PS. LXVIII
En second lieu, communier en mémoire de Jésus-Christ, c'est vouloir réveiller, par la présence de ce gage sacré tout ce que son souvenir peut faire d'impression sur un cœur qui l'aime. L'absence ralentit les liaisons les plus vives : Jésus-Christ prévoyait bien que , montant au ciel , ses disciples insensiblement oublieraient ses bienfaits et ses divines instructions. Hélas ! IMoïse ne reste que quarante jours sur la montagne , et déjà les Israélites ne se souviennent plus des prodiges qu'il avait opérés pour les délivrer de l'Egypte. Qu'est devenu ce Moïse, s'entre-disaient-ils.=> faisons-nous des dieux qui nous précèdent et qui nous défendent contre nos ennemis. Jésus-Christ , pour parer à ces inconstances du cœu r humain, voulut, en montant dans la céleste Sion , nous laisser un gage de sa présence : c'est là qu'il veut que nous venions nous consoler de son absence sensible; c'est là que nous devons retrouver un souvenir plus vif de ses merveilles, de sa doctrine, de ses bienfaits , de sa divine personne ; c'est là que , sous des signes mystérieux, nous venons le voir naissant à Bethléem, élevé à Nazareth, conversant avec les hommes et parcourant les villes de la Judée, faisant des signes et des prodiges que nul autre avant lui n'avait jamais faits, appelant à sa suite des disciples grossiers pour en faire les maîtres du monde, confondant l'hypocrisie des Pharisiens, annonçant le salut aux hommes , laissant partout des traces de sa puissance et de sa bonté, entrant en triomphe à Jérusalem, conduit sur le Calvaire, expirant sur une croix, vainqueur de la mort et de l'enfer, menant avec lui dans le ciel ceux qui étaient captifs, comme les trophées de sa victoire, et formant ensuite son Église par l'effusion de son esprit et l'abondance de ses dons; en un mot, nous l'y retrouvons dans tous ses mystères.
Vous enviez , dit saint Chrysostôme , le sort d'une
DISPOSITIONS A LA COMMUNIOîV.
Jiéinorroïsse qui touche ses vêtements, d'une pécheresse qui arrose ses pieds de ses larmes, des femmes de Galilée qui eurent le bonheur de le suivre et de le servir dans les courses de son ministère , de ses disciples avec qui il conversait familièrement, des peuples de ce temps-là qui entendirent les paroles de grâce et de salut qui sortaient de sa bouche : vous appelez heureux ceux qui le virent; bien des prophètes et des rois l'ont souhaité en vain : mais vous, mes frères, venez à l'autel, vous le verrez, vous le toucherez , vous lui donnerez un saint baiser ; vous l'arroserez de vos larmes, et vos entrailles mêmes le porteront comme celles de Marie. Hélas! nos pères allaient dans une terre sainte y adorer les traces de ses pieds, et les lieux qu'il avait consacrés par sa présence. Ici, leur disait-on, il proposait la parabole du bon pasteur et de la brebis égarée; ici il réconciliait une femme adultère; ici il consolait une pécheresse ; ici il sanctifiait les noces et les festins par sa présence ; ici il multipliait des pains pour rassasier un peuple affamé; ici il défendait à ses disciples de faire descendre le feu du ciel sur une ville criminelle; ici il s'abaissait jusqu'à converser avec une femme de Samarie; ici il souffrait les enfants autour de lui, et blûmait ceux qui voulaient les éloigner; ici il rendait la vue aux aveugles , il redressait les boiteux , il délivrait les possédés , il faisait parler les muets et ouïr les sourds. A ces paroles nos pères sesentaient saisis d'unejoie sainte ; ils versaient sur cette terre heureuse des larmes de tendresse et de religion : ce spectacle, ces images leur rapprochaient les temps, les actions , les mystères de .Jésus-Christ , rallumaient leur ardeur, consolaient leur foi : les pécheurs y trouvaient une douce confiance, les faibles une nouvelle force, les justes de nouveaux désirs.
Ah! chrétiens, non, il n'est pas nécessaire de traverser les mers ; le salut est proche de vous ; la parole que nous vous prêchons sera, si vous voulez, sur votre bouche et dans votre coeur : ouvrez les yeux de la foi , regardez sur ces autels , ce ne sont pas des lieux consacrés autrefois par sa présence, c'est Jésus-Christ lui-même : approchez en mémoire de lui ; venez y rallumer tout ce que votre cœur a jamais senti de tendre, de touchant, de vif pour ce divin Sauveur. Que le souvenir de sa douceur, qui ne lui permettait pas de briser un roseau déjà cassé, et d'éteindre une lampe encore fumante, calme vos emportements et vos impatiences : que le souvenir de ses travaux et de sa vie pénible vous confonde sur votre mollesse : que le souvenir de sa modestie et de son humilité, qui lui faisait prendre la fuite lorsqu'on voulait le faire roi , vous guérisse de
vos vanités, de vos projets, de vos prétentions frivoles : que lesouvenirdesonjeûne de quarante jours vous détrompe sur les fausses raisons qui vous portent ou à rompre le vôtre, ou à l'adoucir : que le souvenir de son zèle contre les profanateurs du temple vous apprenne avec quel respect et quelle sainte frayeur vous devez y entrer : que le souvenir de la simplicité et de la frugalité de ses mœurs condamne les vaines superfluités et les excès des vôtres : que le souvenir de ses retraites et de ses prières vous avertisse de fuir le monde, de vous retirer quelquefois dans le secret de votre maison, de passer du moins quelques heures de la journée dans la pratique indispensable de la prière : que le souvenir de sa tendresse et de sa compassion pour un peuple affamé, vous donne des entrailles de charité pour les malheureux : que le souvenir de ses saints entretiens vous instruise à converser innocemment, saintement, utilement avec les hommes ; en un mot, que le souvenir de toutes ses vertus , plus vif alors , plus présent au cœur, à l'esprit, vous corrige de toutes vos faiblesses : voilà ce qu'on appelle communier en mémoire de lui.
Mais porter toujours à l'autel les mêmes faiblesses ; mais se familiariser de telle sorte avec la chair de Jésus-Christ, qu'elle ne reveille plus en nous de sentiments nouveaux , et nous laisse toujours tels que nous sommes ; mais se nourrir d'une viande divine et ne point croître; mais s'approcher souvent de cette fournaise ardente et n'y pouvoir réchauffer votre tiédeur; mais se présenter avec des fautes cent fois détestées et encore chères , avec des habitudes d'imperfection, qui, quoique légères en elles-mêmes, ne le sont plus pourtant par l'attachement et la pente qui nous les rend inévitables, et par la circonstance du sacrement qu'on se met en danger de profaner; mais faire profession de piété, d'éloignement du monde , être presque tous les jours dans le commerce des choses saintes et s'être fait comme un point fixe de vertu au delà duquel on ne va jamais , se traîner toujours autour des mêmes confessions et des mêmes chutes , et n'être pas plus avancé après dix années d'exercice de piété qu'on l'était d'abord , avcir même fait quelques pas en arrière et relâché de sa première ferveur ; mais sans cesse user de ce remède divin , et ne sentir rien de changé à ses maux ; mais entasser sacrement sur sacrement, si je l'ose dire, et ne jamais vider son cœur pour faire place à cette viande céleste; mais nourrir des envies, des animosités , des délicatesses , des attachements secrets , un fonds d'immortification , des désirs de plaire , de paraître, de parvenir; mais se permettre d'habitude dans ses entretiens, des vivacités, des discours li-
QUATRIEME DIMANCHE DE L'AVENT
bres sur autrui, des épanchenients tout mondains, des inutilités éternelles , des sentiments tout profanes, des airs vains et piquants, des détours qui blessent la sincérité, des déguisements qui familiarisent avec le mensonge, des impatiences et des éclats; mais cultiver des liaisons que la piété couvre peut-être, et que le penchant tout seul assortit et soutient ; mais être sur sa gloire , sur ses intérêts , sur ses droits, d'une jalousie outrée; mais se sentir révolté au plus léger mépris , et ne pouvoir digérer un seul geste désobligeant ; mais être d'une attention infinie sur soi-même , et dans une parure simple et modeste s'y rechercher; choisir ce qui convient avec plus de soin peut-être qu'une âme mondaine, et là-dessus vivre du pain des anges : ô mon Dieu ! en voilà plus qu'il ne faut pour nous faire trembler. Mais est-ce manger ce pain indignement que de le manger avec tant de faiblesses et d'imperfections? Eh! qui le sait, Seigneur, que vous-même ? Tout ce que nous savons, c'est que ce n'est pas communier en mémoire de vous; c'est qu'il y aura des justices au grand jour qui paraîtront comme un linge souillé à vos yeux; c'est que plusieurs de ceux qui avaient même prophétisé en votre nom seront rejetés; c'est que tout est à craindre dans cet état. Pierre n'est admis à votre cène qu'après que vous lui avez lavé les pieds; et cependant vous nous assurez qu'il était tout pur. Magdeleine est éloignée, et vous lui défendez de vous approcher au sortir du tombeau , parce qu'un goût encore trop sensible était le principe de son empressement; et cependant elle avait beaucoup aimé , et lavé vos pieds sacrés et ses péchés de ses larmes. Et nous, Seigneur, pleins de misères, vides de fruits sincères de pénitence, tout pétris de mollesse et de sensualités, tièdes et sans goût, immuables dans un certain état de piété languissante et imparfaite, plus soutenus par l'habitude et par les engagements d'une profession sainte , que par votre grâce et une foi vive et solide : hélas! nous faisons de votre corps notre nourriture ordinaire. Quels abîmes. Seigneur ! quelle suite de crimes peut-être qu'on ignore , dont on ne se repent point, qu'on multiplie à l'infini , qui sont comme le germe sur lequel on ente ensuite mille nouvelles profanations ! Quels abîmes encore une fois ! et que votre lumière nous manifestera au grand jour de terribles secrets ! Que suis-je à vos yeux , ô mon Dieu ? je ne puis ni vous déplaire , ni vous plaire à demi ; ma condition ne souffre pointées états mitoyens de vertu qui tiennent comme un milieu entre l'innocence et le crime : si je ne suis pas un saint , je suis un monstre; si je ne suis pas un vase d'honneur, je suis un vase d'ignominie; si je ne suis pas un
ange de lumière, il n'y a point à balancer, je suis un ange des ténèbres ; et si je ne suis pas un temple vivant de votre esprit, il faut que j'en sois le profanateur. Bon Dieu! quels puissants motifs de vigi lance, d'attention sur moi-même, de circonspection , de frayeur, en approchant de vos autels , d'humilité, de larmes, de componction, en attendant la manifestation de vos jugements adorables! Mais ce n'est pas encore assez de communier en mémoire de Jésus-Christ, mes frères; et pour nous retracer le souvenir de sa vie , il faut encore , et c'est la dernière disposition , rappeler le souvenir de sa mort, et l'annoncer toutes les fois que Ton mange son corps et que l'on boit son sang; c'est ce que j'appelle une foi généreuse qui nous fasse immoler.
QUATRIÈME RÉFLEXION
Toutes les fois que vous mangerez le corps et que vous boirez le sang du Seigneur, vous annoncerez sa mort jusqu'à ce qu'il vienne. Comment cela ? à la lettre on annonce la mort , parce que ce mystère fut un prélude de sa passion; parce que Judas y forma comme la dernière résolution de le livrer; parce que Jésus-Christ, empressé de souffrir ce baptême de sang , dont il devait être baptisé , en prévint l'accomplissement, et d'avance s'immola lui-même par la séparation mystique de son corps et de son sang ; parce que l'Eucharistie est le sacrifice permanent de l'Église , le fruit et la plénitude de la croix; parce qu'enfin Jésus -Christ y est comme dans un état de mort ; il y a une bouche , et ne parle pas; des yeux, et ne s'en sert pas; des pieds, et ne marche pas. Mais, mes frères, en ce sens-là l'impie comme le juste, annonce sa mort toutes les fois qu'il mange son corps : c'est un mystère, et nos pas un mérite ; c'est la nature du sacrement , et non pas le privilège de celui qui le reçoit; c'est une suite de son institution, et non pas une disposition pour en approcher. Or, le dessein de l'Apôtre est ici de prévenir les abus , d'apprendre aux fidèles à manger dignement le corps du Seigneur, de leur développer dans les mystères que renferme ce sacrement, les dispositions qu'il demande. Il y a donc une manière d'annoncer la mort du Seigneur, qui doit toute se passer dans nos c-ceurs, qui nous dispose, qui nous prépare, qui assortit la situation de notre âme à la nature de ce mystère, qui nous fait porter sur notre corps la mortification de Jésus-Christ, qui nous immole et nous crucifie avec lui. Reprenons toutes les raisons que nous avons touchées , et changeons la lettre en esprit.
On annonce la mort du Seigneur en premier lieu -