‹ ŒuvresChapitre 252 sur 264 · POUR LE JOUR DE L'EPIPHANIE · texte numérisé non relu

POUR LE JOUR DE L'EPIPHANIE

Division. La vérité figurée j)ar l'étoile, trouve dans les mages des adorateurs : dans les prêtres des dissimulateurs: dans'Hérode un persécuteur. Telleest encore parmi notes sa destinée ; peu lareçoivent, beaucoup la cachent et la déguisent, encore plus la méprisent et la persécutent. Ainsi, I. La vérité reçue. II. La vérité dissimulée. III. La vérité persécutée.

f® Partie. La vérité reçue. Il est peu d'âmes, quelque plongées qu'elles soient dans les sens et dans les passions , dont les yeux ne s'ouvrent quelquefois sur la vanité des biens qu'elles poursuivent, sur la grandeur des espérances

ANALYSES DES SERMONS

qu'elles sacrifient , et sur l'indignité de la vie qu'elles mènent : mais hélas ! leurs yeux ne s'ouvrent à la lumière que pour se refermer à l'instant ; et tout le fruit qu'elles retirent de la vérité, c'est le crime de l'avoir inutilement connue.

Les uns se bornent k raisonner sur la lumière qui les frappe , et font de la vérité un sujet de contention et de vaine philosophie. Les autres, mal d'accord avec eux-mêmes, souhaitent, ce semble, de la comiaître, mais ne la cherchent pas comme il faut , parce qu'au fond ils seraient fâchés de l'avoir trouvée. Enfin quelques-uns , plus dociles , se laissent ébranler par son évidence ; mais rassurés par l'opinion publique , ou rebutés par les difficultés et les violences que la vérité leur offre , ils s'en éloignent et l'abandonnent , après s'être réjouis quelque temps à sa lumière.

Ce n'est pas là l'usage qu'en firent les mages. Quoiqu' accoutumés à tout rappeler au jugement de la raison , ils suivent la lumière céleste , sans s'arrêter aux vaines réflexions de l'esprit humain , sans égard à leurs amis et à leurs proches, malgré les discours et les dérisions publiques, et leur cœur désabusé de tout ne trouve plus que la vérité qui les réjouisse , qui les intéresse et qui les console. Voilà la vérité reçue dans les mages avec soumission, avec sincérité, avec joie; voyons dans la conduite des prêtres la vérité dissimulée.

ir P\RtiE. Trois sortes de dissimulations dans les prêtres de la synagogue : une dissimulation de silence , une dissimulation du complaisanceet d'adoucissement, une dissimilation de feinte et de mensonge.

Dissimulation de silence. Consoltés par Hérode sur le lieu où le Christ devait naitre , ils répondent à la vérité que c'est à Betldéem ; mais ils n'ajoutent pas que l'étoile prédite ayant enfin paru , et les rois de Saba et de l'Arabie venant avec des présents adorer le nouveau chef qui devait conduire Israël , il ne fallait plus douter de sa naissance. Ils n'assemblent point les peuples pour leur annoncer cette heureuse nouvelle ; ils ne vont pas à Bethléem pour animer Jérusalem par leur exemple ; renfermés dans leur criminelle timidité, ils gardent un profond silenee et retiennent la vérité dans l'injustice.

Sans toucher ici aux oints du Seigneur, il est peu de personnes dans le monde qui ne se rendent tous les jours coupables de cette dissimulation de silence : car pour en être coupables, il n'est pas nécessaire de souscrire àl'hnpiété et d'approuver les maximes du siècle, il suffit de se taire quand on attaque la vérité devant nous à découvert.

Dissimulation de complaisance et d'adoucissement. Les prêtres et les docteurs , forcés par l'évidence des Écritures de rendre gloire à la vérité , l'adoucissent par des expressions ménagées. Pour complaire à Hérode, ils suppriment le titre de roi que les mages venaient de donner, et que les prophètes avaient si souvent donné au Messie ; ils le désignent par une qualité qui pouvait marquer également en lui une autorité de doctrine et de puissance , quoiqu'ils attendissent eux-mêmes un Messie , roi et conquérant. La conduite de ces prêtres nous parait indigne ; mais si nous voulons nous juger nous-mêmes , nous verrons que nos discours et nos démarches ne sont souvent que des adoucissements de la vérité, et des tempéraments oour la réconcilier

avec les préjugés ou les passions de ceux avec qui nous avons à vivre.

Dernière dissimulation des prêtres juifs, dissimulation de mensonge. Ils ne se contentent pas d'alléguer les prophéties en termes obscurs et adoucis ; ne voyant pas revenir les mages, ils les accusent pour calmer Hérode', d'une crédulité vaine et superstitieuse. Et voilà où nous en venons enfin ; à force de ménager les passions des hommes et de vouloir leur plaire. aux dépens de la vérité, nous l'abandonnons enfin ouvertement.

III" Partie. Vérité persécutée par Hérode. Cet impie persécute la vérité : premièrement, par l'éloignement public qu'il fait paraître pour elle , et qui entraîne tout Jérusaleni par son exemple , et c'est ce que j'appelle une persécution de scandale : secondement, il la persécute en lâchant de corrompre les prêtres , et en dressant même des embûches à la piété des mages ; et c'est ce que j'appelle une persécution de séduction : enfin il la persécute en répandant le sang innocent , et c'est une persécution de force et de violence. Or, ces trois genres de persécution s'exercent aujourd'hui dans le christianisme : car, 1 ° qui peut se flatter de n'être pas du nombre des persécuteurs de la vérité par les scandales? Je ne parle pas même de ces honmies pervers qui ont levé l'étendard du crime et de la lience , je parle de ces âmes livrées aux plaisirs et aux vanités du siècle , et dont la conduite, d'ailleurs régulière, s'attire l'estime et les louanges des hommes ; et je dis qu'elles persécutent la vérité par leur seuls exemples , qu'elles anéantissent autant qu'il est en elles dans tous les cœurs les maximes de l'Évangile, et qu'elles font plus de déserteurs de la vérité , que n'en firent autrefois les tyrans.

T Nous persécutons tous les jours la vérité par voie de séduction , en taxant d'excès la ferveur des justes, en leur faisant des peintures vives et agréables des plaisirs qu'ils fuient , en exagérant les difficultés de la persévérance , peutêtre même en attaquant le fondement inébranlable de leur foi ; gênant par notre autorité le zèle et la piété des personnes qui dépendent de nous ; enfin en faisant servir nos talents à la destruction du règne de Jésus-Ciirist.

3° Le monde est plein de persécuteurs publics de la vérité ; et si l'Église n'est plus affligée par la barbarie des tyrans et par l'effusion du sang de ses enfants, elle est encore tous les jours persécutée par les dérisions publiques que les mondains font de la vertu, et par la perte des âmes fidèles qu'elle voit avec douleur succomber si souvent à la crainte de leurs dérisions et de leurs censures.

LE MERCREDI DES CENDRES

PREMIER SERMON. — SlR LE JEUNE.

Proposition II importe d'examiner les excuses dont on se sert pour se dispenser de la loi du jeûne , et les abus on l'on tombe en 1 observant. Ainsi :

Division. /. L'obligation du jeûne contre ceux qui en violent la loi. II. L'étendue de cette loi , contre ceux qui en adoucissent l'observance.

\" Partie. L'obligation du jeûne. 11 est inutile depiou'

ANALYSES Î)ES SER^JO.NS

Ver celte obligation aux iiiièlcs qui ne la contestent pas, qui savent que la religion est née dans le sein du jeune et de l'abstinence , et que c'était luéme a l'abattement de leurs visages , que les tyrans reconnaissaif-nt les preniieis cliretiens. Or, l'obligation dii jeûne supposée , il n'est que l'impossibilité qui puisse en justifier l'inobservance : car l'Église , en établissant cette loi , n'a pas prétendu faire une loi de mort. Examinons donc les excuses de ceux qui se dispensent du jeûne. Premièrement, sont-elles légitimes.' Secondement , en les supposant légitimes , n'est-on pas également violateur du précepte , par la manière dont on use de l'indulgence de l'Église ?

Premièrement , vos excuses sont-elles légitimes ? Vous êtes né , dites-vous , avec un tempérament faible , incapable de soutenir la rigueur de la loi du jeûne , qui demande des soins et des précautions infinies. Mais , premièrement , ne sont-ce pas ces soins et ces précautions elles-mêmes qui ont atfaibli votre tempérament .=• Cette faiblesse du tempérament n'est-elle pas une suite de la vie molle et voluptueuse que vous avez toujours menée? Mais cette mollesse qui vous rend la pénitence plus nécessaire , puisqu'elle est elle-même un crime que vous devez expier, pourrait-elle devenir un titre légitime qui vous en dispense** Secondement, ces soins et ces précautions que vous croyez nécessaires à volie santé , ne sont-ce pas les façons du rang et de la naissance , plutôt que des besoins réels et effectifs? Or, Dieu ne mesure par vos infirmités et vos besoins sur vos titres , mais sur la loi. David , Estber et tant d'autres , quels exemples d'austérités n'ont-ils pas laissés à tous les siècles , malgré leur rang? Si l'Église aVait des distinctions à fai;e et des privilèges à accorder, ce devrait être sans doute en faveur de ceux qui peuvent à peine , par leur travail , se garantir de la faim et de l'indigence , et qui , presque toujours , ont moins de crimes à expier, et non en faveur des liclies et des grands , qui n'ont rien de plus triste à essuyer dans leur état, que le dégoût et la satiété inséparables d'une félicité sensuelle , et qui d'ordinaire ont plus besoin de pénitence , parce qu'ils sont plus coupables : cependant le citoyen obscur et le vil artisan respectent la loi de l'Église , et ce sont les riches et les grands qui s'en dispensent. Vous objectez la faiblesse de votre tempérament : mais cette faiblesse ne vous a jamais privé d'un seul plaisir; vous soutenez les veilles, l'application et le sérieux du jeu, le dérangement des repas ; vous dévorez les fatigues du service , lorsque la gloire, l'intérêt, ou le plaisir s'en mêlent; ce n'est donc que pour Dieu seul, que vous lefusez de souffrir : servir le monde ne vous coûte rien , parce que vous êtes mondain ; soyez donc chrétien , et vous ne trouverez rien qui passe vos forces dans le service de Jésus-Christ. Voyez cette unie fidèle que Dieu a retirée de ses égarements : lorsqu'elle vivait comme vous , elle regardait pareillement la loi du jeûne comme une loi meurtrière ; maintenant elle ajoute même aux rigueurs de la foi : ce n'est pas son tempérament qui a changé , c'est son cœur.

Mais enfin, quand l'abstinence affaiblirait votre corps, l'intention de l'Église est que vous soutYiiez. Car n'est il pas juste qu'un corps de péché , comme le vôtre , soit puni , que des membres qui ont servi à l'iniquité , servent à la justice;

(jue l'ennemi que vous portez en vous-même, soit atfaibli? Ainsi la fin que l'Église se propose dans son précepte, ne saurait devenir une raison qui vous en dispense.

Mais , dites- vous, vous êtes dispensé de la loi du jeûne par l'autorité des supérieurs légitimes. Mais votre conscience ne vous répond-elle pas que tonte dispense obtenue contre les intentions et l'esprit de l'Église , est une dispense vaine ; que par conséquent , si vous n'êtes pas dans le cas de la dispense , vous ajoutez au crime de la transgression , le blâme de la mauvaise foi et de la surprise?

Secondement , mais sup()osons vos excuses légitimes , n'ète.s-vous pas également violateur du précepte , par la manière dont vous usez de l'indulgence de l'Église? Premièrement , gémissez-vous en secret de la faiblesse de votre chair, et de l'impossibilité où elle vous met de satisfaire aux lois de l'Église? Étes-vous honteux devant Dieu d'une distinction si peu convenable à votre vie passée? la regardez-vous comme une espèce d'anathème et de retranchenaent du corps des fidèles? hélas! vous êtes ravi d'avoir des raisons qui vous exemptent de la voie commune. Secondement , remplacez-vous par d'autres œuvres le jeûne que vous ne sauriez observer? Priez-vous plus que dans un autre temps ? êles-vous plus charitable envers les pauvres ? vous abstenez-vous de certains plaisirs, légitimes peut-être en une autre saison? car il faut user de compensation, et pour être dispensé de la loi du jeûne, vous ne l'êtes pas de la pénitence. Or, c'est précisément ce que vous ne faites pas ; parce que vous ne pouvez pas faire tout ce que vous devez , vous vous croyez dispensé de faire du moins ce que vous pouvez. Troisièmement enfin , dans l'usage des viandes défendues , n'avez-vous égard qu'à la seule nécessité? et vos repas sont-ils mar(îués par quelque endroit du sceau de la mortification? car enfin, l'Église prétend soulager votre faiblesse , non autoriser votre sensualité.

11* Partie. Étendue de la loi du jeûne, contre les abus où tombent ceux mêmes qui l'observent.

Pour discerner les abus qui peuvent se glisser dans l'observance du jeûne, il n'y a qu'à établir quelle est la fin de son institution. Premièrement, d'affaiblir nos passions en mortifiant la chair, expier nos chutes passées, et en prévenir de nouvelles. Secondement , de purifier l'âme , en mortifiant le corps , la détacher des sens , réveiller sa foi , et l'élever au goût des biens éternels.

Or, 1°, le jeûne, tel qu'un abus public l'a élabh dans le monde , ne mortifie ni le corps ni les passions de la chair. Car, par où les mortifierait-il? Est-ce par la longueur de l'abstinence? cela pouvait convenir aux jeûnes des premiers fidèles, qui ne le rompaient qu'après le soleil couché ; après s'être disposés à l'heure du repas par mille exercices saints et laborieux : pour nous, ce n'est plus là qu'il faut chercher le mérite de nos jeûnes; llieure du repi;s avancée, nous épargne cette rigueur. D'ailleurs, que n'imaginons-nous pas pour arrivera cette heure du repas, sans nous être aperçus de la longueur et de la rigueur- du jeûne? Nous prolongeons le temps du sommeil, au lieu qu'il faudrait prévenir l'aurore pour unir nos prières à celles de l'Église ; on se permet l'usage de mille boissons que la cou-

ANALYSES DES SERMONS

tume autorise , presque contre l'esprit de la loi ; en un mot , après que l'Église a poussé la condescendance jusqu'à ses dernières bornes , nous ne pensons sans cesse qu'à inventer de nouveaux adoucissements, qui ne sauraient prescrire contre la loi.

2° Mortifie-t-on les passions par la simplicité des viandes dont on use? Hélas! il y entre plus de soins et d'artifices; et on supplée par mille raffinements à la simplicité des mets dont il faut user : d'ailleurs, dans le seul repas que l'Église permet , on ne s'y prescrit point d'autres bornes que celles d'une avide sensualité. Ainsi, l'abstinence du soir fait aujourd'hui tout le mérite de nos jeûnes ; et ce qui n'était d'abord qu'un relâchement de discipline, en est devenula seule austérité : les temps sont bien changés. Un seul repas pris le soir avec actions de grâces, terminait autrefois le jeûne de toute la journée : et quel repas ! des herbes, des légumes, un lepas de larmes et de pénitence. Le refroidissement de la charité obligea l'Église , il y a quel ques siècles , de se relâcher eh ce point de la rigueur de I sa discipline : mais au lieu que ce sont là de ces grâces i honteuses, dont il ne faudrait user qu'en gémissant, à i quels excès n'a-t-on pas poussé cet adoucissement obtenu I lie l'Église? on oublie que c'est une grâce accordée a la i dure nécessité ; que par conséquent les précautions ne | sauraient y être trop rigoureuses. Voilà nosjeùnes ; voilà les | restes méconnaissables de ces jeûnes si fameux autrefois parmi les chrétiens ; de ces austérités , si excessives alors , qu'elles faisaient passer les fidèles pour des insensés. Et comment s'y dispose-t-on ? par des excès et des réjouissances profanes.

Souvenons-nous donc que l'iutention de l'Église est que la pénitence de ce saint temps soit comme une expiation des plaisirs et des fautes de toute l'année. Souvenons-nous encore que puisque nous allons satisfaire à la justice divine , durant cette sainte carrière, pour nos infidélités passées, nous no devons pas en ajouter de nouvelles ; apaiser notre Juge, etl'irriter en même temps. Souvenons-nous que puisquenous allons satisfaire à la justice de Dieu, non-seulement les crimes nous sont interdits , mais encore les plaisirs qui dans un autre temps seraient peut-être innocents. Souve nons-nous enfin, que l'ÉgUse durant ces jours de pénitence, prétend nous préparer à la grâce de la résurrection : commençons donc de bomie heure à déraciner nos inclinations vicieuses, et mettons-nous en état de pouvoir alléguer aux ministres du Seigneur le passé , comme le garant de nos promesses sur l'avenir.

LE MERCREDI DES CENDRES

SECOND SERMON

MOTIFS DE CONVERSION

Proposition. Revenez de vos iniquités.passées ; cohver- 'issez-vous au Seigneur.

I*'' Motif. Plus de facilités du côté de vos passions , lesquelles affaiblies et rebutées par les excès et les dégoûts inséparables du crime, vous ont fait sentir mille fois qu'il n'y a de bonheur véritable à espérer pour vous ici-bas, que dans la justice et dans l'innocence.

La situation où vous êtes devant Dieu , après tant de crimes, et la triste destinée de votre âme, devraient être un motif suffisant pour vous déterminer à un changement et à une nouvelle vie. Comment avez-vous vécu jusqu'ici? vous avez abusé de tout, de votre raison, de votie corps , de votre cœur, de votre jeunesse, de vos talents, de vos biejis , de vos places , de'vos afilictions , des mystères , des solennités, des instructions, et de tous les autres secours que la religion vous a offerts. Quel vide, quels abîmes, quelles liorreurs dans une telle vie ! et que n'ave^.-vous point à craindre?

Mais de plus la fin de votre vie qui approche , le peu de goût que vous trouvez désormais à la plupart des plaisirs, la perte de vos amis, de vos proches; tout cela doit vous faire sentir encore plus vivement le frivole de tout ce qui se passe, et le malheur d'une vie licencieuse et déréglée. Vous avez essayé de tout , et tout vous a lassé : Dieu vous rappelle à lui par les dégoûts qu'il répand sur le crime, par le vide que vous trouvez dans le monde et dans les plaisirs : quel prétexte auriez-vous donc de différer encore votre conversion? Croyez-vous qu'un seul sentiment de frayeur au lit de la mort expiera tous les crimes de votre vie? vous êtes trop heureux que le Seigneur, toujours bon et miséricordieux , veuille bien accepter les restes languissants de vos passions , et le rebut du monde.

Il" Motif. Moins d'obstacles du côté de la pénitence , facilitée par la loi de mortification que l'Église impose à tous les fidèles.

Vous êtes obligé de jeûner pendant cette sainte quarantaine ; mais à quoi vous servirait-il de le faire, si vous ne vous convertissiez pas au Seigneur? Jeûner sans vous convertir, c'est porter le joug de la loi avec les justes, et n'en partager pas avec eux les grâces et les consolations. Ce n'est pas que vous deviez ajouter au crime de votre pénitence celui de la transgression de la loi du jeûne, sous prétexte que l'observance de la lettre ne sert de rien au pécheur obstiné dans le crime. Ainsi agit l'impie; pour vous , à qui Dieu a peut-être marqué ce temps de pénitence, comme li moment de votre salut, entrez avec vos frères dans cette sainte citrrière de pénitence; offrez à Dieu ce léger sacrifice , pour obtenir celui de vos passions : commencez par la lettre , afin que l'esprit de vie vous soit donné : c'est toujours un conmencement de salut , que d'accomplir le précepte.

Mais combien de vains prétextes allègue-t-on pour s'en dispenser! Des infirmités chimériques , une santé faible et usée , quelque légère incommodité déjà éprouvée daiis la pratique de l'abstinence ; on n'oserait alléguer de tels prétextes , et ils ne retiennent personne , dès qu'il est question de satisfaire les passions. On dit que ce n'est pas un point fort essentiel que l'abstinence du carême , et qu'il est assez indifférent d'user d'une viande plutôt que d'une autre : c'està-dire que, pour calmer ses remords , on cherche à avilir dans son esprit la majesté des préceptes divins , comme si Dieu n'était pas également grand , soit qu'il défende à Cain de répandie le sang innocent , soit qu'il ordonne au premier homme de ne pas toucher au fruit défendu.

ANALYSES DES SERMONS

111* Motif. Les grâces plus abondantes ducôté de Dieu et plus vivesparl'exetnpleet les mérites de Jésîis-Chrisf, dont on va vous rappeler le souvenir et les mystères.

Ce grand spectacle d'un Dieu qui verse son sang et qui meurt pour nous , doit nous engagier à entrer dans la Voie de la pénitence. La croix est le seul héiifage que Jésus- Christ ait laissé à son Église : elle fait proprement le grand caractère des chrétiens ; ce n'est que par la croiv qu'ils sont distingués des païens : il faut donc qu'ils participent à la croix de Jésus-Christ, s'ils veulent partager avec lui sa gloire et son immortalité. Le monde, il est vrai, et nos passions nous fournissent des croix et des afflictions ; mais ce sont là les châtiments de notre cupidité , et non pas les remèdes de nos crimes : nous portons la croix du monde , et c'est latroix de Jésus-Christ qu'il faut porter; afin que si nous ne pouvons éviter les croix, nous fassions du moins qu'elles nous soient utiles. Hélas ! la croix de Jésus-Chrjsl est moins amère et moins pesante que celle du monde : il adoucit le joug qu'on porte pour lui , et le joug du monde est un joug de fer qui meurtrit et qui accable. Profitons donc des grâces qui vont couler en ce saint temps de la croix de Jésus-Christ.

IV* Motif. Plus de secours du côté de l'Église , dont les larmes et les prières , j^lus longues et plus ferventes en ce saint temps , sollicitent la miséricorde divine en faveur des pécheurs.

L'Église, cette chaste épouse, ne s'occupe en ce saint temps que de la conversion de ses enfants : ses soupirs, ses longues prières, tout le corps des justes qui prie, et qui est toujours exaucé; les jeûnes, les macérations, les austérités que les Vrais fidèles pratiquent en ces jours de salut, et qu'ils offrent au Seigneur, comme un sacrifice d'expiation , pour le réconcilier avec son peuple .• tout cela doit ourrii les trésors du ciel sur les iniquités de la terre. Si donc Judith toute seule réconcilia le Seigneur avec sort peuple , que ne deVons-nous pas attendre de tant d'âmes fidèles , qui en tout lieu prient pour vous en ce saint temps , et offrent au Seigneur leurs macérations pour obtenir le pardon de vos crimes ? Ajoutez à cela les instructions que l'Église va vous donner, si capables d'exciter dans vos cœurs des sentiments de componction , si vous ne les fermez pas à la voix de Dieu. Ne résistons donc pas à Dieu, qui nous ouvre en ce temps de propitiation tant de moyens de salut.

V* Motif. Plus de raisons tirées des calamités publiques qui, nous faisant sentir la main de Dieu appesantie sur nous, nous avertissent en même temps de l'apaiser, en finissant nos crimes, qui nous ont attiré sa colère.

D'où vient que ce royaume, autrefois si florissant, est mamtenant plongé dans une tristesse amère et profonde ? d'où viennent toutes nos pertes et tous nos malheurs.^ La colère de Dieu éclate sur nos crimes : il a regardé du haut de son sanctuaire , et il a vu toute sorte de crimes et d'abominations au milieu de nous ; et alors il a versé sur nous la coupe de sa fureur et de sa colère. Mais quel usage faisons-nous de ces fléaux publics? nous n'opposons à la colèfe de Dieu que des plaintes inutiles , des inquiétudes , des

murmures. Insensés que nous sommes, nous nous en prenons aux hommes , comme s'ils étaient les auteurs de nos calamités. Remontons plus haut ; les coups qui nous frappent, partent du ciel, qui punit nos crimes. Finissons nos désordres, et nos malheurs finiront bientôt.

LE JEUDI APRÈS LES CENDRES

SUR LA VÉRITÉ DE LA RELIGION

Division. I. La religion est raisonnable. IL Elle est glorieuse. IIL Elle est nécessaire.

r*-' Partie. La religion est raisonnable. C'est la foi et non pas la raison, qui fait les chrétiens , et la première démarche qu'on exige d'un disciple de Jésus-Christ, c'est de croire ce qu'il ne peut comprendre : cependant je dis que c'est la raison elle-même qui nous conduit à cette soumission , et que le fidèle qui croit , fait un usage plus sen.sé de sa raison , que l'infidèle qui refuse de croire.

1° Le fidèle croit sur l'autorité la plus grande, la plus respectable , la mieux établie qui soit sur la terre.

L'ancienneté , en matière de religion , est un caractère que la raison respecte. En effet, s'il y a une véritable religion dans le monde , elle doit être la plus ancienne de toutes ; puisque ce doit être le premier et le plus essentiel devoir de l'homme envers le Dieu qui veut en être honoré. Or, la religion des chrétiens est la plus ancienne religion qui soit au monde. Les premiers hommes adorèrent le même Dieu que nous adorons : l'histoire de la naissance de cette religion , est l'histoire de la naissance du monde même ' les livres divins qui l'ont conservée jusqu'à nous , renferment les premiers monuments de l'origine des choses. D'ailleurs , la religion chrétienne pré.sente une suite de faits, raisonnable , naturelle , d'accord avec elle-même ; la bonne foi de l'auteur qui les a écrits , païaît dans la naïveté de son histoire : les autres religions ne nous offrent que des récits fabuleux de leur origine, récits qui tombent d'eux-mêmes.

La religion chrétienne a encore pour elle la perpétuité , ce qui lui donne un nouveau degré d'autorité. Les autres religions ont duré un certain nombre d'années , et tombé ensuite avec la puissance de leurs sectateurs : la religion de nos pères se maintient dès le commencement, survit à toutes les sectes , et passe toujours des pères aux enfants. Est-ce un bras de chair qui l'a conservée ? Mais le peuple fidèle a presque toujours été faible, opprimé, persécuté. C'est donc Dieu et non l'homme , c'est le bras du Tout- Puissant, qui a conservé son ouvrage ; car il n'y a que l'ouvrage de Dieu qui demeure éternellement.

A son ancienneté, à sa perpétuité ajoutez son uniformité : les occasions , les différences des siècles , la nécessité des temps , ont introduit mille changements à toutes les lois humaines , la foi seule n'a jamais changé.

2" Les vérités qu'on veut persuader au fidèle , sont les seules conformes aux principes de l'équité , de l'honnêteté, de la société , de la conscience.

Nulle autre religion que la religion chrétienne ne donne des idées si sublimes de la puissance de Dieu, de son immensité, de sa sagesse, de sa bonté, de sa justice; en cela

ANALYSES DES SËKMOISf

elle est au-dessus de l'idolàlric , qui iuspirait à riionime des sentmients insensés de la Divinité. La pliilosopliie ou dégradait riiomiue jusqu'au rang des bêtes, ou le remplissant d orgueil , l'élevait follement jusqu'à Dieu : la religion chrétienne reniédie à ces deux inconvénients , eu découviant à l'homme l'excellence de sa nature , en lui taisant sentir sa misère.

La cupidité rendait l'homme injuste envers les autres hommes , quelle autre religion, que celle des chrétiens, a jamais mieux réglé les devoirs mutuels des uns envers les autres?

3" Les motifs qui persuadent le fidèle, sont les plus décisifs , les plus triomphants , les plus propres à soumettre les esprits les moins crédules.

En effet , la religion chrétienne propose des mystères qui nous passent : mais ces mystèies ont été prédits plusieurs siècles avant leur accomplissement , et prédits avec toutes les circonstances des temps , des lieux , et des moindres événements. Ces mystères sont fondés sur des faits miraculeux , éclatants , publics ; convenus alors même par ceux qui avaient intérêt de les nier; répétés mille fois eu différents endroits : et ces faits nous ont été transmis par des hommes qui n'ont pu être ni trompés ni trompeurs : la foi de ces mystères a trouvé tout l'univers docile. O Dieu ! qui ne sentirait ici votre doigt? qui ne reconnaîtrait a ces traits le caractère de votre ouvrage?

11^ Parue. La religion est glorieuse. 1°, du côté des promesses qu'elle renferme pour l'avenir. Quelles sont ses promesses ? l'adoption de Dieu, une société immoi telle avec lui , la rédemption parfaite de nos corps , l'éternelle félicité de nos âmes , la délivrance des passions. 11 ne saurait être honteux de croire des vérités qui font tant d'homiem' à l'immortalité de notre nature : au contraire l'incrédule se fait-il honneur, en se croyant de la même nature que les bêtes, eten attendant la même fin?

?.' La religion est glorieuse du côté de la situation où elle met le fidèle pour le présent. Représentez-vous un juste qui vit de la foi ; en lui se trouvent toutes les vertus, sans le mélange d'aucun vice. La philosophie ne détruisait les vices que par le vice ; et en détruisant les auti es passions , elle en élevait une plus dangereuse sur leurs ruines, je veux dire l'orgueil , et l'amour de la vaine gloire : la foi élève le juste au dessus de sa vertu même ; il n'entre dans sa vertu que l'amour du devoir. Or, je vous demande si l'homme est plus glorieux et plus, respectable , lorsqu'il est esclave de tous les vices , lorsqu'il ne distingue pas les crimes les plus allreux des vertus les plus pures; en un mot, lorsqu'il n'a d'autre maître que ses désirs , d'au Ire freiu que la ^•ainte de l'autorité, d'autre Dieu que lui-même.

3° Enrm, la religion est glorieuse du côté des grands modèles qu'elle nous propose à imiter. Rappelez tous les grands hommes qu'elle a fournis dans tous les siècles ; princes , conquérants, pastjsurs,. philosophes, savants. La philosophie prêchait une sagesse pompeuse; mais son sage ne se trouvait point : au lieu que la religion a Une tradition non interrompue de héros chrétiens , depuis le sang d'Abel , jusqu'à nous. Or, mettez d'un côté tous les grands hommes que la religion a donnés au monde dans tous les siècles, cl de l'autre côté ce petit nombre d'esprits noirs et déses-

pérés que l'incrédulité à produits : vous parait-il plus gio neux de vous ranger dans ce dernier parti?

Iir Partie. La religion est nécessaire à l'homme. 1°, parce que sa raison est faible : or, la foi toute seule, est le secours qui l'aide et qui l'éclairé. Nous ne connaissons ni notre corps , ni notre ànie ; les créatures qui nous environnent sont autant d'énigmes pour nous. Si nous ne connaissons pas les objets que nous avons sous l'œil , comment voulons-nous voir clair dans les profondeurs éternelles de la foi? L'univers que Dieu a livré à notre curiosité et à nos disputes , est un abîme où nous nous perdons, et nous voulons que les mystères de la foi , qu'il n'a exposés qu'à notre docilité et à notre respect , n'aient rien qui échappe à nos faibles lumières? Ce secret de Dieu doit nous rendre plus respectueux et plus attentifs , mais non pas plus incrédules.

2" La religion est nécessaire à l'homme , parce que sa raison est corrompue , et la foi seule est le remède qui la guérit. Il était naturel à l'homme de coimaître Dieu , qui est sa fin et son principe, et d'adorer toutes ses divines perfections; cependant, jusqu'où l'homme avait-il dégradé son créateur? il n'y avait rien de si vil dans les créatures, dont son impiété ne se fit des dieux. Passez à la morale : tous les principes de l'équité naturelle étaient effacés dans le cœur de l'homme. C'est la foi toute seule qui a appris aux hommes à connaître Dieu et à l'adorer, et qui a retracé dans son cœur les traits effacés de cette loi que la nature y avait gravée.

3° La religion est nécessaire à l'homme, parce que sa raison est changeante , et que la foi seule est la règle qui la retient et qui la fixe. Voyez combien autrefois , parmi les païens, de vaines disputes, de questions sans fin, d'opinions différentes sur la nature de Dieu , sur l'immortalité et la nature de l'àme, sur le souverain bien de l'homme : parmi les chrétiens mêmes , voyez cette vaiiété infinie de sectes qui dans tous les temps ont rompu l'unité , pour suivre des doctrines étrangères. La foi fixe toutes ces variations , parce qu'elle est toujours la même dans tous les siècles, toujours indépendante des lieux, des temps, des nations et des intérêts.

LE VENDREDI APRÈS LES CENDRES

DU PARDON DES OFFE.\SES

Division. /. Injustice de nés haines. IL Fausseté de nos réconciliations.

Y" Partie. Injustice de nos haines. Les trois principes les plus communs des amitiés humâmes sont le goût , la cupidité, la vanité. Lareligion et la charité n'unissent presque personne : ainsi , nous haïssons les hommes.

7.0 Dès qu'ils choquent notre goût : or, cette haine est injuste ; parce que cet hemme , pour n'être pas de votre goût, n'en est pas moins votre frère , enfant de Dieu, membre de Jésus-Christ, etc. son hmnair n'efface aucun de ces augustes traits. Si nous n'étions obhgés que d'aimer ceux . pour qui nous sentons du goût et de l'inclination , il eût été inutile que Jésus-Christ nous fit le précepte d'aimer nos frères; le cœur là-dessus n'en a pas besoin. Daiileurs, un

ANALYSES DES SERMONS

toii

fhrélien ne doit pas se conduire par goût et par humeur, mais par des principes de raison, de foi , de religion et de grâce. C'est une faiblesse , même selon le monde , de ne régler nos haines et nos amours que sur la bizarrerie de nos goûts : l'Évangile qui veut que nous sacrifiions à la sainteté de la foi et à la sublimité de ses règles , non-seulement nos caprices , mais nos penchants les plus légitimes , seraitil là-dessus plus indulgent ? De plus, vous-mêmes êtes-vous du goût de tout Je monde? Cependant, n'exigez-vous pas qu'on excuse ce qu'il peut y avoir de choquant dans vos manières, sur la bonté de votre cœur? Bien plus, la cause de celte aversion , que vous sentez pour votre frère , n'estelle pas plus en vous, j'entends dans votre orgueil, dans l'incompatibilité de votre caractère , que dans le sien piopre? n'est-ce pas son crédit, ses talents, sa fortune, qui ont fait jusqu'ici auprès de vous tout son crime? Enfin, l'Évangile n'exige pas que vous ayez du goût pour votre frère; il exige que vous l'aimiez, c'est-à-du-e , que vous le souffriez , que vous l'excusiez , que vous cachiez ses défauts , que vous le serviez, en un mot que vous fassiez pour lui ce que vous voudriez qu'on fit pour vous : car la charité n'est pas un goût aveugle et bizarre ; c'est im devoir iuste, éclairé, raisonnable.

2° Nous haïssons les hommes , lorsque nous les trouvons contraires à nos intérêts, et qu'ils cherchent à nous nuire, or, je dis que la haine que nous avons contre ces personnes , est injuste. Et d'abord en haïssant votre frère , vous ajoutez à tous les maux qu'il vous a faits , le plus grand de tous , qui est celui de le haïr : tous les maux qu'il vous a faits , n'ont abouti qu'à vous ravir des biens frivoles et passagers; la haine que vous avez pour lui perd votre àme, et vous prive pour toujours du droit que vous avez à un royaume immortel. De plus, que vous revient-il de votre animosité contre votre frère ? Vous restitue-t-elle les avantages qu'il vous a ravis! Si vous cherchez à vous consoler en le haïssant , c'est une manière barbare de se consoler. Outre cela, si vous étiez vraiment chrétien, si vous aviez de la foi , loin de haïr ceux dont Dieu s'est servi pour renverser vos espérances et vos projets de fortune , vous les regarderiez comme les instruments des miséricordes de Dieu sur votre àme, qui s'est servi de leur mauvaise volonté pour vous sauver, en mettant des obstacles à vos passions déréglées , et vous demanderiez àDiou qu'il leur inspire un repentir sincère, et qu il ne permette pas que ceux qui ont tant contribué à votre salut périssent eux mêmes.

3. Nous haïssons les hommes , lorsqu'ils blessent notre vanité en nous décriant par des médisances et des calomnies : or, cette haine est injuste. Car d'abord il est injuste d'exiger qu'on nous approuve en toul,et que les autres ne voient pas des défauts et des faiblesses , que nous-mêmes sentons au dedans de nous. Outre cela, nous devons nous défier des rapports qu'on nous a faits de notre frère : car l'expérience ne nous apprend que trop qu'on grossit Trouvent des bagatelles, et qu'on envenime les discours les plus innocents : mais je veux que. les faits dont vous vous plaignez ne soient pas douteux : voire l'ère n'a-l-il pas de son côté les mêmes reproches a vous faire ? Ses défauts vous ont-ils toujours trouvé fort indu'.geni el fort

BIASSILLO.N. — TO;«f. I-

charitable? Votre sensibilité n'est donc pas bien foBdéc? Supposons même que vous n'avez rien à vous reprocher du côté de la modération envers votre frère : que faitesvous en le haïssant? vous n'effacez pas les impressions sinistres que ses discours ont pu laisser dans l'esprit de» autres ; et vous faites à votre cœur une nouvelle plaie. Mais voici enfin une raison plus forte que toutes les autres : l'amour-propre suffirait pour aimer ceux qui nous aiment et qui nous louent; mais larehgion va plus loin : elle veut que nous aimions ceux qui nous haïssent, qui nous déchirent ; elle met à ce prix les miséricordes de Dieu sur nous y nous déclarant qu'il n'y a point de pardon à espérer pour nous, si nous ne l'accordons à nos frères. Vous convenez , direz-vous , des maximes de la religion là-dessus ; mais il faut avoir égard aux lois de l'honneur, qui veulent qu'un homme soit déshonoré, s'il pardonne des discours et des procédés d'une certaine nature. Mais, premièrement, le prince a noté d'une infamie éternelle ces vengeances aux ■ quelles Teneur publique avait attaché une gloire déplorable. Secondement , une maxime abominable , que la barbarie des premières mœurs de nos ancêtres toute seule a corisacrée, et a fait passer jusqu'à nous , ne doit pas l'emporter sur toutes les règles du christianisme , et sur les lois les plus inviolables de l'État : on ne peut pas se dés honorer en obéissant à Dieu et à son prince.

71* Partie. Fausseté de nos réconciliations. Nos réconciliations sont fausses, soit qu'on les considère dans leur principe , soit qu'on en examine les démarches el les suites.

1 . Fausses dans leur principe. Une réconciliation sincère doit prendre sa source dans la charité. Or, des motifs purement humains sont d'ordinaire la source de nos réconciliations : on se réconcilie pour céder aux instances de ses amis, pour éviter certain éclat désagréable, par complaisance pour quelqu'un , pour se faire une réputation de modération et de grandeur d'âme , etc. Or, rien que d'humain dans tous ces motifs ; et la preuve que la charité n'y entre pour rien , c'est que des pécheurs qui ne laissent paraître d'ailleurs aucun signe de piété se réconcilient pourtant tous les jours avec leurs frères. Or, serait-il ))ossible que ceux qui ne sauraient se vaincre sur les devoirs les plus aisés de la vie chrétienne , parussent des héros dans l'accomplissement de celui-ci, le plus difficile de tous?

2. Fausses dans leurs démarches. Il a fallu des ménagements infinis, et toute l'habileté de vos amis, pour vous réconcilier avec votre frère : or, tous ces ménagements auraient-ils été nécessaires, aurait-il fallu tant d'entremetteurs , si vous ne haïssiez plus votre frère, si vous l'aimiez sincèrement? Vous avez exigé des conditions, vous n'avez voulu avancer que jusqu'à un certain point : la charité ne connaît rien de tout cela ; elle n'a qu'une règle , c'est d'oublier 1 injure, et d'aimer son fière comme soi-même. 11 y a, à la vérité ^ souvent des mesures de prudence à observer avant de se réconcilier publiquement : mais c'est la charité qui doit régler ces mesures, et non pas la vanité; les réconciliations oii il entre tant de précautions et de mystères rapprochent les personnes , mais ne rapprochent pas les affections. Jésus-Christ nous dit simplement : Allet

ANALYSES DES SERMONS

fous réconcilier avec votre frère ; il veut que la charité toute seule se mêle de nous réconcilier avec lui.

3. Aussi les suites de nos réconciliations sont-elles vaines. Vous dites que vous avez pardonné à votre frère, Diais que votre parti est pris de ne pas le voir : donc vous ne lui avez pas pardonné, et vous ne l'aimez pas ; car on ne craint point de voir ce qu'on aime. Voudriez-vous que Dieu vous aimât , à condition qu'il ne vous verrait jamais ? La marque la moins équivoque de notre animosité contre quelqu'un, c'est de ne pouvoir souffrir sa présence.

Et bien, dites-vous, je le verrai; je ne manquerai point aux bienséances : mais je sais à quoi m'en tenir ; il ne doit pas beaucoup compter sur mon amitié. Vous vous trompez , si vous croyez que c'est là pardonner à votre frèie et l'aimer : la charité que l'Évangile vous ordonne est dans le cœur ; ce n'est pas une simple bienséance , un vain extérieur; c'est un amour effectif, parce que les hommes ne sont pas unis ensemble par les liens extérieurs seulement , mais par les liens sacrés et intimes de la foi , de l'espérance, de la charité. Aussi consultez le public sur vos réconciliations : malgré toutes les apparences que vous gardez avec votre frère , c'est une opinion établie dans le monde , que vous ne l'aimez point ; ce qui montre que le public vous connaît mieux que vous ne vous connaissez vous-même.

LE PREMIER DIMANCHE DE CARÊME

SUR L\ PAROLE DE DIEU

Division. /. Dispositions gui doivent conduire les fidèles dans le lieu saint, pour entendre la, parole de Dieu. II. Dans quel esprit on doit ensuite l'écouter.

V^ Partie. Trois dispositions doivent vous conduire dans le lieu saint, pour entendre la parole de Dieu.

r^ Disposition. C'est un désir qu'elle vous soit utile. Ainsi vous devez, avant de venir dans nos temples, vous adresser au Père des lumières , et lui demander qu'il vous donne ces oreilles du cœur, qui seules font entendre sa voix ; qu'il forme dans vos cœurs le goût des vérités qu'il met dans la bouche des ministres. Si les Israélites furent obligés d'user de tant de préparations pour venir entendie la loi que l'ange leur donna delà part de Dieu; combien ces préparations sont-elles plus nécessaires pour entendre une loi bien plus simple, qui est la loi de Jésus-Christ? Cependant vous venez entendre la parole de Dieu sans aucune préparation; c'est la curiosité, un loisir inutile, la coutume, des vues peut-être plus criminelles qui vous amènent ici : nul motif de salut ne vous y conduit.

ir Disposition. Une disposition de douleur et de confusion, fondée sur le peu de fruit que vous avez retiré jusqu'ici de tant de vérités entendues. Rappelez tant de mouvements de componction , tant de pieuses résolutions inspirées en ce lieu , toujours sans aucune suite ; songez que les vérités qui n'ont fait sur vous qu'une impression passagère sont autant de témoins qui déposeront contre vous devant le tribunal de Jésus-Christ. Que de réflexions à faire là-dessus ! quel sujet de crainte ! Mais, hélas ! ce sentiment de douleur sur le peu d'usage de tant d'instructions

entendues n'est pas même connu : on peut en jugei pai l'extérieur avec lequel ou vient entendre la parole sainte; il n'est pas différent de celui qu'on porterait dans une assemblée profane. Combien de pécheurs même , bien loin d'être affligés du peu d'usage qu'ils ont fait des vérités , se savent peut-être bon gré d'y être insensibles? pires en cela que ceux qui , avec une vie d'ailleurs criminelle , conservent du moins toujours un reste de respect , une sorte de sensibilité pour la vérité.

IIP Disposition. Un sentiment de reconnaissance sur ce moyen de salut que Dieu vous ménage, en vous conservant le dépôt de la vérité , et continuant au milieu de vous la succession des ministres légitimes seuls autorisés à vous l'annoncer. Le plus terrible châtiment dont Dieu frappait autrefois les Juifs, c'était de leur ôler les prophètes véritables, et de permettre qu'il s'élevât parmi eux de faux docteurs : au contraire , malgré les iniquités des chrétiens, qui semblent montées à leur comble, il ne cesse de leur susciter des pasteurs qui leur annoncent une doctiine saine et irrépréhensible. Or, venez-vous les écouter avec un cœur louché de reconnaissance? Hélas ! vous n'apportez ici qu'un dégoût d'irréligion et de vanité ; vous êtes des spectateurs oisifs et curieux , qui ne se proposent que d'entendre quelque chose de nouveau : aussi , si Dieu ne vous punit pas en retiiant du milieu de vous ses prophètes , il vous en suscite qui vous plaisent , mais qui ne vous convertissent pas; et c'est ainsi qu'il exerce en secret des jugements terribles et sévères.

ir Partie . Da7is quel esprit devez-vous écouter la parole sainte .^

1. Son autorité est divine. Ce n'est pas notre parole que nous vous annonçons, mais la parole de celui qui nous envoie : donc vous devez écouler cette divine parole; premièrement avec docilité : cependant combien de ces hommes sages à leurs jMopres yeux, qui viennent ici toujours en garde contre les vérités qu'on leur annonce ; qui regardent notre ministère comme un art d'exagération et d'hyperbole ; qui opposent tout bas à la vérité qu'ils entendent , les maximes et les préjugés du monde qui la contredisent ! Hélas ! ils nous accusent d'exagérer ; etjDieu nous jugera peut-être sur ce que nous aurons affaibli la vertu et la force de sa parole. Secondement, l'autorité de la parole étant divine, vous devez l'écouter avec un esprit de sincéiité et d'application sur vous-même; c'est-à-dire, vous mesurer sur cette règle, vous juger par celle loi : cependant nul ne prend ici pour soi la vérité qui l'attaque et qui le condamne ; on n'y découvre que les défauts des autres.

2. La fin de la parole divine, c'est la conversion des cœurs, l'établissement de la vérité, la destruction de l'erreur et du péché, la sanctification du nom de Jésus Christ ; donc vous devez l'écouter, premièrement avec un respect religieux qui ne méprise pas la simplicité de nos discours. Ainsi quelque éclairé que vous soyez d'ailleurs, vous ne devez pas vous faire de vos prétendues lumières , un titre pour négliger les instructions que l'Église donne aux fidèles ; l'onction de l'esprit vous apprendra toujours ici ce que vous ignorez peut-être encore : cependant sous prétexte qu'on en sait assez , et que des lectures chrétien-

ANALYSES DES SERMONS

nés , et un peu de réflexion dans la retraite , sont plus utiles que nos discours , on se bannit de ces assemblées saintes. Secondement, vous devez l'écouter avec un esprit de foi; c'est-à-dire, avec un amour pour la parole sainte , indépendant des talents de l'homme qui vous l'annonce, qui vous la fasse trouver belle , divine, digne de tous vos hommages dans une bouche même impolie et grossière : cependant on ne vient ici que pour s'ériger en juge et en censeur, que pour décider du mérite de ceux qui l'annoncent. L'esprit de curiosité ne doit pas non plus vous amener ici ; car notre ministère n'est point un art vain et frivole , qui ne se propose que l'arrangement du discours et la gloire de l'éloquence : cependant , loin de venir chercher ici des remèdes à vos maux , vous venez y chercher de vains ornements , qui amusent les malades sans les guérir; vous venez y chercher l'harmonie et l'ornement dans les vérités sérieuses de la morale de Jésus-Christ , oubliant que nous sommes dans la chaire clirétienne, non pour vous plaire et vous amuser, mais pour vous instruire , pour vous reprendre et pour vous sanctifier.

LE LUNDI DE LA PREMIÈRE SEMAINE

SUR L.\ VÉRITÉ d'un AVENIR.

Division. /. La certitude d'tm avenir. II. La nécessité d'un avenir. III. Le sentiment secret d'un avenir.

r'^ Partie. Certitude d'un avenir. Elle est justifiée par les plus pures lumières de la raison; et c'est la vérité la plus consolante de la foi : au lieu que l'incertitude que l'incrédule y oppose , est,

1° Suspecte dans le principe qui la produit. Car l'impie porta d'abord en naissant les principes de religion naturelle connus à tous les hommes; il crut un avenir, des récompenses pour la vertu , et des châtiments pour les crimes. Depuis quand a-t-il cessé de croire .=> At-il examiné.' a-l-il consulté? Point du tout , la croyance des vérités s'est affaiblie en lui à mesure que ses mœurs se sont déréglées : voilà la source de toute incrédulité , le dérèglement du cœur ; on ne trouve point des hommes véritablement sages, chastes, tempérants, etc. qui n'attendent point d'avenir. 11 est consolant pour les fidèles de voir qu'il faut renoncer à toutes les vertus , avant que de renoncer à la foi.

2° Cette incertitude est insensée dans les raisons sur lesquelles elle s'appuie. Il faudrait des raisons bien décisives pour ne rien croire ; car ce serait fureur et extravagance de hasarder un intérêt aussi sérieux que celui de son éternité sur des preuves légères et frivoles. Or quelles sont les grandes raisons qui ont déterminé l'incrédule à prendre le parti de ne rien croire ? il n'a que des discours vagues , des doutas usés , des suppositions chimériques ; on ne sait , dit-il, ce qui se passe dans cet autre monde dont on nous parle , personne n'en est jamais revenu : au lieu que le fidèle croit un avenir sur autorité de l'Écriture , sur la déposition des apôtres qui ont répandu leur sang pour rendre gloire à la vérité, sur l'accomplissemeut des prophéties, sur la tradition de tous les siècles ; lequel des deux fait un meilleur usage de sa raison? Bien plus, quand les vaines rai-

sons de l'impie balanceraient les vérités solides et évidentes qui nous promettent l'immortalité , il devrait du moins désirer que le sentiment de la foi fût véritable. Ce sentiment fait honneur à l'homme; il lui apprend que son origine est céleste , et ses espérances éternelles : au lieu que rien de plus triste, rien de plus humiliant pour l'homme , qu'une doctrine qui le confond absolument avec la bèlc. Outre cela , son propre intérêt devrait porter l'impie à croire un avenir : il ne risque rien en le croyant; sa crédulité, s'il se trompe , n'aura aucune suite fâcheuse ; il vivra avec honneur, avec probité , avec innocence. Il aura perdu quelques plaisirs sensuels et rapides, qui l'auiaient bientôt lassé par le dégoût qui les suit , ou tyraimisé par les nouveaux désirs qu'ils allument : mais s'il y a un avenir, il perd les biens éternels , la possession de Dieu même ; et il va trouver des ardeurs dévorantes , un supplice sans fin et sans mesure.

3° L'incertitude de l'impie est affieuse dans ses conséquences. Premièrement , si tout doit finir avec nous , d'où vient que nous ne sommes pas parfaitement hemeux sur la terre ? tous les autres êtres, contents de leur destination, paraissent heureux à leur manière dans la situation où Dieu les a placés; l'homme seul est inquiet et mécontent, en proie à ses désirs , et ne rencontre rien ici-bas où son cœur puisse se fixer. Secondement , si tout meurt avec le corps , qui a pu persuader à tous les hommes de tous les siècles et de tous les pays que leur âme était immortelle ? ce n'est pas une collusion , car on ne peut faire convenir ensemble les hommes de tous les pays et de tous les siècles ; ce n'est pas un préjugé de l'éducation qui est différente selon les différents pays : ce n'est pas une secte, car ce dogme n'a point eu de chef et de protecteur; les hommes se le sont persuadé à eux-mêmes. Troisièmement, si tout meurt avec nous , il faut que l'univers prenne d'autres lois , d'autres mœurs , d'autres usages : car les lois qui nous unissent , les devoirs les plus sacrés de la vie civile , ne sont fondés que sur la certitude d'un avenir : tout est confondu sur la terre, et toutes les idées du vice et de la vertu sont renversées.

IF Partie. Nécessité d'un avenir, et sa conformité avec l'idée d'un Dieu sage, et le sentiment de la propre conscience.

1 ° Nécessité d'un avenir conforme à l'idée d'un Dieu sage. L'impie demande , s'il est digne de la grandeur de Dieu de s'amuser à ce qui se passe parmi les hommes , de compter leurs vices ou leurs vertus , etc. Remarquez d'abord , que c'est l'impie lui-même qui dégrade la grandeur de Dieu , comme s'il lui fallait des soins et des attentions pour voir ce qui se passe sur la terre. Ensuite je lui demande à mon tour : S'il est de la grandeur de Dieu de laisser les vices et les vertus sans châtiment et sans récompense ; il est donc égal d'être vicieux ou vertueux ? Dieu n'aime pas davantage la vertu que le vice? ou plutôt il préfère le vice à la vertu? car les impies sont presque toujours les heureux de la terre ; au contraire , l'affliction et l'opprobre sont d'ordinaire icibas le partage des gens de bien. Quel Dieu de ténèbres , de faiblesse, de confusion et d'iniquité se forme l'impie ! un Dieu qui met sa grandeur à laisser le monde qu'il a créé dans un désordre universel.

ANALYSES DES SERMONS

2° Nécessité d'un avenir conforme an sentiment de la propre conscience. Dieu a crée l'homme, seul de tous ses ouvrages capable de connaître et d'aimer l'auteur de son être ; il a mis en lui des pensées si hautes , des désirs si vastes , des sentiments si grands : et cependant cet homme ne serait fait que pour la terre , pour passer un petit nombre de jours comme la bète , en des occupations frivoles ou des plaisirs sensuels? Ce qui est donc digne de Dieu, c'est de veiller sur cet univers , d'aimer dans ses créatures les veilus qui le rendent lui-même aimable, de haïr en elles les vices qui défigurent en elles son image, de rendre heureuses avec lui les âmes qui n'ont vécu que pour lui , de livrer à leur propre malheur celles qui ont cru trouver une félicité hors de lui : voilà le Dieu des chrétiens.

L'impie prétend que Dieu étant juste , ne doit pas punir comme des crimes des penchants de plaisir nés avec nous , et qu'il nous a lui-même donnés. Quel blasphème ! car si vous prétendez justifier toutes vos actions parles penchants secrets qui vous y portent, les plus grands crimes deviendront permis, et nos penchants et nos désirs seront l'unique règle que nous aurons à suivre : aussi la nature toute seule fit sentir aux païens la nécessité d'une lumière supérieure aux sens qui en réglât l'usage , et fil de la raison un frein aux passions humaines. Donc ces penchants vicieux ou ne viennent pas de la première institution de la nature , ou ils en sont un dérangement, puisque toutes les lois n'ont été faites que pour les modérer, et que dans tous les siècles , tous ceux qui se sont livrés sans réserve à leurs penciiants ont été regardés comme des monstres et comme l'opprobre de l'humanité. D'ailleurs rendons justice à l'homme ou plutôt à l'auteur qui l'a formé : si nous trouvons en nous des penchants de vice et de volupté , nous y trouvons aussi des sentiments de vertu , de pudeur et d'innocence. Pourquoi donc entre deux penchants l'impie décide-t-il , que celui qui nous pousse vers les sens est plus conforme à la nature de l'homme , et n'a rien de criminel ? Si tous les hommes étaient corrompus, peut-être auraient-ils raison de dire , que les penchants qui nous portent vers les sens sont inséparables de notre nature : mais il y a des justes sur la terre; il y a des âmes chastes, fidèles, timorées, qui ont hérité de la nature des mêmes penchants que l'impie , mais qui ont par-dessus lui la force d'y résister. N'attribuons donc point à Dieu une faiblesse qui est l'ouviage de nos propres dérèglements. Dieu est donc juste lorsqu'il punit les transgressions de sa loi ; et l'impie se trompe lorsque pour dernière lessource , il s'imagine que la récompense du juste sera la résurrection à une vie immortelle , et la punition du pécheur, l'anéantissement éternel de son âme. Car ce ne serait pas une punition pour l'impie de n'être plus ; c'est là ce qu'il désire. Ce n'est pas ainsi que Dieu punit; l'espérance de l'impie périra; mais ses crimes ne périront pas aveclui : la mort a borné ses crimes , mais elle n'a pas borné ses désirs criminels ; ses tourments seront donc aussi éternels , que ses plaisirs l'auraient été , s'il eût été le maître de sa destinée.

T-E MARDI DE LA PREMIÈRE SEMAINE

Sl/'R LE RESPECT DANS LES TEMPLES.

Division. Trois dispositions qui doivent nous accompa. gner dans nos temples. I. Disposition de pureté et d'innocence. IL Disposition de frayeur et de recueillement. III. Disposition de décence et de modestie extérieure-

1" Partie. Disposition de pureté et d'innocence. La présence de Dieu répandue sur toute la terre , est une raison qui nous oblige de paraître partout purs et sans tache à ses yeux : aussi le pécheur qui porte une conscience impure est-il une espèce de profanateur de la terre. A combien plus forte raison nos temples saints, qui sont particulièrement consacrés à Dieu, où la Divinité elle-même réside corporellement, pour ainsi dire, demandent-ils que nous y paraissions purs et sans tache, de peur de déshonorer la sainteté de Dieu qui les habite !

Lorsque le temple de Salomon eût été bâti , Dieu prit les précautions les plus sévères , pour que les hommes n'osassent y paraître en sa présence couverts de taches et de souillures. Après combien de barrières et de séparations se présentait le Saint des saints ; ce lieu inaccessible à tout mortel, excepté au seul souverain pontife , qui n'y entrait même qu'une fois dans l'année après bien des préparations? La bonté divine dans la loi de grâce n'a plus mis ces barrières terribles entre lui et l'homme ; il a permis à tout fidèle d'approcher du Saint des saints : mais ce n'est pas que sa sainteté exige moins d'innocence de la part des chrétiens; au contraire, il veut nous faire sentir quelle doit être la sainteté du chrétien , obligé de soutenir tous les jours au pied des autels la présence du Dieu qu'il invoque et qu'il adore ; d'où il s'ensuit que c'est la sainteté seule qui nous ouvre ces portes sacrées et que nous ne sommes plus dignes d'y entrer, si nous sommes des chrétiens impurs. En effet, tout ce qui se passe dans nos temples, les mystères que nous y célébrons, l'hostie qu'on y offre, les cantiques sacrés qu'on y entend , tout cela suppose la justice et Ja sainteté dans les spectateurs : et c'est tellement l'intention de l'Église que tout ce qui est dans nos temples soit saint, qu'elle consacre même les pierres de ces édifices sacrés, qu'autrefois elle refusait des tombeaux aux corps des fidèles dans l'enceinte de ses murs ; et que les pénitents publics eux-mêmes étaient exclus durant longtemps de l'assistance aux saints mystères ; ce n'étalent que leurs larmes et leurs macérations qui leur ouvraient enfin les portes sacrées.

L'Église , il est vrai , ne fait plus ce discernement sévère ; mais l'Église suppose que si vous n'êtes pas juste , en venant ici paraître devant la majesté d'un Dieu saint, vous y portez du moins des désirs de justice et de pénitence; et ce sont ces désirs seuls qui peuvent vous autoriser, et vous donner droit de venir paraître ici dans le lieu saint. Et en effet , se sentir coupable des crimes les plus honteux , et venir paraître ici devant Dieu sans être touché du moins de honte et de douleur, sans penser du moins aux moyens de sortir d'un état si déplorable , c'est profaner le temple de Dieu , outrager sa gloire et sa majesté , et la samteté de ses mystères : car dès que vous paraissez ici avec un cœur

ANALYSES DES SERMONS

©orrompu et endurci , vous désavouez le ministère du prêtre qui offre à votre place ; vous insultez à l'amour de Jésus- Christ lui-même qui vous offre à son Père comme une portion de cette Église pure et sans tache qu'il a lavée de son sang; vous insultez à la piété de l'Église, qui vous croyant uni à sa foi et à sa charité, vous met dans la bouche des sentiments de religion , de douleur et de pénitence : vous êtes donc là connue un anathème , et comme un imposteur, qui désavouez en secret tout ce qui se passe en public.

Il ne faut pourtant pas conclure de là qu'il faut se bannir de nos temples , lorsqu'on est pécheur. A Dieu ne plaise : c'est alors qu'il faut venir chercher sa délivrance dans ce lieu saint; puisque ce n'est qu'ici où les pécheurs peuvent encore trouver un asile , et des remèdes à tous leurs maux. Mais si le seul état de crimes sans remords est une manière d'irrévérence qui profane la sainteté de nos temples et de nos mystères ; que sera-ce de faire du temple saint un rendez-vous d'iniquité, et de ciianger les asiles sacrés de notre sanctification , en des occasions de dérèglement et de licence ?

IF Partie. Disposition de frayeur et de recueillement. Dieu est esprit et vérité , etc'est en esprit et en vérité qu'il veut principalement qu'on l'honore , et non pas seulement par la posture extérieure de nos corps : or l'esprit dans lequel nous devons paraître devant lui est un esprit d'adoration , de prières et d'action de grâces.

l" Un esprit d'adoration : c'est dans nos temples où Dieu manifeste ses merveilles et sa grandeur suprême , où il descend du ciel pour recevoir nos hommages. Notre premier sentiment, lorsque nous entrons dans ce lieu sauit, doit donc être un sentiment de terreur, de silence , de recueillement profond , d'anéantissement intérieur à la vue de la majesté du Très-Haut et de notre propre bassesse ; nous devons n'être occupés que du Dieu ([iii se montre à nous. Mais , hélas ! où sont dans nos temples les âmes pénétrées de ces sentiments? on vient dans ce temple saint, non pas honorer le Dieu qui l'habite , mais s'honorer souvent soimême d'un vain extérieur de piété , ou le faire servir à des vues et à des intérêts que la piété sincère condamne.

2" Un esprit de prière : plus nous sommes frappés ici de la grandeur et de la puissance du Dieu que nous adorons , pins nos besoins infinis nous avertissent de recourir à lui , de qui seul nous pouvons en obtenir la délivrance et le remède ; aussi le temple est appelé la maisou de prière. Ce n'est pas qu'on ne puisse prier Dieu en tout lieu : mais le temple est l'endroit où il se rend plus propice , et où il nous a promis d'être toujours présent pour exaucer nos vœux et recevoir nos hommages ; vous devez donc y venir avec un esprit attentif et recueilli. Cependant , tandis que les ministres autour de l'autel lèvent ici les mains pour vous , et parlent au Dieu saint en votre faveur, vous ne daignez pas même accompagner vos prières de votre attention et de votre respect, et vous déshonorez la sainte gravité des gémissements de l'Église, par un esprit de dissipation, et par votre indécence : aussi , au lieu que les prières publiques devraient arrêter le bras du Seigneur depuis longtemps levé sur nos têtes ; hélas ! les jours mauvais durent encore ,

les temps de trouble , de deuil et de désolation n« finissent pas.

3° Un esprit d'action de grâces; puisque c'est ici, où non-seulement le Seigneur répand ses faveurs et ses grâce* , mais où tout vous rappelle le souvenir de celles que vous avez reçues. Premièrement , c'est ici où vous êtes devenu fidèle , vous ne devez donc plus y paraître que pour ratifier les engagements de votre baptême , et pour remercier le Seigneur du bienfait inestimable qui vous a associé à son peuple , et honoré du nom de chrétien. Lors donc qu'au lieu de porter au pied des autels vos actions de grâces pour un bienfait si signalé, vous le déshonorez par vos irrévérences , vous êtes un enfant dénaturé qui profanez le lieu de votre naissance selon la foi , et un chrétien perfide qui venez rétracter vos promesses devant les autels mêmes qui en furent les témoins. Secondement, c'est dans ce lieu saint où sont élevés de toute part des tribunaux de réconciliation et de miséricorde , où Jésus-Christ vous a dit mille fois par la bouche de ses ministres : Mon fils , vos péchés vous sont remis; où vous-même avez dit si souvent : Mon Père, j'ai péché contre le ciel et devant vous : vous devriez donc venir renouveler à l'aspect de ces tribunaux, ces pro messes de pénitence , ces sentiments de componction dont ils ont été si souvent dépositaires , et vous venez y recommencer de nouvelles offenses. Troisièmement, le temple est la maison de la doctrine et de la vérité ; et c'est ici où les mystères du royaume des cieux cachés à tant de nations infidèles , vous sont annoncés ; nouveau motif de recomiaissance pour vous : mais c'est plutôt , hélas ! un nouveau sujet de condamnation , parce que le Seigneur, éloigné de ce lieu saint par vos profanations , n'y donne plus l'accroissement à nos travaux , et n'y répand plus les grâces, qui .seules font fructifier sa doctrine et sa parole. Iir Partie. Disposition de décence et de modestie extérieure. Nous devrions être dispensés d'instruire làdessus les femmes du monde , que cette partie du discours regarde prmcipaleraent : viennent-elles disputer à Jésus - Christ les regards et les hommages de ceux qui l'adorent, par cet a|)pareil , non-seulement de faste et de vanité , mais d'immodestie et d'impudence ? Quand elles paraissent dans les palais où le souverain se trouve , elles marquent par la dignité et par la décence d'un habillement grave et sérieux , le respect qu'elles doivent à la majesté de sa présence; et devant le souverain du ciel et de la terre, elles viennent paraître sans précaution , sans décence et sans pudeur; elles viennent troubler l'attention des fidèles, le profond recueillement et la sainte gravité des ministres appliqués autour de l'autel , et blesser par des parures indécentes , la pureté de leurs regards attentifs aux chose» saintes : quelle abomination! Les ministres, à la vérité, donnent souvent occasion aux iiTévérences des fidèles, en paraissant dans les temples , ennuyés , inappliqués , faisant leurs fonctions avec précipitation : mais les exemples des ministres , en autorisant les irrévérences des fidèles , ne les excusent pas. Aussi Dieu ne les a jamais laissées impunies; et nous ne devons pas douter que les malheurs du siècle passé, la fureur des hérésies, le renversement des autels, la démolition de tant de temples augustes , n'aient

ANALYSES DES SERMONS

«!té les suites funestes des profanations et des irrévérences de nos pères.

LE MERCREDI DE LA PREMIÈRE SEMAINE

son LA RECHUTE.

Division. /. L'énormité dic péché de rechute. //. Le danger du péché de rechute.

V Partie. Énormité du péché de rechute.

\° L'ingratitude : comme l'action de grâces est le devoir le plus essentiel de la créature envers le Créateur, l'ingratitude est le péché le plus injuste , et dont sa bonté est d'ordinaire le plus blessée. Or le péché de rechute vous rend ingrat dans les circonstances les plus odieuses. Premièrement, plus le bienfait que vous avez reçu est grand , plus l'ingratitude qui le fait oublier est noire : or quel bienfait plus signalé que celui de vous avoir délivré de vos crimes? Vous étiez un enfant de colère, un membre de l'Antéchrist, un monstre d'iniquité, etc. ; vous êtes devenu l'enfant de Dieu , le membre vivant de Jésus-Christ , Théritier du ciel et des promesses futures, etc. Une vie entière de reconnaissance pourrait-elle assez payer la magnificence de ce bienfait? et vous mettrez à peine quelque intervalle entre le bienfait et l'ingratitude ! Secondement, rappelez la manière dont cette faveur signalée vous a été accordée : dans quel péril étiez-vous, lorsque Dieu vous a touché? vous étiez prêt à tomber dans le dernier degré d'insensibilité, d'où il n'est plus de retour : quel temps Dieu a-t-il choisi pour vous l'accorder? peut-être la circonstance du crime même : rien n'est plus touchant que le bienfait d'un ennemi dans le temps même qu'on l'outrage : il a choisi le temps où vous étiez livré à ces dégoûts amers qui suivent les passions , où vous étiez abandonné des créatures et lassé des plaisirs. De telles circonstances devaient vous engager à une reconnaissance et à une fidélité éternelle , cependant à la première lueur de fortune ou de plaisir que le monde va faire briller à vos yeux , vous retournerez sons ses étendards , vous oublierez le bienfait et votre bienfaiteur lui-même. Fut-il ingratitude plus digne de tous les supplices? Troisièmement, le grand nombre de crimes que le Seignem- vous a pardonnes : plus il avait oublié d'offenses , plus sans doute vous deviez conserver le souvenir de sa bonté , et en éviter de nouvelles. Cependant vous allez retomber : et par votre retour dans le crime, vous allez faire comme revivre tous vos anciens désordres ; l'acte par lequel vous retombez, étant comme un nouveau consentement donné à tous vos premiers vices, et comme la rétractation de vos larmes et de votre douleur. Voilà les horreurs de l'ingratitude, et les suites terribles d'une seule faute.

2° La perfidie : le pécheur qui retombe après avoir juré une fidélité éternelle à son Dieu , au pied des autels , à la face du ciel et de la terre, viole sa foi et manque à sa promesse; l'homme qui se pique de fidélité envers les créatures , ne rougit pas d'être perfide envers son Dieu : celte perfidie est d'autant plus criminelle que vos promesses de fidélité ont été accompagnées de plus de marques de douleur et de bonne foi. Que de soupirs! que de regrets sincères ! ®t après tout ce tendre appareil de réconciliation, vous allez

de nouveau déclarer la guerre à votre Dieu et oublier les promesses que vous lui avez faites ! on vous condamnera par votre propre bouche. L'histoire de la perfidie du disciple qui livra le Sauveur vous fait frémir : la vôtre cependant paraît encore plus noire, parce que vous avez comme amusé Jésus-Christ par tous les dehors de la plus fervente fidélité , ce que Judas n'avait point fait.

3° Le mépris : le pécheur qui retombe ne retourne à Satan qu'après avoir goûté et examiné tout ce qu'il y a d'avantageux dans le service de Jésus-Christ; il met en comparaison Jésus-Christ et Bélial , et se déclare pour ce dernier : quel mépris ! aussi tout ce qui peut le rendre criminel s'y trouve. Le choix que fait le pécheur en préférant Satan à Jésus-Christ, n'est pas un choix aveugle; ce n'est pas un choix où l'on puisse alléguer la surprise ; ce n'est pas un choix tranquille : le cri secret de la conscience l'arrête ; cependant il passe outre : peut-il faire à son Dieu un outrage plus sanglant ? Et ce qu'il y a de plus fâcheux , c'est qu'une rechute si prompte et si soudaine est une marque presque infaillible du peu de sincérité des démarches que le pécheur' vient de faire pour se réconciher avec Dieu ; car se repentir et retomber aussitôt est-ce être pénitent, ou plutôt n'est-ce pas être moqueur? Or il y a quelque chose de si insultant pour Dieu qu'une vile créature s'humilie extérieurement devant lui , qu'elle lui demande grâce et que presque en même temps elle le renonce pour son Seigneur et pour son maître , qu'après un tel outrage , elle ne doit presque plus espérer de pardon. Il est vrai que la rechute peut être précédée d'une conversion sincère. Mais premièrement, on ne passe pas en un instant d'un état de justice à un état de péché ; secondement , lorsque la conversion est sincère, on reçoit dans le sacrement des secours qui facilitent la pratique des devoirs : or vous vous retrouvez le même au sortir du tribunal ; ce n'est donc pas le doigt de Dieu qui avait chassé le dcmon de votre cœur. Les miracles de la grâce sont durables , et ne ressemblent pas aux prestiges des imposteurs : c'est qu'en effet la pénitence véritable est un nouvel état du cœur qui change nos actions et corrige nos penchants. Aussi les saints ont regardé la pénitence dé ces pécheurs qui retombent sans cesse comme une dérision publique des sacrements ; et un fidèle qui retombait une seconde fois , n'était plus admis au nombre des pénitents publics , quoiqu'on ne désespérât pas absolument de son salut. On usait de cette sévérité après une seule rechute : jugez ce que les saints auraient pensé des vôtres qui sont continuelles , et si vous avez raison de vous plaindre des ministres du Seigneur, qui vous retrouvant toujours infidèles , n'osent plus enfin vous délier qu'après de longues épreuves , de peur de jeter le saint aux chiens.

Nota. On ne fait point l'analyse de la deuxième partie de ce sermon : on peut voir celle du sermon de V Inconstance dans les voies du salut.

LE JEUDI DE LA PREMIÈRE SEMAINE

SUR LA PRIÈRE

Division. Deux prétextes vous éloignent oi'dinairement de la prière : I. Vous ne savez pas prier, dites-vous;

ANALYSES DES SERMONS

il faut vous l'apprendre. II. Vmis ne trouvez aucun goût à la prière; il faut voxis en faciliter l'usage.

V Partie. Vous ne savez pas prier, premier prétexte pour vous en dispenser; il faut donc vous l'apprendre. On se dispense de prier, parc e que , dit-on , l'on ne sait pas prier ; ce prétexte prend sa source dans trois dispositions injustes.

1° C'est qu'on se trompe dans l'idée qu'on se forme de la prière. La prière n'est pas un effort de l'esprit, c'est un simple mouvement du cteur, c'est un gémissement de l'àmc vivement touchée à la vue de ses misères : ainsi une âme simple et innocente est mille fois plus instruite sur la science de la prière , que les maîtres et les docteurs. Elle parle à son Dieu , comme un ami à son ami ; elle s'afllige de lui avoir déplu ; elle laisse parler son cœur, qui veille et parle pour elle, dans le temps même que son esprit s'égare : qu'y a-t-il là qui ne soit à portée de toute Ame fidèle.' Si, v)our prier, il fallait s'élever à ces états sublimes d'oraison , où Dieu élève quelques âmes saintes ; vous pourriez vous dispenser de la prière, en disant que vous n'avez pas été favorisé de ces dons rares et excellents de l'Esprit saint. Mais la prière n'est pas un don particulier, réservé à certaines âmes ; c'est un devoir conmnm, imposé à tout fidèle : aussi lorsque Jésus-Christ apprend à prier à ses apôtres , il ne leur découvre pas la hauteur et la profondeur des mystères de Dieu ; le modèle de prière qu'il leur donne , est à la portée des plus simples.

2° Pourquoi dites-vousque vous ne savez pas prier? c'est que vous ne sentez pas assez les besoins infinis de votre âme. Faut-il apprendre à un malade à demander sa guérison? à un homme pressé de la faim à solliciter la nourriture? Dans vos afflictions temporelles, faut-il vous appren- (he à vous-même comment vous devez exposer à Dieu votre peine? Donc si vous sentiez les misères de votre âme, comme vous sentez les misères de votre corps , vous seriez bientôt habile dans l'art divin de la prière. Dites que dans la prière, vu l'immensité de vos besoins, vous ne savez par où commencer, alois vous parlerez le langage de la foi ; mais comment osez-vous vous plaindie , que vous n'avez rien à dire à Dieu , quand vous voulez le prier? N'y eùt-il que vos crimes passés , ne vous offrent-ils rien à demander à la miséricorde divine ? Si vous êtes assez heureux pour mener actuellement une vie chrétienne, la grâce singulière que Dieu vous a faite de vous désabuser du monde, ne forme-t-elle aucun sentiment de reconnaissance dans votre cœur, quand vous êtes à ses pieds? Si malgré votre changement , vous sentez encore ce fonds inépuisable de corruption qui doit si fort vous alarmer, ne trouvez-vous pas là de quoi parler au Seigneur dans la prière ? D'ailleurs , si vous n'avez rien à demander pour vous dans la prière, occupez-vous-y des maux de l'Éghse : demandez à Dieu la conversion de vos proches , de vos amis , de vos ennemis ; tout ce qui vous envhonne , le monde , la retraite , la cour, la ville, les justes, les pécheurs, tout vous apprend à prier.

3" Enfin , pourquoi dites-vous que vous ne savez pas prier, c'est que vous n'aimez pas Dieu. Quand on aime ,

Je cœur sait bien comment il faut s'y prendre pour entretenir et pour toucher ce qu'il aime : substituons Dieu , dans notre cœm', à la place du monde; rétablissons-y l'ordre : alors , il ne se trouvera plus étranger devant la Seigneur.

W Partie. Vous ne trouvez aucun goiU à la prière, second prétexte piour vous en dispenser; il faut vous en faciliter l'usage. Il est injuste de s'éloignei delà prière à cause des dégoûts et des égarements d'esprit qui nous la rendent pénible et désagréable.

1° Paice que ces dégoûts et ces égarements prennent leur source dans notre tiédeur et nos infidélités. Il est injuste do. prétendre que nous puissions porter à la prière un esprit serein et tranquille, une imagination calme, un cœur toudié, tandis que toute notre vie sera une dissipation éternelle, et que nous conserverons dans notre cœur mille attachements déréglés. Les âmes les plus lelirées et les plus saintes, trouvent souvent dans le seul souvenir de leurs mœurs passées, des images fâcheuses qui viennent troubler la douceur et la tranquillité de leurs prières jusque dans le fond de leurs solitudes ; et nous prétendions que dans ime vie régulière , je le veux , mais pleine d'agitations, d'occasions qui nous entraînent, de plaisirs qui nous amollissent , nous nous trouverons tout d'un coup dans la prière de nouveaux hommes , avec une tranquillité d'esprit et de cœur, que la retraite la plus profonde , et le détachement le plus rigoureux , ne donnent pas quelquefois eux-mêmes ! Rien n'est plus injuste qu'une telle prétention : pour avoir un esprit recueilli dans la prière , il faut l'y porter, et si vous voulez que votre cœur trouve quelque sensibilité pour les choses du ciel, il faut le vider de tant d'affections terrestres qui le remplissent. L'amour du monde, comme une fièvre dangereuse, dit saint Augustin, répand sur le cœur une amertune universelle , qui nous rend insipides et dégoûtants les biens invisibles et éternels. Travaillez sérieusement à purifier votre cœur ; vous goûterez alors les douceurs et les consolations de la prière.

2" Il est injuste de s'éloigner de la prière à cause du peu de goût qu'on y trouve , parce que ces dégoûts viennent du peu d'usage que nous avons de la prière : nous prions avec dégoût, parce que nous prions rarement. Premièrement, il n'y a que l'usage de la prière qui puisse dissiper ces nuages qui forment les dégoûts et les égarements de nos prières. Secondement, les douceurs et les consolations de la prière , sont le fruit et la récompense de la prière même. Troisièmement , il n'en est pas de Dieu comme du monde : le monde perd à être approfondi ; mais , le Seigneur, il faut le connaître et le goûter à loisir, pour sentir tout ce qu'il a d'aimable : c'est donc l'usage de la prière , tout seul , qui peut nous rendre aimable ce saint exercice. Mais, diton , conmient trouver dans le monde le temps de faire un usage fréquent de la prière ? On ne manque pas de temps pour solliciter les grâces de la terre; et on manque de temps pour demander le ciel, apaiser la colère de Dieu, et attirer, ses miséricordes étemelles I Cela montre le peu de cas' qu'on fait de son salut ; car on ne peut point se sauver sans prier; puisqu'un homme qui ne prie pa», est un

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ANALYSES DES SERMONS

hom:iie qui n'esl point chrétien, qui n'a point de Dieu , point de culte , point d'espérance , qui n'a pas encore fait une seule œuvre pour la vie étemelle.

3° Enfin , il est injuste de se dispenser de prier à cause des dégoûts qui accompagnent la prière, parce que ces dégoûts ne sont souvent qu'une épreuve , par laquelle Dieu veut purifier notre cœur : ainsi , loin de nous rebuter de ce que la prière nous offre de triste et de désagréable , nous devons y persévérer avec plus de fidélité, que si le Seigneur y répandait sur nous des consolations sensibles et abondantes. Premièrement , parce que vous devez regarder vos dégoûts comme la juste peine de vos infidélités passées : vous vous êtes longtemps refusé à Dieu malgré ses plus vives inspirations, il est juste qu'il vous laisse solliciter quelque temps avant de se donner à vous avec toutes les consolations (le sa grâce. Secondement, peut-être Dieu veut-il vous rendre par là cet exil et cet éloignement où nous vivons de lui, plus haïssable. Troisièmement, peutêtre veut-il vous inspirer plus de componction de vos crimes passés , en vous faisant sentir à tout moment l'opposition et le dégoût qu'ils ont laissé dans votre cœur, pour la vérité et pour la justice. Peut-être enfin par ces dégoûts , Dieu veut achever de purifier tout ce qu'il peut y avoir encore de trop humain dans votre piété.

LE VENDREDI DE LA PREMIÈRE SEMAINE

SUR LA CONFESSION

Division. Trois défauts qui rendent laplitpart des confessions inutiles, pour ne pas dire crimiyielles. I. Vu défaut de lumière dans l'examen. II. Un défaut de sincérité dans la manifestation. III. Un défaut de douleur dans le repentir.

Y" Partie. L'aveuglement est de toutes les peines du péché la plus universelle; l'œil de la foi peut seul le dissiper : mais comme rien n'est moins commun que l'usage de la foi, rien n'est plus rare que de se connaître. Or ce défaut de connaissance de soi-même qui met un obstacle si essentiel à l'utilité de nos confessions, vient de trois sources.

1° On ne s'examine pas avec assez de loisir. Toute la vie du chrétien doit être un examen continuel et une censure secrète de ses actions, de ses désirs, de ses pensées. Comme chaque instant voit naître en nous de nouvelles impressions; si nous nous perdons un moment de vue, nous ne nous connaissons plus, et notre cœur devient un abîme que nous ne pouvons plus approfondir, et dont nous ne voyons jamais que la surface. C'est donc un abus de croire que pour porter au tribunal une connaissance exacte de soi-même, il suffise de donner quelques moments seulement à la révision de sa conscience; la vigilance continuelle peut seule nous disposer à la confession de nos fautes. Aussi que voit-on tous les jours au tribunal, que des aveugles qui ne se connaissent pas , qui racontent l'histoire de leur vie et de leurs désordres , et qui ignorent celle de leur cœur?

2° Le second défaut des examens, c'est qu'on ne s'examine (]ue dans ses propres préjngi's. S'examiner, c'est

mettre d'un côté les maximes de Jésus-Christ , et de l'aulrô cette partie de notre vie que nous voulons connaître ; voir sur chaque action ce que l'Évangile permet ou défend : or, à celte règle , chacun , dans la discussion de sa conscience, substitue les préjugés de son amour-propre. Premièrement, sur la naissance ; la règle, c'est que l'Evangile n'ayant que les mêmes devoirs à proposer aux grands et au peuple, l'élévation de la naissance, loin d'être un privilège , est plutôt un obstacle , et par conséquent un malheur par rapport au salut; le préjugé, c'est que plus la naissance est élevée, plus elle devient une prérogative qui dispense des devoirs. Secondement , sur les dignités ; la règle , c'est qu'elles ne sont établies que pour la défense et l'utilité des peuples; le préjugé, c'est qu'on mesure le devoir de ses charges sur l'usage, et non sur leur institution, et qu'on regarde l'abus qu'on en a toujours fait, comme des droits incontestablement attachés à ces charges. Troisièmement, sur l'ambilion ; la règle, c'est qu'étant obligés de vivre comme étrangers sur la terre, de n'aimer ni le monde, ni les choses qui sont dans le monde , nous devons craindre tout ce qui peut rendre notre exil trop aimable ; le préjugé , c'est que l'ambilion n'est qu'une émulation que la naissance donne, une inclination sage , sérieuse et digne de la raison. Quatrièmement, sur les biens ; la règle, c'est que les riches ne sont pas les maîtres absolus de leurs bions ; le préjugé , c'est que les profusions que le revenu peut supposer, on ne les croit jamais excessives, ou que celles qui le sont, peuvent bien altérer nos affaires, mais ne touchent point la conscience. Cinquièmement enfin, sur les coutumes; la règle, c'est que nous serons jugés sur les préceptes de Jésus- Christ, et non sur les mœurs de notre siècle; le préjugé, c'est que tout ce que l'exemple public autorise ne peut être un crime.

3" Le dernier défaut de nos examens, c'est qu'on ne s'examine jamais sur tous les devoirs , de père de famille , de personne publique , de membre du corps des fidèles : on ne connaît de soi que ses défauts personnels.

Que voit-on chaque jour dans les tribunaux? des personnes livrées à toutes les passions, et qui sont en peine de trouver des sujets d'accusation, tandis qu'une âme juste repasse dans l'amertune de son cœur les imperfections les plus légères que sa piété lui grossit , et craint toujours de ne se pas faire assez connaître. D'où vient cette différence? c'est que l'un veille à la garde de son cœur, et s'examine sur les lumières de la foi ; et que l'autre , plein des préjugés de son amour-propre , ne s'examine que sur quelques obligations plus palpables, dont il ignore même l'étendue.

IP Partie. Rien ne coûte plus à l'homme que de s'avouer coupable ; et ce qu'il y a de plus déplorable , c'est que notre orgueil entre dans nos humiliations mêmes, et que l'aveu de nos crimes n'est souvent qu'un artifice coupable qui les déguise. J'avoue qu'il est rare de trouver de ces âmes noires et maudites de Dieu , qui de propos délibéré viennent mentir au Saint-Esprit , et cacher au prêlre les horreurs de leurs consciences ; mais il est des déguisements d'une autre nature sur lesquels on se fait une sorte de conscience , qui ne laissent voir qu'à demi ce que l'on est, et qui découvrant le péclié, cachent pour ainsi dire le pé^

ANALYSES DES SERMONS

clicur. Ce défaut de droiture et de sincérité dans le tribunal se trouve.

r Dans les expressions qu'on adoucit et qu'on embarrasse. Le premier soin de la plupart des pécheurs n'est pas de connaître leurs fautes; c'est de méditer en quels termes ils pourront les faire connaître au ministre qui doit les entendre ; l'arrangement des expressions (ait toute leur étude. On passe lapidement sur les plaies les plus honteuses ; on tait les circonstances souvent plus honteuses encore que le crime même ; on substitue à un détail qui manifesterait trop ce que l'on est, des expressions vagues qui ne montrent jamais le fond du cœur. On s'accuse avec complaisance de certains défauts qui sont glorieux dans le monde. Enfin pour ne pas découvrir toute la honle d'une longue et ancienne habitude , à chaque confession on cherche un nouveau témoin de ses faiblesses ; on les raconte comme des chutes nouvelles et arrivées depuis la dernière pénitence , et on enseveUt le passé dans un silence de dissimulation qui réussit à se faire méconnaître. Or, outre que se confesser avec ces adoucissements et ces réticences , c'est confesser seulement qu'on ne se repent pas ; outre cela, n'est-ce pas oublier que c'est à Jésus-Christ même que l'on parle , à Jésus-Christ témoin invisible de toute l'histoire secrète de notre vie, et qui dans le temps même que nous tâcherons par tous nos déguisements de nous dérober à ses yeux , nous dit conmie autrefois un prophète à cette reine d'Israël qui , déguisée sous des habits empruntés avait cru pouvoir être méconnue de l'homme de Dieu , et tromper la lumière du ministère prophétitjue : Quarealiam te esse simulas?

T Le second défaut se trouve dans les motifs et les principes des actions auxquels on ne remonte presque jamais. Comme c'est la disposition du cœur qui décide de nos œuvres; c'est là qu'il faut remonter pour en connaître le mérite ou le défaut : il importe donc de ramener tout ce que nous faisons au motif qui l'a produit. C'est le co'ur qui décide de tout l'homme ; or c'est le cœur qu'on ne manifeste jiuiiais au tribunal : on expose les actions sans entrer dans les motifs , on raconte ses péchés , on ne découvre pas sa conscience. Aussi la confession de vos fautes achevée, votre confesseur ne vous connaît pas, et il faut qu'il devine l'état de votre âme.

3° Entiii le dernier défaut de sincérité se trouve dans les actions douteuses, qu'on expose à son avantage : ne voulant pas rompre avec les passions , on ne cherche qu'à les exposer dans un jour si favorable , que le ministre de Jésus-Christ n'ose plus les condamner. -Aussi au sortir du tribunal , sentez-vous C€tte paix de conscience qui est le fruit d'une confession sincère? Quelle folie de soutfrir toute la honte d'un aveu , et de vous priver des consolations d'un aveu sincère; de venir vous déclarer péciieur, et de faire d'une déclaration si désagréable à la nature , le plus grand de tous vos crimes !

III' Partie. Toutes les auties dispositions dont on vient de parler, ne sont que les préparations extérieures de la pénitence : la douleur en est l'âme et la vérité. Or, 1" cette douleur est un mouvement de la grâce et non de la nature : il faut que le trouble qui naît de l'horreur de nos

crimes soit une opération invisible de l'esprit de Dieu qui nous porte à détester tout ce qui a pu lui déplaire , et qu'il soit un commencement de nouvel amour qui nous rende le crime odieux. Le trouble de la plupart des pécheurs est un trouble d'amour-propre , et auquel l'esprit de Dieu n'a point de part. Ce n'est pas que la même grâce qui opère le repentir, n'opère aussi une confusion salutaire , et qu'il n'y ait une honte qui conduit au salut : mais cette honte formée par la douleur ne trouve son motif que dans la douleur même ; ce n'est ni le jugement du ministre de la confession , ni le mépiis des hommes qui la forme dans notre âme, mais l'œil de Dieu qui la voit, et qui connaît toute l'ignominie de son état.

2° Il en est d'autres qui prennent la douleur qui forme le repentir, pour ce trouble qui naît de la crainte toute seule des peines de l'enfer. Je sais que la crainte de ces abîmes de feu , de ces ténèbres éternelles , est un moyen de salut et un motif de componction que Jésus-Christ propose aux pécheurs , et que l'Église leur recommande ; ce n'est donc pas la crainte des tourments destinés à l'impie, que je veux exclure de la véritable pénitence ; elle en est la préparation , quoiqu'elle n'en soit pas l'âme et le fond : mais c'est cette disposition criminelle où se trouvent la plupart des pécheurs qui approchent du tribunal , lesquels sans un enfer et ses tourments viviaient comme des athées, .sans foi , sans conscience , sans sacrements , et qui dans le fond de leur cœur sont ftkchés que Dieu soit juste, et qu'il ait attaché aux plaisirs les plus honteux des llammes éternelles. Mais comme la méprise est ici aisée, si vous me demandez à (juelles marques on peut discerner les vrais pénitents : je dis que la doideur des péchés renferme une résolution réelle et sincère de finir ses désordres , et de commencer une vie sainte et chrétienne; c'est ce qui est figuré dans la guérison de notre paralytique ; souhaitez- vous d'être guéri? lui demande Jésus-Christ, vis sanusjieri? Or, lorsque vous venez aux pieds du prêtre, êtes-vous de bonne foi dans cette résolution.' pouvez-vous vous rendre ce témoignage, que vous voulez rompre tous les liens qui vous attachent au monde et à ses plaisirs criminels.' On ne vous demande pas si vous formez de ces propos vagues qui n'ont jamais de suite, mais si vous voulez vous convertir d'une volonté forte, pleine, sincère, qui produit déjà des larmes de pénitence, et ces préludes d'une conversion sincère, des combats , des agitations , des vues nouvelles , des démarches sérieuses et pénibles : rappelez-vous les conversions des pécheresses , des Saiil , des Augustin. E t ne dites pas que cette douleur cachée au fond de l'âme n'est pas toujours sensible au cœur pénitent : un changement sincère prend sa source dans un amour si vif, qu'il n'est pas possible qu'il soit dans le cœur à l'insu de notre cœur même.

3° Enfin non-seulement la douleur de la pénitence est une résolution sincère de changer de vie, mais encore une attention actuelle qui prend d'abord des mesures solides de changement : or la principale est le choix d'un ministre fidèle qui coopère avec Jésus-Christ à la guérison de votre âme ; c'est la suite de notre Évangile, qui me fournit cette dernière réflexion : Domine, hominem non habeo. Avant de vous présenter à la pénitence, vous adressc?.-vou8 à Je-

AJSALYSE DES SERMONS.

sus-Chi ist , afin qu'il vous suscite ce guide fidèle pour vous conduire dans la voie du salut : un ministre plein de piété, d'expérience, de désintéressement, de zèle, ae charité? Est-ce ce guide que vous cliercliez ? les plus inconnus , ceux que le hasard vous olTre , vous leur ouvrez indiscrètement les i)laies de votre co'ur. Voilà les sources les plus ordinaires de l'inutilité du sacrement de pénitence.

LE DEUXIÈME DIMANCHE DE CARÊME

SUR LE DANGER DES PROSPÉRITÉS TEMPORELLES

Division. 1 Parce que dans la prospérité les chutes sont presque inévitables. II. Parce que la pénitence y est presque impossible.

I'® Partie. Les chutes sont presque inévitables dans la prospérité.

r Par l'impression qu'elles font sur le cœur pour le corrompre. Une âme chrétienne doit vivre étrangère sur la terre; et si elle se plaît dans son exil , elle n'est plus digne de l'héritage. Or, cette disposition si essentielle à la foi, s'efface par la première impression que la prospérité fait sur le ccbur, qui est une impression d'attachement à la terre : on comprend comment une âme affligée peut vivre étrangère en ce monde ; il ne lui en coûte pas beaucoup de retirer ses affections d'un monde qui a retiré d'elle ses faveurs : mais ces sentiments que tout inspire dans l'affliction , tout les efface dans la prospérité ; comment se déplaire dans un lieu où tout nous rit? Or, en quoi consiste le crime de cette disposition? le voici : c'est que dès lors, dit saint Augustin, si vos désirs réglaient votre destinée, vous v</us immortaliseriez sur la terre , et vous regarderiez comme une grâce de pouvoir vivre éternellement éloigné de Dieu dans l'usage des biens et des plaisirs sensibles ; c'est-à-dire, que le monde vous tiendrait la place de Dieu. Cette disposition est si cachée au fond du cœur, qu'on ne s'en aperçoit pas soi-même : cependant elle est le ressort qui donne le mouvement à toutes vos œuvres ; elle établit par conséquent votre cœur dans un état de péché, qui souvent n'est jamais connu , jamais expié , et par une suite nécessaire, jamais remis. Cette première impression que la prospérité fait sur le cœur est suivie d'une seconde, c'est l'amour excessif de nous-mêmes. La foi nous apprend que nous devons nous iiair nous-mêmes , autrement nous sommes injustes : or, dans la prospérité, toute la vie est une recherche éternelle de soi-même ; de là tout ce qui plaît, tout ce qui flatte , tout ce qui nourrit la vie des sens , devient un besohi dont on ne peut plus se passer ; de là les lois les plus saintes de l'Église ne sont plus comptées pour rien , dès qu'il faudrait prendre sur soi pour les observer ; on dirait que tout est fait pour vous , et tout ce qui vous environne n'est attentif qu'à s'accommoder à vos désirs, et à les justifier. Enfin relèvement du cœur est la troisième impression que la prospérité fait sur le c(eur : je ne parle pas de cet orgueil grossier qui faisait dire à un prince de Babylone : J'élèverai mon trône, et je serai semblable au Très-Haut; je parle d'un sentiment plus à portée du cœur de l'homme et presque inséparable de la grandeur : c'est un certain sentiment avantageux de soi-

même , qui accoutume l'âme à se regarder comme élevée au-dessus de tous ceux que son rang et sa prospérité laissent au-dessous d'elle ; c'est cette secrète erreur de vanité nui fait que l'on confond sa fortune avec soi-même, et qui grossit l'idée que l'on a de soi , en y ajoutant celle de tous ses avantages humains. Tout forlilie ce sentiment dans les grands ; leurs vices sont applaudis , et tout s'empresse à leur persuader qu'ils sont [létris d'une autre Doue que les autres hommes : il n'est pas jusqu'aux ministres de la vérité qui ne se croient obligés de donner aux plus légères vertus des grands , des éloges que la religion désavoue.

2° Les facilités que la prospérité fournit aux passions , lorsque le cœur est déjà corrompu , sont encore bien plus à craindre. Car premièrement, l'attachement aux choses d'ici-bas fait naître ces déshs infinis et insatiables dont parle l'Apôtre. Dès que vous regardez la terre conuiiC votre patrie, vous ne cherchez plus qu'à y occuper une plus grande place, et vous voudriez seul l'occuper tout entière; les dignités qne votre opiUence vous permet d'acquérir vous conviennent toujours , et les dignités de l'Église ne vous paraissent plus devoir servir qu'à l'établissement de vos enfants. Secondement, de l'attachement à son propre corps , seconde impression de la prospérité , naissent toutes ces passions d'ignominie qui déshonorent le temple de Dieu en nous. Qui ne sait que la prospérité fraye mille voies à ce vice honteux? Où naissent les passions exécrables , que dans les palais des grands ? Lisez les Écritures : de là vient la chute de David, les égarements insensés de Salomon. De plus , une vertu commune sufiit pour éloigner de chercher les occasions du désordre ; mais la vertu même des saints ne suffit pas pour nous défendre des occasions qui nous cherchent : or elles naissent ces occasions sous les pas des grands et des heureux du monde. Troisièmement, de l'orgueil , dernière impression de la prospérité , naissent les désirs ambitieux , les concurrences , les perfidies , les haines , les vengeances ; toutes passions que la prospérité favorise.

Quel fruit tirer de ces vérités? c'est de comprendre que pour posséder tout ce qui peut servir à la félicité de nos sens , il ne nous est pas plus permis pour cela de les satisfaire; c'est de penser souvent que tout ce qui ne nous élève qu'aux yeux des hommes , n'ajoute rien en effet à ce que nous sommes devant Dieu ; c'est de reconnaître que toute la gloire de la terre peut enivrer le cœur pour un moment, mais ne saurait le remplir; que nous sommes nés pour le ciel; que ce n'est pas l'élévation , mais l'innocence du cœur qui fait le véritable bien de l'homme sur la terre.

IP Partie. La pénitence est presque impossible dans l'état de prospérité.

1° Parce que les grâces spéciales y sont plus rares : lisez les Écritures; partout le Seigneur n'aime à s'entretenir qu'avec les simples et les petits , et il regarde de loin ceux que leur naissance et leur orgueil élèvent aa-dessus des autres. Ce n'est pas qu'en Dieu il y ait acception de personnes ; la grâce chrétienne embrasse tous les états , et la sainteté de tant de rois prouve qu'on peut être encore plus riciie des biens de la grâce que de ceux de la fortune Mais

ANALYSES DES SERMONS

premièrement, l'ordre de la Providence semble demander qu'il y ait une espèce de compensation dans cette inégalité de fortunes et de conditions répandues parmi les hommes : or le secret de cette divine compensation consiste, en ce que les lichesses de la grâce sont comme l'héritage du pauvre et de l'aiTligé, tandis que l'homme heureux jouit des riciiesses de la terre , comme de sa récompense et de son partage. Secondement, les grâces sont moins abondantes dans la prospérité, parce que les laveurs temporelles sont des récompenses vaines , dit saint Augustin, que la justice de Dieu accorde à quelques vertus naturelles des pécheurs , pour avoir plus de droit de les exclure à jamais des promesses de la grâce. Enfin les grâces sont moins abondantes dans la prospérité, parce que souvent cet état n'est pas celui que Dieu vous avait préparé dans sa miséricorde , et qu'il n'a permis que vous y fussiez placé , que pour punir la dépravation de vos désirs : de là Dieu vous livre à tous les périls d'un état où il ne vous a placé qu'en punition de la cupidité qui vous l'a fait souhaiter.

2° La prospérité est un obstacle à la pénitence , parce qu'elle met dans le cœur des oppositions infinies aux grâces de conversion que Dieu pourrait accorder aux grands et aux heureux du monde. Premièrement, parce que le moyen le plus efficace dont Dieu se sert pour ramener un péclieur à lui , c'est l'instruction et le zèle des ministres de la pénitence qui lui parlent dans toute la sincérité de Dieu : or d'une part il est difficile que la présence seule des grands n'affaiblisse la vérité dans la bouche des ministres mêmes , et d'une autre part la docilité et la soumission sont bien rares chez les grands.

3" La grâce de la pénitence trouve encore des obstacles plus insurmontables au dehors et dans les suites de la prospérité. Un cœur heureux par l'abondance ne cherche plus rien hors de lui, et rien ne réveille son amour pour le bien véritable; il faut à la grâce des pertes, des dégoûts, des aflliclions ; elle ne peut presque rien sur les âmes heureuses. De plus, comment faire pénitence sans vous engager en des réparations infinies.^ quelle multitude infinie de crimes que les grands autorisent ou qu'ils n'empêchent pas ! Enfin, que d'obstacles extériems parla difficulté d'embrasser les vertus inséparables de la pénitence : la retraite , la prière , la mortification des sens , l'humilité , le lenoncement à tout ! La prospérité vous avait aplani tous les chemins du crime; elle vous ferme toutes les voies de la pénitence. Aussi la pénitence des grands est d'ordinaire bien imparfaite. Les premiers efforts qu'ils font pour sortir de leur égarement, reçoivent les éloges dus à une vertu consommée : mais devant Dieu, où les titres n'ajoutent rien à nos œuvres , qu'est-ce que l'élévation ajoute aux démarches de la pénitence? c'est que laissant plus de crimes à réparer, elle en exige de plus sévères , et même beaucoup plus extérieures et plus éclatantes.

LE LUNDI DE LA DEUXIÈME SEMAINE

SUR l'impémtence finale.

Division. Si vous différez votre conversion jusqic'à la mort, vo^(s mourrez dans votre péché. I. Parce que

vous ne serez plus en état alors de chercher Dieu et de retourner à lui. II. Parce que, supposé même que vous soyez en état de le chercher, et que vous fassiez des efforts pour retourner à lui , vos efforts seront inutiles, et vous ne le trouverez pas.

l" Partie. Vous ne serez plus en état alors de chercher Dieu.

r Le temps vous manquera : Dieu ne vous a pas promis ce temps , et il le refuse tous les jours à des pécheurs moins coupables que vous. Qui vous a dit rpie votre mort viendra lentement, et qu'elle ne fondra pas inopinément .sur vous ? Combien d'exemples en avez-vous vus ? et Dieu ne vous ménage-t-il pas ces spectacles effrayants pour vous avertir peut-être que votre fin sera semblable.' Quel est donc votre aveuglement de faire dépendre votre salut éternel de la chose du monde dont vous pouvez le moins répondre ! Mais quand ces terribles accidents ne tomberaient pas sur vous, et qu'ils seraient plus rares qu'ils ne sont, le plus grand nombre n'est-il pas de ceux qui sont surpris.? et n'arrive-il pas communément que le dernier moment qui termine nos jours n'est jamais le dernier dans notre esprit .?

2° Je veux que le temps vous soit accordé , et que les ministres du Seigneur aient le temps de venir vous dire , comme un prophète au roi de Juda : Réglez votre maison, car vous mourrez : en serez-vous plus capable de chercher Jésus-Christ .3 Vous voulez qu'avec une raison qui déjà s'enveloppe , une mémoire qui se confond , un cœur qui s'éteint , un pécheur puisse sonder et éclaircir tous les abîmes de sa conscience ! Grand Dieu ! un péchem- en cet état , loin de vous fléchir, peut-il encore vous coimaître et vous adorer? Jugez-en vous-même, vous que la main du Seigneur a déjà conduit jusqu'aux portes du tombeau : quel usage faisi3z-vous de votre raison? et quel fruit avez-vous retiré du bienfait qui prolongea vos jours?

3° Je veux que la bonté de Dieu ménage alors quelques intervalles libres à un mourant : quel usage en fait-on? Les affaires , les dernières dispositions enlèvent ces moments, et on laisse à des intervalles moins heureux les soins de la conscience. Alors le ministre est appelé : encore faut-il que le mourant ne le connaisse presque plus , afin qu'il le voie approcher sans effroi.

4° Je veux que jusqu'au dernier soupir vous conserviez la raison aussi entière que vous l'avez aujourd'hui : ne comptezvous pour rien les obstacles que vous trouverez alors dans votre propre cœur? Quoi! après une vie entière de débauche, vous croyez que des passions nourries depuis l'enfance, et qui .sont devenues comme votre fonds , tomberont , .s'évanouiront en un instant! Vous croyez qu'un homme qui n'a eu dans sa vie que le désir d'amasser de grands biens par toutes sortes de voies , conviendra en un moment que tous ces gains ont été criminels ; qu'un impie qui a mille fois profané la sainteté de la religion par des dérisions sacrilèges, deviendra fidèle et religieux au lit de la mort! etc. Vous nous en avertissez. Seigneur, dans les livres saints; leur fin sera semblable à leurs œuvres : Quorum finis erit secundùm opéra ipsorum. Vous avez vécu impudique, vous mourrez impudique ; vous avez vécu ambitieux, vous mourrez sans que l'amour du monde et ses vains honneurs

ANALYSES DES SERMONS

meure dans votre cœur; eo un mot, vaus mourrez dans le péché. Opérez donc le bien , tandis que Dieu vous en laisse le temps; n'apportez pas à la mort des désirs, mais des fruits de pénitence.

!!• Partie. C'est une vérité du salut , que le Seigneur met des bornes à sa patience ; et que comme il a établi un temps pour se souvenir du pécheur, il en a aussi marqué un autre pour l'oublier. Je sais que tout le temps de la vie présente est un temps de propitiation, et qu'à quelque heure que le pécheur se convertisse à Dieu , Dieu se convertit à lui ; mais je sais aussi que chaque grâce dont vous abusez , peut être la dernière de votre vie.

Cette vérité si terrible supposée, tirons-en 1° une conséquence qui ne l'est pas moins : si l'Écriture de toutes parts nous annonce que Dieu se retire quelquefois d'une âme infidèle, que pourrez-vous vous promettre au dernier moment, vous qui, agité de remords cruels, avez poussé l'impénitence et l'ingratitude jusqu'au jour de sa colère? Où serait donc cette justice qui insulte aux larmes de l'impie mourant.^

2° La nature de la grâce que vous vous promettez alors ne vous permettrait pas de l'attendre : cette grâce qui consomme la sanctification d'une âme , cette grâce de la persévérance finale, c'est la grâce des élus et le dernier tiait de la bienveillance de Dieu sur une âme. Dieu ne doit , à la rigueur, cette faveur inestimable à personne; elle manque quelquefois à ceux mêmes qui ont marché longtemps dans la justice ; et vous présumez que le plus signalé de tous les bienfaits sera le prix de la plus ingrate de toutes les vies! Se peut-il qu'un espoir si insensé abuse presque tous les hommes ?

3° Quand Dieu accorderait quelquefois cette grande miséricorde à une âme qui aurait jusque-là différé de se convertir, je dis qu'il ne l'accordera jamais à vous qui ne différez votre conversion que parce que vous vous y attendez. Ne vous flattez pas d'un vain espoir que Dieu tiendra alors à votre égard une conduite particulière ; celte espérance même que vous avez eue en sa miséricorde, et qui a servi à vous entretenir dans vos désordres , sera alors le plus grand de tous vos crimes. Les hommes se consolent dans la perte qu'ils font de leurs proches et de leurs amis , par les projets de conversion qu'ils leur ont vu souvent concevoir ; et c'est précisément ce qui méfait trembler pour

eux.

4° Ce n'est pas qu'un seul instant de pénitence véritable ne puisse effacer en un moment les crimes d'une vie entière : mais Dieu rejette la pénitence du pécheur mourant, parce qu'elle est fausse. Car premièrement elle n'est pas libre; c'est ordinairement l'effet de la dure nécessité où il se voit réduit , plutôt que le fruit de la grâce et d'un véritable repentir ; si Dieu prolongeait ses jours , ne prolongeraitil pas aussi ses crimes? Secondement, sa douleur ne part que d'une crainte toute naturelle; lui seul est l'objet de sa douleur, la fin de ses supplications, le motifde sa pénitence; ses larmes sont les larmes d'Ésau et d'Antiochus , des larmes stériles et réprouvées : ainsi le pécheur élèvera alors sa voix vers le ciel , et le Dieu juste se rira de ses clameurs ; il pleurera, et Dieu insultera à ses larmes. En vain dans ces derniers moments après n'avoir cherché toute sa vie

que des ministres complaisants et pris au hasard , appellera-t-il auprès de lui quelque homme de Dieu, le plus éclairé , le plus respecté par ses talents ; en vain ce ministre l'exhortera-t-il à mettre en Dieu toute son espérance , et diminuera-t-il à ses yeux l'horreur de ses crimes pour ne pas le jeter dans le désespoir; le ministre lui-même ne parlera qu'en tremblant , parce qu'il sait que le Seigneur a son poids et sa mesure , et qu'il ne convient pas à l'homme d'en rabattre.

Dernière réflexion : qu'est-ce que le pécheur peut souhaiter pour lui de plus favorable à la mort, que d'avoir le temps et d'être en état de chercher Jésus-Christ , et de le chercher en effet? et cependant que lui permet Jésus-Christ d'espérer dans ses recherches mêmes , s'il les renvoie jusque-là ? Vons me chercherez , et vous mourrez dans votre péché. Après cela, calmez- vous durant votre vie sur vos désordres. Je ne veux point mettre des bornes à la miséricorde de Dieu ; mais ce que je sais , c'est que les sacrements du salut, appliqués alors sur un pécheur, consomment peut-être sa réprobation, et que la dernière des grâces de l'Église est souvent le dernier de ses sacrilèges. C'est une vérité de foi que le nombre de ceux qui se sauvent est petit; et cependant, si les marques de repentir que donnent les pécheurs au lit de la mort suffisaient pour le salut , il n'y aurait presque point de pécheur qui ne fût sauvé. Tout ce que je sais , c'est qu'il faut faire pénitence tandis que Dieu nous en donne le temps , et qu'au lit de la mort , ou vous ne serez plus en état de le chercher, ou même quand vous le chercherez, vous ne le trouverez pas.

LE MARDI DE LA DEUXIÈIVIE SEMAINE

SUR LE RESPECT HUMAIN

Division. /. Le crime du respect humain. //. Sa folie. III. Son injustice.

1" Partie. L'ennemi du salut dresse deux pièges à la faiblesse de l'homme : l'un de séduction, en l'attirant par de fausses espérances ; l'autre de crainte , en le décourageant par des frayeurs insensées : or la connaissance du monde suffit presque seule pour nous défendre de la première illusion , qui nous y promet une félicité imaginaire ; mais le long usage du monde , loin de guérir la crainte de ses jugements , ne sert qu'à nous rendre plus timides. Pour combattre celte crainte , je dis qu'elle outrage Dieu :

1 ° Dans sa grandeur. En effet , la grandeur de Dieu demande que vous ne le mettiez pas en parallèle avec un monde méprisable : or ici rappelé, d'un côté parla voix de Dieu , de l'autre par la crainte des hommes , vous lui dites dans la disposition de votre cœur : Je vous servirais dès ce moment, si le monde qui ne vous aime et ne vous sert pas, me permettait de vous servir et de vous aimer. Cett« impiété fait horreur, et c'est pourtant vous qui êtes 1" impie.

2° Le respect humain est injurieux à la vérité des promesses de Dieu. Car lorsque vous vous serez déclaré pour Jésus-Christ , croyez-vous qu'il ne saura pas affermir votre cœur contre le déchaînement et la bizarrerie des censures humaines ? croyez-vous qu'éclairé des nouvelles lumières de la grâce , vous n'écouterez pas avec une sainte fierté des

ANALYSES DES SERMONS

discours où TOUS ne verrez plus que les tristes égarements d'une raison que Dieu abandonne? Plus touclié de la folie des hommes que de leur mépris , vous prierez Dieu d'avoir pitié de leur aveuglement, et de leur manifester les vérités éternelles de sajustiçe. Je n'en dis pas assez : croyezvous que dans ces premiers moments de grâce et d'un véritable changement de cœur, une àme pénétrée de componction et des attraits d'une grâce si divine puisse être touchée de quelque autre chose que de son Dieu et du bonheur de le servir? Répondez ici , âmes justes qui m'écoutez, et confondez la faiblesse du pécheur timide , qui ne peut comprendre que Dieu sache plus se faire aimer, que le monde ne peut se faire ciaindre.

Mais quoi ! ne peut-on pas se donner à Dieu et commencer une vie nouvelle, sans se donner en spectacle au monde par un changement trop éclatant ? Ainsi , au rapport de saint Augustin , s'abusait le célèbre Yictorin, si connu dans Rome par sa sagesse et son éloquence ; il se peisuadait que Dieu ne regarde que le cœur, et n'en demande pas davantage. Mais sans vous dire que c'est outrager la grandeur de Dieu que vous affecteriez de méconnaître devant les hommes ; que c'est être ingrat envers la grâce qui vous touche et vous dégoûte du monde el des passions; qu'il est indigne d'un cœur noble et généreux de trahir ainsi vos sentiments : je dis que tout ménagement qui ne tend qu'à persuader au monde que vous approuvez encore ses abus et ses maximes, et qu'à vous mettre à couvert delà réputation de serviteur de Jésus-Ciuist , est une dissimulation criminelle, et moins digne d'excuse que le dérèglement ouvert et déclaré. Prenez-y garde : la vie licencieuse d'un pécheur lui attire plus de censeurs de sa conduite que d'imitateurs de ses excès ; mais les abus du monde , autorisés par une vie d'ailleurs régulière et mêlée d'actions pieuses , forment une séduction presque inévitable : plus vous vous permettez ces abus en évitant les grands désordres, plus vous persuadez à vos frères que le monde n'est pas incompatible avec le salut ; plus vous nous préparez des auditeurs incrédules , lorsque nous leur annonçons qu'on ne peut servir deux maîtres ; plus vous multipliez dans l'Église les fausses pénitences , en devenant le modèle de mille pécheurs touchés , qui ne se figurent dans la vertu rien au delà de ce que vous faites. N'était-ce pas assez que vos dérèglements eussent été autrefois un scandale à vos frères? faut-il encore qu'aujourd'hui votre fausse vertu leur devienne funeste?

ir Partie. Tout pécheur est insensé, parce que tout pécheur préfère un plaisir d'un instant à des promesses éternelles : néanmoins , nos passions forment souvent des erreurs qui, quoique opposées aux règles, peuvent du moins s'excuser par les apparences de l'équité et de la sagesse. Le respect humain n'est pas de ce nombre; l'extravagance y paraît si à découvert qu'elle ne laisse pas de lieu à la méprise.

1° Considérez-le en lui-même. Car placez-vous en quelque situation qu'il vous plaira ; soyez homme de bien , soyez homme de plaisir, choisissez de la cour ou de la retraite , vivez en philosophe ou en hbertin, et voyez si vous pourrez jamais parvenir à mettre tous les hommes dans les inlérôls

de votre conduite. Or puisque dans aiicUfie circoiislance de la vie, vous ne sauriez éviter la bizarrerie des jugements humains ; pourquoi la craindriez-vous dans la piété seulement? Si cet inconvénient ne vous arrête pas dans les affaires de la vie , faut-il qu'il vous détourne de la grande affaire du salut? Je vais plus loin , et je dis : Quand même en prenant le parti de la vertu vous auriez fait le monde entier le censeur de voire conduite, eh! qu'importenl les jugements des hommes à celui qui a su mettre son Dieu dans ses intérêts? qu'a de commun leur estime ou leur mépris, avec votre destinée éternelle?

Mais non, je me trompe ; les censures des hommes sont toujours la récompense de la vertu, et le présage le plus certain du salut ; une vertu du goût des pécheurs me serait suspecte; la grandeur du juste en ce monde ne peut être vue par des yeux de chair; cachée sous de viles apparences, l'orgueil humain n'y voit rien que de méprisable : mais cet homme aujourd'hui obscur et méprisé, se démêlera un jour de la foule; et environné de gloire et d'immortalité, il offrira aux amateurs du monde un spectacle d'autant plus élonnant , qu'il ajoutera à leur surprise le désespoir affreux d'une destinée bien différente.

2° Le respect humain , insensé en lui-même , l'est encore plus dans les circonstances qui l'accompagnent. Et premièreiiK'nt , si vous êtes désabusé du monde, pourquoi ccmptez-vous pour quelque chose ses jugements? Secondement , vous avez joui jusqu'ici injustement de l'estime des hommes; vous seul savez jusqu'où la mesure de vos faiblesses et de vos crimes est montée en la présence de Dieu , et de ces faiblesses, qui exposées aux regards publics , vous auraient couvert d'une ignominie éternelle : cependant le monde vous a loué ; il a vu en vous mille vertus , et ces vertus sans la piété étaient de vains titres , vous le savez ; eh ! ne faut-il pas que Dieu soit vengé , et que le monde refuse injustement , à une vertu aujourd'hui véritable, les louanges qu'il a autrefois injustement données à vos vices et à vos fausses vertus? Troisièmement, poui*quoi craindriez-vous dans les voies du salut , ce que vous n'avez pas craint autrefois dans celles du crime? Vous ne comptiez pour rien les discours des hommes , lorsque vous vous livriez à des excès honteux; et vous ne commenceriez à les craindre que depuis que vous avez dû apprendre à les mépriser? C'est donc pour le Seigneur tout seul qu'on est timide; le crime va la tête levée, la verlu rougit et se cache. Après tout, que pourra tant dire le monde? que vous êtes inconstant, que vous êtes insensé, que vous ne vous soutiendrez pas ; que vous ne quittez le monde , que parce que le monde vous quitte ; que vous avez vos vues, que vous n'êtes plus bon à rien ? Mais à quoi doivent aboutir ces discours? qu'à vous faire mieux connaître le monde, à vous le rendre plus méprisable , et à vous servir d'une instruction qui doit vous rendre plus vigilant , plus occupé de vos devoirs , et plus reconnaissant de la grâce que vous avez reçue. Enfin je vous demande qui les tient ces discours? et d'où partent ces censures? ce n'est ni des gens de Dieu , ni même d'entre les plus sages des mondains, devant qui la vertu a toujours son prix; ce n'est que d'un petit nombre d'espiits frivoles et licencieux , qui se font

AI^ALYSËS DES SERMONS

une niisciable vanité d'attaquer la vertu, tandis que dans le secret ils lui rendent hommage.

HP Partie. Le respect humain est injuste. Pourquoi ? parce que , 1° ce monde qui ne connaît pas Dieu ; ce monde qui appelle le mal un bien , et le bien un mal ; ce monde , tout monde qu'il est, respecte encore la vertu , envie quelquefois le bonheur de la vertu , cherche souvent un asile et une consolation auprès des sectateurs de la vertu, rend même des honneurs publics à la vertu : eh ! pourquoi donc craindriez-vous de paraître serviteur de Jésus-Cinist , devant des pécheurs qui souhaiteraient de devenir semblables à vous ?

2° Peut-être vous failes-vous honneur devant le monde de certains talents ou d'avantages humains par lesquels vous croyez mériter son estime ; vous vous trompez , et peut-être vous donne-t-il du ridicule par les mêmes endioits par où vous vous flattez de lui plaire : devenez homme de bien ; la piété ne fait point de jaloux , et le monde qui n'aspiie point à ce genre de mérite , ne vous en disputera pas la réputation ; peut-être porteia-t-il même son estime pour vous trop loùi , et qu'au lieu d'attirer ses censures , vous n'aurez qu'à gémir en secret de l'excès et de l'injustice de ses louanges.

3° Ce qui est encore plus honorable pour la vertu, c'est que le monde ne cherche et ne trouve d'ordinaire de consolation que dans la fidélité et dans la droiture de ceux qui la pratiquent.

4° Et c'est de là que viennent en dernier lieu les honneurs publics que le monde lui-même rend à la vertu : on y voit tous les jouis des personnes d'une destinée obscure , mais ennoblies des dons de la grâce , s'y attirer des égaids et des distinctions que la naissance et les dignités «e donnent point. Prenez garde seulement de ne rien mêler de faible et d'humain à la piété ; ne portez pas à la vertu les restes de l'humeur, des passions et des faiblesses bum^iines : car voilà ce qui attire d'ordinaire de la part du monde des dérisions et des censures. Après cela si vous avez quelque chose à craindre , craignez plutôt qu'on ne donne à de légères démarches de conversion les éloges d'une parfaite pénitence; craignez que ces louanges ne vous fassent oublier vos misères; tremblez que l'estime injuste des hommes ne soit une punition de Dieu sur vous , lequel accorde peut-être cette récompense à quelques vertus naturelles que vous avez, pour punir à loisir l'orgueil secret qui les corrompt.

Pour éviter ce malheur, regardez les hommes comme s'ils n'étaient pas ; agissez sous les yeux de Dieu seul , et laissez entre ses mains les intérêts de la vertu.

LE MERCREDI DE LA DEUXIÈME SEMAINE

SCR L\ VOCATION

j Division. 7. La rareté d'une vocation véritable. i //. Les périls d'une fausse vocation.

* F* Partie. La sainteté est la vocation générale de tous les fidèles ; mais la voie pour arriver à la sainteté , n'est pas 1.1 même pour tous les hommes; et nous ne marchons sûrement dans celte voie , que lorsque la main de Dieu nous

y a fait entrer. La raison et la foi nous défendent égale* ment de penser que le Seigneur, après nous avoir appelés à la lumière de l'Évangile, n'ait plus voulu se mêler, pour ainsi dire, de notre sort; il n'est que trop certain néanmoins que la voie que nous choisissons la plupart n'est point celle que Dieu nous a d'abord choisie.

1" Les passions et les préjugés rendent la méprise trèscommune. Souvent le choix d'un état n'est qu'une impression portée dès l'enfance ; et avant que nous sachions ce que nous sommes , nous arrêtons ce que nous devons être pour toujours. Si l'on attend un âge plus avancé pour se choisir un état, les intentions n'en sont pas pour cela plus sérieuses : une dignité qu'on espère dans l'Église engage au ministère ; la mort d'un aîné fait quitter l'état ecclésiastique ; un dépit , une liaison d'amitié décide de notre destinée : comment ne vous pas méprendre , en usant de si peu de précautions ? Voilà ce qui rendra un père de famille inexcusable devant Dieu , lui qui a dû instruire ses enfants sur l'importance de ce choix d'un état.

1° Seconde source de nos méprises : ce choix qui dépend uniquement des desseins de Dieu sur nous, c'est l'ordre de la nature qui seul d'ordinaire en décide ; on n'attend d'autre marque de vocation , que le rang de la naissance ou la situation de la fortune. J'avoue que quelquefois Dieu emploie ces signes humains pour nous faciliter le choix de l'état auquel il nous destine; mais cette règle n'est ni sûre , ni universelle : chaque état demande des talents particuliers, et ces talents ne sont pas toujours attachés à un certain rang dans les familles.

3° Troisième source de nos méprises dans le choix d'un état de vie : c'est que l'on n'examine pas quelle est la voie que la religion et la raison veulent que nous choisissions , et qui eu égard au caractère de nos penchants et de nos faiblesses, nous fournira plus de moyens de salut. Je ne dis pas que tous les hommes se retirent dans les solitudes , et renoncent aux emplois et aux professions publiques qui font l'ordre et l'harmonie de la société : le silence , la retraite , l'austérité même des cloîtres , n'est pas l'état le plus sûr pour tous les hommes : ce n'est pas l'état , c'est la vocation de Dieu qui fait toute notre sûreté. Mais ce que je veux due , c'est que l'affaire principale étant d'arriver au terme heureux , il serait insensé de donner la préférence au sentier qu'on choisit , par ce qu'il peut offrir de plus brillant, plutôt que par les secours que nous y trouverons de fournir heureusement et saintement la carrière : or sur ce principe, que de vocations défectueuses! Quels motifs font suivre à l'un le parti des armes, à l'autre celui de la robe, à celui-là le parti de l'Église? la cupidité seule fait la diversité de nos destinées; et Dieu que nous n'avons pas consulté dans notre choix, en punira peut-être le dérèglement, en y favorisant les passions qui nous l'ont inspiré.

4" Si ce n'est pas un goût déréglé qui doit décider du choix d'un état , ce n'est pas aussi un respect humain qui force le goût et les inclinations les plus innocentes , qui ne pouvaient venir que du maître même de la nature : dernière source de nos méprises. Comme de ce choix dépend tout le repos et le bonheur de notre vie, les déterminations oo le respect et la crainte de ceux de qui nous dépendons,

ANALYSES DES SERMONS

ftnt plus de part que nos propres penchants , traînent toujours après elle le repentir et l'amertume ; cependant ce respect humain préside presque toujours à la décision de nos destinées , et personne presque ne prend dans son propre cœur le choix qu'il fait de son état. De là tant de mécontentements dans tous les états ; tant de troubles dans les familles ; tant de révoltes , d'ennuis et d'amertumes dans les cloîtres ; chacun se plaint de sa condition et envie celle d'autrui , et nul n'est heureux dans le monde , parce que nul presque n'y est à sa place.

ir Partie. De toutes les circonstances de la vie , le choix d'un état est celle où la méprise est plus à craindre , soit que vous la regardiez :

1° Du côté de Dieu, dont elle usurpe les droits. En effet, en nous donnant la liberté, Dieu ne s'est pas départi des dioits qu'il avait sur nous ; et c'est à lui seul à disposer de nous , selon les vues qu'il s'est proposées en nous formant. Mais quand sa souveraineté ne lui donnerait pas ce droit sur sa créature, sa sagesse devrait l'établir seul arbitre de nos destinées : pourquoi ? parce que Dieu seul nous connaît; lui seul peut juger des rapports divers de vice et de vertu , que les situations infinies où il pourrait nous placer, ont avec les qualités naturelles de notre âme; et par conséquent nous ne pouvons que nous égarer, si nous sortons des mains de la sagesse de Dieu , pour nous choisir à nous-mêmes un état, puisque nous ne nous connaissons point assez nous-mêmes, pour décider sur ce qui nous convient.

2° Si la méprise dans le choix d'un état de vie est si fort à craindre , c'est principalement du côté des secours et des grâces dont elle nous prive. Comme tous les états ont leurs dangers et leurs difficultés particulières , il leur faut à tous des secours propres pour vaincre ces obstacles et pour éviter c«s périls : or pour participer à ces grâces particulières , il faut que Dieu lui-même nous y ait appelés ; autrement il ne peut vous regarder que comme un serviteur téméraire, qui est hors de son devoir , et n'a nul droit à ses bontés. Hélas ! si tant d'âmes périssent tous les jours avec les grâces mêmes attachées à leur état , si la faiblesse de l'homme ne peut se soutenir souvent dans des voies où la main de Dieu même la guide , fera-t-elle moins de chutes quand elle y marchera toute seule ?

On est surpris quelquefois que les mœurs des chrétiens aient si fort dégénéré : la raison n'en est pas difficile à trouver ; tout est corrompu , parce que nul presque n'est à la place où il devrait être. Voilà la source de la dépiavation des états, le défaut de vocation ; et de ce défaut de vocation , quelles suites irréparables !

3° Troisième raison pourquoi la méprise dans le choix d'un état est si fort à craindre ; on ne peut en réparer les suites. Je ne vous dis pas que n'étant point dans la voie qui doit vous conduire au salut , plus vous marchez , plus vous vous égarez , et que ce défaut est une de ces fautes, dont on n'a presque jamais de remords ; mais je vous dis , comprenez les suites d'une vocation illégitime : si vous êtes homme public , l'usage injuste de votre autorité , le bien que vous ne faites pas , le mal que vous autorisez ; si vous êtes intrus dans le lieu saint, la perte de tant d'âmes qui eussent trouvé dans k lèle et dans la piété d'un ministre

fidèle, la grâce et le salut; si vous êtes entré dans une maison sainte , le relâchement dont vos mœurs ont été un modèle : voilà , vous qui inspirez à vos enfants des vocations injustes , les suites affreuses et les crimes infinis , dont ce seul crime vous rend coupable devant Dieu.

Mais si les suites de cette méprise sont irréparables pour des parents ambitieux qui vous l'ont inspirée , elles ne le sont pas moins pour vous, vous qui avez eu le malheur de vous méprendre. Je suppose que vous en êtes touché de repentir : quels remèdes vous prescrire? quelles mesures prendre? Il est des engagements que vous avez pris contre l'ordre de Dieu, et qu'il n'est plus en votre pouvoir de rompre et de changer ; vous n'êtes pas cependant obligé à l'impossible pour vous sauver ; mais d'un autre côté , vous sauverez-vous dans un état, qui n'étant pas le vôtre, ne saurait être la voie de votre salut?

Oui ; et c'est une vérité de foi , que , quelle que puisse être la situation de la créature , son sort n'est jamais désespéré sur la terre ; il n'est point d'état où la pénitence ne soit possible; et Dieu n'est pas tellement assujetti aux lois de sa justice , que sa miséricorde ne puisse en tempérer la rigueur.

Ainsi , vous qui n'avez pas encore fait ce choix important, évitez ces écueils : priez beaucoup, consultez vos talents, vos inclinations, vos forces, vos faiblesses, les intérêts de votre salut; attirez sur vous la grâce d'un bon choix par l'innocence de votre vie. Mais si le choix est fait , et que vous doutiez des motifs qui vous y ont porté ; rendez votre vocation certaine par les bonnes œuvres ; comprenez que la fidélité aux devoirs de votre état, est la plus sûre voie pour vous; remédiez à ce qui dépend de vous; faitesvous des remords utiles, en examinant bien toutes les démarches et la suite de votre vie.

Mais s'il est clair que le Seigneur n'a point du tout présidé à votre choix, votre sort est à plaindre ; vous êtes loin du royaume des cieux. Mais vous pouvez encore y prétendre : tandis qu'on peut se repentir, on peut encore espérer : vous n'êtes pas extérieurement dans l'ordre ; mais le cœur y rentre quand il se donne à Dieu : vous vous êtes exposé comme Jonas sur une mer orageuse contre l'ordre de Dieu ; vous y êtes tombé comme lui au fond de l'abîme : il vous reste encore une ressource ; élevez votre voix comme lui vers le Seigneur : De ventre inferi , clamavi ad Dominum. Voilà la ressource que la miséricorde de Dieu vous a préparée , le repentir, le gémissement et une humble fidélité.

LE .TEUDI DE LA DEUXIÈME SEMAINE

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