‹ ŒuvresChapitre 236 sur 264 · XLIV · texte numérisé non relu

XLIV

Tel était Louis , dauphin , l'enfant de tant de rois , rhéritier de la gloire de tant de siècles; ajoutez encore, le flls de Louis ie Grand.

Les Pyrénées venaient de voir finir, par un traité glorieux, une guerre encore plus glorieuse à la nation : les montagnes avaient reçu la paix pour te peuple. (Ps. Lxxi,3.)

L'Espagne se consolait de ses pertes, en donnant à Louis une princesse pieuse , qui venait partager avec lui son trône et ses victoires. La France, sortie des troubles inséparables d'une longue minorité , voyait croître avec le roi , ses espérances et sa gloire. INos troupes aguerries par nos propres dissensions ; de rands généraux formés, et en combattant même contre la patrie , devenus des chefs consommés pour la défendre ; les finances rétablies par les soins d'un ministre habile; la licence changée en règle; les anciennes maximes presque oubliées, rappelées à leur premier esprit ; les arts déchus dans la faiblesse du gouvernement , reprenant avec lui leur éclat et leur vigueur ; les lettres que nos troubles el nos malheurs avaient comme bannies, rétablies en honneur pour publier nos victoires; ces hommes uniques, dont les ouvrages seront de tous les temps , et qui iusque-là n'avaient paru que successivement de siècle en siècle , ou de règne en règne parmi nous , devenus communs , et se pressant, pour ainsi dire , de naître tout à la fois sous un règne dt^à si glorieux ; l'État, comme le roi , dans une jeunesse vive et florissante. Au milieu de tant de prospérités, le Dauphin est donné à la France ; l'objet des voeux publics , le gage du bonheur des peuples , l'espérancedela monarchie , le lien de la succession royale, l'enfant de la gloire et de la magnificence.

Nos succès croissent avec lui : ses jours ne sont plus comptés que par les victoires d'un père triomphant : chaque saison vient mettre au pied de son berceau royal des trophées et des dépouilles : les merveilles se multiplient; l'abondance embellit le dedans du royaume , tandis que la valeur en recule les frontières ; la pompe des maisons royales répond à la grandeur du roi : de superbes édifices sortent en un instant, comme par enchantement, du sein de la terre : l'ouvrage de plusieurs siècles devient l'ouvrage de quelques mois : la stérilité des lieux se tourne en ornement: et le roi , de retour de ses campagnes, après avoir vaincu ses ennemis , vient se délasser chez lui à vaincre encore la nature. Ce sont les bienfaits de Dieu que nous rappelons ; et si nous les eussions toujours regardés comme tels , peut-être en jouirions-nous encore.

Cependant sortait de l'enfance l'héritier de tant de grandeur : un naturel heureux commençait à se montrer : les qualités héroïques du roi , la piété de la reine, formaient déjà ce mélange de douceur et de majesté , qui fit toujours son caractère , et ces belles espérances , qui n'attendaient plus que le secours des maîtres.

Mais quel soin que celui d'être chargé de former la jeunesse des souverains ; de jeter dans ces âmes destinées au trône , les premières semences du bonheur des peuples et des empires ; de régler de bonne heure des passions , qui n'auront plus d'autre frein que Tautorité; de prévenir des vices, ou d'inspirer des vertus , qui doivent être , pour ainsi dire , les vices et les vertus publiques ; de leur montrer la source de leur grandeur dans l'humanité ; de les accoutumer à laisser auprès d'eux a la vérité l'accès que l'adulation usurpe toujours sur elle ; de leur faire sentir qu'ils sont grands , et de leur apprendre à l'oublier ; de leur élever les sentiments , en leur adoucissant le cœur ; de les porter à la gloire par la modération ; de tourner à la piété des penchants à qui tout va préparer le poison du vice ; en un mot , d'en former des maîtres et des pères, de grands rois et des rois chrétiens! Quel ouvrage! mais quels hommes la sagesse du roi ne choisit-elle pas pour le conduire ?

L'un ', d'une vertu haute et austère ; d'une probité au-dessus de nos mœurs ; d'une vérité à l'épreuve de la cour ; philosophe sans ostentation ; chrétien sans faiblesse; courtisan sans passion; l'arbitre du bon goût et de la rigidité des bienséances ; l'ennemi du faux ; l'ami et le protecteur du mérite ; le zélateur d3 la gloire de la nation ; ie censeur de la licence publique ; enfin un de ces hommes , qui semblent être comme les restes des anciennes mœurs , et qui seuls ne sont pas de notre siècle.

L'autre*, d'un génie vaste et heureux; d'une candeur qui caractérise toujours les grandes âmes et les esprits du premier ordre ; l'ornement de l'épiscopat , et dont le clergé de France se fera honneur dans tous les siècles ; un évêque au milieu de la cour ; l'homme de tous les talents et de toutes les sciences ; le docteur de toutes les Églises ; la terreur de toutes les sectes ; le père du dix-septième siècle, et à qui il n'a manqué que d'être né dans les premiers temps , pour avoir été la lumière des conciles, l'âme des Pères assemblés, dicté des canons, et présidé à Nicée et à Épnèse.

Deux hommes uniques chacun dans leur caractère , et qu'on aurait cru ne pouvoir plus être remplacés après leur mort , si ceux qui leur ont succédé '

' M. le duc de Montausier.

* M. Bossuet , évéque de Meaux.

3 M. le ducdeBeauvilliers; M. de Fénelon, archevêque d« Cambrai.

ORAISON FUNEBRE

dans l'éducation du prince qui doit régner, ne nous avaient appris que la France ne fait guère de pertes irréparables.

Voila ce qui nous avait paru si grand. Les termes manquaient à l'éloquence pour publier tant de merveilles : l'amour multipliait les éloges : la politesse du siècle les rendait dignes de passer à la dernière postérité ; les étrangers venaient des îles les plus éloignées , mêler ici avec nous leur admiration et leurs hommages. Et que sais-je , si pour avoir étalé avec trop de complaisance à leurs yeux , nos trésors et notre magnificence (iv Reg. xx, 13), comme le roi des Juifs aux envoyés de Babylone , et trop vanté notre gloire. Dieu n'a pas permis qu'elle nous fût eufiii , comme à eux , pour un peu de temps ôtée ?

Mais du moins la triste cérémonie qui nous assemble, dissipe le fantôme de grandeur qui nous abusait. Tout ce qui doit passer ne peut être grand : ce n'est qu'une décoration de théâtre : la mort finit la scène et la représentation : chacun dépouille la pompe du personnage , et la fiction des titres ; et le souverain , comme l'esclave , est rendu à son néant et à sa première bassesse. Les dons de la grâce tout seuls ne périssent point avec nous : la mort leur assure une éternelle immutabilité ; et dans ce moment , où toute la grandeur du monde se précipite dans le tombeau , s'évanouit et n'est plus , une vertu obscure qui nous liait à Dieu , sort éclatante de nos cendres , et mène le juste comme en triomphe, dans le sein de l'éternité. Ceux qui vous craignent , ô mon Dieu , seront seuls grands, parce qu'ils le sont devant vous, et qu'ils le seront toujours : Qui autem timent te, magnieruntapudteper omnia. (Judith, xvi , 19.) Fausse idée de grandeur, vous ne vous soutenez que jusqu'à la mort ; et vous avez pourtant toujours été, et vous serez jusqu'à la fin , l'illusion la plus séduisante de toute la vie humaine !

Peut-être le bonheur qui l'environne aura-t-il quel que chose de plus réel. Écoutons , mes frères , et détrompons-nous. Si le monde pouvait faire des heureux , le prince pour qui nous prions devait l'être. La tendresse du roi pour lui croissait avec le succès de son éducation : on voyait ce monarque si glorieux , en partager lui-même les soins avec les grands hommes à qui elle était confiée. C'était David de retour de ses victoires, qui faisait venir devant lui son fils Salomon , pour l'instruire des devoirs de la royauté , et des maximes de la vertu et de la sagesse. Les héros peuvent être des pères tendres ; et rougir des sentiments de la nature et de l'humanité , comme d'une faiblesse, c'est se prêter une fausse grandeur, et montrer en même temps qu'on n'a pas la grandeur véritable.

Les années du prince s'avancent , et la tendresse du roi se change en amitié : ce fils si cher devient un ami fidèle. Monseigneur est associé aux secrets du gouvernement, et au mystère des conseils ; de ces conseils impénétrables, dont la sagesse et le secret faisaient alors la force et la sûreté de la monarchie, la terreur et l'admiration de toute l'Europe. Le roi décharge dans son sein le poids de ses pensées, et les soucis mêmes de la prospérité et de la gloire : la confiance prend la place de l'autorité paternelle : l'amitié augmente chaque jour par l'usage de la confiance; et Monseigneur devient le collègue de l'empire, plutôt que l'héritier de la couronne.

A tant de bonheur, que manquait-il que d'assurer la succession dans la maison royale ; et donner, par un mariage auguste, des princes à la France et de nouveaux appuis au trône ^ Une maison, de tout temps alliée à la couronne , nous fournit une princesse féconde et spirituelle. Mais la Bavière ne se donnait encore qu'à demi ; elle nous préparait de plus grands dons. Ces deux princes ' croissaient pour nous. Vous les rendez, ô mon Dieu, à leurs peuples , qui les demandent : le temps est venu ; et peut-être les conduisez -vous, par ces voies de dépouillement et d'oppression , à de plus grandes et de plus hautes destinées.

Quels furent nos chants de joie , quand de ce mariage sacré, nous vîmes naître le premier prince » que nous admirons aujourd'hui? Nous lisions dans l'avenir : nous voyions de loin une jeunesse sainte, une religion éclairée, un cœur tendre pour Dieu et pour les peuples , un esprit pour les grandes choses ; la piété d'un David ; la sagesse et l'élévation d'un Salomon ; la clémence et l'humanité d'un Josias; des lumières et des vertus. Et que nous sommes heureux de lui rendre cet hommage dans ce temple ^ ancien et auguste, le monument éternel de la piété de saint Louis , dont il nous rappelle si parfaitement tous les jours l'histoire et les exemples!

Quel don pour la France! Mais les dons de Dieu n'étaient pas encore épuisés. La fécondité continue dans la maison royale: Monseigneur devient le père de deux autres princes^; et ici s'ouvrent encore à nous de plus grands événements.

L'Espagne , de tout temps jalouse de notre gloire, et qui autrefois avait voulu nous donner des maîtres, en vient chercher un parmi nous. Les prévoyances humaines échouent : les mesures d'une maisoft rivale se tournent contre elle : les desseins de Dieu

• Le.s électeurs de Bavière et de Cologne, retirés en France. » Le duc de Bourgogne.

3 La sainte Chapelle de Paris.

4 Le duc d'Anjou et le duc de Berry.

DE M. LE DAUPHIN

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s'accomplissent : la Castille devient le patrimoine d'un fils de France : les anciennes jalousies cessent : les deux nations se réunissent. Semblables à deux vaillants rivaux, lesquels, après avoir longtemps combattu , et tout tenté pour se renverser sur la poussière, tirent des épreuves mêmes de valeur qu'ils ont faites l'un contre l'autre, le lien d'estime et d'amitié qui les unit; et qui emploient les mêmes armes dont ils avaient voulu se percer, à se prêter une défense commune.

Mais que vois-je ici? L'enfer se déchaîne, les temps de paix sont abrégés, les jours mauvais recommencent; le bonheur de la France arme tous les peuples contre elle; les deux couronnes réunies dans la même maison , répandent la discorde et la fureur dans toute l'Europe. Les rois des environs , alarmés des merveilles que le Seigneur vient d'opérer en faveur d'Israël , s'entredisent , comme autrefois les rois de Chanaan : Ce peuple va dévorer tous les peuples, et engloutir tous les pays d'alentour : Delebit hicpopulus omnes qui in nostris fhiibus cornmorantur. ( Num. xxii, 4. ) Ils ne voient pas que notre entrée est pacifique, et que nous ne voulons que nous mettre en possession de la terre que le Seigneur a promise à nos pères. Cependant une guerre cruelle s'allume : les nations conjurées fondent sur nous : Dieu semble même abandonner son peuple : il semble oublier que l'union des deux monarchies est son ouvrage. Nous aurions attribué nos succès à notre puissance : il nous affaiblit; mais c'est pour devenir lui seul notre bouclier et notre victoire. Les intérêts et les passions humaines ne prévaudront pas contre les desseins de Dieu. Le sang de Blanche de Castille demeurera sur le trône : le sceptre ne sera point ôté de la maison de Juda : Dieu qui a fait les rois, saura les protéger. Nos prospérités et l'orgueil qui les accompagne, l'avaient peut-être éloigné de nous ; il faut que nos malheurs le rapprochent.

Déjà le jour arrive : Dieu sort du nuage où il s'était caché ; et je le vois qui recommence à se montrer à nous. Les succès sont rendus au bon droit : l'Aragon nous venge du Brabant : le chef de la ligue est frappé, et il n'est plus '. Ne chantons pas des chants d'allégresse sur son tombeau, nous qui pleurons une perte semblable. Le deuil de nos ennemis ne sera jamais pour nous un jour de fête et de victoire. La religion ne sait pas se réjouir de la mort d'un souverain fidèle. Si la France perd un ennemi , l'Église perd toujours un césar. Nous souhaitons seulement des jours plus heureux

' Mort de l'empereur Joseph , arrivée en même temps que celle de Monseigneur.

pour les peuples : nous demandons la paix plutôt que la victoire.

Descendez donc , fille du ciel ! don du Très-Haut î Que les deux princes que l'Église vient de perdre, réunis dans le sein de Dieu, et ayant dépouillé avec le corps terrestre, les intérêts et les animosités de la terre, vous obtiennent à leurs peuples! Qu'ils soient devant Dieu les ministres et les négociateurs d'une paix, qui n'a pu être jusqu'ici l'ouvrage des hommes! Que le traité soit conclu dans les tabernacles éternels , en présence des anges tutélaixes des nations , et apporté par eux sur la terre ! que la mort des deux princes, qui finit tout pour eux, finisse aussi nos dissensions et nos troubles ! Que la colère de Dieu accepte ces deux illustres victimes! Que leurs cendres sacrées mêlées ensemble soit répandues sur les deux peuples en signe d'alliance; et qu'un malheur commun devienne la source d'une joie commune! Mais ces vœux ont échappé à la vivacité de nos désirs ; et les désirs ne consultent pas toujours l'ordre des temps. Ne hâtons pas le triste spectacle de la mort du prince que nous pleurons , et rentrons dans notre sujet.

Que paraissait-il manquer au bonheur d'un père tendre comme Monseigneur, si le bonheur était donné sur la terre? L'amitié du roi, l'amour des peuples, les plus grandes espérances du prince son lils, que la loi du royaume et l'ordre de la nais .sance, mais plus encore, qu'une prédilection singulière de Dieu sur la France, nous destine : le prince son second fils sur le trône d'Espagne, et maître de la plus vaste monarchie de l'Europe; son autorité affermie contre les efforts d'un concurrent , par un successeur ' que Dieu donne à sa couronne, et par la fidélité inouïe de ses peuples.

Princes heureux devant les hommes! Riais qu'est aux yeux de la foi le bonheur humain? que duret-il? et dans sa courte durée, combien traîne-t-il avec lui de fiel et d'amertume? Quel privilège ont ici les princes au-dessus du peuple? tout ce qui les environne, les rend-il heureux ? Hélas! tout ce qui est hors de nous, ne saurait jamais faire un bonheur pour nous. Les plaisirs occupent les dehors; le dedans est toujours vide. Tout paraît joie pour les grands, et tout se tourne en ennui pour eux. Plus les plaisirs se multiplient, plus ils s'usent. Ce n'est pas être heureux , que de n'avoir plus rien à désirer, c'est perdre le plaisir de l'erreur ; et le plaisir n'est que dans l'erreur, qui l'attend et qui le désire. La grandeur elle-même est un poids qui lasse. Les chagrins montent sur le trône, et vont s'asseoir à côté

' Naissance du prince des Astuvies.

ORAISON FUNEBRE

du souverain : la félicite les rend plus amers. Le monde étale des prospérités; le monde ne fait point d'heureux. Les grands nous montrent le bonheur, et ils ne l'ont pas. Quel est donc l'homme heureux sur la terre ? c'est l'homme qui craint le Seigneur ; c'est le juste qui n'est pas de ce monde; c'est un cœur qui ne tient qu'à Dieu , et à qui la mort n'ôte rien que l'embarras du corps terrestre qui l'éloignait de Dieu.

Tournez-vous encore d'un autre côté , dit le Sage ; la gloire même des hommes , cette idole à qui le monde a de tout temps dressé des autels , n'est encore que vanité.

Elle ne manque point, cette gloire, au prince que nous regrettons. Une trêve longtemps désirée alors de nos ennemis , venait de désarmer toute l'Europe. Le roi , au milieu de ses succès, avait préféré le bonheur des peuples à des victoires, qui sont toujours le prix du sang et le péril des âmes : quand du fond de la Hollande sort un nouveau vase ' de la colère du Seigneur, destiné de Dieu pour détrôner les plus saints rois , et être l'instrument de ses vengeances sur les royaumes et sur les peuples : un prince profond dans ses vues ; habile à former des ligues et à réunir les esprits ; plus heureux à exciter les guerres qu'à combattre ; plus à craindre encore dans le secret du cabinet , qu'à la tête des armées : un ennemi que la haine du nom français avait rendu capable d'imaginer de grandes choses et de les exécuter; un de ces génies qui semblent être nés pour mouvoir à leur gré les peuples et les souverains ; un grand homme , s'il n'avait jamais voulu être roi.

Il parcourt en secret toutes les cours d'Allemagne : il réunit toute l'Europe en faveurdeson usurpation. Le roi demeure seul défenseur des droits sacrés de la royauté . la cause de tous les souverains protégée, arme tous les souverains contre lui. L'orage est prêt à fondre sur nous ; le roi le prévient : déjà Monseigneur, à la tête d'une armée triomphante, marche vers le Rhin . C'était alors la destinée de la France, de prévenir par nos conquêtes, les mesures et les projets mêmes des ennemis. Philisbourg , le rempart de l'Allemagne , est le prix des premières armes du fils de Louis. Le Rhin , encore effrayé du fameux passage du roi , reconnaît dans le fils, la gloire et la valeur rapide du père. Manheim, Frankendal, et tant d'autres places, suivent la destinée de Philisbourg. Le jeune prince ne trouve rien qui l'arrête : il soutient par son intrépidité, le courage des troupes accoutumées à vaincre : il leur rend tout possible par son humanité et par ses largesses : il ne connaît pas le péril : i| veut tout

' i^p prince d'Orange,

voir de ses yeux, et tout animer par ses ordres; et nous en ferions ici honneur à sa mémoire , si la valeur était un éloge pour les descendants de Charlemagne et de saint Louis.

Vous ne l'avez pas oublié. Nos succès firent éclater partout la guerre déjà rallumée dans les cœurs : le feu qui couvait , s'embrase et se répand partout. La Flandre était alors le théâtre de notre gloire. Le maréchal de Luxembourg nous consolait tous les jours, par des victoires réitérées, de la perte des Condé et des Turenne. Monseigneur y vole : l'armée sous ses ordres déconcerte, par une marche inouïe, les desseins des ennemis : nos troupes, comme celles que vit le serviteur du Prophète (iv Reg. vi, 17) , se trouvent par un soudain enchantement, de Vignamont sur les bords de l'Escaut. Notre présence glace les alliés : et si leurs ruses les dérobent au combat , elles ne dérobent pas à Monseigneur la gloire de l'avoir cherché. C'est avoir vaincu l'ennemi , que de lui avoir fait craindre de combattre contre nous. Mais laissons au monde à louer ces faits : c'est à nous à vous instruire. Les succès éclatants font parmi nous les grands hommes ; mais les grands hom'mes sont bien petits au tribunal redoutable, si leurs succès font tout leur mérite. Au fond , il n'est de gloire réelle que celle qui nous suit devant Dieu. Hélas ! que sont les héros au lit de la mort , si toutes leurs vertus se bornent à leurs victoires ? Leur vie est pleine de grands événements qui pas.seront dans nos histoires , et vide de ces œuvres qui seules seront écrites dans le livre de vie. Ils ont vécu pour la postérité ; ont-ils vécu pour l'éternité ? Ils ont rempli la terre du bruit de leur nom ; et le Seigneur ne les connaît pas , parce qu'il ne connaît que ceux qui lui appartiennent, (ii Tim. ii, 19.) Ils ont remporté des victoires ; mais Dieu ne compte que les victoires de la foi , et celles que le juste remporte sur lui-même. On a vanté leurs succès et leur valeur héroïque ; et souvent leurs succès ont été des crimes; et peut-être l'injustice seule en a fait des héros. On leur a dressé des statues et des monuments superbes : mais ce ne sont là que les monuments de la vanité; ils périront avec elle. Fous les briserez , 6 mon Dieu, dans votre cité éternelle, et la ressemblance seule de Jésus-Christ crucifié ornera les portiques de la sainte Jérusalem : In civitate tuâ imaginem ipsorum ad nihilum rédiges. (Ps. Lxxii, 20. ) En un mot, ils ont été les hommes du siècle présent; seront-ils les hommes du siècle à venir.' L'histoire des conquérants sera effacée : l'histoire des justes , éci-ite en caractères immortels, subsistera dans l'éternité. Les passions qui forment les guerres et les héros , seront détruites

DE M. LE DAUPHIN

avec le monde ; les vertus , qui font les saints , ne périront jamais.

Cherchons la gloire qui vient de Dieu, mes frères. Ne nous refusons pas à la patrie : la religion n'autorise pas la paresse; mais elle ne couronne que les vertus. Combattons les ennemis de l'État ; mais souvenons-nous que la foi nous montre des ennemis encore plus à craindre. Regardons le monde , avec toute sa gloire, comme nous le verrons à la mort, et comme l'a vu sans doute dans ce moment, le prince que nous pleurons. Étudions sur ce tombeau la terreur de la puissance et de la majesté de Dieu , et le néant de toutes les choses humaines; et que la mort d'un prince, que la naissance avait fait si grand, et que son caractère de bonté avait rendu si aimable, après avoir corrigé l'erreur de nos jugements, confonde encore la vanité de nos espérances.

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