de Dieu que la vivacité même des passions insensées : votre cœur, libre de passion particulière, sera comme plein d'une passion universelle, si j'ose parler ainsi , d'un grand vide qui l'occupera tout entier. Il vous sera même d'autant plus difficile de sortir de cet état que vous n'aurez rien de marqué à quoi vous prendre. Vous vous trouverez sans force, sans goût, sans aucun sentiment pour le salut; et le défaut d'objet, en vous laissant plus tranquille pour les créatures , ne fera qu'augmenter votre dégoût affreux pour le Seigneur. C'est un calme dont vous aurez plus de peine à vous tirer que de la tempête même : car les mêmes vents qui forment l'orage, quelquefois par un coup heureux peuvent nous jeter dans lé port; mais le calme . plus il est grand , plus il conduit sûrement au naufrage.

Mais enfin , on voudrait bien changer et prendre le parti d'une vie plus raisonnable et plus chrétienne. On sent le vide du monde et des plaisirs ; on se prête aux amusements et à une certaine dissipation sans goût et comme à regret; on souhaiterait d'y renoncer et de travailler sérieusement à son salut ; mais cette première démarche fait peur. C'est un coup d'éclat qui nous engage envers le public , et qu'on

DÉLAI DE LA CONVERSION

craint de ne pouvoir soutenir : on est d'un rang où le plus petit changement sera remarqué, et l'on craint de n'aller donner, comme tant d'autres, qu'une scène qui ne durera pas, et qui ne nous laissera que le ridicule de la dévotion , sans nous en laisser le mérite.

Vous craignez de ne pouvoir vous soutenir, mon cher auditeur! Eh quoi! en différant de vous convertir, vous vous promettez que Dieu vous touchera un jour; et, en vous convertissant aujourd'hui, vous n'osez vous promettre qu'il vous soutiendra! Vous comptez sur ses miséricordes en l'outrageant , et vous n'osez y compter en le glorifiant! Vous croyez ne rien risquer de son côté en continuant à l'offenser, et vous vous en défiez en commençant à le servir ! O homme! où est ici cette raison et cette équité de jugement dont vous vous piquez si fort? Et faut-il que, sur l'affaire de votre salut seulement, vous soyez un abîme de contradiction, et un paradoxe incompréhensible?

D'ailleurs, n'aurions-nous pas raison de vous dire : Commencez toujours; essayez si en effet vous ne pourrez pas vous soutenir dans le service de Dieu? La chose ne vaut-elle pas du moins la peine d'être tentée ? Est-ce qu'un homme que la tempête a jeté au milieu de la mer et qui serait à la merci des flots et sur le point d'un triste naufrage , ne tente pas premièrement s'il pourra aborder au port à la nage , avant de se laisser submerger aux ondes ? ne fait-il point d'efforts ? n'essaie-t-il rien? se dit-il à lui-même pour ne rien tenter : Peut-être je ne me soutiendrai pas ; les forces peut-être me manqueront en chemin? Ah ! il essaie , il fait des efforts , il combat contre le danger, il va jusqu'au dernier moment de sa force , et ne succombe enfin que lorsque, gagné par la violence des flots, il est forcé de céder au malheur de sa destinée. Vous périssez , mon cher auditeur; les ondes vous gagnent; le torrent vous entraîne; et vous balancez si vous essaierez de vous sauver du danger! et vous mettez à sonder vos forces les seuls moments qui vous restent pour pourvoir à votre sûreté ! et vous perdez à délibérer, un temps qui ne vous est laissé que pour vous dégager du péril qui presse; et où tant d'autres périssent à vos yeux.

Mais enfin, je veux que dans la suite les difficultés de la vertu lassent votre faiblesse et que vous soyez obligé de reculer. Toujours auriez-vous du moins passé quelque temps sans offenser votre Dieu; toujours auriez-vousdu moins fait quelques efforts pour l'apaiser; toujours auriez-vous du moins consacré quelques jours à bénir son saint nom ; toujours ce serait du moins autnnt de retranché de

votre vie criminelle , et de ce trésor d'iniquité que vous amassez pour le jour terrible des vengeances ; toujours vous seriez-vous acquis le droit de représenter à Dieu votre faiblesse, et lui dire : Seigneur, vous voyez mes désirs et mon impuissance : que n'ai-jeun cœur plus constant pour vous, ô mon Dieu ? plus ferme dans l'amour de la vérité, plus insensible au monde, et moins aisé à se laisser séduire! Fixez , Seigneur, mes incertitudes et mes inconstances; ôtez au monde l'empire qu'il a sur mon coeur; reprenez-y vos anciens droits; et ne m'attirez plus à demi , de peur que je ne vous échappe encore. Les variations éternelles de ma vie me couvrent de honte. Seigneur, et font que je n'ose plus lever les yeux vers vous , et vous promettre une fidélité constante. J'ai si souvent trahi làdessus mes promesses , après vous avoir juré un amour éternel; ma faiblesse m'a si souvent fait oublier le bonheur de cet engagement, que je n'ai plus le courage de vous répondre de moi-même. Mon cœur m'échappe à chaque instant, et mille fois, au sortir même de vos pieds, et les yeux encore baignés de larmes que la douleur de vous avoir déplu m'avait fait répandre , une occasion m'a séduit, et les mêmes infidélités que je venais de détester m'ont retrouvé comme auparavant faible et infidèle : avec un cœur si léger et si incertain , quepuis-je vous assurer, grand Dieu! et qu'oserai-je me promettre à moi-même? J'ai cru si souvent qu'enfin mes résolutions allaient être constantes ; je me suis trouvé dans des moments de grâce et de componction si vifs et si touchants, et qui semblaient me répondre que ma fidélité serait éternelle, que je ne vois plus rien qui soit capable de me fixer et qui puisse me faire espérer cette solidité de vertu à laquelle jusqu'ici je n'ai pu atteindre. Laissez-vous toucher, Seigneur, au danger de mon état : le caractère de mon cœur me décourage et m'épouvante : je sais que l'inconstance dans vos voies est un préjugé de perdition , et que vous maudissez dans vos livres saints les âmes incertaines et légères. Mais, Seigneur, tandis que je serai encore sensible aux saintes inspirations de votre grâce , j'essaierai encore de rentrer dans vos voies ; et, si j'ai à me perdre, j'aime encore mieux périr en faisant des efforts pour retourner à vous , 6 mon Dieu ! qui ne permettez pas que l'âme qui vous cherche sincèrement périsse, et qui êtes le seul Seigneur digne d'être servi, qu'en cherchant uneaffreuse tranquillité dans une révolte fixe et déclarée , et en renonçant à l'espérance des biens éternels que vous préparez à ceux qui vous aiment.

Jinsi sort-il.

QUATRIEME DIMANCHE DE L'A VENT

SERMON

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