DISPOSITIONS A LA COMMUNION
parce que ce mystère fut un prélude de sa passion. Dans les premiers temps, l'Eucharistie était un prélude du martjTe. Du moment que la fureur du tyran s'était déclarée, et que la persécution commençait à s'élever, tous les fidèles couraient se munir de ce pain de vie : ils emportaient ce cher dépôt dans leurs maisons : la mort leur paraissait moins terrible, lorsqu'ils avaient devant leurs yeux le gage précieux de leur immortalité : ils la désiraient même ; et les consolations ineffables que la présence de Jésus- Christ , cachée sous des voiles mystiques , répandait déjà dans leur âme , les faisait soupirer après ce torrent de volupté dont il enivrera ses élus, lorsqu'ils le verront face à face. Étaient-ils traînés dans les prisons , chargés de fers comme les scélérats, eux dont le monde n'était pas digne; ils cachaient avec soin dans leur sein la divine Eucharistie ; ils s'en nourrissaient dans l'attente du martyre; ils s'engraissaient de cette viande céleste , comme des victimes pures , afin que leur sacrifice fût plus agréable au Seigneur. Des vierges chastes , des fidèles fervents , des ministres saints participaient tous ensemble dans les cachots au pain de bénédiction : aussi quelle joie dans leurs chaînes ! quelle sérénité dans ces lieux sombres et affreux ! quels cantiques d'actions de grâces dans ces demeures lugubres , où les yeux ne retrouvaient partout que de tristes images de la mort , et les préparatifs des plus cruels supplices ! Combien de fois disaient-ils à Jésus- Christ , présent au milieu d'eux dans ce sacrement adorable : Ah ! nous ne craindrons pas les maux Seigneur, puisque vous êtes avec avec nous : que des armées entières nous environnent, nous ne serons point troublés ; nos ennemis peuvent perdre notre corps, et même en dissiper les restes; mais vous nous le rendrez glorieux et immortel. Eh ! qui peut perdre ceux que le Père vous a donnés ? Heureuses chaînes que vous daignez soutenir! saintes prisons que vous consacrez par votre présence ! ténèbres aimables où vous remplissez nos âmes de tant de lumières ! mort précieuse qui va nous unir à vous, et déchirer les voiles qui vous dérobent à nos yeux! De là, quelle force dans les tourments! Pleins de la chair de Jésus-Christ, teints de son sang, ils sortaient, dit saint Chrysostôme, de leurs cachots comme des lions encore tout sanglants et altérés de mort et de carnage ; ils volaient sur les échafauds; ils y portaient une sainte fierté, lançaient çà et là des regards de constance et de magnanimité qui glaçaient les tyrans les plus barbares , et désarmaient leurs propres bourreaux; ils annonçaient donc la mort du Seigneur, en se préparant au martyre par la communion.
La tranquillité de nos siècles et la religion des césars ne nous laissent plus le même espoir : la mort n'est plus la récompense de la foi , et l'Eucharistie ne fait plus de martyrs; mais n'avons-nous pas des persécuteurs domestiques ? notre foi n'a-telle à craindre que les tyrans.^ et n'y a-t-il pas un martyre d'amour comme un martyre de sang? En approchant donc de l'autel , mes frères , une âme fidèle soupire après la dissolution de son corps terrestre ; car pourrait-elle aimer cette vie , et annoncer la mort de Jésus-Christ , et retracer dans ces signes mystiques sa sortie du monde pour aller à son Père? elle se plaint que son exil est trop prolongé , elle porte au pied du sanctuaire un esprit de mort et de martyre. Ah! Seigneur, puisque vous êtes mort et crucifié au monde , pourquoi m'y retenez-vous ? que puis-jetrouversur la terre digne de mon cœur, vous n'y étant plus ? le mystère lui-même qui devait me consoler par votre présence, me fait souvenir de votre mort : ces voiles qui vous couvrent , sont un artifice de votre amour ; et vous ne vous cachez à demi , que pour réveiller dans mon cœur le désir de vous voir à découvert. Vaines créatures , que m'offrez-vous , qu'un vide affreux du Dieu que je cherche? que me répondez-vous, lorsque mon cœur séduit se tourne de votre côté pour y charmer ses inquiétudes ? Retourne , me dites-vous , à celui qui nous a faites ; nous gémissons en attendant qu'il vienne nous délivrer de ce triste assujettissement , qui nous fait servir aux passions et aux erreurs des hommes : ne le cherche point au milieu de nous , tu ne l'y trouveras pas ; il est ressuscité , il n'est plus ici; s'il paraît, ce n'est que pour mourir encore tous les jours : reprends les désirs et les affections que tu voulais nous donner, et les détourne vers le ciel ; l'époux a été enlevé , la terre désormais n'est plus pour un chrétien qu'un séjour de soupirs et de larmes : voilà ce qu'elles me répondent. Qui me relient donc ici-bas , Seigneur ? quels sont les biens et les charmes qui peuvent m'attacher à la terre? Inquiète dans les plaisirs , impatiente dans l'absence, ennuyée des entretiens et du commerce des hommes, effrayée de la solitude, sans goût pour le monde, sans goût pour la vertu, faisant le mal que je hais, ne faisant pas le bien que je voudrais ; qui me retient ? qui diffère la dissolution de ce corps de péché? qui m'empêche de voler avec les ailes de la colombe sur la sainte montagne? Je serais heureuse , Seigneur, je le sens ; je pourrais à toutes les heures me nourrir de ce pain délicieux ; je ne goûte de véritable joie qu'au pied de vos autels ; ce sont là les moments les plus heureux de ma vie; mais ils durent si peu, il faut se rengager si vite dans le.s
QUATUIÈME DIMANCHE DE L'A VENT
ennuis et les désagrcnienis du siècle; mais il faut s'éloigner de vous pour si longtemps! non, Seigneur, il n'y a point de parfait bonheur sur la terre, et la mort est un gain à qui sait vous aimer.
Sont-ce là nos sentiments, mes frères, quand nous approchons des autels ? Où sont aujourd'hui les chrétiens , qui , comme les premiers ûdèles , attendent la bienheureuse espérance, et hâtent par leurs soupirs la On de leur exil, et l'avènement de Jésus-Christ? C'est un rafflnementde piété qu'on n'entend point, c'est un langage presque contemplatif; et cependant c'est le fondement de la religion et la première démarchede la foi. On regarde la nécessité de mourir comme une peine cruelle; la seule idée de la mort, qui consolait tant nos pères, nous fait frémir; la (in de la vie est le terme de nos plaisirs, au lieu d'être celui de nos peines; on la ménage aux dépens de la loi de Dieu et des obligations de l'Église : les soins qui aboutissent au corps sont infinis ; nos précautions sur ce pointvont jusqu'à la faiblesse ; ou s'il arrive quelquefois de souhaiter ce dernier moment, c'est lassitude de la vie et de ses chagrins , c'est une disgrâce, une infirmité habituelle qui nous mine, une révolution dans nos affaires , qui ne nous laisse plus espérer de plaisirs en ce monde, un établissement manqué, une mort, un accident, enfin un dégoût et un souhait d'amour-propre; on s'ennuie d'être malheureux, maison n'est point empressé d'aller se réunir à Jésus-Christ; et là-dessus on vient manger la cène du Seigneur, se renouveler le souvenir de sa passion, et annoncer sa mort jusqu'à ce qu'il vienne; quelle indignité!
En second lieu , on annonce sa mort dans ce mystère parce que Judas y forma comme la dernière résolution de le livrer. Or qu'exige de nous ce souvenir ? ah ! mes frères , un désir ardent de réparer par nos hommages l'impiété de tant de communions monstrueuses qui crucifient de nouveau Jésus-Christ. Tant de ministres perfides l'offrent dans tous les lieux où son nom est connu, avec des mains sacrilèges; tant de pécheurs impudiques, vindicatifs, mondains, ravisseurs de tous les peuples, de toutes les nations, le reçoivent dans des bouches profanes! Nous devons sentir les outrages qu'y souffre Jésus- Christ; nous contondre devant lui, sur ce que le plus signalé de ses bienfaits est devenu l'occasion des plus grands crimes ; trembler sur nous-mêmes; admirer sa bonté, laquelle, pour l'utilité d'un petit nombre d'élus, a bien voulu s'exposer aux indignités de cette multitude infinie de pécheurs de tous les siècles et de tous les temps qui l'ont déshonoré et quile déshonorent; détourner par les larmes de notre cœur, et par mille gémissements secrets, les fléaux
que les communions indignes ne manquent jamais d'attirer sur la terre. Car si l'Apôtre se plaignait autrefois que les corps frappés de plaies, les maladies populaires, les morts soudaines n'étaient qu'une suite de ce sacrement profané ; ah ! vous nous frappez depuis longtemps. Seigneur; vous versez sur nos villes et sur nos provinces la coupe de votre fureur; vous armez les rois contre les rois , et les peuples contre les peuples ; on n'entend parler que de combats et de bruits de guerre; vous faites pleuvoir du ciel la stérilité sur nos campagnes , le glaive de l'ennemi dépeuple nos familles , et ôte aux pères la consolation de leurs vieux ans ; nous gémissons sous des charges qui , en éloignant de nos murs l'ennemi de l'État, nous livrent à la faim et à la misère; les arts sont presque inutiles au peuple, les gains et les trafics languissent, et l'industrie peut à peine fournir aux besoins; les calamités secrètes et connues de vous seul , sont encore plus touchantes que les publiques ; nous avons vu la faim et la mort moissonner nos citoyens, et changer nos villes en déserts affreux ; l'ennemi de votre nom profite de nos dissensions, et usurpe votre héritage.
D'où partent ces fléaux si longs et si terribles, grand Dieu.^ où se forment ces nuées de fureur et d'indignation, qui éclatent depuis si longtemps sur nos têtes? N'êtes-vous pas armé pour punir les sacrilèges ? les attentats que l'on commet tous les jours au pied de vos autels contre votre corps , ne nous attirent-ils pas ces marques de votre colère? Eh! frappez-nous donc , Seigneur; vengez votre gloire, ordonnez à l'ange qui est dans les airs, de ne pas arrêter son bras , qu'il n'épargne pas les maisons où sont encore empreintes les traces d'un sang profané : votre courroux est juste. Mais , non , ne vengez point des crimes par d'autres crimes; donnez la paix à nos jours , écoutez les cris des justes qui vous lademandent : Seigneur, vous disent-ils avec le Prophète , 710US attendions la paix, et ce bien n'est- pas encore venu. (Jérém. vm, 15.) Faites cesser les profanations que les guerres traînent toujours après elles ; ne punissez plus les sacrilèges en les multipliantsur la terre; rendez la majesté à tant de temples profanés , le culte et la dignité à tant d'églises dépouillées, la splendeur et la magnificence à tant d'autels renversés, la paix à nos villes, l'abondance à nos familles , la consolation et l'allégresse à Israël ; rendez les enfants aux pères , et aux épouses désolées leurs époux ; et si nos malheurs ne vous touchent pas , laissez-vous toucher du moins à ceux de votre Église.
On annonce, en troisième lieu, la mort du Seigneur dans ce mystère, parce que Jésus-Christ s'y immole
DISt»OSlTlONS A
lui-même , par la séparation mystique de son corps et de son sang. Que s'ensuit-il de là? qu'il faut être au pied des autels comme si nous étions au pied de la croix ; entrer dans les dispositions des disciples et des femmes de Jérusalein qui recueillirent les derniers soupirs de Jésus mourant , et furent présents à la consommation de son sacrifice. Or, quel éloignement n'avaient-ils pas pour un monde qui crucifiait leur maître? qu'avaient-ils encore à ménager avec ses meurtriers? .Craignaient-ils de se déclarer les disciples de celui qui se déclarait si hautement leur Sauveur, et au prix de tout son sang ? ne disaientils pas au Père céleste : Eh ! frappez-nous nous-mêmes, Seigneur, qui sommes les coupables , et épargnez l'innocent. Quelle horreur pour leurs fautes passées qui attachaient un si bon maître à la croix ! quelle impression sensible de ses souffrances dans leur cœur! Ainsi, mes frères, ménager encore le siècle, n'oser se déclarer qu'à demi pour la piété, rougir de la croix de Jésus-Christ, se mesurer dans ses démarches de dévotions de telle sorte, qu'il y règne encore un air et un goût du monde, qui se mêle, pour ainsi dire, dans les intérêts de notre vertu ; ne pas confesser Jésus-Christ la tête levée , n'oser se dispenser d'un spectacle oii il est moqué, d'une assemblée où il est offensé, d'une démarche dont l'innocence ne peut sortir entière, d'une bienséance dont les devoirs de la religion souffrent, de je ne sais quel train de vie dont le monde vous fait une nécessité, de certaines maximes qui blessent l'Évangile et que l'usage vous donne pour des lois ; prétendre user de ces ménagements, et néanmoins venir manger la Pâque avec les disciples de Jésus-Christ ; conserver encore des intelligences avec ses ennemis, et s'asseoir à sa table; estimer les maximes qui le crucifient , et vouloir être les spectateurs et les compagnons fidèles de sa croix : ah ! c'est une contradiction.
11 a vaincu le monde; il l'a attaché à sa croix; il a fait expirer avec lui ses erreurs et ses maximes ; donc, annoncer sa mort dans la communion , c'est rappeler le souvenir de sa victoire. Et si le monde vit et règne encore dans votre cœur, mes frères , ne détruisez-vous pas le fruit de sa mort? ne disputez-vous pas à Jésus-Christ l'honneur de son triomphe , et au lieu d'annoncer sa mort , ne venez-vous pas la renouveler avec ses ennemis?
D'ailleurs , on annonce en quatrième lieu sa mort dans ce mystère, parce qu'il est la consommation du sacrifice de la croix , et qu'il nous en applique le fruit. Or, qui nous donne droit au fruit de la croix , et par conséquent à ja communion ? les souffrances, les mortifications, une vie pénitente et intérieure. '
MASSILLOK. — TOME I.
LA COMMUNION. Hi
, Car, dites-moi , vivant dans les délices", oserez-vous venir annoncer la mort du Sauveur? Oserez-vous nourrir un corps comme le vôtre, amolli par les plaisirs, flatté, caressé; oserez-vous, dis-je, le nourrir d'une chair crucifiée ? Oserez-vous incorporer Jésus- Christ mourant et couronné d'épines, dans des membres délicats et sensuels? cet assortiment ne serait-il pas monstrueux ? Oserez-vous , en changeant sa chair en votre propre substance, la transformer en une chair molle et voluptueuse? eh! ce serait un attentat. Pour vous nourrir de la chair de Jésus-Christ, il faut que vos membres puissent devenir ses membres ; que son corps puisse prendre la figure du vôtre. Or, son corps est un corps crucifié , ses membres sont des membres souffrants? et si vous vivez sans souffrir; si vous ne portez pas la mortification de Jésus-Christ sur votre corps ; si peut-être vous n'avez jamais fait à vos sens et à vos désirs aucune violence; si vos jours se passent dans une tranquille mollesse, si les afflictions vous impatientent, si tout ce qui contrarie votre humeur vous révolte; si vous ne vous prescrivez point d'œuvres mortifiantes ; si celles que le ciel vous ménage, ne sont pas bien reçues , comment voulez-vous unir votre chair à la chair de Jésus-Christ? On n'y pense point , mes frères ; et cependant une vie molle et sensuelle ne peut être qu'un préjugé d'une communion indigne.
Enfin , on annonce la mort du Seigneur dans ce mystère, parce qu'il y est lui-même comme dans un état de mort. Il a une bouche, et ne parle pas; des yeux , et ne s'en sert pas ; des pieds , et ne marche pas. Regardez donc , mes frères, et faites selon ce modèle : voilà comme vous devez annoncer sa mort en participant à son corps : il faut y porter des yeux instruits à être fermés pour la terre ; une langue accoutumée au silence ou à des discours de Dieu, comme parle saint Paul ; des pieds , des mains immobiles pour les œuvres du péché ; des sens ou éteints ou mortifiés ; en un mot, y porter une mort universelle sur votre corps : l'état de Jésus-Christ dans l'Eucharistie , est l'état du chrétien sur la terre ; un état de retraite, de silence, de patience, d'humiliation , de divorce avec les sens. Car, qu'est-ce que Jésus-Christ dans l'Eucharistie ? Il est dans le monde comme s'il n'y était point; il est au milieu des hommes, mais invisible ; il entend leurs vains discours, leurs conseils chimériques , leurs espérances frivoles, mais il n'y prend aucune part; il voit leurs sollicitudes , leurs agitations , leurs entreprises, et il les laisse faire; on lui rend des honneurs divins, et on l'outrage; et toujours le même, il parait insensible aux insultes comme aux hommages : il voit renouveler les siècles , les empires , les familles ; les mœurs
Sa
changer; le goût des hommes et des âges varier ; les coutumes s'éteindre et puis revivre ; la figure de ce monde dans une révolution éternelle; les hérésies prévaloir; son héritage déchiré; des guerres, des séditions, des bouleversements soudains, l'univers entier ébranlé; et il est tranquille sur ses ruines, et rien ne le tire de son application intime et ineffable à son Père, et rien ne trouble le repos divin de son sanctuaire, où il est toujours vivant, aOn d'intercéder pour nous.
Regardez , encore une fois , et faites selon ce modèle. Portons-nous à la table sacrée des yeux fermés depuis longtemps à tout ce qui peut blesser notre âme; une langue environnée d'une garde de circonspection et de pudeur ; des oreilles chastes et impénétrables aux sifflements du serpent, et à la volupté des sons et des voix si propres à amollir le cœur; une âme insensible aux mépris comme aux louanges ; une âme hors de la portée des événements d'ici-bas, à l'épreuve des révolutions de la vie; égale dans la bonne et dans la mauvaise fortune; voyant avec des yeux étrangers , indifférents , tout ce qui se passe ici-bas: estimant les biens et les maux qui lui arrivent comme chose qui ne la regarde pas; et à travers toutes les agitations de la terre, le tumulte des sens, la contradiction des langues , les vaines entreprises des hommes , toujours attentive à ne pas se laisser ravir la paix de son cœur, à marcher toujours d'un pas égal vers l'étarnité , à ne point perdre de vue son Dieu , et à avoir toujours sa conversation dans le ciel.^
Ce n'est pas que je veuille exclure de l'autel tous ceux qui n'ont pas encore atteint cet état de mort : hélas! c'est l'affaire de toute la vie; et la chair de Jésus-Christ est un secours établi pour nous fortifier et nous aider dans cette entreprise. Mais il faut y tendre pour ne pas approcher de l'autel indignement; il faut être aux prises avec ses sens, avec sa corruption , avec ses faiblesses , et se gagner tous les jours sur quelque article ; il faut pratiquer l'abnégation chrétienne ; il faut expier par la retraite, par le silence, par les larmes, par la prière, par les macérations , les victoires journalières que les impressions du monde et des sens remportent sur nous ; il faut se relever avec avantage de ses chutes. Mais je veux vous donner à entendre qu'une communion n'est pas l'affaire d'un jour et d'une solennité ; que toute notre vie doit être une préparation à l'Eucharistie; que toutes nos actions doivent être comme des pas qui nous conduisent à l'autel ; que la vie de la plupart des gens du monde, de ceux même qui ne sont pas dans le désordre , qui ne se géneat sur rien, qui vivent selon les sens, qui ne
QUATRIEME DIMANCHE J)E L'A VENT
sont vifs que sur les intérêts de la terre, est une vie qui n'annonce pas la mort du Seigneur, et qui dès là vous exclut de ce mystère. Je veux vous faire comprendre que l'Eucharistie est un festin , si je rose dire, de deuil et de mort; que les joies, les plaisirs , les vaines décorations déparent cette table sacrée , et vous font rejeter comme celui qui s'y présente avec un habit sale et déchiré : qu'on ne peut pas se nourrir en même temps et des viandes d'icibas et du pain du ciel ; et que du moment que les Israélites arrivés sur les frontières de Chanaan eurent commencé à manger les fruits de la terre , dit l'Écriture , la manne cessa de tomber, et ils n'usèrent plus depuis de cette nourriture céleste.: Defecitque manna postquam comederunt de frugibus terrx. (Jos. V, 12.) Je veux vous faire comprendre que ce sacrement est le fruit et non pas la marque de la pénitence ; que ces communions dont une solennité décide , font plus de profanateurs que d'adorateurs véritables ; qu'on ne peut se nourrir du corps de Jésus-Christ sans vivre de son esprit; qu'il faut même que la plénitude de l'Esprit saint repose sur une âme comme sur Marie, avant que Jésus-Christ vienne dans elle comme s'y incarner de nouveau. Je veux vous faire comprendre que la lecture des livres saints , et les rigueurs salutaires de la pénitence , doivent préparer dans nos cœurs une demeure à Jésus-Christ , afin que nous soyons comme des arches saintes, et que cette manne céleste y repose au milieu des tables de la loi et de la verge d'Aaron. Je veux vous faire comprendre que rien ne doit tant vous faire trembler, vous qui vivez dans les dangers du siècle et qui les aimez , que toutes les communions que vous avez faites avant que de vous être éprouvés, et avec la seule précaution d'une confession. Je veux vous faire comprendre que le pain de vie se change en poison pour la plupart des fidèles ; que l'autel voit presque plus de crimes que le théâtre; que Jésus-Christ est plus outragé dans son sanctuaire que dans les assemblées des pécheurs, et que les solennités ne sont plus que c^es mystères de deuil pour lui, et des jours établis pour le déshonorer. Je veux, en un mot, vous faire comprendre que, pour en approcher dignement, il faut une foi respectueuse qui nous fasse discerner; une foi prudente qui nous fasse éprouver ; une foi vive qui nous fasse aimer ; une foi généreuse qui nous fasse immoler : hors de là , c'est se rendre coupable du corps et du sang du Seigneur; c'est manger et boire son jugement.
Ah! Seigneur, que j'ai peu connu jusqu'ici l'innocence et l'extrême pureté que vous demandez de ceux qui viennent se nourrir de ce paio céleste ! Le
LE JOUR DE NOËL
centenier, cet homme d'une foi si vive, si humble, si éclairée ; cet homme , si riclie en bonnes œuvres , qui aimait votre peuple , qui élevait des édifices sacrés en votre nom , destinés aux prières publiques et à l'interprétation de vos Écritures, cet homme ne se croit pas digne de vous recevoir même dans sa maison : la plus pure même des vierges , lorsqu'un ange lui annonce que vous allez descendre dans son sein, en est effrayée ; elle entre dans son néant , et s'il lui reste encore la force de parler, c'est pour demander comment cela se pourra faire. Et qui suis-je, Seigneur, pour oser m'asseoir à ■votre table avec si peu de précaution? moi qui viens paraître vide devant vous ; moi qui n'ai à vous offrir que les restes d'un cœur que le monde a occupé si longtemps; moi qui ne suis à vous que par intervalles , et qui laisse encore aux créatures et aux passions le fond et l'état de mon cœur; moi qui ne porte à vos autels que de faibles essais de salut, et des œuvres consommées de péché; moi qui n'ai, par-dessus les autres pécheurs, que l'abus de vos grâces , que des lumières inutiles , que des sentimens qui s'exhalent par désirs, que mille inspirations qui n'obtiennent jamais de moi que de vaines démarches de conversion , qu'un cœur incapable de se familiariser ni avec le péché, ni avec la vertu ; qu'un naturel heureux et presque de son propre fonds ennemi des excès et du vice, et que j'ai pourtant altéré.
Ah! Seigneur, les fruits d'une communion sainte sont si abondants, si sensibles; l'âme en sort si inondée de vos grâces et de vos faveurs , que quand je n'aurais point d'autres marques de l'indignité de mes communions que leur inutilité , je devrais trembler et me confondre. Quand on mange votre chair indignement, vous nous apprenez qu'on a encore faim, et je me retire de cette table sacrée, fatigué, lassé de mes hommages : je respire au sortir de là , comme au sortir d'une bienséance et d'une gêne : je m'applaudis d'en être quitte, comme si je venais de finir une affaire pénible, et si je sens le goût réveillé, c'est celui des plaisirs et du monde. Quand on a mangé votre chair dignement, on demeure en vous , et vous demeurez en nous , c'est-à-dire que votre sang précieux qui coule encore dans nos veines, nous laisse vos inclinations, vos traits, votre ressemblance, et que nous sommes d'autres nousmêmes ; que , comme de jeunes princes héritiers d'un sang royal , on doit voir briller sur notre visage, je ne sais quel air de majesté qui annonce notre noblesse; il ne doit plus paraître en nous que des inclinations nobles, célestes, et des sentiments dignes du sang que nous avons reçu; et cependant
je me trouve toujours des désirs terrestres , des penchants bas et rampants ; un cœur qui se traîne encore sur la boue et qui ne sait s'élever au-dessus des créatures et retourner jusque dans votre sein dont il est sorti. Quand on mange votre chair dignement, vous nous apprenez qu'on vit pour vous et qu'on vit éternellement; et j'ai continué de vivre pour le monde , pour moi-même , pour les hommes qui m'environnent, pour mes plaisirs, pour mes projets de fortune , pour mes affaires , pour une famille , pour des enfants, pour ma gloire; pour vous, à peine un seul moment dans la journée. Que faut-il donc que je fesse. Seigneur? que je me retire de votre table? Quoi! ce fruit de vie me serait interdit? quoi! le pain de consolation ne serait plus rompu pour moi? Non , Seigneur, vous ne voulez point m'en exclure ; vous voulez m'en rendre digne : vous ne voulez pas que je m'en retire , mais vous voulez que je m'y prépare ; vous ne me refusez pas le pain des enfants , mais vous ne voudriez pas que mon indignité vous obligeât de me présenter un serpent à sa place. Préparez-vous donc vous-même dans mon cœur une demeure digne de vous : aplanissez-en les hauteurs , redressez-en l'obliquité , purifiez mes désirs , corrigez mes inclinations, créez-en plutôt de nouvelles. Vous seul pouvez être votre précurseur et vous préparer les voies dans les âmes. Remplissez-nous donc , Seigneur, de votre esprit, afin que nous mangions votre corps dignement, et que nous vivionséternellement pour vous.
Ainai soit-il.
SERMON
POL'H LE JOUa DE NOËL.
Evangeliso vobis gaudium magnum, quod eril onini populo; quia nalus est vobis hodie Salvutor, qui est Christus Dominus.
Je viens vous apporter une nouvelle qui sera pour tout le peuple le sujet d'une grande joie ; c'est qu'aujourd'hui il vous est né un Sauveur qui est le Christ, le Seigneur.
(Liic,n, 10,23.)
SiBE,
Voilà en effet la grande nouvelle que le monde attendait depuis quatre mille ans : voilà le grand événement que tant de prophètes avaient prédit, que tant de cérémonies avaient figuré, que tant de justes avaient attendu, et que toute la nature semblait promettre et hâter par la corruption universelle répandue sur toute chair; voilà le grand bienfait que la bonté de Dieu préparait aux hommes,
LE JOUR DE NOËL
depuis que l'infidélité de leur premier père les eut tous assujettis au péché et à la mort.
Le Sauveur, le Christ, le Seigneur, paraît enfin aujourd'hui sur la terre. Les années enfantent le Juste: l'étoile de Jacoh se montre à l'univers; le sceptre est sorti de Juda, et celui qui devait venir est arrivé; les temps mystérieux sont accomplis ; le Seigneur a fait paraître le signe promis à la Judée : une vierge a conçu et enfanté ; et de Bethléem sort le conducteur qui doit instruire et régir tout Israël.
Quels nouveaux biens , mes frères , cette naissance n'annonce-t-elle pas aux hommes? Elle n'aurait pas été durant tant de siècles annoncée , attendue, désirée; elle n'aurait pas ,fait la religion de tout un peuple, l'objet de toutes les prophéties, le dénoûment de toutes les figures , l'unique fin de toutes les démarches de Dieu envers les hommes, si elle n'avait été la plus grande marque d'amour qu'il pouvait leur donner. Quelle nuit heureuse que celle qui vient de présider à cet enfantement divin! elle a vu la lumière du monde luire dans ses ténèbres : les cieux en retentissent de Joie et de cantiques d'actions de grâces.
Mais , mes frères , pour entrer dans les transports d'allégresse que cette naissance répand dans le ciel et sur la terre , il faut participer aux bienfaits qu'elle vient nous rapporter. La joie commune n'est fondée que sur le salut commun qui nous est offert ; et si , malgré ce secours , nous nous obstinons encore à périr, l'Église pleure sur nous, et nous mêlons le deuil et la tristesse à la joie que lui Inspire une si heureuse nouvelle.
Or, quels sont les bienfaits inestimables que cette naissance vient apporter aux hommes? Les esprits célestes eux-mêmes viennent l'apprendre aujourd'hui aux pasteurs ; elle vient rendre la gloire à Dieu et la paix aux hommes ; et voilà tout le fonds de ce grand mystère développé. A Dieu, la gloire que les hommes avaient voulu lui ravir; aux hommes, la paix qu'ils n'avaient cessé de se ravir à eux-mêmes. Implorons, etc. Ave, Maria.