PREMIÈRE PARTIE
L'innocence des mœurs , je le sais , n'est pas toujours le fruit des la piété des ancêtres, ni des secours de l'éducation. Il y a des enfants de colère, des cœurs si profondément gâtés , qu'on les voit déjà méditer l'iniquité parmi les leçons de vertu qu'ils reçoivent de leurs pères, et qui ne trouvant autour d'eux que des objets saints, savent s'en former de criminels de leur propre fonds.
Je sais que la sagesse vient d'en haut et descend du Père des lumières ; qu'elle ne se recueille pas sur la terre comme la succession d'un père faible et mortel ; et que la piété est le don d'un Esprit qui souffle où il veut , et non pas le fruit d'une chair qui ne sert de rien. (Sap. ix, 10. )
Cependantil faut avouerque l'ordre denotre naissance donne presque le premier branle à celui de nos destinées : qu'avec le sang qui nous fait ce que nous sommes, nos pères font d'ordinaire passer jusqu'à nous les impressions de ce qu'ils ont été; et que dans les semences de vie que nous tenons d'eux , nous trouvons des ascendants secrets qui nous font vivre comme eux. Lorsque la racine est sainte, dit l'Apôtre, les branches le sont aussi; et il est malaisé que d'une masse pure et brillante, on ne tire que des portions viles et flétries. (Rom. xi, 1(5.) N'en cherchons pas d'exemple hors de l'histoire de l'homme juste que nous louons. Sorti d'une famille oiî la probité, l'honneur, et je ne sais quelle élévation d'âme coulent avec le sang, où la sagesse semble avoir fait une éternelle alliance avec le nom , où l'éclat et la vertu paraissent presque de la même date, où les exemples qui la règlent sont aussi anciens que les titres qui l'embellissent; sorti, dis-je, d'une famille où le Dieu d'Israël avait depuis longtemps établi sa demeure, il en recueillit toutes les bénédictions.
Un père, dont la mémoire ne mourra jamais, lui fit priser les voies du Seigneur par ses instructions, et les lui montra par ses exemples. Effrayé de la déplorable vanité des personnes de son rang, qui croiraient dégrader leurs ancêtres, s'ils s'appliquaient eux-mêmes à leur former une postérité digne d'eux; qui regardent comme des soins roturiers lesoinde l'éducation, sans quoi se souille ets'épaissit la noblesse du sang ; confient à des mains étrangères lesoinde cultiver des vertus domestiques; mettent à prix la destinée de leurs enfants; et pour se trop souvenir de leurs grandeurs, laissent après eux des successeurs qui ne s'en souviennent pas assez : effrayé dis-je de ce désordre, il l'évita; et le Seigneur bénissant ses soins, il ébaucha, sans le savoir, à la
MA8SILL0N. — TOME I.
France, un ministre sage et illustre dans les cours étrangères , distingué dans la nôtre , né pour ménager l'esprit des rois et la fortune des royaumes, habile à ramener à l'utilité de la patrie et à la gloire de son prince, les humeurs et les intérêts divers des peuples voisins; et le pieux prélat qui fait le triste sujet de cette cérémonie, dont la vie brille d'autant plus aux yeux de la foi, qu'elle est tout ensevelie dans l'obscurité des fonctions du sacerdoce.
Aussi les amusements de son enfance ne furent que des essais de vertus. Incapable encore de connaître la créature, il levait déjà ses mains pures vers le Créateur. Il apprit à consacrer son cœur au Seigneur dans un âge où à peine a-t-on un cœur pour soi-même ; et la piété, qui toujours est le fruit tardif de la grâce, n'attendit pas jusques ici la raison.
Qu'attendez-vous , messieurs , de ces heureuses prémices.' Le ciel qui brille le matin, n'annoncerait-il, selon la parole évangélique, que des brouillards et des tempêtes? Le temple qu'une main habile a élevé avec tant de lenteur et de précaution , ne faudra-t-il que trois jours pour le détruire ? et à peine sorti des mains de Samuel , suffira-t-il à cet autre oint du Seigneur, comme à Saùl , de s'être trouvé une fois parmi les fureurs et les vains transports des prophètes du siècle, pour devenir furieux et prophétiser avec eux ? De si belles espérances ne donneraient-elles qu'un sort commun , qu'une jeunesse emportée qui compte les crimes parmi les bienséances de l'âge et qui ne laisse guère qu'aux passions le soin de régler ses plaisirs; qu'une maturité ambitieuse qui ne connaît point d'autre honneur que le secret de s'en attirer; qu'une vieillesse endurcie, qui dans le débris d'un corps usé et à demi mort , nourrit des passions encore toutes vivantes; qui au lieu de soupirer sur les iniquités qu'elle s'est permises, ne soupire qu'après le souvenir des plaisirs qu'elle ne peut plus se permettre ; et qui de sa vie passée, ne regrette rien , sinon qu'elle soit passée? Ah ! si je n'avais que ces mystères d'iniquité à vous annoncer au milieu des mystères saints ; si , comme autrefois Samuel envers Saùl ( i Reg. xv, 30 ), il fallait honorer l'oint du Seigneur devant le peuple, plutôt pour épargner à son rang la honte de ses faiblesses, que pour édifier notre piété par le souvenir de ses vertus, je me serais contenté d'accorder en secret des larmes à une mort qui me fut sensible , sans donner ici à sa mémoire des éloges qui ne lui seraient pas glorieux. Loin de venir interrompre le sacrifice terrible, pour faire revivre le souvenir de ses actions, moi -même je l'aurais offert au Très-Haut , pour obtenir que le souvenir en AU effacé du livre éternel : et, toute chère que me sera
ORAISON FUNÈBRE
toujours sa mémoire , j'aurais satisfait à ma reconnaissance , sans manquer à mon ministère.
Riais la religion défend-elle de sonder un cœur qu'elle occupa tout entier? Grâces au Seigneur, je ne craindrai point de l'exposer à vos yeux; et je n'aurai pas besoin , pour vous le faire estimer, de vous le faire méconnaître; et pour sauver la gloire de cet autre David de la honte d'une obscure mort , il ne faudra pas comme Michol le dérober aux yeux ; et ne substituer que son fantôme à sa place. (1 , Reg. XIX, 13.)
Quelle fut sa retenue en un âge, où pour être vertueux et régulier, il suffit presque d'empêcher que le vice ne nuise , et savoir bien choisir ses débauches !
Quel fonds de candeur, d'affabilité , de modération, dans un rang où mille intérêts secrets enveloppent le cœur, où le poids des affaires et les bienséances de la dignité, altèrent l'humeur, ou la déconcertent ; et où l'on est d'autant plus vif sur les injures qu'on se voit toujours investi d'hommages !
Quelle noble simplicité dans un siècle où l'art des raffinements a passé jusqu'au peuple; où tout est confondu , et par sa misère et par sa vanité; et où à peine tranquilles possesseurs d'une portion de l'héritage de nos pères, frappés de calamités inouïes dans leur temps, nous inventons des plaisirs qui leur furent encore plus inouïs !
Vous qui vîtes couler ses premiers jours, sages vieillards d'Israël, qui témoins de la première gloire de ce temple , venez honorer ici ses ruines de vos larmes , sans pouvoir être consolés par l'espérance d'un nouveau, rien de profane en souilla-t-il jamais la sainteté ? Fallut-il excuser les égarements de son cœur sur la fatalité de l'âge .î* envelopper des désordres présents dans l'espoir d'une régularité à venir? chercher dans quelque trait de bon naturel des présages douteux de vertus? attendre du dégoût seul de l'iniquité le goût du don céleste; et de la violence du mal, en faire presque le seul présage de guérison ?
Son ame fut un lieu de paix dans un temps où toutes les passions frémissent à l'entour; et comme ces trois jeunes princes juifs, il vécut parmi les délices des Babyloniens sans toucher aux viandes , et sans s'enivrer du vin de Babylone. (Dan. i , 8.)
L'usage et les réflexions qui enveloppent l'âme, et font qu'elle ne se montre plus que par règle, et changent en art le commerce de la société , aidèrent la droiture et la candeur de la sienne.
Il n'était pas de ces honnnes enfoncés et impénétrables , sur le cœur de qui un voile fatal est toujours tiré; qiii s'attirent, eu se cachant, le respect
des peuples; que l'on nerévère tantque parce qu*on ne les a jamais vus ; et qui , comme ces antres qu'une vaine religion consacra jadis, n'ont rien de vénérable que leur obscurité. Déguisements artificieux de la prudence du siècle! vaine science des enfants d'Adam! coupable trafic de mensonge et de vérité! je n'aurai pas besoin aujourd'hui, pourm'accommoder à mon sujet, de vous donner ici des titres spécieux, et qui ne sont dus qu'à la sagesse de la croix , et à la simplicité chrétienne.
Je loue un homme juste et droit, simple dans le mal, et prudent pour le bien; un homme dont ce siècle malin n'était pas digne ; une de ces âmes faites pour le siècle de nos pères, où la bonne foi était encore une vertu, où une noble ingénuité tenait lieu d'art et de finesse , où dans les plaisirs innocents d'une douce société, le plus loyal était toujours le plus habile ; où l'art des précautions était inutile , parce que l'art de se contrefaire n'était pas encore inventé ; et où toute la science du monde se réduisait à ignorer les lois et les usages du nôtre.
Ici , je sens que mon discours s'anime : je me représente notre prélat avec cet air toujours affable et serein, toujours accessible, toujours accueillant, mettant , pour ainsi dire , sa personne et sa dignité à toutes les heures , ne retenaut de son rang que le privilégeide pouvoir être importuné : je me le représente , et pourrais-je le dire sans réveiller votre douleur? je me le représente au milieu de vos familles, enveloppé dans une aimable obscurité, goûtant avec vous les douceurs d'une vie privée, familiarisant l'épiscopat avec les fidèles , et ne se faisant pas une vaine bienséance de se rendre invisible, et de jouir tout seul d'une dignité qui n'a été établie que pour les autres.
Fallait-il pour pénétrer jusques à lui, acheter par des lenteurs éternelles une audience d'un moment, et par mille pénibles formalités des refus encore plus pénibles! Quelle bannère y eut-il jamais entre lui et nous, que celle du respect et de la discrétion ? Le vîmes-nous jamais affecter ces moments sacrés de solitude inventés pour ménager le rang, ou pour honorer la paresse ? Sa maison ressemblait-elle à ces maisons d'orgueil et de faste où ceux que les affaires y attirent, pensent presque plus aux moyens d'aborder leur juge, qu'à lui exposer leur droit et leur justice ; où dans un silence profond et avec un respect qui approche du culte, on attend que la Divinité se montre; où mille malheureux souffrent moins de leur misère quedeleur ennui ;etoù comme autrefois dans la piscine de Jérusalem , après avoir attendu longtemps , c^t autre ange du Seigneur parait enfin, et guérit à peine un malade f (Joan. y, 4.)
De m. de VILLARS
La contagion des dignités et de la grandeur, ne lui forma pas cet œil superbe , et ce cœur insatiable d'bonneurs dont parle le Prophète. (Ps. c, 5.) Content de mériter nos hommages , il ne sut pas les exiger : disons plus , il ne sut pas les souffrir : on aurait dit que ces respectueuses déférences qui délassent si agréablement des soins de l'autorité , faisaient la plus pénible fatigue de la sienne. Bien éloigné de ces petites délicatesses qu'on remarque en la plupart des grands , auprès de qui un simple oubli est un crime qu'à peine mille soins et de longues assiduités peuvent expier ; vaines idoles , qu'on ne peut aborder qu'en rampant , qu'on ne peut servir qu'avec solennité , qu'on ne peut toucher qu'avec religion, et qui, comme l'arche d'Israël, vous frapperaient de mort , si pour trop penser même à les secourir, vous n'aviez pas assez pensé à les respecter.
Mais quelque chose de plus grand et de plus digne de la religion , s'offre ici à moi. On peut , il est vrai , se refuser aux hommages par ostentation , et pour en paraître plus digne : la modération , je le sais assez, souvent n'est que le sceau de l'orgueil : la vanité qui se montre n'est ni la plus habile , ni la plus à craindre ; et celui qui s'empresse pour se faire honorer, ne sait pas encore l'art d'être vain.
Mais n'être touché ni des honneurs , ni des outrages ; s'être rendu familier ce point difficile de la loi, le pardon des offenses; ne distinguer même ses ennemis que par les grâces qu'on leur accorde; être armé de la verge pour punir les murmures , et ne s'en servir, comme Moïse , que pour tirer l'eau même des pierres en faveur des murmurateurs , c'est ce que la vanité ne saurait bien contrefaire , ni la religion assez louer. Oui, messieurs, nul de nous ne l'ignore : on aurait dit que le seul secret, pour se le rendre favorable, était de l'avoir offensé. Les traits les plus piquants n'allaient, ce semble, jusque dans son cœur, que pour y ménager une place à ceux qui les avaient lancés ; et comme ce lion mystérieux , dont il est parlé dans l'histoire de Sanison , il suffisait presque de l'avoir déchiré, pour trouver dans sa bouche le miel de la douceur et la rosée des grâces. Puissiez-vous en ce jour de douleur être du moins touchés de cet exemple , vous qui croyez que ne pas perdre vos ennemis , c'est leur pardonner ; et qui bornez la loi qui vous ordonne d'aimer, à ne haïr qu'avec mesure ! Passons à l'usage qu'il a fait de son autorité, et représentons-le comme unpontife fidèle.