‹ ŒuvresChapitre 253 sur 264 · SUR LE MAUV.US RICHE · texte numérisé non relu

SUR LE MAUV.US RICHE

Division. /. Dans le portrait que nous fait Jésus-Christ du ynauvais riche, vous verrez la jmnttire d'une vie molle et mondaine, qui ne parait accompagnée ni de vice ni de vertu. IL Dans le récit de son supplice , vous en verrez la condamnation et la déplorable destinée : c'est le sujet de cette homélie.

Y' Partie. Il y avait dans Jérusalem, dit Jésus-Christ, un homme riche : il sembk que m aoit ki son premier

ANALYSES DÏS SERMOJHS.

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trime; il (5lait n<i lieurcux. Jésus-Christ n'ajoute rieu à cette circonstance : on ne vous dit ni qu'il se fût élevé lui-même à ce point d'abondance et de prospérité ; ni qu'il eiït joui avec insolence d'un bien qu'il eut acquis avec bassesse. Cependant voilà le premier degré de sa réprobation : il était riclie.

2" Il était vêtu de pourpre et de lin : la pourpre était une étoffe i>récieuse ; mais on ne nous dit point qu'en cela il passât les bornes que l'usage prescrivait à son rang , ni que son bien ne pût pas suffire à sa dépense : on ne dit point que dans sa parure il entrât des desseins de passion et de crime. Il était vêtu superbement : voilà ce que lui reproche Jésus-ChrisL

3" Il se traitait tous les jours magnifiquement : mais la loi de Moïse ne défendait que les excès ; et il semble qu'on était autorisé à goûter les douceurs d'une abondance qui avait été proposée comme la récompense de la fidélité. D'ailleurs , cet homme riche n'est point accusé d'avoir usé des viandes défendues par la loi , ou d'avoir violé l'observance des abstinences et des jeûnes qu'elle prescrivait. A la vérité , il faisait tous les jours bonne chère ; mais on ne dit point qu'il y eût de l'excès et de la débauche; on ne le taxe ni de discours dissolus , ni de jeu, ni d'assemblées profanes ; sur la religion et la foi de ses pères , on ne trouve rien à redire en lui; sa probité n'est point attaquée, et on ne lui reproche aucun de ces défauts qui blessent et intéressent la société.

OrtelqueJésus-Christvousdépeintce riche, vous paraîtil fort coupable ? De quoi s'agit-il ? il était riche , bien vêtu , faisait bonne chère : si j'en juge par vos mœurs et vos maximes , non-seulement je ne le trouve point coupable , je le trouve même vertueux. Que dites-vous tous les jours de ceux qui lui ressemblent? un tel vit noblement ; il mange son bien avec honneur....

4° Vous m'opposerez peut-être la dureté du mauvais riche, et vous prétendrez avoir en cela quelque avantage sur lui. Mais je pourrais vous dire , après saint Paul , qu'en vain vous donneriez tout votre bien aux pauvres, si vous n'avez dans le cœur cette charité qui croit tout, qui espère tout , qui souffre tout. D'ailleurs , quel est le crime du mauvais riche? rapprochons les circonstances, et vous verrez que Jésus-Christ n'a pas tant voulu nous représenter ce riche comme un monstre d'inhumanité , que comme un homme indolent et trop occupé de ses plaisirs.

Aussi , lorsqu' Abraham apprend à ce riche le sujet de sa condamnation, il ne lui dit pas comme Jésus-Christ le dira au grand jour aux réprouvés : Lazare était nu , et vous ne l'avez pas revêtu ; il avait faim , et vous ne l'avez pas rassasié. Mais , que lui dit-il ? Mon fils , souvenez- vous que vous avez reçu des biens dans votre vie : vous n'avez rien souffert sur la terre ; ce n'est pas ainsi qu'on arrive au repos promis à ma postérité : vous avez cherché votre consolation sur la terre ; vous n'appartenez donc plus au peuple de Dieu : les larmes de Lazare sont eséuyées, mais vos ris et vos consolations se changent en des tourments qui ne finiront jamais.

Vous en êtes surpris, mes frères? Vous ignorez donc que c'est un crime pour un chrétien , de n'avoir point de vertus? Un disciple de Moïse, vivant sous une loi en-

core imparfaite , est coudanmé pour avoir mené une vie molle et délicieuse ; et un disciple de l'Évangile , un membre de Jésus-Christ crucifié , serait traité plus favorablement en ne refusant rien à ses sens , et en s'abstenant simplement des plaisirs injustes et honteux.

C'est une vérité de salut ; que vous ne pouvez être prédestiné, si vous n'êtes rendu ici conforme à l'image de Jésus-Christ. Or, pour ressemblera Jésus-Christ, suffit-il de n'être ni fornicateur, ni impie, ni injuste? le grand modèle de toutes les vertus, reconnaîtra-t-il pour son disciple , un homme qui n'en a aucune ? et cependant vous ne craignez rien pour votre destinée , pourvu que vous viviez dans une régularité que le monde approuve. 11 est si vrai que cet état ne vous laisse point d'alarmes pour le salut, que lorsque nous vous proposons la pratique des vertus chrétiennes , vous nous répondez que vous ne voulez pas le prendre si haut, et que vous croyez qu'il est plus sage d'éviter ces prétendus excès.

Saint Augustin se plaignait que certains païens de son temps refusaient de se convertir à la foi , parce qu'ils menaient une vie réglée , selon le monde ; et voilà précisément la réponse de ces chrétiens voluptueux et indolents, de ces vertueux du siècle, lorsque nous les exhortons à une vie plus conforme aux maximes de l'Évangile. Mais écoutez la réponse de ce Père. Leur conduite est irréprochable, selon le monde : mais ils ne sont pas chrétiens , pourquoi? parce qu'ils n'ont pas crucifié leur chair avec ses désirs : parce que les chrétiens sont spirituels , et que ces mondains sont encore tout charnels.

Si pour être chrétien, il suffisait de ne pas donner dans les excès ; le paganisme nous a fourni des hommes sages , attachés au devoir par des principes de gloire et d'honneur : ce ne sont donc pas les désordres évités qui font les chrétiens, mais les vertus de l'Évangile pratiquées, c'est l'esprit de Jésus-Christ crucifié.

ir Partie. Lazare meurt et est porté dans le sein d'Abraham; le riche meurt, et il est enseveli dans l'enfer. Quel nouvel ordre de destinées ! le riche est enseveli ; le mot est remarquable : le corps de Lazare abandonné, trouve à peine un peu de terre qui le couvre. Lazare meurt et on ignore à Jérusalem qu'il ait vécu : le riche meurt, et sans doute la pompe et la magnificence le suivent jusqu'au ton> beau ; mais à quoi lui sert tout cet appareil? son âme précipitée sous le poids de ses iniquités, s'est déjà creusé un lieu profond dans l'abîme éternel : Sepultus est in inferno. Mais il faut suivre les circonstances du supplice que souffre cet infortuné dans le lieu des tourments.

A peine le riche se trouve-t-il dans le lieu de son sup. plice , qu'il lève les yeux en haut : quelle surprise pour un homme , qui n'a jamais soupçonné que la voie où il marchait , sûre selon le monde , pût conduire à la perdition ! Il lève les yeux, et voit de loin Lazare revêtu de gloire et d'immortalilé ; première circonstance de son supplice. Quel parallèle alors ! quels désirs de lui avoir ressemblé ! quelle rage de ne lui ressembler pas ! Voilà , mes frères , ce i\a\ , au fond de ce gouffre , rongera éternellement le pérhecr : la vue de ces âmes bienheureuses , et la pensée qu'il ét&i( né pour le même bonheur.

ANALYSES DES SERMONS

2* La présence d'un bien auquel jamais on n'a eu de droit , touche moins des malheureux qui en sont privés : mais ici un mouvement rapide portera le cœur de l'iiomme vers le Dieu pour lequel seul il était créé ; et une main invisible le repoussera loin de lui. Le Dieu de gloire môme, pour augmenter son désespoir, se montrera à lui dans toute sa grandeur, sa clémence , sa bonté ; et cette vue le tourmentera plus cruellement encore , que le sentiment de la fureur et de la justice de Dieu.

Nous sentons faiblement ici-bas l'amour naturel que notre âme a pour son Dieu; parce que les faux biens qui nous environnent , nous occupent et nous partagent : mais l'àme séparée du corps , tous ces fantômes de biens s'évanouiront , toute cette capacité d'aimer se portera vers Dieu ; tandis que le poids de l'iniquité du pécheur, le fera sans cesse retomber sur lui-même, et le repoussera dans l'abîme , où , sans pouvoir cesser d'aimer, il se verra pour l'éternité l'objet de la haine de son Dieu. Quelle affreuse destinée! être éternellement malheureux, par l'image toujours présente de la félicité qu'on a perdue!

3° Le riche dans l'enfer est malheureux par le souvenir, des biens qu'il avait reçus durant sa vie : autre circonstance de son supplice. Quel triste parallèle pour cette âme de ce qu'elle avait été , avec ce qu'elle est I ces jours passés ne sont plus , et ne font que rendre plus affreuse l'amertume de sa condition présente. Ajoutez à ce souvenir, celui des biens de la grâce dont elle a abusé : c'est ici où le réprouvé , repassant sur toutes les facilités du salut que la bonté de Dieu lui avait ménagées, entre en fureur contre lui-même.

4° Autre malheur du riche réprouvé : les peines présentes qu'il endure. Je souffre , dit-il , d'extrêmes tourments dans ' cette Jlamme. Il demande une goutte d'eau, non pour éteindre , mais pour adoucir l'ardeur vengeresse qui le brûle ; et elle lui est refusée. Nous ne savons pas ce qu'il souffre ; mais nous savons qu'il souffre tout ce que Dieu lui-même peut faire souffrir à un coupable qu'il veut punir.

Vous nous dites tous les jours , avec un air déplorable de sécurité , que vous voudriez voir quelqu'un revenir de l'autre vie , pour nous dire ce qui s'y passe. Eh bien . répondait autrefois saint Chrysostôme aux grands de Constantinople, contentez aujourd'hui votre curiosité : écoutez cet infortuné que Jésus-Christ en rappelle , et qui vous raconte le détail alfreux de ses malheurs.

5° Ce n'est pas tout : ses souffrances sont d'autant plus affreuses, qu'on lui fait connaître qu'elles ne finiront jamais. Ainsi l'ûme réprouvée perce la durée de tous les siècles ; l'avenir est la plus affreuse de ses pensées , et l'éternité toute seule est la mesure de ses tourments.

Enfin , le dérèglement de ses frères qui vivaient encore , et auxquels l'exemple de sa vie molle et voluptueuse a été une occasion de scandale , fait la dernière circonstance de ses peines. Il souffre pour les péchés d'autrui ; tous les crimes , où ses frères tombent encore , augmentent la fureur de ses flammes , parce que ses scandales durent encore : et il demande leur conversion comme un adoucissement à ses peines. Combien croyez-vous qu'il y ait d'âmes réprouvées dans l'enfer, avec lesquelles vous avez vécu au-

MASSILLON, — TOME I

trefois, dont vous avez malheureusement écouté les discours , dont vous avez imité les exemples , et que vous avez suivies dans le goût empoisonné qu'ils vous inspiraient pour le plaisir?

Mais quelle réponse fait-on du sein d'Abraham à toutes ces âmes réprouvées? vous avez Moïse et les prophètes : si les vérités de l'Écriture ne vous corrigent pas , en vain un mort ressusciterait pour vous convertir; et ce mort ressuscité à vos yeux laisserait encore à votre cœur corrompu mille raisons de douter. Lisez donc les livres saints , conunencez par là vos journées, et finissez-les toutes par là; puisque c'est là le seul moyen que Jésus-Christ vous propose aujourd'hui , pour éviter la destinée du réprouvé de notre Évangile. Là vous trouverez les vérités les plus simples et les premiers fondements de la doctrine du salut.

LE VENDREDI DE LA DEUXIÈME SEMAINE

SLR l'enfant prodigue.

Division. /. L'excès de la passion de l'impureté, marqué dans les égarements de l'enfant prodigue. II. L'excès de la miséricorde de Dieu, dans les démarches du père de famille.

r* Partie. L'excès de la passion marq ué dans ks égarements de l'enfant prodigue.

r II n'est point de vice qui éloigne plus le pécheur de Dieu; il met comme un abîme entre Dieu et l'âme voluptueuse, et ne laisse presque plus au pécheur d'espérance de retour. Voilà pourquoi il est dit dans l'Évangile , que le prodigue s'en alla d'abord dans un pays fort éloigné. En effet, il semble que dans les autres vices, le pécheur tient encore à Dieu par de faibles liens ; mais la passion honteuse dont je parle, déshonore le corps, éteint la raison, et rend insipides toutes les choses du ciel.

2° Il n'en est point qui laisse moins de ressources pour revenir à Dieu quand on s'en est éloigné. Le prodigue dissipa tout son bien en débauches , les biens de la grâce , et les biens de la nature. La perte de la grâce , est le fruit ordinaire de tout péché qui tue l'âme ; mais celui-ci va plus loin : il va tarir les dons de l'Esprit saint jusque dans leur source ; et la foi , ce fondement de tous les dons , ne tarde pas d'être renversée dans le cœur du pécheur impudique , parce qu'il n'y a pas loin de la dissolution à l'impiété. Les biens de la nature sont pareillement dissipés : vous aviez reçu en naissant une âme si pudique ; vous étiez né doux , égal , accessible ; vous aviez reçu en naissant des talents heureux ; depuis que ce feu impur est entré dans votre âme, on ne vous reconnaît plus , et l'on cherche tous les jours vous-même dans vous-même. Je ne paile pas ici des biens de la fortune , qui viennent s'abîmer dans ce gouffre.

3° Troisième caractère du vice honteux dont nous parlons : ce vice honteux devient le supplice du pécheur impudique. Après que l'enfant prodigue eut tout dissipé, il arriva une grande famine dans ce pays-là , et il commença a tomber en nécessité. Ce a Ice rend le pécheur insupportable à lui-même : premièrement par le fonds d'inquiétude qu'il laisse dans la conscience impure , qui fait que le pécheur se reproche sans cesse sa jjiopre faiblesse, et qu'il rougit

ANALYSES DES SERMONS

tu secret de ne pouvoir secouer le joug qui l'accable. Secondement , par les dégoûts , les jalousies , les fureurs , les contraintes, les frayeurs, les tristes événements, inséparables de cette passion. Troisièmement , par les nouveaux désirs que ce vice allume sans cesse dans le cœur. Quatrièmement, par les tristes suites du dérèglement, qui font presque toujours expier dans un corps chargé de douleurs, la honte des passions du premier âge.

4° Dernier caractère de ce vice : il n'en est point (lui rende le pécheur plus vil et plus méprisable aux yeux des autres hommes. L'enfant prodigue tomba dans un avilissement qu'on ne peut lire sans horreur. En vain le monde a donné des noms spécieux à cette passion honteuse : dans la vérité, c'est un avilissement qui déshonore l'homme et le chrétien ; c'est une tache qui flétrit les plus grandes actions ; c'est une bassesse , qui , loin de nous approcher des héros , nous confond avec les bêtes , et le monde , ce monde si corrompu , respectant néanmoins la pudeur, couvre d'une confusion éternelle ceux qui s'en écartent, et en fait le sujet et de ses dérisions et de ses censures.

n* Partie. Voyons dans la conversion de l'enfant prodigue, le 'modèle et les consolations de sa pénitence. 1" Le premier caractère de sa passion avait été de mettre comme un abîme entre lui et la grâce ; par les ténèbres qu'elle avait répandues sur son esprit , par un dégoût aftVeux des choses du ciel , par l'asservissement des sens à l'empire de la volupté. La première démarche de sa pénitence, éloigne tous ces obstacles. Premièrement, elle lui ouvre les yeux sur l'état honteux où la passion l'avait réduit : elle le fait rentrer en lui-même, dit l'Évangile. Secondement, sou dégoût affreux pour les choses du ciel, se change en im saint désir de la vertu et de la justice : combien de serviteurs, dit-il , dans la maison de mon père, ont du pain en abondance , et je suis ici à mourir de faim! Autrefois la seule idée de la règle et de la vertu le faisait frémir, la seule vue de la maison du père de fdmille lui était insupportable ; il commence maintenant à envier la destinée de ses serviteuis , de ces âmes fidèles qui lui sont attachées. Troisièmement , il ne s'en tient pas à de simples souhaits d'imitation ; il ne renvoie pas à l'avenir ; il ne loue pas la vertu dans l'espérance d'en suivre un jour les règles saintes , la véritable douleur parle moins et agit plus promptement. Je me lèverai , dit-il : Surgam : j'ai un père tendre et miséricordieux, qui ne demande que le retour de son enfant ; j'irai dans sa maison sainte : Jbo ad patrem , j'irai répandre à ses yeux toute l'amertune de mon âme : je lui dirai : Mon père , j'ai péché contre le ciel et devant vous.

2" Quel changement , et quel exemple plein de consolalion pour les pécheurs! il semble que Dieu veut être particulièrement le père des ingrats , le bienfaiteur des coupables, le Dieu des pécheurs, le consolateur des pénitents. En effet , les premières démarches de la pénitence de l'enfant prodigue sont suivies de mille consolations , au lieu que les fruits de l'iniquité avaient été pour lui amers , comme de l'absinthe.

Premièrement , consolation du côté des facilités qu'il trouve dans la sainte entreprise de son changement. Le

père de famille aperçoit son tils de loin et court au-devant de lui : il faut peu de chose pour ébraider mi pécheur dans ce commencement de sa carrière : le démon même, plus attentif alors que jamais , à ne pas se laisser enlever une proie qui lui échappe , n'offre à une âme touchée que , des diûicullés insurmontables dans sa nouvelle entreprise. Mais, que fait alors l'amour, toujours attentif, du père de famille ? il court vers son enfant , il se hâte de le soutenir; il le rassure contre ses frayeurs; il rassemble mille circonstances qui lui facilitent toutes ses démarches , il éloigne des occasions où sa faiblesse aurait pu échouer ; il renverse des projets qui l'auraient exposé à de nouveaux périls. Secondement, consolation du côté des douceurs, secrètes qu'on trouve dans les premières démarches d'une nouvelle vie : le père de famille ne se contente pas de cou rir au-devant de son fils retrouvé , il se jette à son cou , il l'embrasse, il le baise : Cecidit super collum ejus , et osculatus est eum : image tendre et consolante de la joie que la conversion d'un seul pécheur cause dans le ciel et des consolations secrètes que Dieu fait sentir à une âme , de ces premières démarches de son retour vers lui. Troisièmement, consolation du côté de la participation aux saints mystères, dont on avait si longtemps vécu privé par ses dérèglements. Le père de famille fait tuer le veau gras ; il appelle son fils retrouvé à ce festin céleste : Adducitevitulum saginatum; manducemus, et epulcmur. Quelle douceur, apiès avoir vécu tant d'années éloigné de l'autel et des sacrifices , de se retrouver au pied de l'autel saint avec ses fi ères, nourri du même pain, soutenu de la même viande , attendant les mêmes promesses , etc. L'àinc regrette-telle alors les plaisirs honteux dont la grâce vient de la dégoûter.?

3° Enfin l'enfant prodigue était tombé dans l'avilissement et dans le dernier mépris : l'honneur et la gloire sont le dernier privilège de sa pénitence : on le rétablit dans tous les droits dont il était déchu ; on le revêt d'une robe de dignité et d'innocence ; on lui donne même la préférence sur son aîné : c'est-à-dire que la piété fait oublier ce que nos passions avaient ou d'insensé ou de méprisable; on n'en rappelle le souvenir, que pour donner plus de prix aux vertus qui leur ont succédé.

LE TROISIÈME DIMANCHE DE CARÊME

SUR l'inconstance dans les voies du salut.

Proposition. L'Inconstance dans les voies de Dieu, est de tous les caractères celui qui laisse le moins d'espérance de salut; parce que toutes les ressources utiles à la conversion des autres pécheurs, deviennent inutiles à l'âme inconstante et légère, qui tantôt, touchée de ses mlèr es , revient à Dieu; tantôt oubliant Dieu, se laisse ren traîner à ses inisères.

!■> La première ressource, utile pour ramener une âme de l'égarement , c'est la connaissance de la vérité. En effet, le premier moyen que la grâce emploie pour la conversion d'une âme mondaine, c'est de lui montrer le monde et l'éternité, tels qu'ils sont en effet , et tels qu'eUe ne les avait jamais vus : alors le voile qu'elle avait sur les yeux ,

AiNALYSES DES SERMONS.

lombe tout d'un coup; elle est surprise d'avoir si longtemps ignoré les seules vérités qu'il lui importait de connaître; et la nouveauté donnant comme une nouvelle force aux impressions que fait la vérité sur elle , elle s'applaudit d'avoir enfin ouvert les yeux. Mais celte ressource de salut , si infaillible pour les autres pécheurs , n'est que d'un faible usage pour l'âme inconstante et légère : les vérités de la foi ne font plus désormais d'impression sur elle ; parce que ce ne sont plus pour elle de nouvelles lumières : elle a vu clair et dans la vanité des choses humaines, et dans les grandes vérités de l'éternité : ces vérités ont perdu à sou égard la surprise et l'attrait de la nouveauté, si heureux pour les autres pécheurs. Quelle ressource peut-il donc encore rester à cette âme dans la connaissance de la vérité ? qu'apprendra-t-elle de nouveau ? que le monde est un abus ? qu'il est affreux de sacrifier une éternité tout entière à un instant d'ivresse et de volupté? qu'il faut se hâter de bien vivre , parce qu'on meurt tel qu'on a vécu ? mille fois elle ib l'est dit à elle-même dans ses moments de pénitence ; et c'est de l'impression de ces vérités , que sont venus tous ces intervalles de repentir, qui ont partagé toute sa vie : qu'a donc de nouveau , Dieu même à lui apprendre ? Il peut encore l'éclairer ; mais ne sera-ce pas plutôt pour elle une nouvelle occasion de résister à la vérité, qu'un nouvel attrait pour la suivre ? elle s'est familiarisée avec la vérité et avec ses passions : elle[s'est accoutumée à soutenir la vue des maximes saintes, et celle de ses faiblesses injustes. Ah ! plût à Dieu , comme dit un apôt re , qu'elle fût encore dans les ténèbres de sa première ignorance, et qu'elle n'eût jamais connu la vérité !

2° Une seconde ressource de salut, favorable aux autres pécheurs, c'est un nouveau goût, qui accompagne toujours les commencements de la justice, une douceur qu'on trouve à porter un cœur libre depuis peu , de ses passions et de ses remords. Rien n'est plus doux que ces premiers moments , où nos chaînes enfin tombées , nous commençons à respirer, et à jouir d'une douce et sainte liberté.

Mais vous , qui avez tant de fois éprouvé la douceur de ces divines impressions ; vous , qui passez sans cesse du goût de la vertu , au goût du monde et des plaisirs, âme inconstante et légère, que pourra vous offrhr de doux et de consolant, une nouvelle et sainte vie, que vous n'ayez déjà mille fois goûté? Si vous aviez un cœur de pierre, comme ces pécheurs insensibles , un coup de la grâce pourrait du moins le frapper, le briser , l'amollir ; mais vous avez un cœur facile à émouvoir, difficile à fixer, vif dans un moment de grâce, plus vif encore dans un moment de plaisir, qui tantôt ne trouve que Dieu aimable , tantôt n'a de goût que pour le monde ; je vous le dis en tremblant , les conversions des âmes qui vous ressemblent , sont trèsrares. L'arrêt de Jésus-Christ là-dessus , est décisif et terrible : il dit qu'une âme comme la vôtre , n'est pas propre au royaume de Dieu : c'est-à-dire que ses inclinations , son fonds, le caractère particulier de son esprit et de son cœur, la rend inhabile au salut : d'où vient cela? c'est que la piété chrétienne suppose un esprit mûr, capable d'une résolution, qui, la voie droite une fois connue, y entie , et oe s'en détourne pas aisément; elle suppose une âme

forte et sensée , qui ne se conduit pas par sentiment, mais par des règles de foi et de prudence : c'est que dans le monde même, un esprit frivole et léger n'est capable de rien; et que tout ce qu'il entrejnend, on le compte déjà pour échoué. Or vos inégalités de conduite ne viennent que d'une légèreté de nature , pour qui la nouveauté a des charmes inévitables , et qui s'ennuie bientôt d'un même parti; elles ne viennent que d'une incertitude et d'une inconstance de cœur, cpii ne peut pas répondre de soi-même pour l'instant qui suit ; qui , sur toutes choses ne consulte et ne suit que le goût : vous n'êtes donc pas propre au royaume de Dieu .

2° La troisième ressource utile aux autres pécheurs , ce sont les sacrements : or cette ressource devient un écueil à l'âme inconstante et légère. Un écueil, premièrement, par l'usage toujours inutile de ces divins remèdes. A l'égard d'un pécheur qui a vieilli dans le crime, et qui vient enfin se jeter aux pieds d'un honame de Dieu , la majesté du lieu, la sainte sévérité du juge, l'importance du remède, la honte seule et la confusion de ses crimes, tout cela fait sur son cœur des impressions si nouvelles et si profondes , qu'il n'est pas aisé de les effacer : mais le pécheur dont je parle , porte au tribunal une âme familiarisée avec sa confusion; il est rassuré contre lui-même, il ne rougit plus de ses aveux. Écueil , secondement, par la dissimulation inséparable des rechutes. Écueil, troisièmement , par le sacrilège inévitable dans les rechutes : car se repentir sans cesse , et retomber sans cesse , c'est être un moqueur et un profanateur des choses saintes : non que la grâce du sacrement établisse l'homme dans un état constant et invariable de justice; mais lorsqu'on est sorti véritablement justifié des pieds du prêtre , les rechutes du moins ne sont ps:s si promptes ; on ne passe pas en un instant d'un état de justice , à un état de péché , parce que la conversion n'est pas l'ouvrage d'un moment, c'est un ouvrage difficile ; or on ne perd pas en un moment ce qu'on n'avait acquis qu'avec des peines et des travaux infinis : c'est un ouvrage solide , donc ce qui s'écroule en un instant n'était bâti que sur le sable mouvant : c'est un ouvrage sérieux sur lequel on déUbère longtemps ; or, une entreprise longtemps méditée , on ne l'abandonne pas le même jour presque qu'on venait de la finir. Aussi les saints ont tous regardé la pénitence de ces âmes inconstantes et légères, comme des dérisions publiques des sacrements, et des outrages faits à la sainteté de nos mystères ; et ils les éloignaient désormais de l'autel sacré. Je sais qu'on ne doit point aggraver le joug , et qu'un excès de sévérité ne déshonore pas moins la religion qu'une lâcheté criminelle : mais on ne doit pas non plus confier à l'instant le sang de Jésus-Christ à des profanes qui l'ont mille fois souillé ; on ne doit pas ajouter fol à des promesses si souvent violées ; et plût à Dieu, âme infidèle , que vous eussiez trouvé tous les tribunaux fermés à vos inconstances honteuses ! on ne vous verrait pas encore la même après tant?de sacrements et de démarches inutiles de pénitence : que dis-je, la même ! vous êtes pire, puisque vous avez ajouté à des désordres qui n'ont jamais été pardonnés , la circonstance affreuse d'un grand nombre de sacrilèges.

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ANALYSES DES SERMONS

J'avais donc raison de dire que de tous les caractères, rincouslance dans les voies du salut était le moins propre au royaume de Dieu , parce qu'il est des ressources pour les autres pécheurs , mais que pour celui-ci , il n'en est plus , ou du moins, il n'en paraît plus.

LE LUNDI DE LA TROISIÈME SEMAINE

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