LES DISP0SITI01\S A LA COMMUNION
Parafe viam Domini : rectas facile semitas ejus. Préparez la voie du Seigneur : rendez droits ses sentiers.
(Luc, III, 4.)
Sire,
Voilà ce que l'Église ne cesse de nous répéter en ce saint temps pour nous disposer à la naissance de Jésus-Clirist. Préparez, dit-elle à tous ses enfants, préparez la voie du Seigneur, qui descend du ciel pour visiter son peuple et pour le racheter; rendez droits ses sentiers; que les vallées soient remplies; que les montagnes et les collines soient abaissées; que les chemins tortus deviennent droits, et les raboteux unis. Ou pour dire la même chose sans figure : Préparez-vous , nous dit-elle , à recueillir le fruit du grand mystère que nous allons célébrer, par l'abaissement du cœur, la douceur de la charité, la droiture de l'intention, l'uniformité de la vie; par le renoncement à votre propre sagesse et à votre propre justice , mortifiant la chair et humiliant l'esprit.
Qu'il me soit permis de vous tenir le même langage à vous , chrétiens mes frères , qui dans cette solennité viendrez vous puriGer dans les tribunaux de la pénitence , pour donner à Jésus-Christ dans vos cœurs une nouvelle naissance, en le recevant à la table sacrée; Parafe viam Domini : Préparez la voie du Seigneur. L'action que vous allez faire est la plus sainte de la religion, et la source des plus grandes grâces; ne la faites doue pas sans y apporter tous les soins et toutes les précautions qu'elle exige; ne vous exposez point à perdre, par votre faute, les avantages inestimables qui doivent vous en revenir : Parafe viam Domini.
La communion doit faire naître Jésus-Christ dans nos cœurs : mais quelle différence y aurait-il entre le juste et le pécheur, entre celui qui discerne le corps du Seigneur, et celui qui traite sa chair sainte comme une viande commune, s'il naissait également dans le cœur de tous ceux qui le reçoivent? Ne vous y trompez pas, mes frères; il y a une manière d^ recevoir Jésus-Christ, qui nous rend sa présence inutile; et plût à Dieu qu'en le recevant de cette manière, nous nous privassions seulement des grâces qui accompagnent une sainte commu-
nion! Ah! mes frères, si la communion ne fait pas naître Jésus-Christ dans nos cœurs , elle l'y fait mourir; si elle ne nous rend point participants de son esprit et de ses grâces, elle est pour nous l'arrêt de notre condamnation; si elle n'est pas pour notre âme un fruit de vie, elle est un fruit de mort : alternative terrible qui doit nous faire trembler, mais qui ne doit pas nous éloigner entièrement de la table sacrée. Le pain qu'on y distribue est la véritable nourriture de nos âmes, la force des forts , le soutien des faibles , la consolation des affligés, le gage de la bienheureuse immortalité : combien serait-il donc dangereux de s'en priver ? Mais il le serait infiniment davantage de le manger sans s'y être préparé. C'est pourquoi je vous le répète de nouveau avec l'Église , mes très-chers frères : Parafe viam Domini : Préparez la voie du Seigneur : disposez-vous de longue main à le recevoir; bannissez de vos cœurs tout ce qui peut lui déplaire; instruisez-vous des dispositions qu'il exige de ceux qui le reçoivent; faites tous vos efforts pour les acquérir; point d'autre moyen de ne pas vous exposer à une communion et d'attirer Jésus- Christ dans vos âmes.
Matière importante qui demande toute votre attention. D'un côté , il s'agit de vous faire éviter un crime aussi affreux que la profanation du corps et du sang adorable du Fils de Dieu; de l'autre, il est question de vous apprendre à recueillir de la communion toutes les grâces qu'elle est capable de produire dans nos cœurs. Quelles sont donc ces dispositions si essentielles pour communier dignement et avec fruit? je les réduis à quatre, qui feront le sujet et le partage de ce discours. Implorons, etc.
Ave, Maria.
PREMIÈRE RÉFLEXION
L'Eucharistie est une manne cachée; elle est la viande des forts, un gage sensible et permanent de l'amour de Jésus-Christ; la continuation et l'accomplissement de son sacrifice. Or, cette manne cachée, il faut savoir la discerner des viandes communes, de peur de s'y méprendre : Non dijudicans corpus Domini {i Cor. ii, 29), première disposition. C'est la viande des forts ; on doit donc s'éprouver avant que d'oser s'en nourrir : Probet autem seipsum homo (ibid. 28), seconde disposition. Le gage de l'amour de Jésus-Christ; on ne peut donc le recevoir qu'en mémoire de lui, c'est-à-dire, en sentant réveiller à sa présence tout ce que le souvenir d'un objet cher a de plus délicieux et de plus tendre : Jfoc facile in meam coynmemorafionem (ibid. 24), troisièmedisposition. C'est l'aecomplissementdesonsa-
DISPOSITIONS A LA COMMLINION.
erllice ; il est donc juste d'annoncer sa mort toutes les fois qu'on y participe, et d'y porter un esprit de croix et de martyre : Quotiescumque mandiicabitis panemhuncetcalicembibetis,mortemDominiannuntiabUis,donecve7iiat{iCoR. ii, 26), quatrième disposition. Une foi respectueuse qui nous fasse discerner, une foi prudente qui nous fasse éprouver, une foi ardente qui nous fasse aimer, une foi généreuse qui nous fôsse immoler : c'est le précis de la doctrine de l'Apôtre, en nous racontant l'institution de l'Eucharistie, et de celle de tous les saints sur l'usage de ce sacrement adorable.
Première disposition : une foi respectueuse qui nous fasse discerner. Ne croyez pas, mes frères, que je veuille parler ici de cette foi qui nous distingue des incrédules. Quel mérite de croire, lorsque les préjugés de l'enfance y ont accoutumé la raison, et que la soumission est comme née avec nous ? 11 en coûterait même pour secouer ce joug ; et il ne faut pas un moindre effort pour passer de la foi à l'erreur, que pour revenir de l'erreur à la vérité. Je parle de cette foi vive qui perce les nuages qui environnent le trône de l'Agneau, qui le voit, non pas en énigme et comme à travers un cristal ; mais face à face , si j'ose le dire, et tel qu'il est en lui-même .: de cette foi qui , malgré le voile dont le véritable Moïse se couvre sur cette montagne sainte, ne laisse pas de voir toute sa gloire et de n'en pouvoir soutenir la présence : de cette foi qui , sans approfondir témérairement sa majesté, est pourtant accablée de son éclat; qui voit les anges du ciel se couvrir de leurs ailes , et les colonnes du firmament trembler devant ce Roi d'une majesté terrible : de cette foi, à qui les sens n'ajouteraient rien, et qui est heureuse, non parce qu'elle croit sans voir, mais parce qu'elle voit presque en croyant. Je parle de cette foi respectueuse , qui est saisie d'une horreur de religion à la seule présence du sanctuaire, qui approche de l'autel comme Moïse du buisson sacré, comme les Israélites de la montagne foudroyante; de cette foi, qui sent tout le poids de la présence d'un Dieu, et qui, effrayée, s'écrie comme Pierre : Retirez-vous de moi , Seigneur, parce que je ne suis qu'un homme , et un homme pécheur : je parle de cette foi dont le respect va jusqu'à la frayeur, et qui a besoin même qu'on la rassure ; qui, du plus loin qu'elle découvre Jésus-Christ sur l'autel , sent un éclat de majesté qui la frappe, l'interdit, la trouble, lui fait craindre qu'elle ne vienne s'y présenter sans son ordre.
Voilà quel est ce discernement de foi que l'Apôtre demande de vous , mes frères. Grand Dieu ! mais en reste-t-il de cette foi sur la terre? Eh! vous avez
beau paraître encore au milieu du monde, il ne vous connaît pas mieux qu'autrefois : vos disciples mêmes ne vous connaissent souvent que selon la chair; et, pour être toujours avec vous, leurs yeux s'y accoutument et ne vous discernent presque plus. Lorsque vous paraîtrez dans les airs sur une nuée éclatante, les hommes sécheront de frayeur, les impies se cacheront dans les antres profonds et demanderont aux montagnes de s'écrouler sur leurs têtes : eh ! n'étes-vous pas dans le sanctuaire comme sur une nuée de gloire .' lescieuxne s'ouvrent-ils pas sur vous? les esprits célestes, toutes les fois que le prêtre vient de prononcer les paroles redoutables , ne descendent-ils pas du ciel pour être encore vos ministres , et vous environner de leurs hommages? Sur ce tribunal mystérieux , ne jugez-vous pas les hommes ? ne jetez-vous pas des yeux de discernement sur cette multitude d'adorateurs qui remplit vos temples? N'y séparez-vous pas les boucs des brebis? n'y prononcez-vous pas des arrêts de mort et de vie ? n'y tenez-vous pas des foudres d'une main, et des couronnes de l'autre ? ne m'y démêlez-vous pas et n'écrivez-vous pas sur mon front avec une main invisible les caractères de mon élection , ou de ma réprobation éternelle? Hélas! et tandis peut-être que vous m'y condamnez, je présume d'en approcher; tandis que vous me rejetez de votre face, je m'y présente avec confiance ; tandis que vous ouvrez l'abîme pour y marquer peut-être ma place, je viens la prendre à votre table avec témérité; tandis que vous me rangez peut-être parmi les enfants de colère, je viens me mettre au nombre des enfants de votre amour : votre chair vivifiante est une chair de péché pour moi ; l'Agneau sans tache, qui rompt les sept sceaux du livre de mort, est le dernier sceau qui remplit et ferme celui de mes iniquités; et vous, qui deviez être mon sauveur, vous devenez mon crime.
Ah! mes frères, on ne pouvait autrefois voir Dieu sans être frappé de mort sur l'heure : un peuple entier de Retsamites , pour avoir seulement jeté sur l'arche des yeux trop curieux, fut exterminé; l'ange du Seigneur couvrit de plaies Héliodore , parce qu'il avait osé entrer dans le sanctuaire de Jérusalem. Il n'était pas permis aux Israélites dans le désert d'approcher même de la montagne où le Seigneur donnait sa loi : les foudres et les éclairs en défendaient l'accès ; la terreur et la mort précédaient partout la face du Dieu d'Abraham. Quoi ! parce qu'il ne sort plus des tourbillons de feu du fond de nos sanctuaires pour punir les profanateurs et les indiscerts , le respect et la frayeur ne nous y accompagnent pas ! Faibles hommes sur qui les sens ont tant de pouvoir, et qui ne sont religieux qm
QUATRIÈME DIMANCHE DE LAVENT
lorsque le Dieu qu'ils adorent est terrible ! Car, dites-moi, si nous discernions le corps du Seigneur, si la foi de sa présence faisait sur nous les grandes impressions qu'elleferaitsansdoute, si nous le voyions a découvert; eh ! viendrions-nous tranquilles et presque insensibles nous asseoir à sa table ? Quelques nio- 'nents employés souvent à réciter avec un cœur licde et un esprit égaré de légères fornmles sufliraient-ils pour nous préparer à une action si redoutable? Une communion serait-elle l'affaire d'une matinée, dérobée peut-être, ou à l'inutilité d'un sommeil accoutumé, ou aux soins de l'ajustement ? Ah! ce souvenir nous occuperait, nous agiterait, nous frapperait un mois par avance : il nous faudrait du temps pour nous rassurer, si j'ose le dire, contre notre propre aspect, et contre l'idée de sa majesté ; les jours qui précéderaient ce festin sacré , seraient des jours de retraite , de silence , de prière , de mortification; chaque jour, en nous approchant de ce terme heureux , verrait croître nos soins , notre frayeur, notre joie. Cette pensée serait de toutes nos affaires, de nos entretiens, de nos repas, de nos délassements, de notre sommeil même : notre esprit plein de foi ne pourrait s'en désoccuper, nous ne verrions plus que Jésus-Christ; la figure du monde , loin de nous enchanter, nous appliquerait à peine; nous aurions des yeux et nous ne verrions pas; cette image seule fixerait toute notre attention. Voilà ce qui s'appelle discerner le corps du Seigneur. Je sais qu'une âme mondaine sent des troubles secrets à l'approche d'une solennité, oii la bienséance et la loi peut-être veulent qu'elle se présente à l'autel. Mais, ô mon Dieu! vous qui sondez les cœurs, d'où naissent ces troubles , sont-celà de ces frayeurs de foi et de religion qui doivent conduire à votre tableune humble créature.' Ah! c'est une tristesse qui opère la mort; ce sont des inquiétudes qui naissent des embarras d'une conscience qu'il faut éclaircir. On est sombre et inquiet comme le jeune homme de l'Évangile a qui vous aviez fait une loi de vous suivre; on craint ces jours heureux comme des jours funestes : on regarde les solennités des chrétiens comme des mystères tristes et lugubres; on se fait une fatigue des délices de votre banquet : on n'y entre que comme ces aveugles et ces boiteux de l'Évangile, c'est-à-dire, qu'il faut que les lois de votre Église aillent arracher ces infidèles, comme par force, des places publiques, des plaisirs du siècle et du grand chemin de la perdition , et les traînent malgré eux à la table du festin; on remet, autant qu'on peut, ce devoir de religion : cette seule pensée empoisonne tous les plaisirs. Vous voyez ces âmes infidèles traîner le poids d'une conscience irrésolue;
balancer longtemps entre leurs devoirs et leurs passions; adoucir enfin, par le choix d'un confesseur indulgent, l'amertume de cette démarche; aller paraître devant vous, ô Dieu qui devenez leur nourriture dans ce mystère d'amour, avec autant de répugnance, que s'ils allaient se présenter à un ennemi, et ne se sentir peut-être pas d'autre peine dans toute une année , que la peine de recevoir un Dieu qui se donne à elles. Ah! Seigneur, aussi rejetezvous in visiblement ces victimes coupables qui se font traîner par force à l'autel , vous qui ne voulez que des sacrifices volontaires; aussi ne vous donnezvous que malgré vous à ces cœurs ingrats qui ne vous reçoivent que malgré eux-mêmes : et si vous étiez encore capable de ces saints frémissements que vous laissâtes paraître sur le tombeau du Lazare, ah ! on vous verrait frémir encore, lorsque vous entrez dans ces bouches profanes, qui ne sont à vos yeux que des sépulcres ouverts, comme elles ont frémi longtemps avant que de se résoudre à venir vous rendre cet hommage.
Avouons-le donc, mes très-chers frères, la foi qui nous fait discerner le corps de Jésus-Christ est une foi rare. On croit, mais d'une foi superficielle, qui s'en tient , pour ainsi dire , à la surface de ce sacrement et n'en approfondit pas la vertu et les mystères; on croit, mais d'une foi oiseuse qui borfte tout son mérite à se soumettre et à ne pas contredire; on croit, mais d'une foi volage qui se dément dans les œuvres; on croit, mais d'une foi humaine qui est le don de nos pères selon la chair, plutôt que le don du Père des lumières ; on croit, mais d'une foi populaire qui ne nous laisse que des idées faibles et puériles; on croit, mais d'une foi superstitieuse qui n'aboutit qu'à des hommages vains et extérieurs; on croit , mais d'une foi d'habitude qui ne sent rien ; on croit, mais d'une foi insipide qui ne discerne plus; on croit, mais d'une foi commode qui n'a point de suites; on croit, mais d'une foi peu éclairée qui manque, ou au respect en se familiarisant, ou à l'amour en s'éloignant ; on croit , mais d'une foi qui captive l'esprit, et qui laisse errer le cœur; on croit enfin , mais d'une foi tranquille et vulgaire qui n'a rien de vif, rien de grand , de sublime, et digne du Dieu qu'elle nous découvre. Eh! discerner votre corps , Seigneur, par la foi , c'est avoir plus de goût pour ce pain céleste que pour toutes les viandes de l'Egypte ; c'est en faire l'unique consolation de notre exil , le plus tendre adoucissement de nos peines, le remède sacré de nos maux, le désir continuel de nos âmes ; c'est y trouver la sérénité dans ses obscurcissements , la paix dans ses troubles , le calme dans les agitations de l'adversité, un asile
DISPOSITIONS A LA COMMUiNION.
contre nos disgrâces, un bouclier pour opposer aux traits enflammés de Satan, unrafraîchissement contre les aiguillons d'une chair rebelle, une ardeur nouvelle contre les tiédeurs inévitables à la piété. Discerner votre corps. Seigneur, c'est apporter plus de soin, plus d'attention, plus de circonspection à vous recevoir , qu'à toutes les autres actions de la vie. Discerner votre corps, Seigneur, c'est respecter les temples oîi on vous adore, les ministres qui vous servent, nos corps qui vous reçoivent. Que chacun s'examine, qu'il écoute là-dessus le témoignage de sa conscience; et c'est ici la seconde disposition, une foi prudente qui nous fasse éprouver : que l'homme s'éprouve : Probet autem seipsum homo.
DEUXIÈME RÉFLEXION
Je sais que notre cœur nous échappe à nous-mêmes, que l'esprit de l'homme ne connaît pas toujours ce qui se passe dans l'homme , que les passions nous séduisent , les exemples nous rassurent , les préjugés nous entraînent, que nos penchants décident toujours de nos lumières , que le cœur a toujours raison, que s'éprouver soi-même, ce n'est souvent que s'affermir soi-même dans ses erreurs. Tel est l'homme, ô mon Dieu , entre les mains de ses seules lumières; sans cesse il prend le change; et tout se farde et se métamorphose à ses yeux; il ne vous connaît qu'à demi; il ne se connaît qu'à peine, il ne voit point clair dans tout ce qui l'environne, il prend les ténèbres pour la lumière, il va d'égarement en égarement , il ne sort pas de ses erreurs quand il revient à lui-même; il n'est que les lumières de votre foi qui puissent redresser ses jugements, ouvrir les yeux de son âme, être la raison de son cœur, lui apprendre à se connaître, éclairer les mystères de l'amour-propre , développer les artifices de ses passions, et en faire cet homme spirituel qui juge de tout. C'est donc sur les règles de la foi qu'il faut s'éprouver, mes frères ; les doctrines humaines, les adoucissements de l'usage, les exemples de la multitude, nos propres lumières sont des guides trompeurs; et si jamais il importa de ne point prendre le change, sans doute c'est dans une conjoncture où le sacrilège est la peine de la méprise.
Mais sur quoi nous éprouverons-nous? Sur quoi ! sur la sainteté de ce sacrement, et sur notre propre corruption. C'est la chair de Jésus-Christ, c'est le pain des anges , c'est l'Agneau sans tache qui ne veut autour de son autel que ceux , ou qui n'ont pas souillé leurs vêtements , ou qui les ont lavés dans le sang de la pénitence. Et qui êtes-vous , âme té-
méraire , que je vois approcher avec tant de sécurité .? Y portez-vous votre pudeur, votre innocence r avez-vous toujours possédé le vase de votre corps dans l'honneur et dans la sainteté.^ n'avez-vous pas traîné votre cœur sur la boue de mille passions.' votre âme n'est-elle pas,auxyeuxde Dieu, ce tison noirci dont parle le Prophète, que des flammes impures ont, dès vos premiers ans, flétrie, consumée, et qui n'est plus qu'un reste hideux de leur violence? n'êtes-vous pas tout couvert de plaies honteuses? paraît-il sur votre corps un seul endroit qui ne soit marqué de quelques crimes? oii placerez-vous la chair de l'Agneau? Quoi! elle reposera sur votre langue ! cette chair pure , suç un tombeau qui n'a jamais exhalé que la puanteur et l'infection; cette chair immolée avec tant de douceur, sur l'instrument de vos vengeances et de votre amertume; cette chair crucifiée, sur le siège de vos sensualités et de vos débauches? Quoi! il descendra dans votre cœur ! mais y trouvera-t-il où reposer sa tête ; n'avez-vous pas fait de ce temple saint une caverne de brigands? Quoi ! vous l'allez placer parmi tant de désirs impurs, d'attachements profanes, de projets d'ambition , de mouvements de haine, de jalousie, d'orgueil ; c'est au milieu de tous ces monstres que vous lui avez préparé sa demeure? Ah! vous le livrez à ses ennemis , vous le mettez encore entre les mains de ses bourreaux.
On s'est éprouvé, me dit-on ; on s'est confessé avant que d'approcher. Ah! mes frères, et de la même bouche dont vous venez de vomir vos iniquités, vous allez recevoir Jésus-Christ? et le cœur encore fumant de mille passions mal éteintes , et que le lendemain va voir rallumer, vous osez venir offrir votre présent à l'autel, et participer aux mystères saints? et l'imagination souillée des idées toutes fraîches de vos excès que vous venez de raconter au prêtre, vous allez goûter le froment des élus? Quoi! au sortir du tribunal, la communion vous tient lieu de pénitence? vous allez de plain-pied du crime à l'autel? au lieu de répandre des larmes avec les pénitents , vous venez vous consoler avec les justes? au lieu de vous nourrir d'un pain de tribulation , vous courez au festin délicieux ? au lieu de vous tenir comme le publicain à la porte du temple , vous approchez témérairement du Saint des saints ? Un pénitent n'arrivait autrefois à la table du Seigneur, qu'à travers des années entières d'humiliation, de jeune, de prière, d'austérité; et on se purifiait dan? les larmes, dans la douleur, dans les exercices publics d'une discipline pénible : on devenait des homme» nouveaux; il ne restait plus rien de la première vie qu'un regret sincère : on ne reconnaissait enfia
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de traces des crimes passés que dans les traces de la pénitence et des macérations qui venaient de les expier; et l'Eucharistie était le pain céleste que l'homme pécheur ne mangeait alors qu'à la sueur de son front. Et aujourd'hui on croit qu'avoir confessé ses crimes, c'est les avoir punis; qu'une absolution qui suppose un cœur contrit et humilié, le crée et le donne elle-même; que toute la pureté qu'exige la chair de Jésus-Christ de celui qui la reçoit, c'est qu'il ait découvert la pourriture et l'infection de ses plaies. Communions indignes , mes frères ; vous mangez et vous buvez votre jugement. On a beau vous rassurer, l'homme peut-il vous justifier, lorsque Dieu vous condamne?
D'ailleurs, c'est un azyme pur ; il faut être exempt de levain pour en manger. Or, de bonne foi , ces personnes du monde que les circonstances d'une solennité déterminent à s'approcher de l'Eucharistie, ontelles quitté le vieux levain en se présentant à l'autel? n'y portent-elles pas toutes les passions encore vivantes dans leurs racines? jugez-en par les suites., Onseretrouvelemême au sortir de là; les haines ne sont point éteintes , l'empire de la volupté n'est point affaibli , la vivacité pour les plaisirs n'est point émoussée, la pente pour le monde n'est pas moins rapide, la cupidité n'a rien perdu de ses droits. On ne voit pas plus de précaution qu'auparavant contre les périls éprouvés : les commerces recommencent, les entretiens se renouent , les passions se réveillent , tout va même train , et on n'a par-dessus son premier état que la profanation de ce redoutable mystère : d'où vient cela ? c'est que se confesser simplement n'est point s'éprouver.
De plus , c'est la viande des forts. Une âme faible, chancelante , mal affermie; qui plie au premier obstacle; qui se brise au premier écueil; qui échappe à toute heure à la grâce; qui a une longue expérience de sa fragilité; qui n'apporte jamais à l'autel que des promesses cent fois violées , que des sensibilités de dévotion, que le premier plaisir étouffe; qui, depuis ses premiers ans, est dans le commerce des faiblesses et des choses saintes, et a toujours vu succéder les crimes au repentir et les sacrements aux rechutes : une âme de ce caractère , est-ce une âme forte? ne doit-elle pas s'éprouver, croître, se fortifier, s'exercer dans la charité? à peine en état de soutenir le lait , doit-elle imprudemment se charger d'une viande solide, qui ne sert de nourriture qu'à l'homme parfait?
II est marqué dans la loi que si la victime qu'on venait d'immoler était mise dans un vaisseau de terre, le vaisseau serait brisé sur-le-champ; mais que s'il ^;tait d'airain , il serait lavé et nettoyé. (Le-
viT. VI, 28.) Ces circonstances, marquées avec tant de soin, seraient-elles dignes de l'Esprit saint, si elles ne renfermaient des instructions et des mystères? Une âme fragile qui reçoit la victime véritable, ne ressemble-t-elle pas à ce vaisseau de terre qui se brise, pour ainsi dire, et qui ne peut soutenir la violence de ce feu sacré? au lieu qu'une âme solide comme l'airain s'y purifie , y perd ses plus légères souillures, et en devient plus belle et plus brillante. Qu'arrive-t-il, selon Jésus-Christ, lorsque l'on met du vin nouveau dans des vaisseaux vieux et usés ? ne se rompent-ils pas ? le vin n'est-il pas perdu, épanché, foulé aux pieds? Quelle est cette parabole? Vous mettez le vin mystique, ce vin qui enfante les vierges , ce vin dont la force jette les âmes chastes dans une sainte ivresse; vous le mettez dans un cœur usé, que des passions envieillies ont affaibli. Ah! je ne suis point surpris, s'il n'en peut pas soutenir la force, si le sang de Jésus-Christ ne saurait s'y arrêter, si , à la première occasion , vous le répandez et le foulez aux pieds : il fallait y accoutumer votre cœur peu à peu, le préparer par la retraite, par la prière , par la fuite des occasions , par des victoires journalières sur vous-même; et, par ces longues et sages épreuves , le fortifier et le rendre capable de recevoir Jésus-Christ.
C'est la Pâque des chrétiens : or, Jésus-Christ ne célèbre sa Pâque qu'avec ses disciples : Cum discipulismeisfacioPascha. (Matth. xxvi, 18.) Or, qu'est-ce qu'être son disciple? c'est se renoncer soimême , porter sa croix , le suivre. Êtes-vous mortifié dans vos désirs, patient dans vos afflictions? marchez-vous sur les traces que Jésus-Christ vous a frayées? Être son disciple, c'est s'aimer les uns les autres; et combien de fois êtes-vous venu manger ce pain d'union; combien de.fois vous ctes-vous présenté à ce festin de charité , portant dans le cœur un fiel secret d'amertume contre votre frère? combien de fois êtes-vous venu offrir votre présent à l'autel, sans vous être réconcilié avec lui?
Enfin , c'est un Dieu si pur, que les astres sont souillés devant lui; si saint, qu'après la chute de l'Ange , il fallut que le ciel s'écroulât , que les abîmes s'ouvrissent, et qu'il mît un chaos éternel entre le péché et lui ; si jaloux, qu'un seul désir étranger le blesse. Ainsi, mes frères, il faut vous éprouver sur vos penchants; ne nourrissez-vous pas encore ces désirs du siècle dont parle l'Apôtre? rendez gloire à Dieu, et sondez votre cœur en sa présence. Je vais me nourrir de Jésus-Christ, et le changer en ma propre substance; mais lorsqu'il sera entré dans mon âme, lui, qui en discerne les intentionset les penchantsles plus secrets, n'y trou-