BENEDICTION DES DRAPEAUX
lente infirmité laisse aux réflexions ; le long usage des plaisirs et le dégoût ou les désagréments qui les suivent ; l'expérience du monde et de ses inutilités , dont un bon esprit même se lasse et revient tôt ou tard; les perfidies et les supercheries du commerce , qui toutes seules sont capables de dégoûter une âme bien faite et lui faire prendre le parti de la retraite et de la piété; tout cela aide les opérations de la grâce dans le cœur des mondains , leur fait faire tous les jours mille projets éloignés de conversion , les arrache peu à peu à leurs faiblesses , et quelquefois fait que , fatigués du monde , ils se donnent à Jésus-Christ.
Je sais que cette espérance des pécheurs périt souvent ; que se flatter d'une expérience tardive , c'est insulter à la grâce et à la justice d'un Dieu vengeur ; que renvoyer à [des années de langueur et d'infirmité l'affaire du salut , c'est la manquer ; qu'on ne recueille pendant l'hiver que ce qu'on a semé durant les jours de Tété; que notre Dieu n'est pas un Dieu de tous les jours; que négligé, il néglige à son tour; et que la vertu qui vient si tard n'est d'ordinaire qu'une impuissance du vice, une régularité de l'âge plutôt que du cœur, et une bienséance qu'on doit au monde autant qu'à Jésus- Christ. Cependant la religion ne veut pas qu'on désespère : et plus d'une fois , ô mon Dieu ! vous avez appelé des ouvriers à la onzième heure du jour, et guéri des paralytiques de trente ans , peut-être pour prévenir par ces prodiges le désespoir des vrais pénitents , et peut-être aussi pour amuser la fausse confiance des pécheurs.
Mais pour vous, messieurs, qui, au milieu des périls et des fureurs de la guerre , pouvez tous les jours dire comme David , que vous n'êtes séparés que d'un seul degré de la mort : Unq tantum gradu ego morsque dividùnur ( i Reg. xx , 3 ) ; vous qui ne devez compter sur la vie que comme sur un trésor que vous tenez exposé sur un grand chemin; qui touchez tous les moments à l'éternité, et qui ne tenez au monde et à ses plaisirs que par le plus faible de tous les liens : ah ! qu'est-ce qui peut vous rassurer lorsque vous vous livrez à des passions d'ignominie? et de quel espoir pouvez-vous vous amuser vous-mêmes? Est-ce ces moments que vous accordez à la religion sur le point d'un combat , qui flattent votre espérance? est-ce la prière et les bénédictions d'un ministre? Mais vous, qui êtes de bonne foi, quelle est alors, je vous prie, la situation de votre cœur? Vous est-il jamais arrivé de repasser, en pareille occasion, dans l'amertume de votre cœur, toutes les années.de votre vie? Avezvous jamais pensé, dans ces circonstances, à offrir
au Seigneur un cœur contrit et humilié , et à invoquer ses miswicordes sur les misères de votre âme? La gloire, le devoir, le péril, vous ne voyez que cela. Les retours sur la conscience sont alors moins de saison que jamais ; on éloigne même ces pensées, comme dangereuses à -la valeur; on redouble les plaisirs et les excès pour faire diversion et s'empêcher soi-même de s'en occuper ; et l'on passe , hélas ! presque toujours du crime et de la débauche à la mort. Horrible destinée, ô mon Dieu ! et si commune cependant aux personnes à qui je parle! Vous le savez, mes frères, et mille fois dans la fureur des combats vous avez vu disparaître en un instant les compagnons de vos excès : vous les avez vus ne mettre presque qu'un intervalle entre une impiété et le dernier soupir, et un coup fatal venir les enlever à vos côtés dans le temps même peut-être qu'ils faisaient encore avec vous des projets de crime.
Et pourquoi leur infortune ne vous ébranleraitelle pas? pourquoi ne vous instruiriez-vous pas dans le malheur de leur surprise? Est-ce parce que ces exemples sont trop fréquents , que vous n'en êtes plus frappés? c'est-à-dire, que vous vous rassurez à mesure que le péril augmente. Pourquoi ne vous laisseriez-vous pas toucher à la bonté et à la longanimité de votre Dieu , qui ne vous a sauvé de tant de périls et conservé jusqu'à présent que pour vous ménager plus de loisir de vous convertir à lui ? pourquoi changeriez-vous ses desseins de miséricorde en des desseins de colère; et emploieriez-vous des jours qu'il n'a prolongés que pour votre salut , à prolonger le cours de vos iniquités ?
Eh ! si , dans cette action où vous ne dûtes votre délivrance qu'à un prodige et dont vous-même crûtes ne jamais sortir, le glaive de la mort vous eût frappé, quelle eût été, mon frère , votre destinée? quelle âme auriez-vous présentée au tribunal de Jésus-Christ? quel monstre d'ordures, de blasphèmes, de vengeances! N'êtes-vous pas effrayé de vous représenter alors sous la foudre d'un Dieu vengeur, tremblant devant sa face, et les abîmes éternels ouverts à vos pieds? Sa main toute-puissante vous délivra, il vous couvrit de son bouclier; son ange détourna lui-même les coups qui , en décidant de votre vie, auraient décidé de votre éternité, et quel usage en avez-vous fait depuis , quelle reconnaissance envers votre libérateur? quel hommage lui avez-vous fait d'un corps que vous tenez doublement de lui? vous l'avez fait servir à l'iniquité; et d'un membre de Jésus-Christ, vous en avez fait un instrument de honte et d'infamie. Ah! vous avez bien su mettre le danger que vous couru-
DU REGIMENT DE CATINAT
tes alors à prolit pour votre fortune ; mais avez-vous su le mettre à proflt pour votre salut ? vous l'avez fait valoir auprès du prince , mais en a-t-il été question auprès de Dieu ; vous en êtes monté d'un degré dans le service, et vous voilà toujours le même dans la milice de Jésus-Ghrist. Craignez , craignez que ce moment fatal ne revienne, que le Seigneur ne vous livre enfin à votre propre destinée, qu'il ne vous traite comme l'impie Achab , et qu'un coup parti de sa main invisible n'aille, à la première occasion , terminer enfin vos iniquités et commencer ses vengeances.
Que votre sort est à plaindre, Messieurs! La voie des armes , où les engagements de la naissance et le service du prince vous appellent, est, à la vérité, brillante aux yeux des sens , c'est le seul chemin de la gloire, c'est le seul poste digne d'un homme qui porte un nom ; mais en matière de salut, de toutes les voies c'est la plus terrible. Voila les périls, voici les moyens de les éviter.
Car enfin le bras de Dieu n'est pas raccourci; le salut n'est nulle part impossible , le torrent n'entraîne que ceux qui veulent bien s'y prêter; le Seigneur a ses élus partout , et les mêmes dangers qui sont des écueils pour les réprouvés deviennent des occasions de mérite aux justes.
Et, pour entrer ici dans un détail qui vous le fasse sentir, quels sont, dites-moi, dans votre état, les écueils que la grâce ne puisse vous faire éviter.^ quels sont les maux qui n'aient en même temps leurs remèdes?
Je sais que l'ambition est comme inévitable à un homme de guerre; que l'Évangile, qui fait un vice de cette passion , ne saurait prévaloir contre l'usage qui l'a érigée en vertu; et qu'en fait de mérite militaire , qui ne sent pas ces nobles mouvements qui nous font aspirer aux grands postes , ne sent pas aussi ceux qui nous font oser de grandes actions. Mais, outre que le désir de voir vos services récompensés, s'il est modéré, si seul il n'absorbe pas le coeur tout entier, s'il ne vous porte pas à vous frayer des routes d'iniquité pour parvenir à vos fins et établir votre fortune sur les ruines de celle d' autrui ; outre , dis-je , que ce désir environné de toutes ces précautions n'a rien dont la morale chrétienne puisse être blessée , qu'a-t-il , en vous offrant les espérances humaines , de si séduisant qu'il puisse l'emporter sur l'espoir des chrétiens et les promesses de la foi? des postes, des honneurs, des distinctions, un nom dans l'univers? Mais quelle foule de concurrents faut-il percer pour en venir là! que de circonstances faut-il assortir, qui ne se trouvent presque jamais ensemble ! Et d'ailleurs est-ce le
mérite qui décide toujours de la fortune ? Le prince est éclairé , je le sais ; mais peut-il tout voir de ses yeux ? Combien de vertus obscures et négligées ! combien de services oubliés ou dissimulés! et d'autre part , combien de favoris de la fortune , sortis tout à coup du néant, vont de plain-pied saisir les premiers postes ! et de là quelle source de désagréments et de dégoûts ! On se voit passer sur le corps par des subalternes, gens qu'on a vus naître dans le service, et qui n'en savent pas encore assez même pour obéir, tandis qu'on se sent soi-même sur le penchant de l'âge, et qu'on ne rapporte de ses longs services, qu'un corps usé, des affaires domestiques désespérées , et la gloire d'avoir toujours fait la guerre à ses frais. Eh ! qu'entend-on autre chose parmi vous, que des réflexions sur l'abus des prétentions et des espérances? Vous-mêmes, qui m'écoutez, quelle est là-dessus votre situation? Et cependant on sacrifie l'éternité à des chimères; on se flatte toujours qu'on sera du nombre des heureux ; et on ne s'aperçoit pas que la Providence ne semble laisser au hasard et au caprice des hommes le partage des postes et des emplois que pour nous faire regarder avec des yeux chrétiens les titres et les honneurs, et nous faire rapporter au Roi du ciel , au yeux de qui rien n'échappe , et qui nous tiendra compte de nos plus petits soins , des ser/ices que nous rendrons aux rois de la terre qui souvent , ou ne peuvent les voir, ou ne sauraient les récompenser.
Mais quand même votre bonheur répondrait à vos espérances; quand même les douces erreurs et les songes sur lesquels votre esprit s'endort deviendraient un jour des réalités; quand même, par un de ces coups du hasard qui entrent toujours pour beaucoup dans la fortune des armes , vous vous verriez élevés à des postes auxquels vous n'oseriez même aspirer, et que vous n'auriez plus rien à souhaiter du côté des prétentions humaines : que sont les fidélités d'ici-bas? et quelle est leur fragilité et leur rapide durée ! Que nousreste-t-il de ces grands noms qui ont autrefois joué un rôle si brillant dans l'univers? ils ont paru un seul instant, et disparu pour toujours aux yeux des hommes. On sait ce qu'ils ont été pendant ce petit intervalle qu'a duré leur éclat, mais qui sait ce qu'ils sont dans la région éternelle des morts? Les chimères de la gloire et l'immortalité ne sont là d'aucun secours : le Dieu vengeur, qui, du haut de son tribunal,' pèse leurs actions et discerne leur mérite, n'en juge pas sur ce que nous disons et sur ce que nous pensons d'eux ici-bas; et tous ces grands traits, qui font tant d'honneur à leur mémoire, et qui enrichissent nos
BENËDlCTlOiN DES DRAPEAUX
annales , sont peut-être les principaux chefs de leur condamnation , et les traits les plus honteux de leur âme aux yeux de Dieu.
Hélas! messieurs, que sont les hommes sur la terre? des personnages de théâtre. Tout y rou!.3 sur le faux; ce n'est partout que représentation , et tout ce qu'on y voit de plus pompeux et de mieux établi n'est l'affraire que d'une scène. Qui ne le dit tous les jours dans le siècle ? Une fatale révolution , une rapidité que rien n'arrête, entraîne tout dans les abîmes de l'éternité : les siècles, les générations , les empires , tout va se perdre dans ce gouffre : tout y entre, et rien n'en sort. Nos ancêtres nous en ont frayé le chemin, et nous allons le frayer dans un moment à ceux qui viennent après nous. Ainsi les âges se renouvellent; ainsi la figure du monde change sans cesse; ainsi les morts et les vivants se succèdent et se remplacent continuellement. Rien ne demeure , tout s'use, tout s'éteint. Dieu seul est toujours le même, et ses années ne finissent point. Le torrent des âges et des siècles coule devant ses yeux; et il voit avec un air de vengeance et de fureur de faibles mortels, dans le temps même qu'ils sont entraînés par le cours fatal , l'insulter en passant , profiter de ce seul moment pour déshonorer son nom , et tomber au sortir de là entre les mains éternelles de sa colère et de sa justice!
Eh! faisons après cela des projets de fortune et d'élévation : nourrissons notre cœur de mille espérances flatteuses : prenons à grands frais des mesures infinies pour nous ménager un instant de bonheur ; et ne faisons jamais une seule démarche pour atteindre à une félicité qui ne finit point! C'est une fureur dont on ne croirait pas l'homme capable, si l'expérience de tous les jours n'y était.
Et d'ailleurs cet instant même de bonheur est-il tranquille ? Les soupçons , les jalousies , les craintes , les agitations éternelles et inévitables aux grands emplois , le sort journalier des armes , la faveur des concurrents, la fatigue des ménagements et des intrigues, les caprices de ceux de qui on dépend, et tant de revers à essuyer; le vide même des prospérités temporelles qui , de loin , piquent et attirent le cœur, mais qui, touchées de près, ne peuvent ni le fixer ni le satisfaire : est-il de félicité que tout cela ne trouble et n'altère ? et ceux que vous regardez comme les heureux du siècle, sont-ils toujours tels à leurs propres yeux ? O Seigneur, à qui seul appartient la gloire et la grandeur, l'homme necomprendra-t-il jamais qu'il n'est point pour lui de félicité durable et tranquille hors de vous; que tout ce qui plaît ici-bas peut amuser le cœur, mais ne saurait le satisfaire: que la gloire et les plaisirs ne
piquent presque que dans le moment qui les précède ; que les inquiétudes et les dégoûts qui les suivent sont des voix secrètes qui nous appellent à vous; et que quand même on pourrait se promettre une fortune paisible , ce ne serait qu'une vapeur dont un instant décide , et qu'on voit naître , s'épaissir, monter, s'étendre, s'évanouir dans un moment!
Et ce qu'il y a ici de plus déplorable pour vous, messieurs, c'est que dans une vie rude et pénible, dans des emplois dont les devoirs passent quelquefois la rigueur et les travaux des cloîtres les plus austères , vous souffrez toujours en vain pour l'autre vie, et très-souvent pour celle-ci. Ah! du moins le solitaire dans sa retraite, obligé de mortifier sa chair et de la soumettre à l'esprit, est soutenu par l'espoir d'une récompense assurée et par l'onction secrète de la grâce qui adoucit le joug du Seigneur. Mais vous, au lit de la mort, oserez-vous présenter à Jésus-Christ vos fatigues et les désagréments journaliers de votre emploi.' oserez-vous le solliciter d'une récompense? Et qu'a-t-il dû mettre sur son compte dans toutes les violences que vous vous êtes faites ? Cependant les plus beaux jours de votre vie, vous les avez sacrifiés à votre profession : dix ans de Service ont plus usé votre corps qu'une vie entière de pénitence. Eh! mon frère, un seul jour de ces souffrances consacré au Seigneur, vous aurait peut-être valu un bonheur éternel ; une seule action pénible à la nature et offerte à Jésus-Christ , vous aurait peut-être assuré l'héritage des saints : et vous en avez tant fait en vain pour le monde !
Ah! la mollesse et l'inutilité damneront ceux qui habitent les villes : mais pour vous, messieurs, ce sera le méchant usage que vous faites de vos peines et de vos fatigues. Eh quoi ! vous prenez sur votre repos, sur vos plaisirs, sur vos besoins mêmes, quand il s'agit de votre devoir : eh! voilà le plus difficile fait ; ce qui vous reste à faire pour le salut ne coûte plus rien. Soutenez ces travaux avec une foi chrétienne; offrez-les au Dieu juste comme le prix de vos iniquités; et puisqu'il faut le souffrir, ne les souffrez pas sans mérite. Si le prince vous manque. Dieu du moins ne vous manquera pas : c'est une ressource que vous vous assurez dans la mauvaise fortune. Vos services ne seront, comme cela, jamais perdus; et les fruits de la guerre seront pour vous des fruits de paix et d'éternité. Mais encore une fois vous souffrez tout ce qu'il faut souffrir pour le salut, et vous ne savez pas vous en faire honneur auprès du Père céleste.
C'est ainsi. Seigneur, que votre loi se justifie devant les hommes, que vous paraissez vous-même juste dans vos jugements, et qu'au jour terrible de
DU RÉGIMENT DE CATINAT
vos vengeances vous vous servirez de la vie rude et laborieuse d'un homme de guerre pour confondre la lâcheté du mondain et ses excuses sur la difficulté de vos préceptes ; et que , d'autre part , l'amour du mondain pour les plaisirs condamnera le peu d'usage que l'homme de guerre a fait de ses souffrances. Voilà donc, messieurs, comme l'ambition peut devenir elle-même une ressource de grâce.
Mais cette réputation de valeur, si essentielle à votre état, comment l'ajuster, me direz-vous, avec la douceur et l'humilité chrétienne? Mais qu'est-ce que la valeur, messieurs? est-ce une fierté de tempérament, un caprice de cœur, une fougue qui ne soit que dans le sang, une avidité mal entendue de gloire, un emportement de mauvais goût; une petitesse d'esprit qui se fait des dangers de gaîté de coeur, seulement pour avoir la gloire d'en être sorti ? Quel siècle fut jamais plus corrigé là-dessus que le nôtre? Quel est le goût des honnêtes gens sur ce qui fait la véritable valeur? La sagesse, la circonspection, la maturité n'y entrent-elles pour rien? Quel a été le caractère des grands hommes que vous avez vus dans ce siècle à !a tète de nos armées , et dont les noms vous sont encore si chers ? Les Turenne, les Condé, les Créqui, par quelle voie sontils montés à ce dernier point de gloire et de réputation au delà duquel il est défendu de prétendre? Le sage et vaillant général à qui cette province doit sa sûreté, et le reste du royaume sa paix et son abondance, lui dont vous recevez les ordres de plus près comme de votre propre chef, et sous le nom et les étendards de qui vous avez l'honneur de combattre , s'est-il frayé un chemin à l'élévation oii le choix du prince et le bonheur de l'État l'ont placé, par une valeur indiscrète? et la sagesse, qui est comme née avec lui , a-t-elle jamais rien gâté ou à son mérite ou à sa fortune?
Mais c'est que nous nous faisons de fausses idées des choses. La valeur, lorsqu'elle n'est pas à sa place, n'est plus une vertu; et cette noble ardeur qui, au milieu des combats, est générosité et grandeur d'âme, n'est plus , hors de là, que rusticité, jeunesse de cœur, ou défaut d'esprit. Mais quelle idée, me direz-vous encore , a-t-on , dans les troupes, d'un homme qui passe pour avoir quelque commerce avec la dévotion? Eh quoi! Seigneur, il y aurait donc de la gloire à servir les rois de la terre; et ce serait bassesse et lâcheté que de vous être fidèle ! et qu'y avait-il autrefois dans les armées des empereurs païens de plus intrépide dans les périls que les soldats chrétiens? Cependant, messieurs, c'étaient des gens qui, au milieu de la lience des troupes, avaient leurs heures marquées pour la
prière, passaient quelquefois les nuftsàbénir tous ensemble le Seigneur, et qui , au sortir d'une action , savaient fort bien courir à l'échafaud , et y répandre sans murmure leur sang pour la défense de la foi.
Il est vrai qu'on ne doit pas exiger de vous cette piété craintive et tendre, ni toute l'attention et la ferveur des personnes retirées, qui, libres de tout engagement avec le monde, ne s'occupent que du soin des choses du Seigneur. Mais cette droiture d'âme, ce noble respect pour votre Dieu , ce fonds solide de foi et de religion, cette exactitude de si bon goût aux devoirs essentiels du christianisme, cette probité inaltérable et si chère à l'estime des honnêtes gens, cette supériorité d'esprit et de cœur qui fait mépriser la licence et les excès comme peu dignes même de la raison; qui peut vous dispenser de l'avoir? et au jugement de qui est-il honteux d'en être accusé?
Croyez-moi, messieurs, la religion rassure l'âme, bien loin de l'amollir : on craint bien moins la mort quand on est tranquille sur les suites. Une conscience que rien n'alarme voit le péril de sang-froid , et l'affronte courageusement dès que le devoir l'y appelle. Non, rien n'approche de la sainte fierté d'un cœur qui combat sous les yeux de Dieu, et qui, en vengeant la querelle du prince, honore le Seigneur, et respecte sa puissance dans celle de son souverain.
Et en effet, la piété est déjà en elle-même une grandeur d'âme. Rien ne me paraît si héroïque, ni si digne du cœur, que cet empire qu'a l'homme de bien sur toutes ses passions. Quoi de plus grand que de le voir tenir, pour ainsi dire, sans cesse son âme entre ses mains, régler ses démarches, mesurer ses mouvements , ne se permettre rien d'indigne du cœur, maîtriser ses sens, les ramener au joug de la loi , arrêter la pente d'une nature toujours rapide vers le mal , étouffer mille désirs qui flattent , mille espérances qui amusent, tenir contre les séductions du commerce et la force des exemples, et, toujours maître de soi-même, ne souffrir à son cœur aucune bassesse capable de déshonorer un héritier du ciel? Ah! il faut n'être pas né médiocre pour cela. La grâce a ses héros, qui ne doivent rien à ceux que les siècles passés ont admirés ; et assurément celui qui sait vaincre ses ennemis domestiques , et qui , dès longtemps, s'est aguerri à mépriser tout ce que les sens offrent de plus cher, ne craindra pas les ennemis de l'État , et aura bien moins de peine à exposer avec intrépidité sa propre vie.
Et d'ailleurs, messieurs, parut-on jamais plus détrompé qu'on l'est dans ce siècle , de cette vieille
erreur qui faisait consister le courage à mépriser sa religion et son Dieu? C'est là aujourd'hui le partage des malheureux. Les devoirs du christianisme entrent dans les bienséances du monde poli , et l'on donne au moins les dehors de la religion à l'usage.
Enfin, les Moïse, les Josué, les David, les Ézéchias , ont été de grands hommes de guerre et de grands saints , des héros du siècle et de la religion. Les siècles chrétiens ont eu leurs Constantins et leurs Théodoses, terribles à la tête de leurs armées, humbles et religieux au pied des autels. Nous vivons sous un prince qui , n'ayant plus rien à souhaiter du côté delà gloire, a cru que la piété devait en être comme le dernier trait; qui, tous les jours, va humilier sous le joug de Jésus-Christ, une tête chargée des marques de sa grandeur et de ses victoires , et qui , dans le temps que tout retentit de son nom et du bruit de ses conquêtes, sait répandre son âme devant le Seigneur, et gémir en secret sur le malheur des peuples , et les tristes suites d'une guerre si glorieuse pour lui aux yeux de l'univers.
Répandez donc , ô Dieu des armées , sous un prince si religieux, des esprits de foi et de piété sur ces guerriers armés pour sa querelle ! Bénissez vousmême ces étendards sacrés; laissez-y des traces de sainteté, qui, au milieu des combats, aillent aider la foi des mourants et réveiller l'ardeur de ceux qui combattent , faites-en des signes assurés de la victoire : couvrez , couvrez de votre aile cette troupe illustre qui vous les offre dans ce temple ; détournez avec votre main tous les traits de l'ennemi : servez-lui de bouclier dans les divers événements de la guerre; environnez-la de votre force ; mettez à sa tête cet ange redoutable dont vous vous servîtes autrefois pour exterminer les Assyriens; faites-
BÉISÉDICTION DES DRAPEAUX, etc.
la toujours précéder de la victoire et de la mort; répandez sur ses ennemis des esprits de terreur et de vertige , et faites sentir sa valeur aux nations jalouses de notre gloire.
Mais non, Seigneur, pacifiez plutôt les empires et les royaumes; apaisez les esprits des princes et des peuples; laissez-vous toucher au pitoyable spectacle que les guerres offrent à vos yeux. Que les cris et les plaintes des peuples montent jusqu'à vous; que la désolation des villes et des provinces aille attendrir votre clémence; que le péril et la perte de tant d'âmes désarment votre bras, depuis si longtemps levé sur nous ; que tant de profanations que les armes traînent toujours après soi, vous fassent enfin jeter des yeux de pitié sur votre Église. Écoutez les gémissements des justes , qui , touchés des calamités d'Israël , vous disent tous les jours avec le Prophète : Seigneur, nous avons attendu la paix , et ce bien n'est pas encore venu : nous croyions toucher au temps de consolation , et voilà encore des troubles.
Ce sont vos iniquités, chrétiens, souffrez que je vous le dise en finissant , qui ont attiré sur nous ces fléaux du ciel. Les guerres, les maladies, les autres calamités dont nous sommes frappés, sont des marques sûres de la colère de Dieu sur nos dérèglements. En vain nous gémissons sur les malheurs du temps et sur l'accablement de nos familles. Eh! gémissons sur nous-mêmes : apaisons le Seigneur par le changement de nos moeurs; rétablissons la paix de Jésus-Christ dans nos cœurs , calmons nos passions et nos ennemis domestiques : et nous verrons bientôt l'Europe calmée , les ennemis de la France apaisés , la paix rétablie partout , et un repos éternel succéder à celui d'ici-bas.
Jinsisoit-U.
ORAISONS FUNEBRES